Terres de soleil et de brouillard
IV la Pudeur Anglaise
IV
LA PUDEUR ANGLAISE
La pudeur anglaise est une chose toute spéciale, elle porte sur certains sujets, mais elle en respecte d’autres: l’importance du «baiser» en Angleterre est quelque chose de prodigieux, et je ne parle pas du baiser entre proches, qui se pratique peu et est plutôt méprisé, mais du baiser entre personnes de sexes différents. Ce qui s’échange de baisers dans les romans anglais contemporains est stupéfiant; les «lèvres entr’ouvertes», les «douces lèvres» sur lesquelles on boit l’ivresse sont sans cesse invoquées à peine deux jeunes gens se sentent-ils du goût l’un pour l’autre, que crac ils s’embrassent un peu, beaucoup, éperdument, et très souvent; même dans les romans vertueux, après cette petite cérémonie renouvelée un nombre illimité de fois, on ne s’épouse pas: on s’essuie la bouche pour recommencer ailleurs. L’Angleterre puritaine avait absolument perdu le goût du baiser, qui était cependant un goût du terroir, car Erasme, venu en Angleterre au XVIᵉ siècle, se déclare ravi du gracieux salut coutumier des belles filles d’Albion, qui, toutes, baisaient l’hôte étranger. Jusqu’à une époque récente, et depuis plus de cent ans, il n’était jamais question dans les romans du baiser d’amour; les gens s’y aiment assurément avec toutes les conséquences de cet état, mais ils ne s’embrassent pas à la première sommation. George Eliot, par exemple, dans Adam Bede qui repose tout entier sur une séduction, n’aborde même pas une scène intime entre les amants; ses réticences sont inouïes: il faut, à certains moments, de l’attention pour comprendre ce dont il s’agit. Thomas Hardy, qui est infiniment plus franc, fait cependant tomber un opportun brouillard à l’instant précis où les amants vont s’étreindre. Aujourd’hui les choses en sont à ce point, qu’à mon avis je ne connais pas pour une jeune fille de lecture plus dangereuse que celle des romans anglais; on trouble peu l’innocence avec des allusions à un acte inconnu, mais le baiser se comprend facilement, et la façon dont les héros amoureux enserrent de leurs bras forts les héroïnes, amoureuses également, manque de réserve aussi totalement que faire se peut, et ce butinage répété de leurs lèvres roses est certes fort éloigné d’être chaste.
Dans un livre récent qui a atteint une circulation énorme: les Lettres d’amour d’une Anglaise, il éclate une impudicité prodigieuse. Notez que ce livre avait la prétention d’authenticité et a été accepté pour tel; ce sont les lettres d’amour d’une vierge! Car les lettres d’amour d’une femme n’eussent pas été tolérées: le premier point à présupposer étant la légalité de l’attachement, après quoi vogue la galère; le livre, très bien écrit, du reste, a été lu partout. Cette jeune «Anglaise» donc a vingt ans et son abandon avec son fiancé dépasse l’imagination; du reste, elle en a conscience et lui déclare (en d’autres termes) que, dès qu’elle l’a eu envisagé, elle a senti toute honte bue. Juliette, qui est pourtant tendre, de quelle pudeur délicieuse n’entoure-t-elle pas, même l’allusion à un premier baiser, et quand Roméo lui parle de ses lèvres: «Les lèvres doivent servir pour la prière,» répond-elle. Quel enchantement dans leur ardent duo d’amour, et cependant quelle réserve! Oh! nous avons changé tout cela; la vierge anglaise du XXᵉ siècle ne marchande pas les plus orageux baisers, elle va jusqu’à baiser (par lettre, il est vrai), les pieds de son amant: c’est le mot, il me semble, qui répond à un pareil état d’âme.
Une des convictions courantes, du reste assez justifiée, est qu’il ne faut pas parler de culottes devant une Anglaise; et, cependant, dans ce même pays, on a un véritable culte pour le flogging (fouet) (qui ne se donne pas sur la culotte); cette étonnante pratique est éminemment aristocratique: on fouette à Eton et à Harrow, on ne fouette pas dans les board schools (écoles communales). Aucune Anglaise, si réservée qu’elle soit, n’hésitera à aborder la discussion sur ce sujet qui passionne. Un noble pair se vante à la Chambre des lords d’avoir été fouetté dix-huit fois dans le cours de son éducation, et vraiment pour ceux qui n’admirent pas le système, rien de plus répugnant que cette idée d’un grand garçon mettant bas ses culottes pour recevoir les verges, on se demande quel genre d’amélioration morale peut en résulter?
Mais voici qui est bien plus fort, le Truth a révélé qu’il existe à Londres une fouetteuse de profession, vous m’entendez bien, une femme—si on peut lui donner cette appellation—qui, moyennant rétribution, va à domicile, sur l’invitation des parents, fustiger les filles rebelles; elle a avoué cyniquement avoir fouetté des filles de dix-huit ans! D’autres parents lui confient leurs enfants à domicile pour être corrigés par elle. J’accorde que cette créature soit une monstrueuse exception, mais enfin elle a des clients, et soyez assurés que ce sont des gens d’une respectabilité impeccable.
La pudeur reprend ses droits: dans ce pays à nombreuse famille, on en est arrivé à ne plus écrire ni prononcer les mots simples qui disent la grossesse et la délivrance de la mère; quand les circonstances l’exigent, au lieu des vieilles expressions anglaises qu’on retrouve dans les correspondances d’autrefois, on se sert du «français» où, comme en latin, on est supposé pouvoir braver l’honnêteté; un journal écrira que la reine ou la princesse de tel pays est «enceinte» en italiques, ou qu’elle attend son «accouchement». Quelque chose de plus bête est difficilement imaginable. Dans cet ordre d’idées ils arrivent, même dans la légalité, à des effets de haut comique. Les naissances, en Angleterre, s’annoncent par la voie des journaux; la phrase d’usage est celle-ci:
«La femme de M. S...—d’un fils.»
Parfois une citation biblique accompagne l’énoncé du fait sous-entendu; en voici une que j’ai recueillie: «Non pas à nous, mais à Lui soit la gloire.» Tout commentaire est superflu!
Il est un autre point sur lequel la pudeur de l’Anglaise a d’étranges accommodements; il fut un temps où la femme ne parlait pas de ses ablutions, mais les Anglais ont la propreté agressive et le «tub» est une de leurs gloires; une femme, donc, parle de son «bath» devant n’importe qui; passe encore s’il s’agissait du bain profond, à l’eau lactée dans laquelle la femme se blottit comme en un vêtement fluide, mais le tub au contraire, précise une nudité sans voile d’aucun genre. Du reste, un article de foi sur lequel il convient de rabattre, est celui de la propreté anglaise, elle n’est pas aussi complète qu’on le croit; l’Anglaise qui se savonne dans son tub, et en reste là, n’est pas d’une propreté si raffinée; on se lavera sans être le moins du monde délicat sur la netteté du bain dont on se sert; vous verrez en voyage les Anglais se servir de n’importe quel savon, n’importe quelle cuvette, et se frotter le visage avec des éponges douteuses. Une Française propre est plus propre, infiniment plus soignée qu’une Anglaise; je ne parle pas de quelques «professionnal beauties» qui prennent deux ou trois bains par jour, mais de l’ordinaire Anglaise du meilleur milieu. Dans ces hôtels de famille où, non seulement passent, mais résident pendant des semaines consécutives, une quantité de familles qui n’ont pas de domicile à Londres, la propreté est d’une qualité discutable, et bien des détails, si on les observait à l’étranger, serviraient de thème à d’indignées protestations dans le Times. Dans les tea rooms même, les demoiselles serveuses ont pendues à la taille (en arrière), en guise d’essuie-mains, des loques sales; je pourrais citer telle maison réputée de Regent street à la porte de laquelle se tient un géant en livrée, où le lavage des tasses et le service font mal au cœur à regarder, du moins à ceux qui n’en ont pas l’habitude.