Sous un masque de velours noir
« A my Lee était fascinée.
03.
« A my Lee était fascinée.
Sa première impulsion avait été de battre en retraite, mais elle était comme pétrifiée, incapable d'esquisser le moindre geste. L'eau fraîche caressait ses chevilles, effleurait le bas de sa chemise de nuit tandis qu'elle demeurait immobile, les pieds s'enfonçant lentement dans le sable humide.
L'homme qui émergeait des flots ne portait rien d'autre qu'un short en jean effrangé. Le clair de lune baignait les contours fermes de son torse, soulignait ses muscles saillants. Une statue de dieu grec éclairé d'un projecteur, songea Amy Lee en le regardant s'avancer vers elle, le visage ferme, entouré d'une incroyable aura de virilité.
Sauf qu'il est vivant. Bien vivant, songea-t-elle.
Son regard glissa le long de son torse puissant et ses yeux s'arrondirent de surprise. Le short était placé bas sur ses hanches étroites tandis que les franges élimées collaient à ses cuisses musclées. Le jean mouillé ne faisait que souligner son état d'excitation intense. Il était prêt, | pensa la jeune femme, parcourue d'un long frisson. Etait-ce... elle qu'il désirait avec une telle intensité? Elle voulut protester.
A un mètre d'elle, il l'en empêcha d'un seul regard.
— Non, dit-il d'une voix rauque, profonde. Ne parlez pas. Ne me dites pas votre nom. »
***
Le jeune serveur demeura bouche bée dans le vestibule de la vaste chambre d'hôtel, comme s'il n'avait jamais vu de femme aussi belle. Sans paraître se soucier de lui le moins du monde, Lacey continua à brosser ses longs cheveux dorés, nonchalamment installée devant le miroir de la coiffeuse, vêtue d'un court déshabillé de soie noire remonté sur ses cuisses.
Amalie signa la facture, gratifia le jeune homme d'un pourboire généreux et lui fit signe de se retirer. Un sourire béat aux lèvres, il s'exécuta.
Pebblepond Press leur avait réservé une suite luxueuse dans un grand hôtel du centre-ville. Elle comprenait deux chambres spacieuses dotées de leur propre salle de bains, un salon joliment décoré dans les tons de rose et de vert et un minibar garni de tout ce dont elles pouvaient avoir envie — de la bière au Champagne en passant par le vin et les jus de fruits. Plusieurs corbeilles en osier débordaient de fruits et de somptueuses compositions florales égayaient chaque pièce.
De toute évidence, Norris Yount savait dorloter les auteurs susceptibles de lui rapporter de l'argent... Amalie esquissa un sourire. C'était une expérience tellement nouvelle, tellement extraordinaire pour elle ! Elle s'efforçait de l'apprécier à sa juste valeur... lorsque les remords qui l'assaillaient régulièrement ne venaient pas tout gâcher.
Lacey se dirigea d'un pas lascif vers la table du petit déjeuner.
— Il est chaud! s'écria-t-elle en brandissant l'exemplaire du New York Express . Ils l'ont repassé ! ajouta-t-elle d'un ton incrédule.
Les deux jeunes femmes échangèrent un regard stupéfait avant d'éclater de rire.
— Apparemment, personne ne leur a dit que nous n'étions que deux petites provinciales de Caroline du Sud, fit Amalie entre deux hoquets.
— De petites provinciales?
Lacey saisit délicatement une fraise dans une coupe d'argent.
— Après la soirée d'hier, mon ange, nous sommes certainement plus que ça ! En fait, je ne serais guère surprise que nous fassions la une de tous les quotidiens du pays.
Elles rirent de nouveau en chœur. Lorsque Amalie eut recouvré son sérieux, elle s'empara du journal et chercha aussitôt la rubrique Littérature. Un article rapportait la présentation au public de Madame X. Suivait une critique du nouveau recueil. Une critique dithyrambique.
— Ecoute un peu ça, Lacey. « Les recueils Velours noir sont devenus, dès leur parution, de nouveaux classiques de la littérature érotique... Grâce à des intrigues contemporaines délicieusement coquines, Madame X entraîne le lecteur averti dans un univers décadent, débordant de volupté... » C'est absolument génial ! Et il y a une photo de toi.
Lacey émit un petit cri avant de lui arracher le journal des mains. Le cliché accompagnait une courte description — truffée de potins mondains — du cocktail et montrait Lacey blottie contre le torse vigoureux de Lars Torberg, la star des films d'action. La légende disait : « La mystérieuse Madame X, enfin révélée à son public ».
Aux anges, Amalie se laissa tomber sur une méridienne tendue de brocart rose.
— Tu te rends compte... le New York Express parle de moi...
Sans quitter le journal des yeux, Lacey s'installa à table et tendit la main vers la cafetière.
— Nous avons parcouru un long chemin, Amalie chérie.
— Trop long, et surtout trop vite, si tu veux mon avis, soupira cette dernière.
Jamais elle n'avait songé à un tel succès lorsque, s'inspirant d'un court scénario retranscrit dans son journal intime, elle avait rédigé sa première nouvelle érotique, strictement pour le plaisir de ses amies d'université.
Six ans plus tard, la publication du premier Velours avait été modeste mais, finalement, tous les exemplaires avaient été vendus et une réédition était en cours. Encouragée par un tel succès, la maison d'édition lui avait proposé un second contrat qu'elle avait fini par accepter. Que risquait-elle, tant que son anonymat était respecté?
Là, les choses avaient commencé à se corser. Bien avant sa publication officielle, les commandes du second volume avaient explosé, dépassant de loin toutes les espérances. Et dès que le livre était paru en librairie, tous les journalistes, gardiens de la morale, chroniqueurs mondains mêlés, ainsi qu'une grande partie du lectorat, s'étaient mis à s'interroger sur la véritable identité de Madame X.
A partir de ce moment-là, une sourde appréhension s'était emparée d'Amalie. Elle avait l'impression de voir des journalistes partout, d'être traquée, poursuivie chaque fois qu'elle mettait le nez dehors. Quant à la réaction du sénateur Dove si jamais la véritable identité de Madame X venait à être découverte... Non, ce serait trop affreux. Elle préférait ne pas y penser.
Lacey posa son index sur le journal.
— Malgré tout, ils continuent à débattre de la véritable identité de Madame X. Je t'avais dit qu'une présentation en bonne et due forme ne les satisferait pas !
— Il est hors de question que je révèle mon vrai nom, fit Amalie d'un ton catégorique.
Dieu merci, l'équipe marketing de Pebblepond Press avait jugé qu'entretenir le mystère serait bon pour les ventes.
— Tu sais tout comme moi qu'il est trop tard et qu'une telle révélation aurait des conséquences désastreuses pour plusieurs personnes.
Lacey fit mine de réfléchir. Au bout de quelques instants, elle haussa les épaules et afficha un sourire rayonnant.
— Je resterai donc sous les feux de la rampe !
— A propos, il faut absolument que nous parlions de la façon dont nous allons nous comporter avec le journaliste de NewsProfile pendant la tournée, déclara Amalie, une pointe d'inquiétude dans la voix. Il soupçonne déjà quelque chose. J'aimerais tellement qu'il se désiste au dernier moment !
— Oh, Am, ne t'inquiète pas, je me chargerai de lui, répondit Lacey d'un ton léger. Je crois même que je vais y prendre un certain plaisir.
— Il risque de te bombarder de questions.
— Auquel cas je le bombarderai de réponses. Tu me fais confiance, non?
Durant les cours de théâtre, Lacey avait toujours excellé en improvisation. Ce qui, en fait, ne rassurait guère Amalie.
— Surtout, reste brève et simple de manière à éviter les gaffes.
— Mmm. Je veillerai à écourter les conversations avec Jéricho. Il a d'autres atouts beaucoup plus intéressants à mes yeux, susurra Lacey.
Amalie la toisa d'un air réprobateur.
— Je croyais que c'était Lars Torberg qui t'intéressait.
Lacey esquissa une moue.
— Combien de temps dure cette tournée? C'est tellement bon d'être adulée par des hommes séduisants ! avoua-t-elle en minaudant de plus belle.
— Plus vite nous en aurons terminé avec toute cette histoire, mieux ce sera, marmonna Amalie, feignant d'ignorer la bouffée de jalousie qui montait en elle à l'idée que Lacey et Jéricho se découvrent de plus amples affinités.
Mon Dieu, c'était grotesque! Non seulement elle connaissait à peine cet homme, mais en plus il représentait une menace qu'elle devait à tout prix enrayer.
Lacey s'était mise à lire à voix haute :
— « Vêtue d'un long fourreau de velours noir, Madame X a ébloui tous les heureux convives. Sa silhouette voluptueuse correspond merveilleusement bien au nouvel écrivain en vogue révélé par Norris Yount.»
Elle leva les bras au ciel, jetant au passage le journal sur l'épaisse moquette vert foncé.
— Est-ce que ça veut dire que je suis grosse, mais sexy? demanda-t-elle d'un ton dépité.
— Ça veut plutôt dire que tu as fait une autre conquête : le journaliste !
Exhalant un soupir, Amalie ramassa le journal et en lissa d'un geste machinal les pages froissées. Comment Lacey pouvait-elle encore douter d'elle avec un physique comme le sien? Elle avait toujours été d'une naïveté touchante.
Un sourire indulgent aux lèvres, Amalie regarda son amie occupée à avaler une grosse cuillerée de fraises enrobées de crème fraîche.
— Je ne deviendrai jamais top model si je ne perds pas cinq kilos.
Elle caressa ses hanches.
— Peut-être sept.
— Arrête, Lacey, tu es parfaite. De toute façon, tu n'as pas besoin d'être famélique pour faire une carrière d'actrice.
— Eh bien, si, justement. Figure-toi que la caméra ajoute cinq bons kilos à ton poids réel.
Elle se tut un instant, puis son visage s'éclaira.
— Enfin, maintenant que je suis célèbre, les directeurs de casting se souviendront certainement de moi !
— Oui, mais tu devras leur donner ton vrai nom, fit observer Amalie d'un ton songeur.
Lacey haussa les épaules.
— Et alors? Ce n'est pas un problème.
— Certes, les employés de Pebblepond Press qui croient qu'Amalie Dove est ton vrai nom pourront toujours penser que Lacey Longwood est ton nom de scène. Mais dans ce cas, ils se demanderont quel est mon nom à moi — s'ils se souviennent toutefois de ta petite assistante terne et effacée. Vraiment, Lacey, nous aurions dû réfléchir à tout ça avant.
Cette dernière ajouta un morceau de sucre dans son café.
— Ne te fais pas de souci, Malie chérie. Il sera toujours temps d'aviser le moment venu.
Elle se leva et, d'un geste de la main, l'invita à s'installer à la table du petit déjeuner.
— Allez, viens te restaurer pendant que je m'habille. Après cet article élogieux dans l'Express , les gens de Manhattan Morning s'attendent probablement à crever l'audimat. J'ai un boulot monstre avec mes cheveux et mon maquillage ! conclut-elle avant de disparaître dans sa chambre.
La rédaction de Manhattan Morning , émission matinale composée de plusieurs rubriques, avait décidé de consacrer six minutes à Madame X. Une éternité, aux yeux d'Amalie qui observait la scène des coulisses plongées dans la pénombre. Quant à Lacey, confortablement installée dans un fauteuil joufflu éclairé par une rampe de projecteurs, elle semblait comme un poisson dans l'eau. Qui aurait cru qu'il s'agissait de sa première apparition à la télévision?
— Mes nouvelles sont érotiques et non pornographiques, Kevin, déclarait-elle à l'attention de l'animateur à la mâchoire carrée.
Le livre en main, elle se tourna vers la caméra et esquissa sa fameuse moue Marilyn. Sa chevelure scintillait comme une cascade d'or sous la lumière des projecteurs.
— Y a-t-il réellement une différence? demanda l'animateur en la gratifiant d'un regard concupiscent.
— Bien sûr!
Lacey esquissa un sourire et fit face au public.
— La littérature érotique est douce, sensuelle, délicieusement enivrante. Croyez-moi, mesdames, Velours noir II est aussi savoureux qu'une boîte de chocolats... Sans les calories!
Des rires amusés parcoururent l'assistance.
— C'est vrai? Suivez-vous aussi le régime Velours noir ? murmura une voix suave derrière Amalie, qui se raidit instantanément.
Un léger parfum de citron vert mêlé de cuir l'enveloppa.
— J'espère que non; vous êtes déjà si gracile.
Reculant d'un pas, Amalie glissa un regard sombre en direction de Thomas Jéricho. Il portait encore une chemise blanche et un jean ; son vieux blouson de cuir était négligemment jeté sur son épaule. Bien qu'il ne brandît ni bloc-notes ni magnétophone, la jeune femme eut la désagréable impression que ses moindres paroles seraient enregistrées.
— Evidemment, quelqu'un comme vous peut difficilement prendre au sérieux les nouvelles de Madame X, siffla-t-elle en s'efforçant d'ignorer le trouble qui était en train de la gagner.
Un sourire moqueur effleura les lèvres du journaliste.
— Des nouvelles aussi sérieuses qu'une boîte de chocolats joliment enrubannée.
« Calme-toi, Amalie; ce macho arrogant ignore qu'il est en train d'insulter le véritable auteur de Velours noir », s'exhorta la jeune femme avant de demander d'un ton insolent, les poings sur les hanches :
— Et vous, combien de livres avez-vous publiés, monsieur le grand journaliste ? Si vous figuriez sur la liste des dix meilleures ventes de livres, Kevin Kincaid daignerait peut-être vous inviter dans son émission.
Un jeune homme armé d'une perche les bouscula, fournissant à Jéricho une occasion de se rapprocher.
— Même s'il me proposait des lingots d'or, je refuserais de passer dans son émission, répondit-il dans un murmure. Soit dit en passant, j'ai écrit un livre.
Amalie lâcha un rire ironique.
— Ah oui? Les Mille et Une Ruses du journaliste-mouchard, c'est ça?
— Je fais du journalisme d'investigation, précisa-t-il d'un ton désinvolte.
Comme des rires fusaient de nouveau dans le public, ils se tournèrent ensemble vers le plateau de télévision. Sourire goguenard aux lèvres, l'animateur était en train de demander à Madame X son numéro de téléphone personnel. L'une des caméras zooma sur le visage rayonnant de Lacey tandis qu'elle lui offrait un exemplaire du nouvel ouvrage en guise de consolation.
— Ce rôle lui va comme un gant, commenta Jéricho avant d'ajouter : pourtant, je n'arrive pas à croire que ce soit elle qui ait écrit les deux recueils. Elle est trop parfaite, trop belle.
— Le discours typique du macho, rétorqua Amalie en levant le menton d'un air belliqueux. Pour vous, toutes les jolies blondes que vous croisez ne sont que des écervelées volages, c'est ça, n'est-ce pas?
L'atmosphère s'était chargée d'électricité. Jéricho dévisagea l'assistante avec intensité, de plus en plus convaincu que quelque chose ne tournait pas rond dans toute cette histoire. Certes, il n'avait aucune preuve, mais son instinct de journaliste chevronné lui soufflait de poursuivre sur cette voie. D'une manière ou d'une autre, il rassemblerait suffisamment d'indices pour concocter un article explosif. Il disposait de deux semaines pour prendre en faute Madame X ou quelqu'un de son entourage et rebondir sur l'information. Il n'avait donc aucune raison de brusquer les choses dès à présent.
Pourtant, c'était plus fort que lui.
Il effleura le bras de la petite assistante brune.
— Peut-être suis-je intimement convaincu que c'est vous, chère Lacey, l'auteur de Velours noir ...
Sa déception fut grande devant la réaction de la jeune femme ; son joli petit corps sexy se raidit imperceptiblement, et encore, il ne s'en serait même pas rendu compte s'il ne l'avait pas tenue par le bras. Puis elle se libéra brusquement et croisa les bras sur sa poitrine dans un geste protecteur. En le toisant d'un air hautain, elle déclara d'une voix à la fois cassante et posée :
— De telles inepties ne méritent même pas de réponse.
Sur ce, elle pivota sur ses talons et se dirigea vers le trio de choc réuni autour de Velours : Rosie Bass, le bras droit de l'éditeur, cette femme d'affaires vive et futée à laquelle rien n'échappait; Minette Styles, l'attachée de presse battante et dynamique de Pebblepond ; et l'agent littéraire, une brune glaciale à l'air dédaigneux.
Pour le moment, seule la ravissante assistante brune de Madame X intéressait Jéricho. Elle semblait si fragile, si nerveuse, que lui soutirer de précieux renseignements se révélerait un jeu d'enfants.
L'interview toucha à sa fin, une salve d'applaudissements éclata dans le studio et Jéricho se fraya un chemin parmi les rouleaux de câble électrique et les rampes de projecteurs à la recherche de sa photographe. Il la trouva dans le foyer réservé aux artistes, occupée à dévorer les restes du buffet de la veille. Une batterie d'appareils photo barraient sa poitrine à la manière de cartouchières.
— Ne mange pas ça ! cria Jéricho comme Lil s'emparait d'un bol contenant une espèce de pâte qui avait dû être du fromage blanc. C'est tout vert.
— Les œufs à la diable que je viens de terminer l'étaient aussi, figure-toi, annonça la photographe en tartinant de fromage un petit pain racorni.
Lançant un coup d'œil en direction de Jéricho par-dessous son épaisse frange blond cendré, elle ouvrit la bouche et mordit à pleines dents dans sa tartine.
Jéricho ébaucha une grimace dégoûtée.
— Je ne t'embrasserai jamais plus.
— Hah !
Lil coinça le petit pain entre ses dents et tendit une main avide vers la salade de fruits.
— Comme si j'en avais envie...
Lorsqu'ils partaient en mission tous les deux, il leur arrivait parfois de coucher ensemble; malgré cela, ils continuaient à ne se considérer que comme des amis sincères qui se donnaient du bon temps lorsque l'occasion se présentait. Rien de plus.
— Lorsque tu auras fini de t'empoisonner à la salmonelle, nous pourrons partir, fit Jéricho en réprimant un sourire. A moins que tu aies besoin d'autres clichés du bon profil de Kevin Kincaid.
Lil émit un grognement.
— Cette espèce de clown a réussi à gâcher la moitié de mes photos, si tu veux tout savoir.
— Tu partages un taxi ?
— Non. Lil enfouit un muffin dans la poche de son large pantalon en toile beige.Je vais traîner un peu dans les couloirs, histoire de traquer un éventuel scoop.
Jéricho consulta sa montre.
— N'oublie pas la séance de signatures et la lecture à 19 heures.
Lil bâilla bruyamment.
— Super... je vais peut-être pouvoir faire une petite sieste entre-temps.
Organisée dans un grand magasin, la séance de signatures se déroula sans incident. Lacey veillait à glisser un mot gentil à chacun des fans de Velours noir et elle connaissait tellement bien chaque nouvelle qu'elle n'hésitait pas à parler des détails les plus «piquants» avec les lecteurs enthousiastes. Une fois de plus, Amalie remercia le ciel de ne pas se trouver à sa place. Dieu du ciel, certaines questions l'auraient fait rougir comme une écolière !
Son soulagement grandit encore lorsqu'on escorta l'équipe et les admirateurs de Madame X jusqu'à une petite librairie, quelques rues plus loin, pour la lecture d'une des nouvelles de Velours noir II . Amalie avait accueilli l'idée avec réticence mais Lacey l'avait aussitôt rassurée; n'avait-elle pas confiance en ses talents de comédienne ?
Dès que la petite troupe franchit le seuil de la librairie, le propriétaire, un homme d'une quarantaine d'années portant lunettes et larges bretelles, entraîna Lacey à sa suite pour mettre la dernière main aux préparatifs. Restée seule, Amalie promena son regard sur la pièce lambrissée dans laquelle régnait une atmosphère chaleureuse, agréablement familière.
Elle s'installa sur une des chaises pliantes regroupées au centre de la librairie. Placé sur une estrade, un fauteuil de cuir attendait l'arrivée de Madame X. La salle se remplit rapidement. Bien que le lectorat de Velours noir fût composé d'une grande majorité de femmes, la moitié de l'assistance présente ce soir-là était masculine.
Un sourire flotta sur les lèvres d'Amalie. La photo de Lacey parue dans l’ Express d'aujourd'hui n'y était sans doute pas pour rien…
Caressant machinalement le galon de satin qui ourlait son spencer, la jeune femme ferma les paupières. Après la lecture, elles iraient dîner en compagnie de Rosie Bass et du reste de l'équipe avant de regagner — enfin ! — leur hôtel. La journée avait été incroyablement longue et éprouvante. Surtout pour quelqu'un qui vivait en temps normal sur une île calme et paisible, loin du stress des grandes villes.
Un murmure enfla dans la pièce lorsque Lars Torberg fit son apparition. De sa démarche féline, il se dirigea vers le premier rang et prit place sur une chaise réservée, quasiment aux pieds de Madame X. Amalie sursauta en entendant quelqu'un s'installer à côté d'elle. La librairie était bondée.
— Ah, j'attendais ce moment avec impatience, déclara le nouvel arrivant.
Amalie réprima de justesse un cri horrifié.
— Oh non... encore vous !
Jéricho se tourna vers elle, un sourire ravageur aux lèvres.
— Eh oui. Encore moi.
Il se carra confortablement dans sa chaise en poussant un soupir satisfait.
— Vous feriez mieux de vous habituer à ma présence car vous allez devoir la supporter pendant deux longues semaines.
Amalie se raidit, aussitôt sur le qui-vive.
— Pourquoi n'occupez-vous pas la chaise qui vous est réservée au premier rang? Vous ne perdriez pas une miette du texte.
— Je préfère observer les réactions que provoquera la lecture.
Pourquoi Amalie se sentit-elle tout de suite visée? Parce qu'il la dévisageait de nouveau avec une intensité troublante ?
Les joues en feu, tiraillée par des émotions contradictoires, elle se força à soutenir son regard. Bizarrement, elle éprouvait un certain plaisir à flirter avec le danger qu'incarnait Jéricho. Au fond, il n'était pas désagréable d'être aux aguets, de se sentir... vivante .
— Quelle nouvelle doit-elle lire ?
— Un soir de ...
Amalie s'interrompit brusquement. Oh non... non ! Comment pourrait-elle rester tranquillement assise à côté de Jéricho pendant que Lacey lirait à haute voix l'histoire de la rencontre anonyme, terriblement audacieuse, de deux amants masqués au cours d'un bal de mardi gras ? Comment ?
Avalant sa salive, elle baissa les yeux sur ses mains sagement croisées sur les genoux.
— Un soir de carnaval , reprit-elle d'une voix à peine audible.
A côté d'elle, Jéricho se pencha en avant et appuya ses coudes sur les genoux.
— Oui, vraiment... Je sens que je vais aimer ça.
Amalie étouffa un gémissement.
— Chut... nous allons rater le début, la réprimanda-t-il gentiment.
Sous des applaudissements nourris, Lacey s'avançait vers le fauteuil. Un sourire étincelant éclairait son beau visage. Lorsque le silence retomba, elle commença sa lecture d'une voix basse et rauque, mais suffisamment forte pour capter l'intérêt de tous. Inspirant profondément, Amalie ferma de nouveau les yeux. La seule attitude possible était l'indifférence totale. Elle allait faire comme si Jéricho ne se trouvait pas à quelques centimètres d'elle.
D'un geste mécanique, elle rajusta ses lunettes et s'efforça de balayer la présence de Jéricho. Désormais, il n'existait plus. A ses yeux en tout cas. Il n'était pas là. « Ciao, Jéricho. Vous êtes parti. Vous vous êtes enfui. Disparu. Volatilisé », songea-t-elle pour s'en convaincre.
— « ... En velours noir et blanc, le masque d'Arlequin couvrait tout son visage à l'exception de ses lèvres roses et charnues, délicatement ourlées , lisait Lacey. Offerte comme un fruit mûr, cette bouche était si tentante, si décadente, qu'un poison se diffusa dans les veines de son compagnon masqué comme ils valsaient dans la salle de bal brillamment éclairée... »
Amalie serra plus fort ses paupières closes et croisa les jambes en s'efforçant de réciter la table de multiplication de 9. De penser à la clause numéro 21 de son contrat avec Pebblepond Press .
Un mouvement à peine perceptible manqua la faire sursauter. M. Machin était-il encore en train de la regarder? Les battements de son cœur — le traître! — s'emballèrent.
— «... La salle de bal scintillait de mille feux. La femme masquée s'écarta de son compagnon et se pencha sur la balustrade en fer forgé, perdue dans la contemplation des silhouettes virevoltantes, nimbées de reflets cuivrés. Au bout de quelques instants, elle lança une œillade provocante par-dessus son épaule. Vêtu d'une longue cape noire et arborant un somptueux masque de lion brodé de sequins dorés, l'homme sortit de l'ombre. Glissant un bras autour de la taille de sa compagne, il murmura d'une voix caressante :
— Ne bougez pas. Laissez-moi relever votre jupe. »
Les paupières d'Amalie frémirent; elle savait avec certitude que M. Truc l'observait. Et les mots de Lacey — ses mots à elle — imprégnaient son cerveau confus. La scène était si présente, si profondément ancrée en elle. Une sensation de chaleur habitait son corps, son pouls battait à une vitesse vertigineuse. Elle se sentait sur le point d'exploser.
Déjà, Lacey poursuivait :
— ... Non, on risque de nous voir, protesta faiblement la femme au masque de velours.
Trop faiblement sans doute... Mais après tout, c'était mardi gras, le seul jour de l'année où elle s'autorisait à être délurée... »
L'assistante de Madame X croisa de nouveau ses jambes finement galbées. Apparemment, songea Jéricho, elle n'était pas consciente du regard intense dont il l'enveloppait. Il baissa les yeux sur les doigts qui effleuraient l'ourlet satiné de sa veste. On aurait presque cru qu'elle se caressait. Réprimant une bouffée de désir, il chercha une position plus confortable sur sa chaise.
Elle se mordit la lèvre inférieure et changea de position. Les pans de son spencer s'entrouvrirent. Consumé, le corps en feu, Jéricho contempla malgré lui les courbes de sa poitrine haut perchée et retint son souffle en voyant les pointes durcir sous la soie de son fin corsage.
Et tout à coup, une évidence s'imposa à lui : la petite assistante sage et timide de Madame X cachait en réalité une créature terriblement sensuelle, avide de volupté et de plaisir. Peut-être même — qui sait? — s'était-elle déjà trouvée dans la situation dépeinte dans la nouvelle...?
— «... Le froufrou du taffetas, lorsqu'il remonta la jupe de l'inconnue, et le délicieux roucoulement qu'elle laissa échapper quand, de ses doigts, il effleura le haut de ses cuisses, étaient les sons les plus érotiques qu'il ait jamais entendus. Sa peau était chaude et douce, moelleuse là où l'enserraient des jarretelles de dentelle pourpre... »
Jéricho se laissa entraîner par la magie des mots, de la situation, du moment. Au fil des phrases, il se sentait de plus en plus proche de la jolie petite brune assise à côté de lui. Il anticipait ses réactions, les vivait avec elle, éprouvait le même feu qu'elle. C'était comme s'ils vibraient à l'unisson, se laissaient emporter par le même désir, approchaient en même temps du plaisir...
— «... La longue jupe retomba sur eux dans un froissement soyeux, dissimulant leurs caresses illicites. La jeune femme agrippa la balustrade de ses mains gantées et retint son souffle lorsque son partenaire glissa une jambe entre les siennes et fit courir ses doigts le long de ses cuisses, jusqu'au cœur chaud et moite de sa féminité, qu'ils pénétrèrent profondément avant de titiller, caresser, torturer sans merci, délicieusement. A quelques mètres d'eux, les couples continuaient à danser à la lueur vacillante des chandelles. Le plaisir la terrassa brusquement et, secouée d'un violent frisson, elle s'arqua contre son partenaire. Une gerbe d'étincelles explosa dans sa tête tandis que les rubans de satin qui ornaient son masque d'Arlequin caressaient ses pommettes rosies par l'émotion. Elle venait de sombrer dans un océan de volupté... »
Lacey marqua une pause, légèrement essoufflée, ses lèvres vermillon entrouvertes, ses longs cils à demi baissés.
— Voilà, déclara-t-elle à voix basse après quelques instants de silence. Je vais m'arrêter là et vous laisser savourer seuls la suite de cette nouvelle.
Jéricho expira profondément. Amalie se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Et chacun évita soigneusement de regarder l'autre.
***
Assise à côté du chauffeur de la longue limousine noire, Lil Wingo prépara son appareil lorsque Madame X et Lars Torberg trinquèrent ensemble en faisant tinter leurs flûtes de champagne. Avec un manque d'enthousiasme manifeste, elle prit quelques clichés du couple avant de se carrer contre le dossier en levant les yeux au ciel.
Rosie Bass les avait quittés après le dîner ; le couple de tourtereaux était encadré par l'attachée de presse et l'agent littéraire de Madame X. Désireuse d'échapper à l'œil inquisiteur de l'appareil photo, Amalie avait été obligée de partager la minuscule banquette arrière du véhicule avec Jéricho. Mal à l'aise, elle tira sur la courte jupe de son tailleur abricot. Ce qui lui avait semblé d'un chic fou dans la seule boutique de prêt-à-porter de Bella Isle se révélait d'une banalité affligeante ici, en plein cœur de Manhattan. Quant à Lacey, elle était d'une beauté à couper le souffle dans une longue robe de soie noire retenue par de fines bretelles incrustées de perles.
— Vous seriez mieux sur mes genoux, murmura soudain Jéricho. Cela ne me dérangerait pas du tout.
— Eh bien moi, si.
Elle se mordit nerveusement les lèvres. Jéricho portait toujours les mêmes vêtements et il sentait toujours le citron vert et le cuir mêlés à un parfum enivrant qui semblait émaner de son corps viril. Une barbe de deux jours ombrait à présent sa mâchoire volontaire, et elle lutta de toutes ses forces pour ne pas lever la main vers lui et effleurer délicatement son visage.
« Imagine-le dans d'autres vêtements : un pantalon de cuir noir, des lunettes sombres et peut-être une longue écharpe de velours autour du cou qui barrerait son torse nu, couvert de sueur... et le voilà transformé en rock star quittant incognito Madison Square Garden après un fabuleux concert. » Quant à elle, elle camperait une groupie prête à tout pour attirer l'attention de son idole...
Et voilà ! Elle tenait une autre idée de nouvelle.
« Arrête, s'exhorta-t-elle. Je t'en prie, arrête de délirer ! » Son imagination travaillait à toute allure depuis la séance de lecture, quelques heures plus tôt. La seule solution aurait été de s'éloigner le plus possible de l'objet de ses pensées mais, hélas, elle était coincée, au sens littéral du terme.
A son grand désarroi, il glissa un bras autour de ses épaules. Et lorsqu'elle essaya de se dégager, il se pencha vers elle et chuchota :
— J'essaie simplement de trouver une position confortable, Emily. Détendez-vous, je vous en prie, Emily, ajouta-t-il en la forçant à s'appuyer contre le dossier de cuir.
Bizarrement, elle ne protesta pas. Au contraire, elle se fondit dans un cocon de senteurs grisantes et de délicieuses sensations. Le corps puissant de Jéricho contre le sien, sa voix suave qui murmurait son nom...
Elle se redressa brusquement, comme frappée par la foudre.
— Avez-vous dit...
L'avait-il réellement appelée Amalie ?
— N'est-ce pas votre vrai prénom, Emily ? fit Jéricho d'un ton innocent. Alors ça doit être celui de Madame X. Emily comment? C'est la question que je ne cesse de me poser, figurez-vous.
— Vous faites erreur. Ce n'est pas non plus son prénom.
— Vous êtes en train de me raconter des histoires, répliqua Jéricho avec une désinvolture irritante.
Oui, mais pas sur ce point..., songea-t-elle.
— Je vous jure que je ne m'appelle pas Emily et que ce n'est pas non plus le prénom de Madame X, déclara-t-elle d'un ton mi-solennel mi-agacé.
— Vraiment?
Jéricho lança un regard dubitatif en direction de Madame X qui présentait sa flûte vide à Lars Torberg. Manifestement subjugué, l'acteur s'empressa de la resservir. C'était lui qui les avait invités à faire le tour des boîtes de nuit les plus en vogue de Manhattan, mais de toute évidence, il avait déjà oublié leur présence...
— Où êtes-vous allé chercher ça? s'enquit Amalie en s'efforçant de cacher sa nervosité.
— J'ai entendu Norris Yount appeler Emily l'une de vous deux hier soir, juste avant que Rosie et moi pénétrions dans le bureau.
Luttant contre le flot de sang qui menaçait d'envahir son visage, Amalie secoua la tête.
— Vous avez dû mal entendre.
Il haussa les épaules.
— J'en aurai le cœur net.
Celui d'Amalie fit un bond dans poitrine.
— Puis-je savoir comment vous vous y prendrez ?
Ses doigts s'attardèrent quelques instants sur son épaule.
— Ne vous inquiétez pas; je possède quelques « trucs » bien utiles.
Amalie déglutit péniblement. Elle n'en doutait pas un seul instant.
— Hé, Emilie ! lança-t-il soudain.
Sa voix résonna dans le luxueux habitacle de cuir et noyer de la limousine, et Lacey sursauta violemment avant de se tourner vers eux, une expression perplexe sur le visage.
— Amalie? répéta-t-elle d'un ton confus.
Son regard clair se posa sur Amalie.
— Est-ce que tu lui as dit...
— Il a dit Emily, l'interrompit Amalie. Emily.
Pendant une fraction de seconde, un silence pesant plana dans le véhicule. Puis Lacey esquissa son sourire Marilyn — qui demeura toutefois légèrement crispé aux yeux d'Amalie.
— Essayez encore, Jéricho chéri, murmura-t-elle d'une voix langoureuse. Je ne réponds qu'au nom de Madame X.
Sur ce, elle se tourna de nouveau vers Lars et trinqua avec une nonchalance admirable.
— Très intéressant, fit Jéricho en se carrant contre le dossier avec un petit sourire satisfait.
— Vous n'avez rien prouvé du tout.
Le sourire du journaliste s'épanouit.
— Pas encore, mais je sens que je suis sur la bonne piste.
Amalie le dévisagea, saisie d'une sourde angoisse.
— Je vais devoir demander à Rosie de révoquer vos privilèges, déclara-t-elle avec gravité. Madame X n'a pas besoin d'un espion prêt à tout pour parvenir à ses fins au sein de son équipe.
Le visage du journaliste était tellement proche qu'elle pouvait voir une myriade de paillettes d'or briller dans ses yeux vert pâle. Sous la sensualité presque palpable qui émanait de lui, elle sentait une détermination farouche, une volonté de fer qui l'effrayait terriblement.
— La liberté de la presse n'est pas un privilège, chère Lacey, répliqua calmement Jéricho. C'est un droit.
Amalie savait que c'était sans espoir, que Jéricho ne représenterait jamais que des problèmes... Et pourtant, elle brûlait d'envie de l'entendre murmurer son prénom, son vrai prénom. Elle avait envie qu'il le chuchote au creux de son oreille sur une piste de danse, qu'il le crie sur les dunes balayées par le vent, qu'il le gémisse au cœur d'une nuit orageuse, pleine de passion et de plaisir.
Oui, pour la première fois de sa vie, elle, l'auteur timide des fantasmes féminins les plus hardis, désirait un homme — un homme de chair et de sang, non plus le fruit idéalisé de son imagination fertile.
Inutile de le nier, inutile d'essayer de chasser cette troublante constatation dans un coin de son esprit.
Elle désirait Thomas Janes Jéricho.
Et son désir demeurerait à jamais inassouvi.
***
Deux heures plus tard, assise au bar d'un night-club vibrant aux rythmes d'une musique assourdissante, Amalie ôta ses lunettes et se frotta les yeux, en proie à une fatigue intense. Assis à côté d'elle, Jéricho l'enveloppa d'un long regard. Puis, sans lui laisser le temps de réagir, il lui prit la main et l'entraîna vers la sortie.
— Je vous ramène à votre hôtel, déclara-t-il lorsqu'ils furent sur le trottoir.
Il faisait froid dehors. La foule bigarrée qui attendait l'autorisation de pouvoir pénétrer dans ce temple de la musique techno grelottait.
— N'êtes-vous pas censé rester auprès de Madame X? s'enquit Amalie, partagée entre le soulagement d'avoir échappé au brouhaha enfumé de la boîte de nuit et une soudaine appréhension.
Jéricho héla un taxi.
— Non. J'en ai assez vu pour ce soir.
— Et si Madame X et Lars s'éclipsaient sans que personne ne s'en aperçoive?
Amalie monta dans le véhicule.
— Vous louperiez un scoop, conclut-elle, une pointe d'amusement dans la voix.
Jéricho se glissa à côté d'elle.
— J'ai quelque chose de bien plus croustillant à me mettre sous la dent, répondit-il d'un ton suave.
Amalie se rembrunit. « Méfiance, méfiance... », lui souffla une petite voix qu'elle s'empressa d'écouter.
— Inutile de me raccompagner. Je peux très bien rentrer toute seule.
— Avouez tout de même que ce ne serait pas très gentleman de ma part, miss Emily, fit-il avant de la gratifier d'un sourire enjôleur.
La jeune femme indiqua le nom et l'adresse de son hôtel au chauffeur de taxi qui démarra aussitôt.
— Je vous en prie, cessez de m'appeler ainsi. Je vous répète que je ne m'appelle pas Emily. Je vous dis... Je vous ai dit la vérité, corrigea-t-elle spontanément.
— A ce sujet, peut-être.
— Est-ce que tous les journalistes sont aussi soupçonneux ?
— Uniquement les bons journalistes. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ils posent tant de questions. C'est également grâce à leur curiosité qu'ils démasquent la corruption et le mensonge.
— Et qu'ils ruinent la vie de personnes innocentes.
Saisissant son menton entre le pouce et l'index, il la força à se tourner vers lui.
— Je vais vous faire une promesse, trésor.
Son regard était à la fois dur et captivant; Amalie se sentit comme hypnotisée.
— Si vous avez la conscience tranquille, vous n'aurez rien à craindre de moi.
La jeune femme réprima un frisson. Elle avait la nette impression qu'il avait deviné leur mascarade. Sa lèvre inférieure se mit à trembler et elle la mordit légèrement. Les cils de Jéricho s'abaissèrent comme son regard se posait sur sa bouche.
Et aussitôt, les pensées d'Amalie s'emballèrent. Des images défilèrent dans son esprit confus; un homme blond, à l'élégance raffinée, vêtu d'un smoking noir et d'une chemise de soie d'un blanc immaculé, était assis sur la banquette arrière d'un taxi. Le chauffeur était une femme, ses courtes boucles brunes dépassaient d'une casquette de base-ball. Leurs regards lourds d'ambiguïté se croisaient dans le rétroviseur. Soudain, elle engageait le véhicule dans une contre-allée déserte, rejoignait l'inconnu sur la banquette arrière et plongeait dans ses yeux vert d'eau en murmurant... en murmurant...
Le scénario prit fin brutalement lorsque Jéricho captura ses lèvres. Pour une fois, la réalité fut encore plus savoureuse que le fantasme.
Leurs bouches se frôlèrent dans une caresse infiniment sensuelle. Elle sentit son souffle chaud, puis le doux contact de sa langue sur ses lèvres. Grisée par la vague de sensations qui déferlait sur elle, Amalie mêla sa langue à celle de Jéricho.
Frissonnante, en proie à une excitation indicible, elle se laissa aller contre son torse musclé. Ses lèvres s'ouvrirent complètement comme un gémissement s'échappait de sa gorge.
C'était un son à la fois doux et rauque, terriblement sensuel. Le signal de son abandon.
04.
« Il avait de l'eau à la taille lorsqu'il la vit arriver sur la plage en courant, telle une enfant insouciante, sa longue chevelure flottant derrière elle, semblable à une bannière sombre. Sa poitrine voluptueuse se soulevait en cadence sous sa chemise de nuit, libre, sans entrave. Malgré l'eau fraîche qui l'entourait, il éprouva une chaleur qui se diffusa dans tout son corps.
Ce n'était pas une enfant. C'était une femme. Une femme sensuelle, attirante; le triangle sombre qu'on devinait entre ses cuisses rondes lui apparut comme la promesse d'une nuit exceptionnelle.
Elle eut un mouvement de recul en l'apercevant. Oh, il ne lui en voulait pas. Il était tellement absorbé, corps et âme, par un désir presque douloureux qu'il aurait probablement effrayé la plus hardie des femmes.
Pourtant, elle ne prit pas la fuite. Peut-être parce qu'elle éprouvait le même désir que lui: un désir spontané, brûlant, irrésistible.
Un désir débarrassé de tout tabou. »
Jéricho la sentit fondre entre ses bras. Perdant toute retenue, il resserra son étreinte, consumé par un désir fiévreux.
Il l'embrassa avec fougue et avidité, fit courir ses doigts le long de son dos. Dieu qu'il avait envie d'elle ! Envie de la couvrir de baisers et de caresses, de la déshabiller, d'écarter ses cuisses douces et de plonger dans l'intimité humide et palpitante de son sublime corps de femme.
Exhalant un soupir, elle posa les mains sur son torse et chercha sa langue. Jéricho ne se fit pas prier. Leurs langues se trouvèrent, se mêlèrent dans un baiser d'un érotisme inouï.
Soudain, se frayant difficilement un chemin à travers la débauche de sensations qui le submergeaient, une pensée surgit dans son esprit. La timide assistante n'était pas si timide que ça, au fond; elle menaçait en tout cas de prendre une place bien plus importante dans sa vie que l'aventure divertissante qu'il avait programmée. Ce qui, étant donné l'objectif qu'il s'était fixé, risquait de lui compliquer singulièrement la tâche.
Bon. Enfouissant les doigts dans les boucles brunes de la jeune femme, il lui mordilla le lobe de l'oreille avant de murmurer, anticipant sa réaction :
— Voici une tournée qui s'annonce explosive...
L'assistante de Madame X leva le menton.
— Pardon?
Son regard bleu-mauve était voilé par le désir. Ses lèvres pleines, roses et brillantes, semblaient porter la trace de leurs baisers. Jéricho se força à sourire. Puis il lui tapota la joue, luttant contre l'envie de transformer ce geste légèrement dédaigneux en une caresse tendre et sensuelle.
— J'ai dit que j'avais hâte d'entamer cette tournée qui risque d'être explosive.
Rougissante, elle baissa les yeux sur ses mains plaquées contre le torse de Jéricho.
— C'est bien ce que j'avais cru entendre.
L'espace d'un instant, il pensa qu'elle allait le gifler, ou du moins le repousser sans ménagement. En fait, c'était presque ce qu'il souhaitait.
Au lieu de ça, elle se libéra de son étreinte très dignement. S'adossant au dossier de la banquette, elle rajusta sa jupe.
— Ce baiser fut une erreur.
Le taxi se gara devant l'hôtel et elle en descendit aussitôt, foudroyant Jéricho du regard lorsqu'il fit mine de la suivre.
— Une erreur qui ne se reproduira pas, dit-elle d'un ton à la fois posé et résolu.
Jéricho la regarda s'éloigner vers les portes de l'hôtel, tête haute, visage impassible, jupe légèrement de guingois.
— Vous voulez parier? demanda-t-il dans un murmure, son haleine embuant la vitre du taxi.
Le chauffeur étouffa un petit rire.
Le lendemain après-midi, ils se trouvaient dans un centre commercial de la banlieue de Philadelphie. Un nombre impressionnant de lecteurs faisaient la queue au seuil de la librairie. La table à laquelle était installée Madame X trônait à l'entrée du magasin, à côté de ce qui avait été une pyramide d'un mètre quatre-vingts du second volume de Velours noir — avant que les clients ne se précipitent dessus pour faire dédicacer leur exemplaire par leur auteur fétiche.
Madame X — quelle que fût sa véritable identité — était une véritable professionnelle. Vêtue d'une courte robe blanche assortie à un boléro de velours noir, elle veillait à adresser une parole gentille à chacun de ses lecteurs avant d'apposer sa signature déliée sur la page de garde, sous l'œil attentif de son assistante silencieuse. Boucles d'Or semblait savourer chaque minute de son moment de gloire.
Contrairement au lutin aux courtes boucles noir de jais... Jéricho prit le temps d'observer Lacey — si tel était son vrai prénom. Un soupçon d'anxiété voilait son visage en forme de cœur. Elle semblait déjà stressée lorsqu'ils avaient tous pris l'avion pour Philadelphie quelques heures plus tôt. Et elle avait tressailli violemment lorsque Jéricho s'était penché sur le même sac de voyage qu'elle alors qu'ils attendaient leurs bagages. A croire qu'elle ne s'était pas remise des baisers de la veille...
Il la vit échanger quelques mots avec Madame X puis quitter le magasin d'un pas rapide, sourcils froncés, passant près de lui sans lui accorder le moindre regard.
Reposant le livre qu'il était en train de feuilleter, il lui emboîta le pas pour la rattraper.
— Que se passe-t-il ?
Elle s'immobilisa brusquement et lui fit face.
— Encore vous ! C'est plus fort que vous, n'est-ce pas? Vous ne pouvez pas vous empêcher de me suivre comme un gentil petit toutou bien dressé?
Avec un soupir excédé, elle désigna la librairie.
— N'êtes-vous pas censé vous intéresser plutôt à Madame X?
— Ma curiosité insatiable m'a soufflé de vous suivre.
Et surtout son instinct.
— Parfait!
Elle reprit son chemin.
— Pour votre information, sachez que je vais chercher un Coca-Cola Light pour Madame X, alors si vous jugez que m'accompagner vous apportera des renseignements essentiels pour la rédaction de votre article...
Il haussa les épaules.
— Vous embrasser ne m'apparaissait pas comme essentiel non plus, et pourtant, je l'ai fait.
Elle lui lança un regard noir.
— Je préférerais que vous évitiez de mentionner ce malencontreux épisode à l'avenir, déclara-t-elle avant d'ajouter d'un ton moins assuré : au fait, j'espère que je n'apparaîtrai pas dans votre article.
— Je ne sais pas encore, répondit-il, guettant sa réaction.
— Je suis timide, vous savez, avança-t-elle avec une moue penaude. Je préférerais que vous ne parliez pas de moi.
Sur ce, elle fit quelques pas, s'arrêta de nouveau et lui lança d'un ton belliqueux, changeant de nouveau d'attitude :
— Et inutile de continuer à me suivre partout, vous n'obtiendrez rien de moi !
— Quel secret vous obstinez-vous à préserver? murmura Jéricho en la regardant partir, résistant à l'envie de courir après elle, de la prendre dans ses bras et de l'embrasser jusqu'à ce qu'elle émît ce petit gémissement de reddition, tellement troublant, tellement excitant qu'elle avait laissé échapper la veille, dans le taxi.
Jéricho étouffa un juron. Cette femme cachait quelque chose ; il aurait dû avoir envie de la démasquer plutôt que de l'enlacer; il aurait dû se concentrer sur son identité et non sur le parfum de sa peau ou le goût de ses lèvres.
Et si c'était elle qui avait écrit les deux recueils de Velours noir ? Sinon, pourquoi diable l'intriguait-elle davantage que l'auteur supposé, la belle et sexy Madame X?
Désemparé, il continua à la suivre des yeux. Ses hanches étroites ondulaient au rythme de ses pas sous sa sobre jupe de tailleur bleu marine. Le souvenir de leur brève étreinte traversa son esprit. L'embrasser lui avait procuré des sensations jusque-là inédites. Ç'avait été... fabuleux.
A bien y réfléchir, il ignorait pourquoi. Elle n'avait pas utilisé de techniques spéciales, et d'ordinaire, il avouait un faible pour les rousses tout en jambes aux courbes voluptueuses.
L'unique explication possible était que... non ! Il préférait ne pas y penser. Cela faisait des années qu'il n'avait pas éprouvé de sentiments profonds — amoureux, passionnés — pour une femme. Pourquoi en aurait-il éprouvé pour une femme qu'il connaissait à peine?
Sa mission consistait à découvrir la véritable identité de Madame X, qui qu'elle fût. Et il n'y avait pas de place pour les sentiments.
Estimant qu'il lui restait environ dix minutes avant le retour de l'assistante, Jéricho regagna la librairie. La file de lecteurs s'était considérablement réduite. Il s'approcha de la table d'une démarche nonchalante. Occupée à dédicacer son ouvrage à l'attention d'une vieille dame de soixante-dix ans, Madame X releva brièvement la tête et le gratifia d'un sourire éclatant. Jéricho lui rendit son sourire avant de prendre place au bout de la table. Son pied rencontra quelque chose et il leva discrètement le drap de velours noir qui recouvrait la table. Il venait de heurter la besace de cuir de l'assistante. Un livre et une liasse de feuillets avaient glissé sur le sol. Lorsqu'il se pencha pour les remettre à leur place, le doux contact du velours sous ses doigts éveilla sa curiosité.
Glissant un rapide coup d'œil en direction de Madame X, toujours absorbée par sa séance d'autographes, il se pencha en avant et posa ses coudes sur les genoux avec une désinvolture feinte. Un nouveau regard en direction de Madame X lui assura que le champ était libre. Une bouffée d'excitation l'envahit. Rien ne prouvait qu'il s'agissait du même exemplaire de Velours noir II mais... Il s'empressa de l'ouvrir. Il y avait la fameuse trace de rouge à lèvres vermillon, son prénom et une inscription... Non, un numéro de téléphone .
Reconnaissant sur-le-champ l'indicatif de Manhattan, il mémorisa les chiffres et remit le livre à sa place. Il était en train de pousser discrètement la sacoche sous la table lorsque l'assistante fit son apparition, chargée de plusieurs gobelets en carton qu'elle déposa sur la table.
— Comment cela se passe-t-il? s'enquit-elle en promenant un regard autour d'elle.
Jéricho se redressa, s'efforçant de ne pas trahir l'euphorie qui l'animait. Enfin un nouvel indice ! Il avait hâte de composer le numéro de téléphone...
— Très bien, répondit-il d'un ton neutre. Désirez-vous un brownie ? ajouta-t-il en indiquant les gâteaux au chocolat qu'avait apportés un des fans de Madame X, en clin d'œil à une de ses nouvelles.
La jeune femme contempla les pâtisseries d'un air méfiant, comme si elle le soupçonnait de lui tendre un piège.
— Non, merci, dit-elle finalement.
A cet instant, la propriétaire de la librairie se précipita vers elle et Jéricho ravala sa réplique. De concert avec Madame X, elle s'émerveilla devant le succès de l'opération et félicita l'auteur pour son écriture à la fois érotique, poétique et accessible. Pendant ce temps, l'assistante se baissa pour ramasser sa sacoche qu'elle ferma à la hâte dès qu'elle s'aperçut qu'elle était ouverte. Tendue, le visage fermé, elle la serra contre sa poitrine, le regard assombri par un voile de tristesse. Ou de regret, songea Jéricho, plus perplexe que jamais.
Pour quelqu'un qui se targuait de posséder un sens de l'observation plus développé que la moyenne, Thomas Janes Jéricho se sentait complètement dérouté.
Décoré à la façon d'un relais de chasse, le vaste salon de l'hôtel, baigné d'un éclairage discret, jouissait d'un calme appréciable à présent que la plupart des clients étaient partis dîner. Amalie y pénétra presque par hasard, subitement désœuvrée. Lacey, campant toujours le personnage de Madame X, était allée dîner en compagnie de la propriétaire de la librairie et de plusieurs membres de son club de lecture. Elle avait insisté pour qu’Amalie l'accompagnât mais cette dernière ne s'en était pas senti le courage. Après une longue journée passée à guetter les gaffes éventuelles de Madame X et à lui épargner l'indiscrétion de Jéricho, elle n'aspirait qu'au calme et à la solitude. Etant donné que Jéricho, sa principale cause de préoccupation, avait également refusé l'invitation à dîner, Amalie n'avait pas hésité à laisser partir Lacey sans chaperon.
Perdue dans ses pensées, elle se faufila entre les tables et se laissa tomber dans un des gros fauteuils de cuir bordeaux qui encadraient l'imposante cheminée.
Une serveuse ne tarda pas à faire son apparition et Amalie commanda un verre de vin. L'alcool l'aiderait peut-être à se détendre.
La chaleur du feu de cheminée l'enveloppait déjà, diffusant une onde de bien-être dans ses membres tendus. Le regard d'Amalie glissa des flammes orangées à l'entourage de briques et au manteau de bois sculpté, encombré de trophées patinés et de photos en noir et blanc représentant des chasseurs coiffés de haut-de-forme, chevauchant de magnifiques étalons, accompagnés de jeunes femmes vêtues de jupes longues et montant en amazone. Perdue dans la contemplation des flammes qui vacillaient dans l'âtre, elle n'eut aucun mal à imaginer le salon de l'hôtel au début du siècle.
Elle aurait pu être une écuyère, lovée devant le feu de cheminée après une partie de chasse par une fraîche matinée de novembre, fourbue mais heureuse, les joues rosies par le grand air, sa bombe de velours noir posée sur ses genoux, son foulard de soie maculé de boue légèrement dénoué.
Amalie esquissa un sourire.
Le maître des lieux ferait irruption dans la pièce où régnait une douce chaleur. Grand, séduisant, infiniment imposant dans sa veste rouge ornée de revers de velours noir. Elle soulèverait sa jambe avec nonchalance et, mue par un élan d'audace, lui demanderait de l'aider à ôter ses bottes. Il la toiserait froidement de son regard vert pâle ; sans ciller, elle ferait mine de lisser son chemisier de soie sur sa poitrine puis laisserait glisser sa main sur ses cuisses moulées par des jodhpurs beiges jusqu'à ce que l'étincelle du désir allumât le regard de son compagnon. Alors, sans mot dire, il lui tournerait le dos, saisirait son pied entre ses cuisses puissamment musclées afin de...
— Voilà, annonça la serveuse en posant sur la tablette un verre de vin. Désirez-vous autre chose ?
— Non. Non, merci, balbutia Amalie en se redressant légèrement, comme une enfant prise en faute.
Après le départ de la serveuse, elle aspira une grande bouffée d'air, s'efforçant de conjurer les images d'un érotisme époustouflant qui continuaient à défiler dans son esprit — Jeri... Le maître des lieux tomberait à genoux devant elle et commencerait à la déshabiller en murmurant de sensuelles métaphores sur le bienfait des chevauchées matinales...
Maudissant son imagination trop fertile, elle but une gorgée de vin. Le liquide pourpre emplit son palais de délicieuses saveurs, fruitées et nobles. Tous les sens en éveil, elle reporta son regard sur le feu qui continuait à crépiter dans le foyer.
Et des images de corps nus, étincelants de sueur, fougueusement enlacés sur l'épais tapis de laine disposé devant la cheminée l'assaillirent de nouveau.
Jéricho la trouva douillettement installée dans un fauteuil de cuir joufflu, plus menue que jamais dans son grand pull bleu pâle qu'elle portait sur un caleçon noir. Elle avait les yeux rivés sur le feu qui flambait dans l'âtre, un verre de vin à la main. Sans ses lunettes, elle semblait plus ouverte, plus vulnérable. Le simple fait de la voir, pommettes roses, regard légèrement ensommeillé, plongée dans des pensées qu'il brûlait d'envie de connaître, l'emplit d'une étrange excitation. Il s'immobilisa, hésita avant de s'approcher d'elle. De quoi avait-il envie? De la démasquer ou de lui faire l'amour?
Dès qu'il s'était retrouvé seul, il s'était précipité sur le téléphone pour composer l'énigmatique numéro. Un répondeur s'était mis en marche, déroulant un message frustrant qui ne lui avait absolument rien apporté. Une voix féminine, teintée d'un léger accent du Sud, s'était contentée de répéter le numéro de téléphone qu'il avait composé avant de prier l'interlocuteur de laisser un message après le bip sonore. Il avait d'abord cru que la voix appartenait à Madame X, mais à bien y réfléchir, il n'en avait pas la certitude, étant donné que l'auteur et son assistante possédaient des timbres de voix très proches. Et quand bien même la voix du répondeur se serait avérée celle de l'assistante, cela ne prouvait absolument rien puisque cette dernière aurait très bien pu enregistrer le message de son employeur.
Enfin, la seule manière de résoudre ce problème eût été de consulter un annuaire inversé, présentant d'abord les numéros de téléphone puis le nom de l'abonné correspondant. Dans le meilleur des cas, il découvrirait ainsi la véritable identité de Madame X — ou celle de l'imposteur— d'ici à vingt-quatre heures.
« A moins que ce ne soit le pire des cas », songea-t-il en contemplant le profil pur de l'assistante. Pour un accro des relations franches et droites comme lui, cette situation était insupportable.
Hélas, une confrontation directe tuerait toutes ses chances d’approcher la mystérieuse jeune femme à la chevelure soyeuse, au regard triste et à la sensualité latente.
Il hésita encore quelques instants derrière elle. Finalement, il posa les mains sur le haut du dossier et se pencha en avant pour murmurer par-dessus son épaule :
— Vous semblez bien seule.
Elle sursauta, le vin tangua dangereusement dans In coupe de cristal, mais elle se ressaisit rapidement.
— J'aime la solitude, répondit-elle d'un ton neutre.
— Dans ce cas, vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je me joigne à vous, fit Jéricho, feignant de ne pas avoir entendu.
Amalie ne put s'empêcher de rire et ses yeux bleus — presque violets — pétillèrent comme elle le regardait s'installer dans le fauteuil en face du sien. Avec la désinvolture qui le caractérisait, Jéricho croisa ses longues jambes devant lui avant de lever sur elle un regard empreint de gravité.
— Je ne suis pas dupe, trésor. Vous aimez peut-être la solitude, mais ce soir vous broyez du noir.
— Je suppose que vous avez raison, admit Amalie, déconcertée par la façon dont il l'avait appelée.
Trésor. Il avait prononcé ce petit mot comme une caresse , avec une tendresse infinie... «Ne te fais pas d'illusions, Amalie, cet homm e-là est prêt à tout pour parvenir à ses fins », la mit en garde la même petite voix raisonnable et réprobatrice.
— Mmm, pour être franche, ma maison me manque beaucoup, poursuivit-elle néanmoins.
— Où habitez-vous ?
Elle hésita avant de répondre d'un ton évasif :
— Sur une île de Caroline du Sud.
— Hilton Head, par exemple?
— Nettement moins chic, répondit Amalie en se gardant toutefois de préciser que sa famille possédait les trois quarts de Bella Isle. Et nettement plus sauvage, ajouta-t-elle avec un sourire teinté de nostalgie. Sur la carte, nous ne sommes qu'un petit point perdu dans l’océan.
— Ça doit être un endroit charmant.
Essayait-il encore de lui soutirer des informations qu'il pourrait ensuite utiliser contre elle? Ou bien se montrait-il simplement amical? Son île lui manquait tellement qu'elle choisit de croire à la dernière option.
— L'air y est tellement doux à cette période de l'année ! Bientôt, les magnolias et le chèvrefeuille seront en fleurs.
— Vous y retournez souvent?
Amalie fronça les sourcils.
— Si j'y retourne souvent? répéta-t-elle sans comprendre.
Les pupilles de Jéricho se rétrécirent.
— Oui... j'avais cru comprendre que Madame X et vous habitiez à Manhattan.
— Oh ! Oui... oui, bien sûr.
Elle s'agita, visiblement mal à l'aise.
— Pour des raisons évidentes, Madame X se refuse à communiquer sa véritable adresse aux médias, reprit-elle en s'efforçant d'adopter un ton plus assuré. Quant à moi, je... L'île garde une place privilégiée dans mon cœur.
Jéricho hocha la tête.
— Je vois.
Il y eut un silence puis elle reprit avec circonspection :
— Puis-je être sûre que vous ne vous servirez pas de cette conversation dans l'élaboration de votre article?
Jéricho se pencha en avant, ses yeux brillant comme deux bonbons à la menthe.
— Je vous promets que rien de ce que nous dirons ce soir n'apparaîtra dans mon article. Et je tiens toujours ma parole... Lacey.
L'hésitation qu'il marqua devant son faux prénom n'échappa pas à Amalie et son ton déterminé la fit frissonner. Décidément, Thomas Janes Jéricho faisait preuve d'une ténacité hors du commun. De toute évidence, il n'abandonnerait pas la partie avant d'avoir découvert l'entière vérité au sujet de Madame X. Par conséquent, elle devait absolument s'en tenir au strict minimum avec lui.
— Avez-vous dîné? s'enquit-il d'un ton dégagé. Voulez-vous vous joindre à moi ? J'ai décidé de tester le restaurant de l'hôtel.
Amalie secoua la tête.
— Je n'ai pas dîné mais je suis trop bien ici pour en bouger.
Avant qu'elle ait eu le temps de réagir, Jéricho appelait la serveuse pour lui commander un assortiment de sandwichs à déguster devant la cheminée. Il demanda également une bouteille de vin, lançant un regard furtif en direction d'Amalie. Comme cette dernière ouvrait la bouche pour protester, il la devança en commandant un délicieux dessert plein de calories.
Amalie se mordit la lèvre. La tentation d'accepter l'invitation était trop grande. Jéricho se montrait beaucoup trop gentil. Méfiance, méfiance...
Et pourtant, comme il eût été bon, pour une fois, d'oublier toute prudence, toute réserve, et de jouir de l'instant présent, tout simplement.
A l'instar des héroïnes de ses nouvelles...