Terres de soleil et de brouillard

Brada · Chapitre 5 sur 18

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Terres de soleil et de brouillard

V L’agro Romano

Par une rue étroite on arrive à Saint-Pierre; la grande place est absolument déserte, dominée par l’immense église qui semble une pieuvre puissante faite pour attirer tout à elle. A droite, dans les hauts bâtiments fermés du Vatican, deux ou trois fenêtres sont encore éclairées, et, dans la nuit environnante, ces fenêtres demeurent l’impression suprême. Car, de quelque façon qu’on envisage le catholicisme, il est indéniable qu’à travers la barbarie des siècles écoulés, il a conservé et gardé précieusement l’étincelle à laquelle le monde civilisé, menacé encore aujourd’hui, viendra rallumer sa torche; il est la représentation d’un passé qui, dans ses caractères les plus élevés, est le patrimoine de l’humanité.

 

V

 

L’AGRO ROMANO

L’état de la campagne romaine qui se découvre partout autour de la ville a été depuis des siècles un problème inquiétant pour les maîtres de Rome.

Tour à tour, il est vrai, les papes ont fait des efforts pour modifier l’état de la campagne romaine, mais avant 1870 les conditions mêmes de la propriété étaient une entrave presque absolue à une amélioration

quelconque; en effet, l’ [M] agro romano était possédé par quelques tenants.

L’agro inculte s’étend autour de Rome sur une surface de deux cent quatre mille hectares, et, en conséquence, tout, à Rome, viande, lait, légumes, doit s’importer d’autres parties de l’Italie.

Aujourd’hui, par suite des morcellements successifs imposés par la loi, deux familles seulement possèdent six mille hectares et la possibilité d’un autre état de choses peut s’envisager sérieusement.

Les relations du propriétaire romain et des cultivateurs du sol ont conservé quelque chose de la dureté de l’esclavage antique. L’exploitation de l’agro romano est depuis des siècles entre les mains de ce qu’on appelle les mercanti di campania qui afferment la terre au propriétaire dont la responsabilité morale est nulle. Les mercanti qui habitent presque invariablement la ville, et se réunissent chaque soir sur la place Colonna pour discuter leurs intérêts, sous-louent à leur tour la terre à des exploitants partiels, paysans des Abruzzes, possesseurs de troupeaux; et le fourrage très médiocre que fournit la campagne romaine suffit aux bêtes en liberté, laissées au pâturage jour et nuit.

Entre les monticules, volcans éteints qui rendent l’agro semblable à un océan solidifié, sur la route blanche et sèche, s’avance un troupeau de moutons; un paysan, la peau de bique sur les jambes, le chapeau en forme de heaume bas sur le front, l’anneau d’or à l’oreille, l’air brutal sous sa barbe rousse, le précède. Derrière le troupeau, monté sur une jument qui

suit son poulain, un homme, le [N] tabaro noir doublé de vert sur les épaules, marche dans un nuage de poussière, et à ses côtés un chien à poils longs. C’est le vergaro (chef des troupeaux), un de ceux à qui les mercanti sous-louent une partie du pâturage.

Les grands bœufs gris à cornes énormes,—descendants de ces fiers bœufs romains qui buvaient du vin,—errent au milieu des ruines majestueuses sous la garde du massaro. Les juments et les poulains qui galopent follement dans les haut herbages appartiennent au cavallaro. Vergari, massari, cavallari, sont les vrais maîtres de la campagne romaine, et ont tout intérêt à ce qu’elle reste un désert.

Ce sol de l’agro romano cependant est le plus riche qu’il soit; il se compose de deux parties distinctes: le tuffo, terre admirable, riche en phosphate, en potasse et en azote, susceptible d’une culture intensive, et la pozzolana, sorte de sable dont on fait un ciment qu’employaient déjà les Romains, et qui s’exporte au loin.

Actuellement la malaria a rendu ces richesses improductives. La malaria, qui règne pendant trois mois de l’année, juillet, août et septembre, est causée par la stagnation de l’eau des marais, en l’absence de toute culture. Le problème qui s’impose est celui-ci: se servir de l’eau stagnante pour l’irrigation selon la méthode lombarde, et la rendre bienfaisante au lieu de destructive. Partout se retrouvent dans la pozzolana les traces du drainage des Romains qui avaient su rendre habitable une région où présentement pas un oiseau ne vole. Des terres plus malsaines encore: la maremme toscane, l’estuaire du Pô, ont été reconquises pour l’agriculture et des hommes compétents sont persuadés qu’on peut en faire autant pour la campagne romaine, et enrichir le pays de ses immenses ressources.

Aujourd’hui l’entreprise est entrée dans le domaine de la réalité; au cœur de l’agro romano, une première famille colonisatrice s’est installée à la «Cerveletta», propriété du duc Salviati, un des promoteurs de cette tentative hardie. Le sol marécageux a été comblé, au moyen d’un déplacement de terre, accompli à l’aide de «Decauville»; à certains endroits le sol a été rehaussé à une hauteur de deux mètres et demi. Le desséchement ainsi effectué est définitif, les bouches d’irrigation sont établies de quinze mètres en quinze mètres, l’eau y coule limpide et claire, et sur ce sol racheté, le rendement est déjà admirable. Là où se recueillait une récolte de foin par an, on en obtient neuf; aussi malgré les énormes dépenses que nécessitent les travaux préparatoires, elles se trouvent couvertes presque tout de suite. La maison d’habitation, ancien pavillon de chasse des Borghèse, est une vaste demeure d’aspect féodal, avec des murs bastionnés, une tour carrée et une façade épaisse à un seul étage. Un large porche mène à une belle cour intérieure, remplie au moment où j’y pénètre par les membres d’un congrès de vétérinaires, venus pour visiter les étables de la «Cerveletta». Etablis seulement dans l’agro depuis le mois d’octobre 1895, les colons de la «Cerveletta» possèdent déjà près de cent têtes de bétail, et en attendant le résultat plus tardif du rendement agricole, celui notamment de la vigne et des oliviers, le produit de la vacherie représente amplement l’intérêt de l’argent employé.

C’est un type infiniment intéressant que celui de l’agriculteur lombard, qui, suivi des siens, enfants et petits-enfants, est venu courageusement tenter une œuvre si souvent jugée impossible; vieux par les années, il a soixante-quinze ans, mais jeune par la vigueur du corps et de l’esprit, distingué d’aspect, mince et actif, la tête couverte d’une petite calotte de soie puce, une cravate blanche nouée autour du cou, les yeux brillants et perçants, il fait avec orgueil les honneurs de son exploitation. Comme les vétérinaires présents se préparent à inoculer son bétail selon la méthode de Pasteur: «Ah! Pasteur, quel homme!» Et cherchant comment mieux exprimer son admiration: «C’est un soleil!» ajoute-t-il avec une conviction émue; et il me semble qu’on ne peut mieux caractériser ce grand bienfaiteur de l’humanité. Un homme de cette trempe, pénétré profondément des doctrines pasteuriennes, est précisément celui qu’il faut pour appliquer avec suite et succès les lents procédés d’un assainissement raisonné. «Je défie la malaria», dit-il en levant sa belle tête au regard intelligent, et il a sans doute raison. Pour l’aider dans sa tâche et le remplacer au besoin, son gendre est là: grand jeune homme décidé; et ils se sont adjoint un troisième associé afin de diviser les responsabilités et parer aux éventualités. Tous trois sont des hommes d’éducation, car ce n’est pas la force brutale qui est en jeu ici, mais la science, le courage et la persévérance.

Pour assurer le succès de ces commencements difficiles, ils ont amené avec eux des ouvriers lombards dont les barbes blondes et les corps robustes contrastent avec la mine plus déliée, mais plus chétive, des paysans des Abruzzes; les uns et les autres sont soumis à une hygiène rigoureuse, et, au moindre malaise, on pratique une injection sous-cutanée de quinine. Ils sont engagés au mois; les Lombards, qui sont logés dans d’excellentes conditions et nourris, ont un salaire fixe; comme le proverbe local veut que la cura della malaria sta nella pentola (le remède de la malaria est dans la marmite), un veau est tué chaque semaine pour les ouvriers de l’exploitation, et, l’été, ils reçoivent un litre de vin par jour; l’eau est excellente partout dans l’agro, c’est celle de l’aqueduc de Trevi qui donne une fontaine par kilomètre. Au moment de la malaria, il importe de manger peu à la fois, mais souvent, de sortir tard le matin, rentrer tôt le soir, et surtout de ne jamais quitter le tabaro; avec des précautions raisonnables, le risque se réduit à un minimum, qu’il y aurait lâcheté à ne pas affronter, et la transformation de l’agro romano telle qu’elle est projetée ouvrirait un débouché naturel et précieux aux paysans des Abruzzes et des Marches, qui, actuellement, au risque de dangers encore plus grands, émigrent en masse vers l’Amérique du Sud.

Le but des colonisateurs de l’agro serait d’établir dans la campagne romaine, graduellement assainie, la mezzaria, telle qu’on la pratique dans la Romagne et les Marches. Le terrain à l’entour de la «Cerveletta», sur lequel on espère bâtir le premier village, où les ouvriers trouveront une habitation permanente, du travail et un salaire rémunérateur, est prêt, la chapelle bâtie, et les champs fertiles de la «Cerveletta», tranchant sur la stérilité environnante, sont un magnifique témoignage de ce qu’on peut obtenir. Le long des routes nouvelles, on a planté en quantité des arbres de toutes sortes, et principalement des saules qui dessèchent le terrain et donnent du bois pour brûler et pour la vigne. La luzerne que les Romains cultivaient et qui avait disparu d’Italie, le froment et le seigle, le colza qu’on voit pour la première fois dans l’agro romano se lèvent drus et forts sur ce sol vierge qui ne demande pas même d’engrais. La vigne et les oliviers trouvent une terre propice, tous les légumes et les fruits croissent en perfection; un vaste potager a été établi à titre d’essai, et, pour tout cela, Rome, marché certain, n’est qu’à huit kilomètres.