Sous un masque de velours noir
« Amy Lee laissa retomber les bras…
06.
« Amy Lee laissa retomber les bras le long de son corps, vaincue par le désir qui la plongeait dans une torpeur tour à tour effrayante et délicieuse.
L'inconnu l'enlaça et elle chancela contre son torse solidement musclé avec un petit gémissement de soulagement. Ses jambes la portaient à peine.
Pourtant, lorsqu'il prit possession de ses lèvres, elle se hissa sur la pointe des pieds, mue par un élan irrésistible. C'était tout ce qu'elle avait imaginé dans ses rêves les plus fous, les plus intimes : elle ouvrirait les bras, offrirait son cœur, son corps et son esprit et pénétrerait dans un monde fait de sensualité et de volupté. »
— Je n'arrive toujours pas à croire que tu aies fait ça.
Postée devant la penderie, Lacey jeta une autre robe sur le lit.
— Tu lui plais, il te plaît. Vous participez tous les deux à la tournée. Quel mal y a-t-il à ce que vous vous amusiez un peu?
— Oh, je ne me plains pas.
Amalie inspecta la robe que Lacey venait de lancer par-dessus son épaule.
— En tout cas, je ne porterai certainement pas ça! déclara-t-elle en repoussant une combinaison-pantalon en stretch noir.
Avec un petit rire, Lacey reprit la tenue et la fourra dans sa valise.
— Bien sûr que non, Malie chérie. Ce n'est pas du tout ton style. Sois un peu patiente, veux-tu ? Je vais trouver exactement ce qu'il te faut pour cette satanée soirée.
Amalie consulta sa montre.
— Dois-je te rappeler que nous partons pour l'aéroport dans vingt minutes ? Ne t'inquiète pas pour moi. Ma robe rouge fera l'affaire.
— Certainement pas ! se récria Lacey. On te donnerait dix ans de plus là-dedans.
Elle ponctua ses paroles d'un soupir et décrocha une longue robe de velours noir.
— Crois-tu que nous aurons le temps de faire un peu de shopping à Minneapolis?
— As-tu seulement jeté un coup d'œil au programme que t'a concocté Minette Styles? Chaque minute de l'emploi du temps de Madame X est rigoureusement programmée pour les quarante-huit heures à venir.
— Espérons qu'il n'y aura plus de Bob Slob sur mon parcours ! lança Lacey en faisant allusion à l'animateur de radio, grossier et concupiscent, qui l'avait reçue le matin même.
Amalie fit la moue.
— Minette reconnaît qu'elle a fait une erreur en programmant cette interview. En tout cas, elle a beaucoup apprécié la façon dont tu as contourné les pièges qu'il te tendait.
— Si seulement j'avais été aussi habile avec Jéricho, marmonna Lacey, la tête enfouie dans la penderie. Aha, cette fois ça y est, j'ai déniché la tenue gagnante ! s'écria-t elle en brandissant une robe d'un geste triomphal.
Amalie la regarda d'un air absent, sourcils froncés.
— Qu'as-tu dit au sujet de Jéricho? Je croyais qu'il (l'avait pas eu le temps de t'interviewer avant que je vous interrompe... A propos, puis-je te rappeler que tu n'aurais jamais dû le laisser entrer?
— Ne t'inquiète pas, Malie, tout s'est bien passé.
Lacey se promena dans la pièce, tenant devant elle une courte robe noire à fines bretelles dont le généreux décolleté était souligné d'une rangée de perles.
— Elle est magnifique, n'est-ce pas? Un peu courte sur moi, je te l'accorde, mais elle sera d'une longueur tout à fait décente sur toi.
— Trop provocante, décréta Amalie en repoussant la robe de velours et de mousseline. Lacey, écoute-moi, je t'en prie. Je veux que tu me rapportes ta conversation avec Jéricho. Chaque détail a son importance, tu sais.
Devant l'air déterminé de son amie, Lacey s'assit sur le lit en haussant les épaules.
— D'accord, d'accord, j'avoue que j'ai eu quelques difficultés à répondre lorsque Jéricho m'a questionnée sur mes méthodes de travail et mes influences littéraires. Mais je me suis très vite ressaisie.
Amalie se mordit la lèvre.
— Que s'est-il passé exactement? Nous avions pourtant passé en revue toutes les questions que les journalistes pourraient te poser à un moment ou à un autre. La littérature érotique victorienne...
— Oui... « Subtile, délicate, féminine, en somme », récita Lacey. Je lui ai dit tout ça, ne t'inquiète pas. Si ça se trouve, Jéricho n'a même pas remarqué mes hésitations.
— Je ne parierais pas là-dessus, répondit Amalie, saisie d'une sourde angoisse. Jéricho me semble d'une perspicacité redoutable.
— Je t'en prie, Amalie, cesse de te faire du souci. Mais...
Lacey s'interrompit pour adresser une grimace contrite à son amie.
— Comment s'appelle l'auteur que je suis censée citer, au fait? demanda-t-elle d'un ton penaud.
— Susan Johnson.
Lacey claqua des doigts.
— C'est ça ! Comment diable ai-je pu oublier un nom aussi simple à mémoriser ?
Feignant d'ignorer le regard réprobateur de son amie, Lacey se leva et entreprit d'enfouir ses nombreuses tenues dans sa valise.
— Revenons à nos moutons, Amalie chérie. Cette petite robe noire sera parfaite pour le bal de demain. Et par-dessus, tu porteras la somptueuse cape de velours noir qui te protégera du froid.
— Certainement pas, Lacey. Nous avons choisi cette cape pour Madame X et...
— Je tiens à ce que tu la portes demain, coupa Lacey.
— Peu importe ce que je porte, moi ! Tu es Madame X et tous les regards seront braqués sur toi.
Lacey esquissa un sourire espiègle.
— Pas celui de Jéricho, en tout cas. Il n'aura d'yeux que pour toi, j'en suis certaine. Pour quelqu'un qui écrit des nouvelles aussi... audacieuses, tu es d'une timidité vraiment incroyable, Malie chérie ! Tiens, par exemple, à quand remonte ton dernier rendez-vous galant?
— Je sors, tu sais, ne t'en fais pas pour moi.
Deux fois par an , fit une petite voix ironique.
— C'est juste que... les célibataires ne courent pas les rues de Bella Isle, tu sais.
Lacey leva les bras au ciel avec une emphase toute théâtrale.
— Eh bien, tu peux remercier Madame X de t'avoir entraînée dans un monde trépidant, excitant, plein de paillettes et d'émotions!
Amalie ne put s'empêcher de sourire.
— L'univers de Velours noir, en somme, murmura-t-elle d'un ton rêveur.
— Exactement ! Pourquoi ne te laisses-tu pas emporter par ce tourbillon des sens, l'espace d'une soirée au moins ? Je suis sûre que Jéricho en serait ravi.
— Jéricho, Jéricho... Oublie-le un peu, veux-tu? fit Amalie d'un ton faussement désinvolte.
— Ose prétendre que tu ne ressens rien en sa présence !
Amalie hésita.
En fait, dès que Jéricho l'approchait, d'étranges sensations se bousculaient en elle. De l'excitation, une torpeur bienfaisante, un brin d'appréhension, quelques frissons incontrôlables qui électrisaient sa peau, et une vague de chaleur gagnant chaque partie de son corps... Voici, très schématiquement, ce qu'elle éprouvait en présence de Jéricho.
Et ces sensations continuaient à la tarauder même lorsqu'il n'était plus auprès d'elle...
Les joues brûlantes, Amalie pressa les doigts contre ses tempes.
— Je mentirais si je prétendais qu'il me laisse froide, confessa-t-elle dans un murmure.
— Dans ce cas, fais quelque chose, bon sang !
Comme pour appuyer ses paroles, Lacey ferma sa valise d'un coup sec.
« D'accord, promit Amalie en silence. D'accord. »
Puis, d'un geste rêveur, elle caressa le corsage de velours noir de la robe de Madame X. « Pas bientôt, se dit-elle. Maintenant. »
De gros flocons tourbillonnaient au-dessus des buildings de Minneapolis comme dans une boule neigeuse. Contemplant le spectacle par le hublot, Amalie fut secouée d'un frisson. Elle était faite pour le soleil et la chaleur, pas pour la neige et le froid glacial !
— Vous avez déjà froid? s'enquit Jéricho en se glissant dans le fauteuil déserté par Lacey quelques minutes plus tôt, lorsque le séduisant copilote l'avait invitée à visiter le cockpit.
— Brrr...
Amalie croisa les bras sur sa poitrine comme un nouveau frisson la parcourait. Mais cette fois, ce n'était pas le froid qui la faisait frémir, bien au contraire...
— Je suis heureux de vous revoir, trésor, reprit Jéricho d'un ton suave.
Amalie déglutit péniblement.
— Je ne suis pas votre trésor. Appelez-moi Lacey, articula-t-elle.
Un sourire énigmatique flotta sur les lèvres du journaliste.
— Chaque fois que je vous appelle Lacey, vous faites la grimace, trésor...
— C'est faux !
— Oh, c'est à peine visible, certes, mais pour être franc, trésor , je ne crois pas que Lacey soit votre vrai prénom. Seulement... je n'arrive pas à comprendre pour quelle raison vous auriez besoin de dissimuler votre véritable identité.
— Je vous en prie, ne recommencez pas avec ça, protesta Amalie, en proie à un malaise grandissant.
« Il ne peut pas savoir, se répéta-t-elle pour s'obliger à ne convaincre. Il ne sait rien, il bluffe, c'est tout; alors garde les idées claires ! » Et elle se tourna vers le hublot.
— Ce petit jeu commence à me fatiguer, Jéricho, ajouta-t-elle d'un ton impatient.
Il laissa échapper un rire amer.
— Et moi donc ! Vous croyez peut-être que ça me plaît de jouer au chat et à la souris ?
— Vous n'êtes pas obligé de le faire, il me semble.
— Pour autant que je sache, vous avez accepté cette tournée de promotion de votre plein gré.
— J'ai commis une erreur, reconnut Amalie. Et je la regretterai jusqu'à la fin.
— Voilà une réaction bien vive, de la part d'une si mple assistante, fit observer Jéricho d'un ton suspic ieux.
Amalie ferma les yeux.
— Laissez-moi seule, je vous en prie.
S'ensuivit un long silence. Amalie aurait presque pu croire qu'il était parti si elle n'avait pas encore senti auprès d'elle sa présence virile, à la fois troublante, rassurante... et terriblement excitante.
Comme elle avait envie de sentir ses bras puissants se refermer autour d'elle, de se laisser aller contre lui et de tout lui avouer... De l'entendre murmurer qu'il l'aimait, quelles que fussent les circonstances…
Un soupir s'échappa de ses lèvres. Impossible, c'était tout simplement impossible. Qu'arriverait-il à la sage Amalie Dove — la jeune femme sérieuse et réservée que tous les habitants de Bella Isle appréciaient et respectaient — si elle révélait qu'elle était en fait l'audacieuse Madame X? Mourrait-elle d'embarras, comme elle l'avait craint jusqu'à présent, ou bien, au contraire, découvrirait-elle un monde plus satisfaisant, plus... vivant ?
La voix grave de Jéricho l'arracha à ses réflexions :
— N'oubliez pas que j'ai promis d'être votre cavalier pour la cérémonie de demain soir. Et pour le bal qui suivra.
Amalie souleva les paupières et le regarda différemment.
— Je n'ai pas oublié.
«... Et je me suis même promis de concrétiser mes fantasmes les plus fous, même si cela ne dure qu'une seule nuit », ajouta-t-elle en son for intérieur.
— Alors...?
Amalie le gratifia d'un sourire enjôleur, oubliant qu'elle lui avait demandé de partir à peine cinq minutes plus tôt.
— Alors j'espère que vous porterez autre chose que votre jean et votre sempiternel blouson de cuir ! répliqua-t-elle.
Le soir venu, une limousine noire conduisit Lacey, Lars, Amalie et Jéricho jusqu'au luxueux hôtel où se déroulait la cérémonie de remise des prix qui serait suivie du bal.
En tant qu'auteur d'une des meilleures ventes de la saison, Madame X reçut un prix spécial de la part d'une grande chaîne de librairies. Puis elle se vit gratifiée d'un « certificat de reconnaissance » de la part du plus grand croupe de lecture de Minneapolis. Pour couronner le tout, elle remporta la récompense suprême de «Meilleur auteur de l'année » dans sa catégorie. Au fil de la cérémonie, Amalie, attablée à l'écart des personnalités les plus en vue du moment, avait appris à ne rien laisser paraître de ses émotions. Elle avala une cuillerée de mousse à la fraise avant d'adresser un sourire radieux à Jéricho, sincèrement heureuse que Lacey — parfaitement a l'aise dans la peau de Madame X — reçoive autant de récompenses.
La joie de passer la soirée en compagnie de Jéricho — tout simplement superbe dans un smoking à la coupe impeccable — n'était sans doute pas étrangère à l'euphorie qui l'habitait.
Il regardait Lacey descendre de l'estrade à petits pas, moulée dans une longue robe de soie et de dentelle noire, soufflant de petits baisers vers la foule qui l applaudissait avec enthousiasme.
— Velours noir est en train de devenir un véritable phénomène, déclara-t-il d'un ton neutre. Très franchement, je ne comprends pas vraiment pourquoi...
Ses paroles ne surprirent pas Amalie.
— C'est normal. Vous êtes un homme.
Jéricho haussa les sourcils d'un air intrigué. Avec une désinvolture qu'elle était loin d'éprouver, elle poursuivit :
— Tout le monde sait que les hommes préfèrent les stimulations visuelles tandis que les femmes, elles...
Bien qu'elle ait commencé d'un ton docte, le regard appréciateur dont Jéricho l'enveloppait — confirmant ses dires — porta un sérieux coup à sa belle assurance. Il savait pertinemment à quel point il la troublait... le mufle !
Une espèce de champ électromagnétique grésillait entre eux, engendré par la puissance de leur désir mutuel.
D'un geste lent, Amalie posa sa petite cuillère. La cérémonie touchait à sa fin et, déjà, les invités prenaient la direction de la salle de bal.
— Oui, Amalie, je vous écoute…
Elle avala sa salive.
— Je disais que, contrairement aux hommes, les femmes aiment se servir de leurs cinq sens. Elles aiment planter le décor, prendre leur temps, faire durer la période de séduction, savourer chaque aspect de... de l'expérience.
Jéricho hocha la tête d'un air songeur.
— Je ne peux pas nier que les hommes soient habités par des instincts primaires, mais certains d'entre nous apprécient tout de même l'art de la séduction.
Rougissante, Amalie se déroba à son regard perçant.
— Je fais partie de ceux-là, ajouta-t-il à mi-voix.
Amalie leva brièvement les yeux. Si vite que les perles qui pendaient à ses oreilles cliquetèrent légèrement. Et ce qu'elle vit la subjugua.
Jéricho était un célibataire endurci, un charmeur, un séducteur-baroudeur. Il n'était pas du genre à confier ses sentiments facilement, mais après tout, elle non plus, à moins qu'elle se sente parfaitement en confiance avec son compagnon. En l'occurrence, les intentions de Jéricho n'étaient peut-être pas très « honorables », peut-être aussi éprouvait-elle pour lui des sentiments trop profonds qui risquaient de la faire souffrir par la suite. A cet instant, pourtant, elle s'en moquait. Elle avait envie de lui. Tout simplement.
Elle avait envie de lui sur la banquette arrière d'un taxi, ou au beau milieu d'un bal masqué, ou sur un tapis en face d'une cheminée, ou sur une plage déserte. Elle avait envie de lui n'importe où, n'importe quand.
Si seulement elle avait osé se lancer...
— Je crois qu'il est temps de rejoindre les autres, fit Jéricho.
Les employés de l'hôtel avaient commencé à débarrasser les tables. Avec une réticence manifeste, il se leva.
— Je suis sûre que vous n'aimez pas danser, murmura Amalie comme ils pénétraient dans la salle de bal brillamment décorée.
Au centre de la piste, auréolés d'une lumière dorée, se tenaient Lacey et Lars, étroitement enlacés sous les regards ravis de l'assistance.
Une fois de plus, presque malgré elle, Amalie se félicita d'avoir choisi Lacey pour incarner Madame X. Jamais elle n'aurait supporté une telle publicité, elle!
— Vous vous trompez; j'aime danser, répondit Jéricho. Ce que j'aime moins, en revanche, c'est l'ambiance surfaite qui règne généralement dans ce genre de bal, ajouta-t-il, les yeux rivés sur le couple-vedette.
Il y eut un silence. Tendue comme un arc, Amalie respira profondément. Une fois, deux fois... et se lança enfin.
— Nous pourrions nous éclipser discrètement, suggéra-t-elle timidement.
Le visage de Jéricho s'éclaira.
— Vous êtes sûre de ne pas le regretter par la suite ?
Elle secoua la tête.
— Ce n'est pas courant d'avoir une limousine à disposition, murmura-t-elle, surprise par sa propre audace. Nous pourrons toujours la renvoyer pour Lacey et Lars, plus tard dans la soirée.
— Je me laisse volontiers tenter, fit Jéricho en l'entraînant vers le hall de réception.
Sa main glissa lentement vers celle d'Amalie.
— Allons réveiller notre chauffeur pour qu'il nous promène en ville pendant que nous...
— ... boirons du champagne, admirerons les lumières de la ville et... et...
Elle bredouilla désespérément. Elle ne pensait plus ‘à L’Inconnu de la limousine , la nouvelle qu'elle avait écrite, et à son dénouement passionné...
— Et...
Les yeux clairs de Jéricho étaient embrasés par le désir.
— Et nous nous amuserons, compléta-t-il d'une voix caressante.
Hypnotisée, Amalie se contenta de hocher la tête.
***
— On se croirait dans L'Inconnu de la limousine , murmura Jéricho d'un ton taquin après avoir demandé au chauffeur de les conduire au centre-ville, et avoir fermé la paroi de verre fumé qui leur assurait une intimité complète.
Amalie ne put s'empêcher de sourire.
— Vous avez donc vraiment lu les nouvelles, observa-t-elle en acceptant la flûte de champagne qu'il lui tendait. Et pas seulement les passages prétendument croustillants.
Jéricho remit la bouteille entamée dans le seau à glace intégré dans la portière.
— C'est vrai, je l'avoue, j'ai lu toutes les nouvelles des deux recueils. Mais j'avoue aussi m'être attardé sur les passages les plus physiques.
— « Attardé », répéta Amalie d'une voix sourde.
La main de Jéricho effleura sa cuisse gainée de soie noire.
— Malgré ce que vous semblez croire, certains hommes aiment prendre leur temps.
— Les meilleurs, chuchota-t-elle en posant son verre d'un geste mal assuré.
Elle frissonna; l'air vif et froid de cette nuit hivernale imprégnait encore les vêtements. Lorsqu'elle posa la main sur le smoking de Jéricho, elle en trouva le tissu glacé.
Jéricho lui caressa le bras, puis mêla ses doigts aux siens et les porta à ses lèvres. Des lèvres chaudes et d'une incroyable douceur.
— Pourquoi portez-vous toujours le même genre de vêtements, d'habitude ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint, éblouie par la façon — à la fois élégante et décontractée — dont lui seyaient ses habits de soirée.
Une onde de plaisir la submergea. Le ronron du moteur les berçait discrètement tandis que la voiture filait en direction de la ville. Elle avait chaud, maintenant. Terriblement chaud.
— Je déteste courir les magasins.
Elle se blottit contre lui avec un soupir de bien-être.
— J'ai l'impression de perdre du temps lorsque je m'achète des vêtements.
Avec une infinie délicatesse, comme s'il ouvrait un précieux cadeau, il écarta les pans de la cape de velours qu'elle portait.
— Je m'efforce de ne pas juger les gens en fonction de leur apparence.
Les perles qui soulignaient le décolleté de sa robe s'entrechoquèrent lorsqu'un violent frisson la parcourut. Le souffle court, elle ferma les paupières et attendit de sentir les lèvres de Jéricho sur les siennes, savourant d'avance le contact, l'odeur et la puissance de son torse sous la veste de smoking. Soudain, les vêtements lui apparurent comme des obstacles dressés sur le chemin de la sensualité.
— C'est étrange, murmura-t-elle tout contre les lèvres de Jéricho. J'ai l'impression d'être une autre femme, dans cette robe.
Les mains de son compagnon s'immobilisèrent tout près de sa poitrine palpitante.
— C'est une sensation agréable ou plutôt désagréable ?
— Agréable, répondit-elle sans la moindre hésitation, parce que, enfin, j'ai osé... Oh!
Tout à coup, les pneus crissèrent tandis que l'arrière de la limousine tanguait de droite à gauche. Amalie fut projetée contre Jéricho — n'était-ce pas ce qu'elle avait désiré? — et elle sentit sa poitrine s'écraser contre les larges paumes de son compagnon.
Echappant au contrôle du chauffeur, la voiture continua de déraper le long de la chaussée et finit par heurter une masse imposante dans un choc sourd. Jéricho resserra son étreinte comme ils tombaient à la renverse sur la banquette de cuir... pour finir étroitement enlacés contre la portière.
Une épaisse couche de neige poudreuse couvrait les vitres de la limousine, les enfermant dans un cocon et un silence cotonneux. Encore sous le choc, Amalie eut l'effroyable impression de se retrouver dans un cercueil...