Sous un masque de velours noir

Carrie Alexander · Chapitre 10 sur 10

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Sous un masque de velours noir

« Emportée dans un tourbillon de sensualité…

12.

 

« Emportée dans un tourbillon de sensualité indicible, elle fit rouler sa tête dans le sable blond, murmurant des paroles incompréhensibles dictées par un plaisir d'une incroyable intensité...

— Mademoiselle Love ?

Amy Lee ouvrit brusquement les yeux ; devant elle se tenait la secrétaire du principal du lycée, une femme d'une cinquantaine d'années, à l'air franchement revêche.

— Mademoiselle Love, vous ne vous sentez pas bien? s'enquit-elle d'un air intrigué. On dirait que vous avez de la fièvre.

— Oh... ça ira mieux lorsque j'aurai ouvert la fenêtre.

Honteuse d'avoir été surprise en pleine rêverie, Amy Lee fit mine de s'éventer.

— Il fait plutôt chaud pour une fin de mois de septembre, n'est-ce pas? Quel dommage de passer toutes ces belles journées enfermés dans une salle de classe !

La secrétaire l'enveloppa d'un regard dubitatif.

— Lorsque vous vous serez ressaisie, il faudrait que vous passiez voir M. Smith à son bureau, déclara-t-elle. Il aimerait vous parler avant que vous rentriez chez vous.

Avec des airs de petite fille modèle, Amy Lee abaissa ses longs cils bruns.

— J'y vais sur-le-champ. »

 

***

 

Amalie n'était pas préparée au remue-ménage qui l'attendait sur Bella Isle. Bien que la déclaration de Norris Yount l'ait propulsée sur le devant de la scène lors de la Convention des libraires et qu'elle ait été abordée par plusieurs journalistes avides de déclarations inédites, elle ne pensait pas que la nouvelle aurait déjà atteint la petite île. L'article de Jericho ne paraîtrait que dans quelques jours, lui fournissant un répit qu'elle avait eu l'intention de mettre à profit pour expliquer calmement les choses à ses parents.

Mais de toute évidence, la nouvelle avait dépassé le petit monde de la littérature.

Les mouettes piaillant et claquant des ailes au-dessus de la jetée ressemblaient à bien des égards au groupe de journalistes et de photographes qui encerclaient le bureau de Chick Garrity, le vieux responsable du port. Un soupçon de soulagement vint alléger la panique qui s'était abattue sur Amalie dès qu'elle avait posé le pied sur la jetée. Connaissant son caractère récalcitrant, éminemment insulaire, et compte tenu du profond respect qu'il vouait à la famille Dove, il ne leur livrerait aucune information.

Chaussant ses lunettes de soleil, Amalie noua son foulard de soie sur ses cheveux et évita la foule bruyante en s'engageant dans un chemin si étroit qu'on le remarquait à peine. Elle avait pris sa décision en un quart de seconde. Il était trop risqué de se rendre chez elle directement — la propriété des Dove se trouvait à une bonne demi-heure du port; et peut-être quelques journalistes mieux informés que les autres s'y trouvaient déjà ; en attendant que la situation se dénoue, elle irait se réfugier dans les vieux bâtiments de pierre qui abritaient la bibliothèque, le musée et les archives. Par chance, elle gardait toujours les clés sur elle.

Elle avait presque franchi le portail garni de grosses vasques d'azalées roses lorsqu'une voix retentit derrière elle :

— Etes-vous Amalie Dove, l'auteur de Velours noir ?

Le cœur d'Amalie s'emballa. Sans perdre un instant, elle se mit à courir vers la porte cochère tout en fouillant dans son sac à main à la recherche de la clé. Comment pouvait-elle amasser tant de choses inutiles dans un sac aussi petit? se demanda-t-elle, gagnée par la panique.

Les pas du journaliste se rapprochaient. Jetant un coup d'œil par-dessus son épaule, elle le vit remonter l'allée de gravier qui conduisait au porche. Vite... Vite ! Un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres lorsqu'elle sentit sous ses doigts le métal froid de la clé.

Rassemblant précipitamment ses affaires, elle l'inséra dans la serrure, poussa la lourde porte et la claqua violemment au nez de son poursuivant.

Il tenta de distinguer quelque chose à travers les vitraux colorés qui ornaient les battants.

— Amalie Dove? Madame X? Comment justifiez-vous le fait de gagner de l'argent en écrivant des nouvelles à forte connotation érotique alors que votre mère se bat depuis des années pour interdire les publications pornographiques ?

Amalie recula vivement, trébuchant presque sur les sacs qu'elle avait jetés à terre dans sa précipitation. Elle s'agrippa à la balustrade du large escalier de pierre et promena son regard dans le vaste hall d'entrée qui séparait le musée de la bibliothèque. Il faisait sombre, tous les volets étant fermés pendant la morte-saison, mais elle connaissait l'endroit comme sa poche.

Elle gravit lentement l'escalier et se dirigea vers son bureau tandis que les questions du journaliste résonnaient encore à ses oreilles.

Il avait touché un point sensible. Comment pourrait-elle justifier ses actes aux yeux de sa mère? Sa main trembla légèrement tandis qu'elle ouvrait la porte de son bureau. Prétendre qu'elle n'avait jamais eu l'intention de révéler son identité n'était qu'une fausse excuse.

Se forçant à avaler de grandes bouffées d'air, elle s'installa à son bureau et demeura immobile un long moment. Finalement, elle tendit la main vers le téléphone, s'empara du combiné et composa un numéro. Ce fut un répondeur qui lui répondit.

— Jericho? Bonjour, c'est Amalie. Je suis à Bella Isle. Et toi, où es-tu? J'aimerais tellement que tu sois là...

Elle étouffa un petit rire.

— Non, en fait, peut-être pas. Je suis coincée dans mon bureau, au-dessus de la bibliothèque, avec tout un bataillon de journalistes sur mes talons — au sens littéral du terme. J'ai besoin...

De toi , aurait-elle voulu dire, mais elle se mordit la lèvre, cherchant tout au fond d'elle-même le moyen de lui dire «je t'aime» sans l'effaroucher. Au bout de quelques secondes de silence, le répondeur émit un long bip aigu. Son temps de parole était écoulé.

Etonnamment, elle n'en voulait pas à Jericho d'avoir voulu lever le voile sur Madame X. Après tout, il n'avait fait que son travail. Et puis, elle ne pouvait décemment pas lui tenir rigueur d'avoir réalisé ce qu'elle désirait inconsciemment mais qu'elle avait été incapable de faire — par timidité, par manque d'assurance.

Certes, son nouveau statut comportait certains inconvénients — comme en témoignait la partie de cache-cache qu'elle jouait en ce moment avec les médias —, mais malgré tout, elle avait éprouvé un plaisir incommensurable à tenir le rôle de Madame X durant la Convention des libraires. Ç'avait été très impressionnant, voire un peu effrayant au début. Mais au fil des heures, elle s'était détendue et avait finalement passé un excellent moment.

Affronter les journalistes se révélait plus ardu. Quant à affronter ses parents...

— Espèce de lâche, s'exhorta-t-elle en soulevant de nouveau le combiné.

Ce fut son père, James Jessup Dove, qui répondit.

— Papa, c'est moi... Amalie.

— Amalie? Où es-tu?

— A la maison... je veux dire, à Bella Isle, mais je n'ai pas voulu prendre le risque d'aller jusqu'à la maison. Je suis à la bibliothèque, dans mon bureau.

— Tu as aperçu les journalistes, alors...

Y avait-il de la réprobation dans sa voix? Amalie n'en était pas convaincue. Médecin généraliste respecté de tous, son père avait créé une consultation spéciale destinée aux habitants les plus démunis des petites îles éparpillées autour de Bella Isle. Lorsque sa femme avait été élue au Sénat, il avait pris une retraite anticipée pour pouvoir s'installer à Washington avec elle. Fier de ses illustres ancêtres, il avait toujours dit à Amalie que, quoi qu'elle fît, elle se devait de respecter le nom des Dove.

— Je suis désolée, papa.

En proie à une nervosité grandissante, elle tordit le fil du téléphone.

— Je sais que j'aurais dû vous en parler...

— Attends un instant, Amalie, ta mère est à côté de moi ; je vais mettre le haut-parleur, elle aimerait te parler.

Amalie sentit son pouls s'accélérer. L'instant d'après s'éleva la voix mélodieuse et distinguée de Barbara Dove.

— Madame X, je suppose ?

Oh, mon Dieu . Amalie déglutit péniblement.

— M-maman?

— Amalie Jane Dove, j'ai l'impression t'entendre ta petite voix penaude lorsque tes chenapans d'amis et toi aviez commis une nouvelle bêtise. Te souviens-tu de ce que je te disais, dans ces moments-là ?

— Tu me disais que tant que ce que j'avais fait n'était pas irréparable et ne portait préjudice à personne, tu ne m'infligerais aucune punition, commença Amalie d'une voix tremblante. Ensuite, tu m'encourageais à réparer moi-même mon erreur, ou au moins à présenter mes excuses.

Amalie marqua une pause, horriblement mal à l'aise, avant de reprendre dans un murmure:

— Je ne crois pas que cette méthode fonctionne, cette fois.

— As-tu commis quelque chose d'irréparable?

— Mmm-mmm. Ma bêtise risque de te coûter cher, peut-être même ton siège au Sénat.

— Cela m'étonnerait, chérie. D'ici à quelques mois, ce léger contretemps sera complètement oublié. Et il me reste deux ans avant les prochaines élections.

Un léger contretemps ?

— Ce n'est pas si « léger » que ça, maman, fît observer Amalie.

A l'autre bout du fil, Barbara Dove soupira.

— Ne t'inquiète pas, l'être humain possède une capacité d'oubli phénoménale. Mais vraiment, chérie, tu aurais tout de même pu nous parler de tes activités littéraires, ajouta-t-elle, une pointe de réprobation dans la voix. J'ai du mal à croire que ma propre fille soit devenue un auteur de best-sellers sans que nous l'ayons jamais soupçonné, même lorsque j'ai lu...

— Ne me dis pas que tu as lu un de mes livres, coupa Amalie, mortifiée.

— Eh bien...

Sa mère pouffa.

— Ton père m'a offert un exemplaire du premier recueil pour la Saint-Valentin, l'an dernier — James, je t'en prie, cesse de faire toutes ces grimaces ! Il est grand temps d'ouvrir un peu le dialogue dans cette famille !

Amalie réprima une exclamation de stupeur. Etait-ce réellement sa mère qui tenait de tels propos ?

— Toujours est-il, Amalie, que j'étais à mille lieues d'imaginer que tu possédais un tel talent pour... Oh, mon Dieu, voilà que ton père est rouge comme une pivoine. J'éviterai donc d'entrer dans les détails.

— S'il te plaît, maman, fit Amalie, complètement désemparée. Bon, je ferais mieux de vous laisser maintenant.

— Veux-tu que nous venions te chercher?

Amalie réfléchit rapidement.

— Oui, mais en toute fin de soirée. Je pense que d'ici là, ce maudit journaliste se sera découragé. Mais si vous l'apercevez, ne vous arrêtez surtout pas, d'accord? Au fait, maman, y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour te sortir de ce mauvais pas? s'enquit-elle sur une impulsion. Une déclaration, des explications...?

— C'est gentil à toi d'y penser, ma chérie, mais je crois que tu en as assez fait, répliqua Barbara Dove d'un ton rieur. Mon équipe travaille d'arrache-pied afin de concocter une déclaration politiquement correcte que je ferai lors d'une petite conférence de presse, tout à l'heure. Surtout, ne te fais pas de souci, nous avons la situation bien en main. A tout à l'heure, Amy chérie!

Lorsqu'elle eut raccroché, une bouffée de soulagement envahit Amalie. Quel bonheur de savoir que ses parents ne lui reprochaient rien... ou presque. En revanche, elle avait encore du mal à imaginer son propre père en train d'acheter un exemplaire de Velours noir et sa propre mère se délectant des fantasmes épicés qu'elle avait imaginés !

D'un geste vif, Amalie saisit le combiné et composa le numéro de Jericho en s'efforçant de ne pas penser à ce qu'elle faisait.

— C'est encore moi, annonça-t-elle après le bip du répondeur. Ecoute, je voulais te dire que... je t'aime, Jericho.

Elle hésita.

— Je t'aime, c'est tout.

Voilà, tout était dit.

***

 

Le même jour, dans la matinée, Jéricho se trouvait dans le bureau d'Harry Bass situé au dernier étage d'un building de Manhattan. Assis de part et d'autre d'un vaste bureau encombré d'objets hétéroclites, les deux hommes buvaient un café.

— Je ne changerai pas un seul mot, déclara le rédacteur en chef en levant les yeux de l'article qu'il parcourait.

— Il le faut, pourtant. Les données ne sont plus les mêmes, Harry. Tout le monde sait ce que nous pensions annoncer les premiers.

Harry haussa les épaules.

— Peu importe. Nous restons malgré tout le premier magazine national à publier un portrait complet de Madame X.

Il fit un signe en direction de la maquette du magazine.

— Et puis, nous sommes les seuls à posséder des photos de la vraie Madame X à côté de la fausse !

Jericho grimaça.

— Je te demande au moins de retirer mon nom de la couverture.

Harry écarquilla les yeux d'un air stupéfait.

— Tu es en train de me dire que tu souhaites renoncer à une signature en couverture ?

— Je crois que c'est préférable, étant donné mon... implication, déclara-t-il avec une moue gênée.

Les pupilles d'Harry se rétrécirent.

— Ne me dis pas que... Oh, non, non, ce serait terrible ! Tu as craqué pour Madame X, c'est ça ? Oh, mon Dieu, ça me rappelle la façon dont Rosie m'avait épinglé, à l'époque.

— Rosie qui était — et qui est toujours, si je ne me trompe — l'amour de ta vie, intervint Jericho.

Harry passa une main dans son épaisse tignasse blanche.

— Ouais... l'amour de ma vie, concéda-t-il d'un ton bourru.

— Rosie et toi avez connu dix-huit ans de bonheur et vous en connaîtriez au moins autant si tu te décidais enfin à cesser de faire l'idiot.

Le rédacteur en chef le considéra d'un air perplexe.

— Depuis quand te préoccupes-tu de sentiments, toi le Casanova au cœur de pierre ?

— J'ai changé, confessa Jericho. Je ne suis plus le même, Harry, Je suis... amoureux, ajouta-t-il, incapable de réprimer un sourire radieux.

Le visage poupin d'Harry s'éclaira.

— Eh bien... je crois qu'il ne me reste plus qu'à te féliciter, mon vieux, dit-il d'un ton ému.

L'amitié qui vibrait dans sa voix réchauffa le cœur de Jericho. Depuis qu'il l'avait rencontré, plus de quinze ans plus tôt, Harry Bass occupait une place privilégiée dans son cœur. Et là, tout à coup, une évidence le terrassa : sans qu'il s'en rende vraiment compte, Harry avait joué le rôle du père qu'il n'avait jamais eu, le guidant dans ses choix, dans ses grandes décisions. Bouleversé, il leva les yeux vers le rédacteur en chef tandis qu'une bouffée de tendresse lui emplissait le cœur.

— Il est encore un peu tôt pour me féliciter, répondit-il d'une voix mal assurée. Mais merci quand même.

— Mmm.

Le regard d'Harry se posa sur la couverture du prochain NewsProfile .

— Toute cette histoire t'a mis dans une position délicate, n'est-ce pas?

— Comme toi avec Rosie.

Harry leva les yeux au ciel.

— Ah, les femmes ! Elles n'ont jamais su séparer le travail du plaisir... en tout cas, je préfère te prévenir, je ne changerai pas une ligne de ton article sous prétexte que tu as craqué pour Madame X. Alors, tu ferais mieux d'essayer de lui faire entendre raison...

— Merci du conseil.

Un large sourire aux lèvres, il se leva et se dirigea vers la porte. Il ne devait surtout pas manquer son avion... Toutefois, avant de partir, il prit le temps d'ajouter :

— De ton côté, n'oublie pas celui que je t'ai donné, d'accord ? Rosie n'attend qu'une chose : que tu fasses le premier pas.

Harry Bass baissa les yeux sur le portrait de son ex-femme qui trônait en bonne place sur son bureau.

— Ah, l'amour, murmura-t-il d'un ton rêveur. Il finit toujours par nous rattraper...

13.

 

« S ous le regard inquisiteur de la secrétaire, Amy Lee s'immobilisa devant la porte du bureau du principal. Elle coinça une mèche de cheveux bruns derrière son oreille, vérifia la tenue de son chignon, et fit blouser son corsage de soie dans une vaine tentative pour camoufler les courbes généreuses de sa silhouette.

Puis, gagnée par une vague d'appréhension, elle frappa à la porte.

— Entrez, ordonna M. Smith, le nouveau principal qu'elle n'avait pas encore rencontré officiellement depuis la rentrée.

Elle obéit et verrouilla la porte derrière elle.

M. Smith s'approcha d'elle de sa démarche féline, exactement comme il l'avait fait lors de leur première rencontre sur la plage, un soir de pleine lune, puis lors de tous les autres rendez-vous qui avaient rythmé cette fin d'été tellement sensuelle, tellement voluptueuse qu'elle avait souhaité ne jamais la voir se terminer.

Et d'une certaine manière, l'été ne s'était toujours pas éteint.

Il la contemplait avec la même avidité, le même désir.

— Ma secrétaire s'inquiète à votre sujet, mademoiselle Love. Elle trouve votre comportement très... étrange.

— Il l'est probablement, monsieur Smith.

Un sourire insolent étira les lèvres roses et charnues d'Amy Lee.

— Pour tout vous dire, j'ai l'impression d'avoir été ensorcelée... »

 

Jericho débarqua à Bella Isle tard dans la soirée. La nuit commençait à tomber lorsqu'il atteignit la plage après s'être arrêté à Beaufort Drive où Barbara Dove — le sénateur en personne ! — l'avait renseigné sans se faire prier, comme si elle avait deviné l'importance de sa visite.

Il l'aperçut aussitôt, debout au milieu des flots sombres de l'océan, de l'eau jusqu'à la taille, telle une petite sirène brune.

— Amalie ! appela-t-il, et son prénom — son vrai prénom — lui laissa un goût sucré dans la bouche.

Elle se retourna, scruta la plage et le vit enfin.

— Jericho!

Portée par la douce brise marine, sa voix vibrante d'émotion le fit frémir de bonheur.

Mû par une force irrésistible, il ôta ses chaussures et courut à sa rencontre.

 

On aurait dit un rêve et pourtant, Jéricho était bien là, grand, puissant, chaud, à la fois tendre et vigoureux ; il la souleva dans ses bras, l'embrassa avec fougue et lui dit qu'il l'aimait. Combien il l'aimait.

Amalie leva les yeux vers le ciel, résistant à l'envie de crier son bonheur.

— Tu as reçu mon message !

Elle le sentit sourire contre sa peau.

— Eh oui, j'ai finalement capté le message.

Elle enroula les jambes autour de sa taille et glissa les bras autour de ses épaules.

— Je parle de celui que j'ai laissé sur ton répondeur.

— Je ne suis pas rentré chez moi.

Tout en parlant, il sortit de l'eau et remonta vers la plage.

— C'était un message important?

— Pas vraiment, non, répondit-elle d'un ton espiègle. Je te disais simplement que je t'aimais, moi aussi.

Ivre de joie, elle couvrit son visage de baisers, tantôt doux et légers, tantôt exigeants et provocants.

— Aimerais-tu courir nu sur la plage ?

— Tu es folle, Amalie Dove.

— Folle de toi, Thomas Jericho. Complètement folle de toi.

— Aurais-tu oublié que l'île est envahie par une horde de journalistes prêts à tout pour obtenir une photo de Madame X? Ne parlons même pas d'une photo de Madame X nue sur la plage !

Amalie secoua la tête en riant.

— Plus maintenant. Figure-toi que je leur ai joué un bon tour. La sœur de Ruby, ma meilleure amie, a enfilé mes vêtements et s'est coiffée d'une perruque brune ; puis elle s'est rendue à l'aéroport et s'est arrangée pour qu'ils la voient prendre l'avion juste avant le décollage. Persuadés qu'il s'agissait de moi, ils ont tous sauté dans l'avion suivant !

Jericho la dévisagea d'un air éberlué. Au bout de quelques secondes, il partit d'un rire franchement amusé.

— Amalie Dove, tu es la reine de la mise en scène !

Ils se contemplèrent longuement, unis par la même émotion, le même amour. Puis Amalie ferma les yeux et murmura d'une voix caressante :

— J'aimerais te raconter l'histoire de la jeune femme la plus solitaire de Bella Isle.

— Ça a l'air triste.

— Non...

Elle le prit par la main et l'invita à s'allonger à côté d'elle, sur le sable blond.

— L'histoire commence sur la plage d'une petite île de Caroline du Sud, un soir de pleine lune. Il est presque minuit, et une femme se promène sur la plage, seule, plongée dans de sombres pensées. Sa vie est comme... incomplète, alors elle la remplit tant bien que mal en rêvant. Et c'est pourquoi, lorsqu'elle aperçoit un pirate, en ce soir de pleine lune, elle pense d'abord être victime de son imagination.

Elle fit une pause et se rapprocha de Jericho. La chaleur et la fermeté de son corps l'emplirent d'aise. Lui était bien réel... bien vivant.

— Le pirate est grand, fort, débordant de vitalité. Le vent plaque sur son visage taillé à coups de serpe ses longs cheveux blond foncé... Mais c'est surtout son regard qui la fascine. On dirait des yeux de chat, très clairs, brillant d'un éclat presque dangereux, incroyablement pénétrants. Et sous ce regard hypnotique, elle se sent revivre et éprouve l'envie soudaine de commettre un acte totalement déraisonnable.

Un sourire effleura les lèvres de Jericho.

— Aha, elle a envie de courir nue sur la plage.

Amalie ne put s'empêcher de rire. Elle pressa sa joue contre la joue de Jéricho; sa barbe naissante la picota agréablement.

— Eh oui ! Et elle le fait... ou plutôt, ils le font. Ils s'unissent comme deux animaux sauvages, nus, avides, guidés par un désir primitif. Elle est enfin libérée de tous ses tabous, de tous les interdits qui l'entravaient jusqu'alors.

Jericho l'enlaça par les épaules.

— Mais l'amour physique est tout ce qu'il a à lui offrir, n'est-ce pas? Et encore, pas pour très longtemps. Il doit repartir.

— Exactement. Il a connu une vie très éprouvante. Il ne sait pas comment exprimer ses émotions en dehors des étreintes passionnées qui les unissent une nuit durant. C'est tout ce qu'il peut lui proposer.

— Et ce n'est pas suffisant. Pour aucun d'eux.

Amalie appuya la tête contre son bras, un léger sourire aux lèvres.

— Ce que le pirate ignore, c'est qu'il a donné bien plus qu'il ne croit. La jeune femme sait avec certitude qu'il est amoureux d'elle, même lorsque, debout face à la mer, le cœur déchiré par le chagrin, elle le regarde s'éloigner à bord de son vaisseau. Il ne reviendra jamais... perdu et parti à jamais.

— Et la belle retourne à sa vie monotone et solitaire ? Hantée par le souvenir de son amour perdu lorsqu'elle se promène seule le long de la plage, chaque soir de pleine lune?

— Peut-être, oui, murmura Amalie. Peut-être aussi n'est-elle pas si triste que ça, au fond. Le souvenir de cette nuit d'amour volée la maintient vivante, joyeuse. Son cœur bat plus fort et son corps vibre encore de plaisir. Elle danse pieds nus dans le sable, le visage tourné vers les étoiles. Car son pirate lui a fait un cadeau d'une valeur inestimable ; grâce à lui, elle aura connu, au moins une fois dans sa triste vie, le danger, l'excitation, le désir, l'amour. Au moins une fois dans sa vie, elle aura osé.

L'étreinte de Jericho se resserra.

— Toi aussi, Amalie, tu as osé.

Elle leva son visage vers lui ; des larmes brillaient dans ses grands yeux violets.

— C'est vrai, mais je suis plus gourmande que la belle de l'histoire. Je veux continuer à oser pour le reste de ma vie.

A travers ses larmes émues, elle le gratifia d'un sourire timide.

— Veux-tu être mon pirate, Tom ?

Il hésita un moment. Seul le bruissement des vagues brisait le silence.

— Je veux être ton amant. Et si tu oses faire confiance à un homme qui ne sait même pas comment fonctionne une vraie famille, alors je deviendrai ton époux.

Il répondit à l'expression mutine d'Amalie par un long gémissement tandis que le désir montait en lui. Puis, incapable de résister plus longtemps à l'appel des sens, il s'allongea sur le sable et l'attira dans ses bras.

Avec une fébrilité à peine contenue, il l'aida à ôter son T-shirt et elle s'assit sur lui, les bras levés au ciel, ses courtes boucles balayées par le vent, fièrement dressée comme une déesse de la mer.

— Tu sais, j'ai décidé d'assumer pleinement mon rôle de Madame X, déclara-t-elle soudain. J'accepterai même de rencontrer les médias, à ma guise, bien entendu. Et peut-être vais-je me lancer dans l'écriture d'un troisième recueil, ajouta-t-elle timidement.

— Ta vie risque d'être bouleversée. Tu vas être célèbre maintenant.

Elle posa les mains sur le torse viril, à hauteur de son cœur, et glissa lentement les doigts entre les boutons de sa chemise blanche.

— Je sais. Mais je pourrai toujours revenir me cacher ici. Et tant que tu seras à mes côtés, j'aurai tous les courages, chuchota-t-elle en ouvrant sa chemise.

Du bout des doigts, elle se mit à tracer des sillons brûlants sur sa poitrine, sur son ventre, puis plus bas encore.

— Et toutes les audaces, à ce que je vois, dit-il d'une voix enrouée.

— A qui la faute? C'est toi qui m'as libérée.

Elle s'inclina vers lui et emprisonna sa bouche dans un baiser passionné. Lorsqu'elle abandonna ses lèvres pour descendre le long de son corps, Jéricho releva la tête et jeta un coup d'œil autour de lui.

— Ici? Sur la plage?

Il semblait un peu réticent.

Mais pas elle.

— Oh oui ! Toi et moi ! Nus sur la plage. N'est-ce pas cela le paradis ?

— Dans ce cas, je crois que je ferais mieux de vendre ma maison des Hamptons et d'acheter cet endroit à la place, afin de préserver son état sauvage... et désert!

— Excellente idée, approuva Amalie — bien que la plage fît déjà partie des terrains de la famille Dove. Encore qu'un grand lit blanc soit également propice à éveiller pas mal de fantasmes, ne crois-tu pas ? demanda-t-elle, espiègle, en déboutonnant lentement la braguette de son jean.

Jericho avala une grande bouffée d'air iodé.

— Pour ça, je te fais confiance. Je peux déjà prédire que notre mariage ne manquera pas de... fantaisie!

Levant les yeux vers lui, Amalie esquissa un sourire radieux.

— Notre union sera positivement érotique, en effet... mon amour.

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