Terres de soleil et de brouillard

Brada · Chapitre 7 sur 18

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Terres de soleil et de brouillard

Terre de Brouillard

 

I

 

DECORS ET ASPECTS

 

So it cometh often to pass that mean

and small things discover great,

better than great can discover small.

BACON

(Et il advient souvent que les choses

petites et triviales expliquent les

grandes, mieux que les grandes ne

peuvent expliquer les petites.)

 

Les comédies de Shakspeare, bien plus que ses drames, évoquent l’époque où il a vécu, cette Angleterre du XVIᵉ siècle, si différente de celle d’aujourd’hui, non pas seulement par l’évolution des siècles, mais par l’essence même de son génie. Au théâtre de Sa Majesté, l’acteur Tree a fait revivre triomphalement une des plus délicieuses fantaisies de Shakspeare: La Douzième nuit ou Ce qu’il vous plaira, extraordinaire et savoureux mélange de vie italienne et de vie anglaise. Le poète se souciait fort peu des conventions, jouissant éperdument de donner un libre essor à toutes les imaginations qui lui venaient à l’esprit, sans prendre la peine de les préparer, ni presque de les coordonner.

Ce n’est rien que cette fable jaillie toute vive d’une page de conteur italien, et néanmoins quel spectacle exquis: sur la terre d’Illyrie, où toutes les races fusionnent, abordent deux jumeaux, frère et sœur, l’un croyant l’autre mort; Viola, la sœur, s’éprend soudainement du Duc, sensuel, gracieux, et musicien: et voilà matière à un échange de propos galants et subtils. L’Angleterre du XVIᵉ siècle comprenait parfaitement ces choses, et on dirait qu’elle veut les comprendre encore.

C’est proprement, le divertissement et rien de plus, que nos ancêtres demandaient à la scène... Les décors sont de purs chefs-d’œuvre. Il y a un jardin, avec d’infinis gradins formés de gazons, et des charmilles, et un pont couvert de roses, qui est un cadre pour les amours les plus jeunes et les plus ardentes; on y voit, sans étonnement, s’agiter ce mélange de seigneurs du XVIᵉ siècle, de fustanelles grecques, de belles dames d’une cour d’Este quelconque, de deux compères et d’une commère qui vivaient certainement sur les bords de la Tamise; rien n’étonne... et lorsque le troisième acte se termine sur un air de pipeau du fou, on comprend que c’est un rêve, mais qu’il est bien doux de rêver...

 

Londres a le plus agréable aspect en ce moment, quelque chose de la fraîcheur d’un réveil: après la période de tristesse qui a suivi la mort de la reine Victoria, on respire, et les visages ont retrouvé toute leur sérénité; le demi-deuil est encore porté généralement dans un certain milieu, celui de la «society» par excellence, et c’est la plus jolie chose du monde que cette quantité de robes de foulard, à tons doux: mauve, blanc, gris, et tous ces panaches noirs légers où tremble du blanc. Jamais, je crois, les Anglaises n’ont été si follement élégantes; je dis follement avec préméditation, car cette orgie de robes ajourées, de dentelles et de gaze, de mousseline de soie, les plus immaculées et les plus légères, dans ce pays et cette ville où tout se salit sous la fumée, entraîne nécessairement une dépense effrénée.

L’air indifférent, les femmes descendent Bond Street, à onze heures du matin, en robe de crêpe de Chine blanc... Il n’y en a pas une ainsi, il y en a dix, il y en a cent! Celles qui ont quitté le deuil sont en bleu de ciel, ou rose pâle, toutes nuances les plus délicates qui ne doivent pas être effleurées. Ce tralala somptueux surprend un peu les yeux habitués à la pondération parisienne, à cet ajustement entre la parure et l’occasion; ici, point, c’est la saison: qu’il soit midi ou cinq heures, que ce soit la rue, le salon ou le parc, c’est tout comme, les bannières sont déployées!

Cette particularité n’est pas nouvelle, mais le genre de toilette actuellement en vogue la rend plus frappante que jamais: comme la mode est pour l’heure au service des femmes grandes et fragiles, pour ne pas dire maigres, elle trouve ici à qui s’adresser; l’Anglaise fanfreluchée est extrêmement à son avantage, avec les énormes chapeaux battant de l’aile, les postiches, qui sont de véritables perruques, élargissant la tête (on appelle cela ici des «transformations», ce qui sauve l’honneur); peu de blondes, la mode est au châtain clair et chaud. Les types fins, que les coiffures étriquées, les chapeaux en béguin encadraient mal, redeviennent de charmants Reynolds et des Gainsborough fantaisistes.

Le changement le plus marqué est la décadence complète du col carcan, ou du velours qui le remplaçait; la majorité des robes sont sans col, ou ont seulement une légère dentelle: autour du cou, un collier de perles, et pour celles encore en noir, des turquoises; il paraît que la turquoise est deuil; c’est drôle... mais c’est joli.

De robes tailleur, point; partout du clair, et toujours du clair; l’éducation de l’œil a été faite par les magasins orientaux, et vraiment on est arrivé à des tonalités qui conviendraient aux bords du Gange... Les petites filles sont toutes presque en blanc et même les grandelettes; les bonnes d’enfants également en blanc.

Beaucoup d’intérêt pour les nouveaux souverains; on s’attroupe devant leurs portraits comme si leurs visages étaient inconnus, ou se révélaient soudainement nouveaux; et, par le fait, ils sont d’un aspect autre; ainsi il y a un portrait du roi Édouard en manteau royal, et de la reine, l’hermine aux épaules, couronne en tête, qui est excessivement curieux, dans son aspect moyen âge: ils semblent, ces deux souverains si modernes, descendre d’une ancienne tapisserie, lui, gros, lourd, impassible, avec, sans offense, une lointaine ressemblance à Henry VIII; elle, hiératique tout à fait, une princesse de missel (on cherche son livre d’heures) incroyablement jeune, les yeux étonnés, la main droite légèrement posée dans la main gauche du roi.

Les badauds demeurent en arrêt devant la porte de Marlborough House; une porte pas royale, par exemple, car les souverains habitent encore, quand ils sont à Londres, leur logis ancien, leur maison de simples particuliers, et de simples particuliers nullement grandioses. On met en ordre Buckingham Palace, où tout change et se renouvelle. Le roi est évidemment bien aise d’être enfin arrivé au trône, et a changé d’allure sans effort; la reine, dit-on, se rebiffe plus à l’étiquette; elle a été habituée à tant d’aisance sous ce rapport, et à si peu de contrainte dans ses mouvements, qu’il y aura assurément à faire pour prendre le nouveau pli, car enfin, quoi que disent ses portraits, elle n’a plus vingt ans!