Terres de soleil et de brouillard
IV Rome
«Buone feste![J]»
IV
ROME
En marchant vers Rome on découvre soudain la voie Flaminienne: un pont brisé en marque la direction; une des arches est encore debout, solitaire et colossale; elle s’élève à dix-neuf mètres au-dessus de la rivière qu’elle franchit. La vue de cette arche unique et intacte que les siècles ont respectée et qui est entourée de débris, est comme un symbole grandiose de ce passé romain que rien dans le temps ne peut effacer.
Le grand événement de notre siècle pour l’Italie est assurément l’histoire de son Risorgimento (résurrection). L’Italie actuelle a été créée d’une infinité de souffrances et de sacrifices; beaucoup de ceux qui en peuvent porter témoignage vivent encore: et pourtant, sauf la figure populaire de Garibaldi, toute l’histoire de ce temps relativement si récent tombe rapidement dans l’oubli, étouffée sous l’évocation d’un passé écrasant.
Il convient de se rappeler que l’Italie moderne a été faite par Cavour, qui ne savait pas le latin et très mal l’histoire romaine. Il ne pouvait pas prévoir, il n’a pas prévu le déplacement de vision que la possession de Rome devait amener, et combien mesquines, insignifiantes et fragiles ses traditions de bonne et saine politique devaient paraître dans ce milieu qui veut des choses immortelles, et absorbe, comme un sable mouvant, celles qui sont passagères. Rome a été le noyau du monde, et précisément à cause de cela je ne suis pas sûr qu’elle puisse être jamais tout à fait le cœur de l’Italie. Aujourd’hui encore, les mères nourrices du monde antique, les louves romaines, de leur cage, sous les lauriers, au pied du Capitole, regardent la ville nouvelle avec leurs yeux de feu.
L’entité morale, païenne et chrétienne, a dominé l’individu, a fait la race, l’a conservée, et règne toujours.
Les grands bouleversements de l’ordre social, comme le fut notre Révolution, créent pour ainsi dire de nouveaux cieux et une nouvelle terre, tandis qu’ici le renversement d’une partie de l’édifice s’est accompli dans une sorte de paix, laissant subsister côte à côte les plus étranges anomalies. Lorsqu’on arrive au seuil du Vatican, après avoir parcouru les rues de la ville, remplies des signes de notre civilisation fatigante, on se trouve soudain en face du poste de garde, formé d’hommes habillés à la mode du XV ᵉ siècle. Ils sont là un petit groupe de soldats, en pourpoints et chausses tailladés jaunes, rouges et noirs, comme des lansquenets de cartes; l’officier, en bas groseille et godron au cou, se promène, sous la haute voûte, au pied de cet escalier très doux qui mène à la chapelle Sixtine. Et après cette évocation vivante du passé, au-dessus du large chemin de ronde qui entoure Saint-Pierre, dominant une cour intérieure du Vatican, s’aperçoit, le fusil à l’épaule, la petite sentinelle noire italienne. Là finit un monde, ici en commence un autre: à travers les longs siècles, pareil contraste ne s’est jamais vu.
Jusqu’à une époque récente, il est indubitable que la joie de vivre, telle que l’entendait Talleyrand, lorsqu’il parlait des années qui avaient précédé la Révolution, s’était conservée en Italie, et notamment à Rome, d’une façon spéciale: le gouvernement était curieux et despotique, les mœurs indulgentes, et le respect apparent de l’autorité, la décence extérieure, maintenaient la politesse dans les rapports sociaux, sur lesquels les institutions démocratiques et libérales paraissent invariablement avoir une influence funeste. La longue paresse de ce peuple habitué à vivre de Rome toujours, de la Rome antique et de la Rome catholique, lui a laissé une beauté de formes incomparable. La race est pleine de vitalité: nobles et massives, les femmes ont, dans le peuple, un véritable cachet de grandeur; leur habillement convient à leur grâce un peu fière; toutes portent apparent le corset sur leur chemise à manches demi-longues; presque sans exception, elles sont coiffées d’un large mouchoir carré qu’elles relèvent sur les côtés et laissent tomber par derrière; il n’est pas d’arrangement plus simple, plus seyant et plus pratique que celui-là. Beaucoup ont, plié sur l’épaule, un châle de laine de couleur, qui sert de coussin à l’amphore ou au panier qu’elles y posent. Les vieilles sont superbes; parmi les jeunes, on voit des créatures d’une beauté achevée avec des teints bruns admirables, et une rondeur de contour et un duvet de fraîcheur, qui tend de plus en plus à disparaître, même dans la jeunesse, chez nos races fatiguées. Le goût noble de ces femmes dans leur ajustement est un plaisir pour les yeux: elles affectionnent une certaine nuance turquoise très pure et très douce, qui leur sied à merveille. J’observe la grâce toute particulière avec laquelle elles tiennent et bercent leurs nourrissons, emmaillotés comme des momies, et dont la tête seule est vivante: ils sont coiffés de singuliers petits bonnets phrygiens auxquels on aurait mis un bavolet.
Rien de curieux comme d’observer en ces minces détails la fidélité à la vieille Rome latine. Ainsi, dans les quartiers populaires, on continue à donner au pain la forme même qu’on voit peinte sur les plus anciennes fresques des catacombes; et la sorte de tourte ronde à laquelle est attaché un fiasco d’huile se vendait sans doute ainsi il y a deux mille ans. A l’heure présente, dans cette capitale d’un État moderne, le latin est encore d’un usage courant pour les choses vulgaires. Est locanda est la formule ordinaire sur les écriteaux indiquant les appartements vacants; et, au fronton des maisons, selon la coutume latine, on lit constamment, gravés sur la pierre, les titres de propriété—Libera proprietà—de tel ou tel. Toutes les fonctions de la vie semblent encore s’accomplir avec une grandeur naturelle et primitive; la vue du marché de la place aux Herbes est typique; à l’abri de leurs vastes parasols de couleur, ayant devant leurs évents leur balance à trépied antique, les femmes du peuple n’ont rien de bas ni de trivial, et leurs voix en général sont graves, pleines et harmonieuses. La plupart des enfants sont étonnamment beaux et prospères, et cela, je pense, au mépris de beaucoup de nouvelles lois d’hygiène: j’ai vu de superbes petits gars de six à neuf ans pirouettant dans la poussière des routes, et, bien que vêtus de guenilles, leurs membres arrondis, leurs visages de jeunes faunes heureux ne donnaient nullement l’impression d’une misère souffrante.
Les hommes sont plus rudes d’aspect; mais il y a des adolescents qui ont l’air et la mine de jeunes dieux faits pour s’ébattre dans un rayon de soleil; ce n’est assurément pas le sort qui leur est réservé, mais il faudra plus d’une génération pour créer chez cette race les caractéristiques d’un peuple moderne et tristement laborieux.
La configuration extérieure de Rome paraît singulièrement impropre à ses fonctions de capitale d’un État asservi à une étroite centralisation. Il y a, en effet, plusieurs Romes: la Rome antique, la Rome des papes, la Rome du peuple, chacune jetée sur ses collines; et la vie nouvelle qu’on veut infuser à la Rome capitale trouve un sol qui ressemble à celui de l’agro romano, à la fois le plus fertile et le plus difficile à cultiver.
Le gouvernement italien, s’est efforcé de transformer la Rome papale. L’inspiration de ces réformes n’était pas sans grandeur, et répondait à la nécessité de frapper les yeux des populations que les conquêtes de droits abstraits laissaient plus ou moins indifférentes.
L’œuvre qui s’est accomplie en Italie est immense, et à Rome seule, en vingt-six ans, on a entrepris et achevé des choses qui auraient pu occuper un siècle. Quatre-vingt-quatre millions, par exemple, ont été dépensés pour régler et rétablir le cours du Tibre: des quais magnifiques existent aujourd’hui, donnant à la ville une physionomie de prospérité active; mais, pour la population tant de travaux et de sacrifices aboutissent surtout au fait palpable de l’augmentation énorme des impôts, à la disparition des cérémonies et des fêtes qu’elle aimait, et à la destruction partielle des jardins qui étaient la parure de la Ville Éternelle.
Sur une des places de Rome se dresse un buste tronqué et à demi effacé par l’usure des siècles; c’est «Pasquino», porte-voix du peuple sous le gouvernement des papes, et dont les dialogues satiriques avec son compère «Marforio», le vieux triton à barbe de fleuve, qui lui faisait face, renseignaient mieux sur la vérité que ne le font les enquêtes parlementaires d’aujourd’hui. Et pour ne pas se tromper, peut-être serait-ce encore à «Pasquino» qu’il faudrait demander son avis sur ce qui se passe: je me figure qu’il se rirait de bien des efforts.
Le temps seul pourra tasser tant d’éléments hétérogènes. Il faut se représenter l’état moral presque unique d’une race qui est familiarisée par une habitude journalière avec les choses et les noms qui sont sacrés et mystérieux pour une partie considérable de l’humanité, et combien à un pareil peuple, il est difficile d’imprimer le cachet de la vie moderne. De l’avis unanime des hommes politiques les plus sages, pour répondre aux véritables besoins de l’Italie, chaque province devrait avoir des lois spéciales ou du moins modifiées selon le tempérament particulier de cette province. Car, malgré l’unité apparente, pour le peuple italien, la patrie locale conserve une importance prédominante. Tout y contribue: le dialecte d’abord qui sépare nettement les provinces et nourrit l’amour du terroir; puis une véritable différence physique de race qui n’existe pas seulement de province à province, mais de ville à ville. L’Italien du Nord, en général, méprise le Romain qu’il juge un être inférieur, dépourvu de toutes les
qualités qu’il prise: [K] popolo fiacco, dit-il avec dédain pour le caractériser. Aussi, quand il s’agit de faire vivre et agir de concert le Piémontais ou le Lombard, et le Romain, on se heurte à un antagonisme profond, car ils incarnent des idées radicalement opposées. En outre, l’ambiance de Rome, où l’Italie nouvelle est malgré tout sur la défensive, où elle se sent observée, surveillée par des yeux perspicaces et hostiles, produit chez les gouvernants un état d’énervement et de malaise continuels qui, probablement, n’ont pas été sans influence sur bien des décisions téméraires. Aussi le gouvernement parlementaire a-t-il encore plus d’inconvénients ici qu’ailleurs; et la stabilité immuable du principe dont dérivait le pouvoir des papes n’a pas trouvé un équivalent dans le prestige d’une dynastie royale qui s’est affaiblie en étant transplantée du sol où elle avait des racines profondes.
L’aristocratie romaine qui ne ressemble à aucune autre, qui est une force, avec des traditions magnifiques, s’est vue, du jour au lendemain, placée dans une situation anormale au milieu de laquelle elle a grand’peine à se soutenir. Les majorats et les fidéi-commis ont été abolis, et les familles contraintes à un partage destructeur. Néanmoins, par une contradiction flagrante, on a conservé à leur détriment d’anciennes défenses prohibitives, que les papes savaient sagement laisser dormir pour n’en user qu’à bon escient: aujourd’hui, au contraire, on les applique avec une rigoureuse injustice, et, après les désastreuses spéculations sur les terrains qui ont ruiné tant de familles patriciennes, l’impossibilité pour celles-ci (sans risquer la
prison et l’amende exorbitante[L]) d’aliéner une partie de leurs richesses artistiques, est une servitude presque intolérable.
A l’heure qu’il est, la collection de tableaux des Borghèse, qui, réalisée, aurait renouvelé la splendeur de la famille, est mise en séquestre et protégée par un tourniquet devant lequel chacun dépose sa pièce d’un franc! Sûrement il serait préférable d’avoir en Italie quelques Titiens de moins, et qu’aux portes de Rome ne s’élevât pas cette sorte de ville morte, faite de maisons inachevées faute d’argent, et qui est d’une tristesse lamentable.
Cependant l’impression qui domine à Rome est celle du luxe et d’un luxe très aristocratique; l’empreinte patricienne y subsiste ineffaçable. A la porte ouverte des somptueux palais dont on aperçoit les vastes cours intérieures pleines de verdure et de fleurs, se tiennent le jour durant, domesticité oiseuse, les grands portiers solennels, le chapeau emplumé mis en bataille, et en main la grande hallebarde à grosse pomme tout enroulée de galons. L’extrême grandeur et la magnificence des habitations correspondaient à un état social qui, dans les classes supérieures, ne comportait pas la lutte pour la vie. La plante humaine se ressent longtemps d’une telle atmosphère: les femmes romaines de la noblesse sont belles en général, d’une beauté très spéciale, faite d’une sorte d’aisance libre et fière comme celle des animaux de race très pure; presque toutes sont remarquables par la beauté des yeux et de la bouche, une des grâces les plus rares dans les visages de femmes, et qui disparaît presque chez certaines races ultra-civilisées, où les bouches flexibles et douces ne se voient plus; les hommes ont souvent des figures fortes et fermées, et une sorte d’indifférence du regard qui témoigne de l’état d’esprit que Saint-Simon exprime lorsqu’il dit qu’un homme «sentait fort ce qu’il était».
Il y a évidemment une espèce d’impossibilité à déplacer le courant d’existence d’une population, et à changer des habitudes qui n’ont d’autre raison d’être que la routine. A Rome, par exemple, où depuis vingt ans le nombre des habitants a doublé, où la vie morale et politique s’est modifiée du tout au tout, où un élément presque étranger domine, où des voies commodes et belles ont été créées en dehors des portes, le centre de la vie est resté là où il était jadis, et, le long de l’étroit Corso, entre les boutiques et les cafés, se déroule toujours, selon la vieille coutume, le défilé des voitures qui ensuite iront, l’une après l’autre, monter la côte dure et resserrée du Monte-Pincio, pour s’arrêter sur la terrasse d’où l’œil domine Rome et voit le soleil s’affaisser derrière le mont Janicule. C’est là que se croisent journellement les livrées rouges de la Maison de Savoie et les livrées galonnées des princesses du parti noir.
Le grand flot humain et mouvant, qui vient de toutes les parties du monde se déverser à Rome, imprime à certaines parties de la ville un caractère unique. Dans le plus fort tumulte de l’après-midi, au milieu des fiacres et des tramways, j’ai vu, sur la place Colonna, marchant l’air extatique, une pèlerine, pieds nus, en robe grise, voile noir, bourdon au côté, chapelet en mains; elle passait sans presque attirer l’attention, tellement ce peuple est familiarisé avec les spectacles les plus inattendus.
L’aspect des rues de Rome est particulièrement brillant et animé, mais non de l’animation affairée et dure de gens occupés; on a plutôt l’impression d’une foule bariolée se pressant vers un but d’agrément ou de plaisir; et, du reste, dans ces rues étroites, sans chaussée, la circulation démocratique des tramways est fort peu commode; le conducteur se voit parfois obligé de descendre et de garder l’entrée de la voie où deux véhicules ne peuvent passer de front.
Un des traits les plus saillants de Rome est le nombre incroyable de ses fontaines, dont presque chacune porte le nom d’un pontife; et le Pont. Max., qui éclate sur tant de frontons, a quelque chose d’impérieux et de triomphant:
Tu es Pastor ovium, Princeps Apostolorum; tibi traditæ sunt claves regni cœlorum.
De telles inscriptions demeurent, et ne peuvent être effacées comme, à tour de rôle, on a fait disparaître les lis et les aigles de nos monuments, et j’imagine que ces grands caractères latins, hauts, fins et nets, qui racontent les papes disparus, sont à eux seuls un sérieux obstacle à l’assimilation complète du nouvel état de choses. Cette abondance et cette fraîcheur des eaux vives,—«eau vierge», dit une inscription, «eau pieuse», dit une autre, —a une séduction extraordinaire. Ses seules fontaines feraient aimer cette ville unique; leur influence est réelle sur l’être humain; je la crois calmante, et par conséquent politique. Aussi les papes tour à tour, jusqu’à Pie IX, premier reclus du Vatican, ont-ils continué la tradition des grandes masses d’eau courante jetées dans Rome.
La promenade aux villas suburbaines, patrimoines de la noblesse, ouvertes au public à des jours fixes, est un des agréments de Rome. C’est dans ces jardins qu’on respire pleinement cette atmosphère toute romaine qui ne ressemble à aucune autre, dans son mélange de sensualisme antique et de spiritualité mystique.
La villa Mattei, avec ses jardins enchanteurs, a un charme, une séduction qui donnent le goût d’une délicieuse paresse; il y pousse des lauriers dont les feuilles paraissent d’émail, et prêtes à être tressées pour les couronnes des triomphateurs; les iris bleus, comme des ailes de papillons monstrueux, bordent des allées faites pour les ébats des déesses et des faunes, et dans ce cadre voluptueux, se conserve vivante et vénérée la mémoire d’un des saints les plus populaires à Rome: ici a vécu humblement saint Philippe de Néri. Sur une terrasse qui domine la campagne romaine, et d’où le regard s’étend jusqu’aux collines que couronnent les ruines d’un temple de Jupiter, s’élève un bosquet. Ce bosquet, formé d’un treillis de fer couvert de fleurs, s’enchâsse entre deux colonnes antiques à têtes de femmes; et le banc de marbre qu’il abrite était le lieu de repos favori du saint: «Là (dit une inscription), il s’entretenait avec ses disciples des choses de Dieu.»
Les jardins du Vatican ont une beauté sereine, comme absolue. Le parterre intérieur, rempli de roses et de citronniers, resserré entre les arbres verts et les palmiers, et que surplombe au loin la coupole blanche de Saint-Pierre, est vraiment le jardin fermé de la Sulamite, le jardin liturgique, plein d’arômes, d’eaux vives, et de paix odorante. Tout l’univers, sauf cette coupole dominatrice de Saint-Pierre, a disparu derrière cette verdure éternelle.
Plus loin, dans la profondeur des grands jardins, se découvrent ces «casinos» des papes, lieux exquis de repos. Celui de «Papa Pio» est une oasis de marbre: une vasque légère remplie d’une eau limpide forme le centre d’une cour de marbre, qu’entourent des bancs et des colonnettes de marbre; au delà sont les longs parterres de gazon, les bois sacrés de buis et de lauriers, les fontaines abondantes et les tranquilles terrasses qu’ombragent les pins parasols; ici et là des jardiniers paisibles taillent le feuillage qui tombe tout vert sur le gravier blanc, et on a le sentiment d’être très loin des rumeurs de la terre. Dans un coin abrité, creusé en contrebas d’une allée, parque un petit troupeau: béliers, brebis et agneaux; ces quelques bêtes douces et inquiètes, réunies là, ont je ne sais quoi d’infiniment touchant. J’y ai vu un petit agneau noir tout faible qui s’appuyait au mur, arc-boutant son dos et laissant tomber ses pattes informes dans le mouvement prêté à l’agneau expiatoire. Tout proche, derrière un grillage léger, sont des paons, des paons blancs, frémissants et fiers, symbole antique d’immortalité, emblème favori des catacombes; ils se meuvent au milieu des colombes qui, comme Dante l’exprime,
.............. l’uno all’attro pande Girando e mormorando l’affezione;
et, en haut, partout, volent ces grands corbeaux qui sont si nombreux à Rome.
Saint-Pierre est, dans son immensité recueillie, comme l’asile de la pensée humaine, le lieu élevé où le cœur des hommes prend un essor involontaire.
Voici qu’aujourd’hui le pavé de marbre est, en signe de fête, parsemé de buis coupé, et, au milieu même de la basilique, dans l’ombre tombante, sur des tapis orientaux, trois prêtres vêtus de chasubles somptueuses, rouges et violettes, se tiennent à genoux, immobiles; un groupe d’ecclésiastiques, en surplis est devant eux, serré derrière la croix qui est portée haut et à côté de laquelle tremble un cierge; tout autour, à genoux çà et là sur le pavé, des hommes, des femmes du peuple et quelques prêtres. Ils restent là longtemps, au milieu des allées et venues, et dans cette indifférence du monde extérieur qui est si fréquente dans les églises italiennes; puis le suisse habillé de violet donne le signal du mouvement, et clergé, femmes et peuple prennent, en chantant une mélodie traînante, le chemin de la sacristie, à la porte de laquelle ils se dispersent.
C’est un endroit assez étonnant qu’une sacristie de Saint-Pierre, toute pleine d’une petite racaille tonsurée, avec des soutanes couvertes de taches de cire; des monsignors à l’air délicat s’y promènent dans leurs robes violettes que couvrent des surplis fins et courts comme des canezous de femme; et des chanoines au masque accentué parlent entre eux. On ne peut s’empêcher d’observer à Rome avec quelle aisance et quelle dignité ce même clergé officie: les chanoines paraissent tous avoir été choisis de bonne mine et l’air imposant. J’ai vu à Saint-Jean de Latran pontifier un évêque jeune encore; il était sous les ornements blanc et or, harmonieux et magnifique, tantôt traversant avec aisance d’un pas mesuré le sanctuaire pavé de marbre sur lequel se reflétait doucement la lumière des cierges, tantôt assis, absorbé dans une pensée tranquille, tenant d’un geste hiératique sur ses genoux ses mains gantées de blanc. Nulle emphase, nulle raideur; l’office se déroule dans une sorte de paix heureuse, sans aucune impression de fatigue. L’aspect du clergé romain et son élégance spéciale se modifieront peut-être; maintenant que les fils de l’aristocratie ne font plus carrière dans l’Église, si par hasard il y a une vocation elle va aux ordres religieux, mais le clergé séculier se recrute dans le peuple, ou tout au plus dans la petite bourgeoisie;—il est vrai que le séminaire les prend et les façonne dès l’enfance.
Les séminaristes sont une curiosité des jardins de Rome; on les rencontre en bande avec leurs soutanes, tantôt rouges comme celles des cardinaux, violettes comme celles des évêques, ou bleues ou noires avec des ceintures claires. Cette soutane qui ne les gêne en rien—ils la troussent sans façon pour courir sur les pelouses de la villa Borghèse—finit cependant par leur prêter une dignité factice, et crée entre eux une véritable égalité.
L’importance donnée au «costume» a été une des grandes pensées sociales du passé, une de celles que nos institutions démocratiques négligent de plus en plus. Tandis que les hallebardiers du Vatican sont tous de tenue sévère et imposante, la force publique, guardia civile, qui se voit dans les rues est d’aspect en général presque ridicule. En Italie, la police, à laquelle s’attache encore l’odieux des anciennes polices secrètes, n’est nullement respectée: mal recrutée, hostile à la population qui la déteste, elle est heureusement supplantée par les carabiniers qui, moitié gendarmes, moitié soldats, sont un corps d’élite. Avec un uniforme à la Raffet—habit à queue et tricorne sur le front—leurs dos plats et leur air martial, ils forment un contraste complet avec la police veule, râpée et mal tenue. Les carabiniers donnent l’idée que la loi est en effet une force morale: à cheval, le fusil en bandoulière, la peau de mouton sous la selle, ils sont fort beaux; et, les jours de revue, leurs officiers, avec d’énormes panaches blancs et rouges, sont d’allure très fière. Il est singulier que, dans ce pays où les officiers ne quittent jamais l’uniforme, ils manquent en général tout à fait de l’air raide et cassant qui fait le militaire impeccable. L’accoutumance, jointe au naturel du caractère italien, les dispose, dès qu’ils ont passé la jeunesse, à porter l’uniforme comme n’importe quel habillement, et l’on voit de bons pères de famille qui paraissent l’avoir chaussé comme une pantoufle. Seul peut-être le vieux fonds militaire piémontais à gardé l’allure soldatesque. C’est dans les milieux militaires qu’il faut vivre pour se rendre compte de la loyauté d’attachement qu’inspire encore la Maison de Savoie. Il y a chez beaucoup d’officiers une sorte de passion dynastique qui étonne presque nos esprits déshabitués de cet ordre d’idées.
L’armée, du reste, est l’amour de la nation qui l’admire en bloc, et qui trouve en elle l’expression tangible de l’unité de la patrie. Et pourtant la force des choses a établi un conflit entre cette armée et ceux qui ont fait l’unité de l’Italie, tous plus ou moins rattachés aux anciennes sociétés secrètes. Ainsi, au vingt-cinquième anniversaire de l’entrée à Rome, les délégations de la franc-maçonnerie ont eu le pas sur celles de l’armée, et le scandale a été grand. La hantise du spectre clérical porte le pouvoir à encourager ceux qui attaquent le catholicisme, sans réfléchir que ces mêmes hommes sont fatalement destinés à combattre le gouvernement qui les protège aujourd’hui. Aussi ce sont les catholiques qui, en Italie, ont les yeux ouverts sur les dangers du socialisme montant, et, par les œuvres et par la parole, tentent de l’enrayer.
Le silence tombe de bonne heure dans les rues de Rome; et alors domine dans les carrefours la rumeur des inlassables fontaines. Rien de beau, rien de noble comme ces vastes silhouettes de palais immenses. L’aspect des rues se modifie comme dans une fantasmagorie; d’une artère moderne, on débouche sur un temple en ruines. Je monte vers la haute masse du Capitole. Des parfums très forts, magnolias et jasmins, arrivent à tous moments en bouffées par-dessus les grands murs. Au pied du Capitole, comme au fond d’un lit de fleuve desséché, le Forum se découvre avec ses colonnes droites comme des tiges de lis, les portiques de ses triomphateurs, et l’emplacement désert du feu sacré. Les lumières d’une station de fiacres piquent la chaussée au-dessus du Forum; les grandes lignes majestueuses du Palatin se découpent dans la nuit, et quelque chose d’aussi puissant que le vertige vous saisit devant l’abîme de ce passé grandiose. Au bout de la Voie Sacrée aux dalles lisses, se lèvent dans la clarté douce de la nuit les ruines du Colisée; son immense enceinte se dessine noire, déchiquetée. A cette heure tardive on pénètre dans l’intérieur par une arcade profonde à peine éclairée, et, une fois dans la vaste arène sombre, la ville et les humains disparaissent même du souvenir. On n’entend pas un bruit, on ne perçoit pas un souffle; les gradins vides s’élèvent en rangs formidables jusqu’aux vastes baies qui paraissent des yeux privés de leurs prunelles; sous les pieds, se creusent les dessous mystérieux du cirque, on en découvre les corridors sur lesquels s’ouvrent d’étroites cellules. Ce lieu, vu la nuit, est tout plein d’un remous subtil des milliers de créatures vivantes qui y ont palpité ou d’ivresse féroce, ou d’ivresse héroïque. L’effort de l’antiquité romaine, pour tirer de la vie un maximum de sensations fortes, se lit dans ces amas de pierres, dont la fierté a résisté à tous les outrages, et qui, même là où elles fléchissent, donnent l’impression d’une domination intangible.
La cité léonine avec ses murs sans fin, murs si hauts, si redoutables qu’ils semblent avoir été consacrés par les augures, paraît vide. Une vieille porte franchie, et on entre dans le Transtévère plus abandonné encore; de temps en temps toutefois dans une embrasure obscure se soulève un de ces épais rideaux qui servent de portes, et on découvre les lumières d’un cabaret, on entend un bruit de chants, puis le rideau s’abaisse, et le grand silence retombe. Sur une place, très haut au fronton d’une maison, brille une lampe votive qui projette sur le mur l’ombre d’une croix noire. Elles sont devenues rares maintenant, ces lampes votives dont, il y a quarante ans, plus de mille brillaient jour et nuit dans Rome. On a supprimé aussi presque totalement les trois mille images de la Madone et des saints qui tenaient compagnie au petit peuple ignorant. J’ose dire qu’il l’est toujours et peut-être plus, malgré ces exécutions.