Sous un masque de velours noir

Carrie Alexander · Chapitre 3 sur 10

Pages du PDF

Sous un masque de velours noir

« — Pas de noms, approuva Amy…

05.

 

« — Pas de noms, approuva Amy Lee dans un murmure.

Sa voix se brisa, son menton trembla légèrement. De longs frissons parcouraient tout son corps.

D'un geste fébrile, elle remonta la chemise de nuit trempée qui collait à ses jambes vacillantes. Les yeux de l'inconnu brillaient comme des charbons ardents; son regard pénétrant lui brûlait la peau. Elle pressa une main contre sa poitrine, plaquant la fine étoffe contre les pointes durcies de ses seins. Son cœur battait à coups redoublés, prêt à exploser sous la violence du désir qui l'habitait.

Avec une lenteur délibérée, l'homme tendit la main vers elle et effleura son poignet. Comme par enchantement, elle desserra ses doigts et lui présenta l'intérieur nacré de son poignet délicat. Sans mot dire, il se pencha vers elle et posa les lèvres sur sa paume humide, cherchant de sa langue son pouls affolé.

Amy Lee chancela, assaillie par un raz-de-marée de sensations. Elle n'était qu'un timide professeur — elle ne pouvait, ne devait pas se laisser aller comme ça !

— Je ne peux pas, articula-t-elle d'une voix étranglée. Non, ce ne serait pas...

Il posa les doigts sur ses lèvres tremblantes.

— Chut... »

 

— Le Colombier? répéta Jéricho d'un ton incrédule. Votre arbre-cabane avait un nom?

Amalie croqua une tomate-cerise en hochant la tête.

— Eh oui...

Elle posa les yeux sur les flammes, consciente du regard de Jéricho.

— Ruby, Kim, Susie et moi. Nous étions quatre amies, poursuivit-elle, perdue dans ses souvenirs d'enfance.

— Laquelle est devenue Madame X? s'enquit Jéricho d'un ton dégagé, apparemment plus intéressé par son club-sandwich que par la réponse.

Amalie leva les yeux au ciel.

— Qui vous dit que la future Madame X faisait partie de la bande ? répliqua-t-elle sur le même ton.

— Madame X et vous avez le même accent; d'où ma question.

— Nous avons toutes deux grandi en Caroline du Sud, certes, mais ce n'est qu'au lycée que j'ai rencontré...

Amalie faillit dire Lacey.

— ... Madame X.

Elle posa son assiette sur le guéridon et contempla les reliefs de leur repas improvisé. Il ne restait qu'une larme de vin dans la bouteille.

— Est-ce réellement moi qui ai mangé tout ça?

La serveuse débarrassa leurs assiettes et revint quelques minutes plus tard avec deux tranches de gâteau au chocolat noir.

— La spécialité du chef, annonça-t-elle en déposant les assiettes devant eux. Il l'a baptisé le Velours noir .

Bouche bée, Amalie pointa un index accusateur en direction de Jéricho.

— C'est une blague?

Un sourire malicieux éclaira le visage du journaliste. Puis, d'un geste sensuel, il passa son index sur le glaçage fondant du gâteau et le porta à ses lèvres.

— Mmm... Je l'ai repéré sur la carte tout à l'heure et je tenais à ce que nous y goûtions.

— Il a l'air délicieux, mais vraiment je n'ai plus faim. Même pour une gourmandise.

Il coupa un morceau de gâteau et le lui présenta au bout de sa fourchette.

— Juste une bouchée.

Amalie était tentée. Toutefois, ayant déjà utilisé la nourriture comme instrument de séduction dans l'une de ses nouvelles, elle était tout à fait consciente de l'ambiguïté d'un tel geste.

S'emparant de sa propre fourchette, elle goûta le gâteau.

— Exquis.

Sans cacher sa déception, Jéricho avala la bouchée qu'il avait préparée à l'intention de la jeune femme et passa la langue sur ses lèvres avec un brin de provocation.

Une bûche craqua dans l'âtre; les autres sons qui emplissaient le salon semblèrent s'atténuer. La chevelure de Jéricho, couleur de miel, accrochait la lueur des flammes. Amalie sentit son cœur chavirer. Incapable de supporter le silence plus longtemps, elle prit la parole :

— Et vous, Jéricho, à quoi occupez-vous votre temps libre? J'ai passé toute la soirée à répondre à vos questions. A votre tour maintenant !

Il laissa échapper un rire bref.

— Très bien, je m'incline. Je suis un accro de l'escalade en free style. Je m'y adonne dès que j'ai un moment libre.

Aussitôt, elle l'imagina accroché à la paroi d'une falaise, tous les muscles de son corps saillant sous l'effort, le visage parfaitement impassible.

— Le free style est dangereux, n'est-ce pas? Vous escaladez sans corde d'assurance, sans harnais de sécurité? N'avez-vous jamais peur de tomber, de... de mourir ?

Le regard vert céladon de Jéricho demeura indéchiffrable.

— Non, répondit-il simplement.

Amalie ne put s'empêcher d'admirer à la dérobée ses avant-bras puissants ombrés d'une fine toison dorée.

— Vous êtes du genre intrépide, c'est ça? fit-elle en se forçant à détourner le regard afin d'empêcher son imagination de galoper.

Il devrait être défendu d'être aussi attirant, aussi sexy, aussi... excitant..., songea-t-elle alors.

— A votre tour, murmura Jéricho.

Amalie redescendit brusquement sur terre. Croyait-il vraiment qu'elle allait lui parler de ses hobbies, au risque de commettre un impair?

— Une autre fois, peut-être, annonça-t-elle en se levant, pressée d'échapper au regard perçant de son compagnon.

Il signa la facture et lui emboîta le pas. Puis, la saisissant par le coude, il l'entraîna vers le hall d'accueil.

— Que faisiez-vous avant d'être embauchée par Madame X ? insista-t-il, feignant de ne pas entendre son soupir agacé.

Ils pénétrèrent dans l'ascenseur.

— Je travaillais...

Elle marqua une pause, tenta de rassembler ses esprits et choisit ses mots avec précaution :

— Je dirigeais un complexe culturel composé d'une bibliothèque, d'un musée et d'archives; il n'ouvre ses portes que pendant la haute saison. C'est probablement là-bas que je retournerai lorsque la tournée prendra fin.

Jéricho arqua un sourcil étonné.

— Madame X n'a pas l'intention d'écrire un troisième recueil de nouvelles ? Un Velours noir III .

Les portes de l'ascenseur se refermèrent derrière eux.

— C'est à elle que vous devez poser cette question, répondit Amalie d'un ton las.

Son cœur se serra douloureusement. L'espace d'une soirée, elle avait cru que Jéricho s'intéressait à elle en tant que femme, et non en tant qu'assistante de la mystérieuse Madame X. Hélas, elle s'était trompée, manifestement.

Ils sortirent de l'ascenseur et remontèrent le couloir en silence.

— Vous garderez pour vous tout ce que je vous ai raconté ce soir, n'est-ce pas ? ne put-elle s'empêcher de demander.

— Promis.

Elle s'immobilisa devant la chambre 418, en proie à des émotions contradictoires. Pourquoi donc ne pouvait-elle chasser les images de Jéricho, nu, allongé à côté d'elle, son beau regard voilé par le désir...? Parce qu'il était l'heure de se séparer, de renoncer?

— Bon... Eh bien, bonne nuit, Jéricho, balbutia-t-elle à mi-voix.

Il demeura immobile.

— Bonne nuit, Lacey.

Les doigts d'Amalie se crispèrent sut la carte magnétique qui lui servait de clé. Combien de temps encore supporterait-elle qu'il l'appelle «Lacey »?

Avec beaucoup de douceur Jéricho lui prit la carte des mains et l'inséra dans la fente pour ouvrir la porte. Amalie inclina légèrement la tête. Elle aurait dû battre en retraite sans demander son reste. Au lieu de quoi, elle brûlait d'envie que Jéricho l'embrassât.

Il l'enveloppa d'un long regard avant de pousser la porte. Après une nouvelle hésitation, Amalie se décida finalement à entrer dans la chambre plongée dans l'obscurité. Sa chambre. Celle où elle allait dormir seule... La perspective de passer la nuit sans personne à côté d'elle, la tête pleine de pensées et d'images insensées, lui faisait horreur. Hélas, Jéricho ne lui proposait rien d'autre.

— A demain, lui dit-il avant de fermer la porte et de disparaître.

Alors, elle se laissa aller contre le mur du vestibule, tremblante de frustration. Même son cœur lui faisait mal.

 

***

 

Jéricho resta un long moment devant la chambre 418, triturant nerveusement la carte magnétique qu'il avait gardée par mégarde. Mais à présent que cette carte se trouvait en sa possession, la tentation de l'utiliser à des fins professionnelles était grande. Peut-être pourrait-il attendre que Lacey fût endormie pour fouiller sa chambre...

« Les mille et une ruses du journaliste-mouchard », chantonna une voix lourde d'ironie dans son esprit confus. Jamais encore il n'avait recouru à des méthodes aussi méprisables, et il n'allait pas commencer aujourd'hui !

Dans ce cas, pourquoi ne pas l'utiliser à des fins beaucoup plus agréables...? Attendre par exemple que l'assistante soit endormie et se glisser dans son lit... Impossible. Il n'avait pas non plus l'habitude d'abuser de son charme sans demander au préalable l'avis de sa partenaire.

Avec un soupir résigné, il frappa un coup discret à la porte... qui s'ouvrit aussitôt, comme si la jeune femme était restée derrière à attendre qu'il se décide. Ce qui, à vrai dire, ne l'aurait guère étonné. Une expression solennelle se lisait sur son joli minois tandis que ses grands yeux indigo le fixaient d'un air grave. Comment aurait-il pu tirer avantage de l'attraction qui les poussait l'un vers l'autre? Ç'avait été une idée absurde, tentante, certes, mais complètement déplacée...

Il lui présenta la carte magnétique.

— Vous avez oublié ça.

Elle fit mine de la prendre mais, au lieu de ça, elle lui saisit la main et l'attira vers elle.

— Vous n'avez pas envie de m'embrasser?

— Vous aviez dit que...

— Oubliez ce que je vous ai dit.

D'un geste doux, il effleura sa joue.

— Je meurs d'envie de vous embrasser.

Les lèvres de la jeune femme s'entrouvrirent. Avec un soupir, elle se laissa aller contre son épaule. Elle exhalait un parfum doux, à la fois frais et enivrant, comme celui d'une brassée de roses caressées par le soleil. Y avait-il des roses, sur son île ? Soudain, il avait envie de découvrir l'endroit où elle avait grandi et où elle vivait, autant qu'il désirait l'emmener visiter les minuscules criques désertes d'East Hampton.

Paupières fermées, elle lui offrit ses lèvres.

— Embrassez-moi, Jéricho.

— Regardez-moi d'abord.

Elle ouvrit lentement les yeux. Il y avait de l'incertitude dans son regard, et aussi du désir, une pointe de provocation et surtout — surtout — la promesse d'une passion intense.

Mais au-delà de tout ça, Jéricho décela aussi une grande vulnérabilité, et il sut alors qu'il devait à tout prix contenir ses instincts les plus primaires. Si cette femme était l'auteur de deux recueils de nouvelles érotiques, ces dernières n'étaient alors que le fruit d'une imagination fertile et coquine, mais certainement pas d'expériences vécues.

Car cette ravissante créature était aussi innocente qu'ensorcelante.

En proie à une vive émotion, il se pencha vers elle et cueillit délicatement le baiser qu'elle lui offrait. Puis, au prix d'un effort surhumain, il parvint à refouler d'autres désirs pressants et s'autorisa uniquement à caresser sa joue tandis que son autre main, glissée sous son pull, goûtait au velouté de sa peau. Elle était douce et tendre. Une sensation de langueur les enveloppa...

Il s'écarta d'elle à contrecœur. Elle semblait perdue, paupières encore closes, comme si elle attendait un autre baiser...

— Respirez, murmura-t-il, et elle tressaillit, ouvrant les yeux brusquement avant de laisser échapper un petit rire rauque.

Mon Dieu, il fallait absolument qu'il s'en aille.

— Rentrez, maintenant, ordonna-t-il en la poussant gentiment à l'intérieur, indifférent à ses murmures de protestation.

Et pour la deuxième fois en l'espace de dix minutes, il referma la porte. Mais d'un coup sec, cette fois.

— Avant qu'il ne soit trop tard, acheva-t-il alors d'une voix enrouée de frustration.

D'un pas raide, il longea le couloir en direction des ascenseurs. La petite aventure distrayante était en train de déraper dangereusement vers quelque chose qu'il n'avait pas du tout prévu, songea-t-il. Se pouvait-il vraiment qu'il soit sur le point de tomber amoureux d'une femme dont il ne connaissait même pas le vrai prénom? Non... non, c'était impossible.

Quoique...

 

Le lendemain matin, Jéricho était parti.

— Lil aussi, l'informa Lacey comme Amalie l'interrogeait sur ce départ soudain.

Ils étaient partis rendre visite à plusieurs libraires de la ville avant de prendre un avion pour Détroit dans l'après-midi. Madame X était invitée à un talk-show sur une chaîne de télévision locale dans la soirée, et devait ensuite donner quelques interviews et distribuer des autographes avant de s'envoler pour Chicago, où elles rejoindraient Minette Styles, de Pebblepond Press , pour deux journées complètes de promotion. Le programme enchantait Lacey... et angoissait Amalie qui regrettait plus que jamais d'avoir quitté Bella Isle.

— Ils ont donc terminé le portrait de Madame X pour NewsProfile ? s'enquit-elle.

Au lieu d'être soulagée, elle se sentait profondément blessée. Ainsi Jéricho avait pris la fuite, sans même lui dire au revoir? Elle n'aurait pourtant pas cru ça de lui...

Lacey la détrompa — sans la soulager pour autant.

— Hélas, non ! lui dit-elle. Ils ne nous lâcheront pas aussi facilement. Lil m'a vaguement expliqué qu'elle avait une mission ailleurs mais qu'elle nous rejoindrait à Chicago. La séance de photo pour NewsProfile se déroulera à Minneapolis, le lendemain de la soirée consacrée aux écrivains de l'année.

Les yeux de Lacey pétillèrent.

— Il y aura un grand bal auquel nous sommes tous invités.

— Mais alors... Et Jéricho? Où est-il passé?

Amalie regretta aussitôt sa question. Un sourire mutin étira les lèvres pleines de son amie.

— Qu'avez-vous fabriqué, hier soir, tous les deux, pour que son départ inopiné t'affecte autant? demanda-t-elle en la dévisageant d'un air inquisiteur.

Amalie leva les yeux au ciel.

— Cet homme est dangereux. Je tiens à le surveiller de près, c'est tout.

— Ces cheveux, ces yeux, ces muscles, susurra Lacey. Ma pauvre chérie, quelle mission ardue !

— C'est une excellente source d'inspiration, admit timidement Amalie. Je pourrais écrire un recueil entier de nouvelles érotiques rien qu'en le regardant.

— Amalie jolie, si tu veux mon avis, tu es amoureuse ! Pourquoi ne t'accorderais-tu pas un peu de plaisir? Pour une fois...

— Je ne... C'est impossible, bredouilla Amalie. Je veux dire... pense un peu aux conséquences. Comment pourrais-je coucher avec lui en continuant à lui mentir à propos de...

Elle croisa le regard attentif du chauffeur dans le rétroviseur.

— Enfin, tu sais, acheva-t-elle en adressant un petit signe éloquent à Lacey.

Cette dernière acquiesça d'un signe de tête. Cela faisait neuf ans qu'elle connaissait Amalie et elle savait — à l'instar de ses millions de lecteurs — qu'elle n'était pas aussi «frileuse» qu'elle le laissait croire. Seulement, elle avait souvent besoin d'une impulsion extérieure pour se lancer.

Un sourire de conspiratrice effleura les lèvres de la jeune femme. Et si c'était elle qui lui fournissait la fameuse impulsion? semblait dire ce sourire.

— Oui, je sais, répondit-elle finalement, consciente du regard intrigué de son amie. Crois-moi, Amalie chérie, je te connais mieux que toi-même.

 

Après deux jours de recherches fructueuses, Jéricho rejoignit Madame X et son équipe au cours de leur deuxième journée à Chicago. Le chauffeur de taxi qui le conduisait au centre-ville écoutait une émission de radio à laquelle participait Madame X.

Maintenant qu'il l'entendait d'une oreille neuve, Jericho distinguait sans mal la voix de Madame X et celle de son assistante. Il savait à présent avec certitude que la voix sur le répondeur appartenait à la femme qu'il connaissait sous le nom de Madame X.

Toutefois, sa petite enquête avait révélé que le numéro de téléphone qu'elle avait inscrit sur la page de garde était celui d'une certaine Lacey Longwood. Alors, Madame X et Lacey Longwood ne feraient qu'une? Le cas échéant, pourquoi l'assistante prétendait-elle s'appeler Lacey Longwood?

L'étape suivante s'était révélée d'une facilité déconcertante. Quelques rendez-vous auprès de plusieurs agents et directeurs de casting new-yorkais s'étaient concrétisés par le book d'une actrice portant le nom de Lacey Longwood — la splendide créature blonde qui se faisait passer pour Madame X.

Hélas, la victoire de Jéricho était douce-amère. Ces deux femmes s'étaient moquées de lui, et il détestait ça.

Certes, il était encore possible que l'actrice fût également l'auteur des deux Velours noir . Une chance infime. En effet, il n'y avait aucune raison pour que l'assistante se fît appeler Lacey, à moins qu' elle-même ne fût le mystérieux auteur — Emily. Et bien sûr, personne n'était au courant. Si ses soupçons se révélaient fondés, la tournée n'était donc qu'une immense supercherie que les deux complices avaient tout intérêt à faire durer...

De toute façon, il allait devoir faire preuve de patience et de prudence afin qu'aucune des deux femmes ne se doute de rien. Il feindrait de ne rien soupçonner tant qu'il n'aurait pas découvert les raisons qui les avaient poussées à imaginer une telle mise en scène.

Il se frappa la cuisse d'un geste rageur. Bon sang ! Il détestait ce sentiment d'impuissance qui l'entravait, et brûlait d'envie de confronter ces deux filles aux éléments qu'il avait découverts ! Oui, il voulait démasquer Madame X, et s'il s'avérait que la petite assistante était effectivement l'auteur de Velours noir , il voulait aussi absolument connaître les raisons d'une telle mascarade !

Elle paraissait tellement naïve, tellement... innocente !

La voix mélodieuse de Madame X l'arracha à ses colériques réflexions. Qui qu'elle fût en réalité, cette jeune femme gérait à merveille l'immense tapage publicitaire qui entourait le lancement de son deuxième ouvrage... !

Un juron lui échappa : lorsque le scandale éclaterait, les médias se précipiteraient sur la nouvelle, tels des vautours avides. Et il serait probablement le seul pour qui la vérité signifierait vraiment quelque chose.

 

— Vous avez bien fait de remettre à sa place ce rustre de la radio, tout à l'heure, déclara-t-il à Madame X quelques heures plus tard, alors qu'il était assis en face d'elle dans le salon d'une luxueuse suite d'hôtel. En vous entendant vous en sortir brillamment par une pirouette, je me suis demandé si vous aviez déjà eu l'occasion d'affronter les médias.

Elle sourit avant de lui assener une autre de ses réponses évasives :

— Pas vraiment, non.

— Voici une réponse très instructive, railla Jéricho.

Sa frustration grandissait au fil des heures, irritante, presque douloureuse. Il avait tenté d'obtenir un face-à-face avec Madame X depuis le début de la tournée, et à présent qu'il y était parvenu, elle répondait à ses questions avec la langue de bois d'un homme politique. Or, son assistante — autant dire sa complice — pouvait faire irruption dans la pièce d'un instant à l'autre et mettre du même coup un terme à l'interview. Et comme il espérait soutirer au moins une information digne de ce nom de la part de la fausse Madame X avant son arrivée, il ne lui restait plus qu'à changer de tactique.

— Parlez-moi de vos ouvrages. Comment avez-vous commencé à écrire ?

Madame X prit une pose gracieuse en faisant mine de réfléchir, un ongle carmin pressé sur ses lèvres.

— Vous vous demandez où je puise mon inspiration, c'est ça? dit-elle de sa jolie voix flûtée.

Puis, à la grande surprise de Jéricho, elle abandonna la pose et partit d'un rire cristallin.

— C'est ce que m'ont demandé tous les autres journalistes !

Objectivement, Lacey Longwood, puisque tel était son véritable nom, était une femme extrêmement séduisante, avec davantage d'esprit et d'ambition que les starlettes ordinaires.

— Je faisais plutôt allusion aux mécanismes que vous avez coutume d'utiliser...

Elle fronça les sourcils, parut réfléchir, faillit parler, puis se ravisa, visiblement décontenancée. Jéricho retint un sourire satisfait.

— Comment construisez-vous les intrigues de vos nouvelles? précisa-t-il d'un ton neutre. Travaillez-vous longtemps la psychologie de vos personnages? Quels sont les courants littéraires qui influencent votre style?

Elle hésita de nouveau.

— Eh bien, je suis une fan de la littérature érotique de l'époque victorienne. Elle est tellement subtile, tellement...

Elle marqua une pause.

— ... Je dirais « délicate ». Très féminine, en somme. J'apprécie aussi certains auteurs contemporains, bien qu'ils soient un peu trop réalistes à mon goût. J'aime faire marcher mon imagination. J'adore les romans d'amour. Par exemple, j'aime beaucoup cette femme qui écrit des romans d'amour historiques... Comment s'appelle-t-elle, déjà?

Elle plissa le nez, fouillant sa mémoire dans un effort manifeste, avant d'afficher un sourire charmeur.

— Désolée, son nom m'échappe.

Jéricho sentait la victoire approcher à grands pas. Encore un petit effort, et le tour serait joué !

— Ce n'est pas grave. Revenons plutôt à votre style…

Dans un bruissement de soie bleu nuit, Madame X se leva un peu trop vivement.

— Pour l'amour du ciel, Jéricho, vous ne trouvez pas toutes ces questions terriblement ennuyeuses ? Après tout, c'est le résultat qui compte, n'est-ce pas? Je suppose que vous avez lu Velours noir II . Si nous parlions de la nouvelle que vous avez préférée ?

Elle se posta derrière le fauteuil de Jéricho et effleura ses larges épaules de ses doigts parfaitement manucurés.

— Peut-être y en a-t-il une qui vous a particulièrement séduit? En général, les lecteurs adorent partager leur fantasme le plus secret avec Madame X.

« Lacey et moi, songea-t-il immédiatement. Nus. Allongés sur un lit. Rien de plus. »

— Confiez-moi vos secrets et je vous livrerai les miens, répondit-il, légèrement mal à l'aise.

Madame X se pencha davantage vers lui. Une mèche dorée, douce comme de la soie, vint lui caresser la joue.

— Votre fantasme aurait-il quelque chose à voir, par hasard, avec mon assistante, Lacey?

Jéricho tressaillit.

— Comment le savez-vous ?

Elle laissa échapper un rire moqueur.

— Aimeriez-vous que je vous aide à la conquérir?

Il s'apprêtait à répondre lorsque l'« assistante » en question fit irruption dans la pièce en tirant sur une longue écharpe de laine.

— Brrr, il fait un froid de canard, ici. Ils annoncent même de la neige dans le Minnesota...

Sa voix s'éteignit brusquement tandis que son regard naviguait de Lacey —joues empourprées, regard brillant, épaule dénudée — à Jéricho qui arborait une expression contrite. Ses yeux lancèrent des éclairs.

— Puis-je savoir ce qui se passe, ici ? Oh, non, ne me dites rien.

Sa voix prit une intonation coupante :

— Madame X, vous savez pourtant que vous n'êtes pas censée...

Un sourire rayonnant illumina le visage de cette dernière.

— Bonne nouvelle, Lacey! Jéricho vient juste de m'annoncer qu'il aimerait être ton cavalier à la grande soirée de demain, à Minneapolis !

Prêt à protester, Jéricho se ravisa lorsqu'il vit le visage de l'« assistante » s'éclairer d'un sourire. Il ne pouvait pas lui refuser ce plaisir, tout de même... D'autant que, pour être franc, il se réjouissait à l'avance de passer cette soirée en sa compagnie — même si elle était en train de le mener par le bout du nez...