Terres de soleil et de brouillard

Brada · Chapitre 15 sur 18

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Terres de soleil et de brouillard

IX la Pierre de Jacob

L’Anglais, brutal et autoritaire, demeure le type le plus familier, mais nulle part l’élite intellectuelle ne compte des hommes d’un commerce plus doux et plus courtois, et ils sont nombreux; généralement timides, ce sont ceux-là qu’on connaît le moins à l’étranger, surtout maintenant, car il y a une époque où la bonne entente entre esprits distingués était infiniment plus répandue.

 

IX

 

LA PIERRE DE JACOB

 

Une des singularités de l’Angleterre consiste dans le fait qu’il s’y est conservé une foule de coutumes se rattachant au passé catholique (qui n’a jamais été formellement répudié) et dont on ignore généralement aujourd’hui la signification et la raison d’être. J’y pensais, en écoutant, un samedi soir de cet été, le carillon très harmonieux que sonnaient les cloches de l’église située sur Trafalgar square; ce carillon a battu l’air de ses intonations variées pendant plus d’une demi-heure, sa voix s’en allait à travers l’espace, pressante et douce, mais personne n’y prêtait attention et personne même ne savait ce qu’elle voulait dire,—l’église était du reste hermétiquement fermée.—Ce carillon était probablement une ancienne coutume observée par fidélité et respect de la tradition. Il s’en sonne continuellement de semblables.

Et ces sortes d’anomalies sont partout dans ce curieux pays qui, en cessant d’être catholique, n’a cependant pas voulu d’abord être protestant, s’en défend encore aujourd’hui dans une minorité militante, et où tout n’a pas été d’un trait balayé par le vent de la réforme. Le roi s’est tout bonnement substitué au pape, ce qui explique les contradictions extraordinaires qui sont partout, et principalement dans l’Église établie, dont le Palladium national est le «Prayer Book», document officiel s’il en fut, décrété par le Parlement et autorisé par le roi, qui enseigne précisément le contraire de ce que croient par tradition orale ceux qui s’en servent. L’Anglais moderne est demeuré pétrifié d’étonnement, quand quelques esprits logiques, mais indiscrets, se sont mis à tirer de son livre, sans aucunement en défigurer le texte, un enseignement qu’il abhorre théoriquement. La lutte est ouverte et n’est pas près de se terminer.

L’Anglais qui se croit si affranchi religieusement, qui parle avec pitié du joug de l’Église romaine, est en principe sous le joug autrement lourd du roi, et quiconque se considère comme membre agissant de l’Église établie devrait adhérer à l’acte de Henry VIII abolissant la diversité des opinions, et voulant, tout comme l’Église-mère, l’uniformité. J’ai tenu en mains une vieille Bible du temps d’Élisabeth, qui est un exemple de l’ordre d’idées jugées orthodoxes. Les images sont interdites, mais non celle de la reine qui, à la première page de cette Bible, est représentée couronnée, globe et sceptre en mains: C’est Elle l’autorité suprême, et une longue préface de Crammer contient cette phrase sublime: «La Hautesse du Roi a permis l’Écriture comme nous étant nécessaire!»

En ce moment on se presse encore autour de l’abbaye de Westminster, on contemple ce porche qui, à lui seul, est comme un défi aux prescriptions draconiennes édictées précisément sous le dernier Édouard qui a régné en Angleterre, et par lesquelles il était enjoint de détruire tous missels, images, statues avant le 1ᵉʳ juin 1549. Et sur le seuil même de la vénérable métropole, sereine et intacte, telle qu’elle apparaissait à la vieille Angleterre catholique, «Notre-Dame», son enfant divin sur les bras, a vu passer à ses pieds le représentant de cette dynastie protestante qui a voulu la chasser de la maison de son fils; elle est là immuable, entourée de son cortège d’anges et d’apôtres, escortée de rois et de reines, et ne paraissant pas se douter que son image est une transgression de la loi.

Il est évident que l’état d’âme et d’esprit de la société anglaise, précisément dans cette partie qui touche de plus près au trône, n’est aucunement en harmonie avec le côté archaïque et mystique d’un couronnement où la pierre de Jacob, celle même sur laquelle dormit le patriarche la nuit où il lutta victorieusement avec l’ange, joue un rôle important. Cette pierre vénérable se trouve, à l’heure actuelle, placée sous le fauteuil d’Édouard le Confesseur, lequel fauteuil tient lieu de trône aux souverains de la Grande-Bretagne. Elle n’est pas arrivée là par une intervention céleste et mystérieuse, mais bien grâce au procédé simple et initial qui a été le fondement de toute propriété.

Dans le recul des siècles, aux temps héroïques et tumultueux, les rois d’Écosse avaient en partage cette pierre sacrée sur laquelle ils se tenaient pour être couronnés,—ne me demandez pas comment ils se l’étaient procurée; la tradition, qui vaut bien les livres imprimés, dit qu’elle leur vint d’Irlande, mais quelle route elle avait prise pour arriver de Palestine, les âges de foi ont négligé de nous l’apprendre; elle était authentique, et c’est assez.—En conséquence, les souverains écossais attachaient une grande importance à sa possession, d’autant qu’une prophétie assurait qu’à moins «que le destin fût infidèle (et ceci n’est pas imaginable), là où serait cette pierre, la race écossaise régnerait». Or, les Anglais du XIIIᵉ siècle étaient pas mal pillards, et aimaient incursionner chez leurs voisins du Nord, malgré le mur allant de mer à mer qui les séparait. Donc, un beau jour, Édouard, premier du nom, à la suite de démêlés trop longs à rapporter, s’écria, en parlant d’un prétendant au trône d’Écosse: «Ha! ce fol félon telle folie faict; si il ne voult pas venir à nous, nous viendrons à lui,»—ce qui fut accompli; et, pour bien accentuer son droit nouveau, le roi d’Angleterre prit avec lui et déposa à Westminster la fameuse pierre de Jacob! Et c’est pourquoi sans doute, trois siècles plus tard, les rois d’Écosse devinrent rois d’Angleterre, ils ne remportèrent pas leur pierre dans le Nord, mais ils vinrent dans le Sud et retrouvèrent leur pierre, sur laquelle, il faut l’avouer, ils ne dormirent guère mieux que le patriarche.

La cérémonie du couronnement à proprement parler, «la consécration du roi» que les hérauts d’armes ont trompettée aux carrefours, est en contraste absolu avec tout l’esprit de l’Angleterre moderne. Cette cérémonie toute mystique n’est en vérité qu’un simulacre, mais une intelligence supérieure politique a permis depuis trois siècles de maintenir contre la réalité et contre les lois ces antiques symboles qui ajoutent à la grandeur de la nation, alors même que tout ce qu’ils représentent est tombé en désuétude.

Le dernier couronnement avait été assez terne, l’âme sentimentale et allemande de la jeune souveraine qui montait alors sur le trône n’avait désiré que le minimum de splendeur. Mieux avisé sur ce point, son successeur a voulu faire revivre toute la pompe antique et religieuse du cérémonial séculaire.

Le roi Édouard, septième du nom, a dû se rendre compte que l’apparat des épées nues, des éperons d’or portés devant lui, que toute cette panoplie féodale, si elle seyait à Richard, duc de Normandie, était moins appropriée à sa taille et au genre de vie qu’il a mené et pourtant il n’a rien répudié.

Dès maintenant, il est certain que le rituel solennel sera suivi avec rigueur: le roi sera oint, il prononcera son serment royal en français, puis, rochet, dalmatique et étole aux épaules, il apparaîtra à son peuple revêtu d’un caractère sacré.

Ceux qui trouveraient que «Wales», comme ses intimes se plaisaient à l’appeler (derrière son dos), ne s’était guère préparé à une incarnation aussi auguste, méconnaîtraient d’un esprit court la force des institutions qui font abstraction de l’individu. Le plus digne est extrêmement difficile à trouver n’importe où, et j’imagine que le roi Édouard ne traversera pas impunément une pareille cérémonie, et que, le Veni Creator chanté, il se sentira légitime héritier du glorieux Édouard de sainte mémoire, qui, dûment canonisé, repose à Westminster Abbey.

Il serait vraiment absurde que, dans un pays où le plus petit avocat porte perruque pour rehausser son prestige, où le lord chancelier, écrasé par les marteaux poudrés de la sienne, siège comme une idole sur le sac de laine, le roi jouât au bourgeois.

Le roi Édouard VII témoigne par sa conduite qu’il est pénétré d’une vérité fort simple, mais à laquelle, par une contradiction bizarre, il est arrivé à plusieurs de ses congénères d’être récalcitrants. L’un de ces souverains se plaignait un jour à un ambassadeur étranger des ennuis du cérémonial et de l’étiquette; celui-ci répondit: «Et qu’est donc Votre Majesté, si ce n’est une cérémonie?»

Cette définition de la royauté est admirable dans sa brièveté.

Donc, le roi Édouard, bien convaincu qu’il est une «cérémonie», tient à la rendre aussi imposante que possible.

Le prince de Galles était un homme d’esprit, simple s’il en fut, car son rôle ne comportait pas autre chose; mais, devenu roi, il paraît dès la première heure avoir compris que le Gemüthlich, dont son auguste mère était éprise, n’est pas de mise sur le trône. Du reste, c’est un fait d’observation, que les rois qui ont voulu se libérer des cérémonies, s’en sont fort mal trouvés; dans tous les rangs de la vie, l’abdication de droits reconnus et légitimes est une profonde erreur, et si Édouard VII contribue à enrayer la tendance actuelle qui porte à en faire bon marché, il aura rendu un grand service à ses sujets. Un roi vertueux, dans le sens étroit et familial du mot, est également dangereux, et à ce point de vue particulier le premier souverain de la maison de Cobourg est à l’abri de tout soupçon!

Sans doute il semblerait au premier abord que l’accession d’un roi dont les mœurs ne passent pas pour austères, aura une influence détériorante sur le moral de la société anglaise;—je n’en crois rien—la défunte souveraine est restée soixante ans fidèle à son idéal conjugal, et avec quel résultat! Rien de plus plat, en somme, que sa conception familiale; dans les notes de sa propre main, où elle a révélé sa vie intime, on est abasourdi de l’importance qu’elle accordait aux petites choses; en villégiature, elle ne manque pas une fois la description de sa chambre, et du cabinet de toilette «d’Albert».

Entre la princesse amoureuse qui se mésallie pour satisfaire son cœur et ses sens, en épousant quelque beau chambellan, et celle qui, comme cette fille de la maison de Savoie à qui on présentait le mari le moins fait pour lui plaire, répondait: «Vous le voulez, mon père, c’est pour mon pays; je le veux aussi,» il y a, à mon avis, une différence totale, et l’âme de la dernière est autrement trempée. C’est une étroite idée du mariage que celle d’une sensualité amoureuse satisfaite; le dernier mot pour la prospérité d’une nation ne consiste peut-être pas à ce que tous les maris et toutes les femmes soient absolument obligés de partager le même lit, et ce fut là vraiment, socialement, le résultat le plus tangible de l’influence victorienne: un mari n’osait pas se dispenser de coucher avec sa femme; sous ce rapport spécial, le pouvoir occulte de la reine fut très grand. En voici un exemple absolument véridique: à cette heureuse époque, deux époux vivaient mal ensemble, et, scandale douloureux, le mari faisait lit à part; à la maison, cela passait encore, mais en visite l’affront était épouvantable; l’épouse délaissée, outrée dans son orgueil, entre un jour, ou plutôt un soir, chez son mari et lui tient textuellement ce langage: «Jack, si vous ne couchez pas avec moi, je le dirai à la reine.» La menace était sans appel. «Alors—c’est la femme qui a raconté elle-même l’épisode,—il est venu, il n’a pas dit un mot, et Willie a été le résultat.»

Et voilà de quelle manière la reine Victoria contribuait à la prospérité de son royaume. L’influence du roi Édouard sur l’esprit public sera plus étendue; la nation va d’un bon cœur vers son nouveau roi. Rien de plus rébarbatif, pour se servir d’une expression respectueuse, que les Guillaume et les Georges qui ont porté la couronne; la succession protestante allemande a étranglé la joie de la nation, elle en a modifié le génie, elle a entraîné la guerre civile qui a coûté à l’Angleterre la fleur de sa noblesse.

L’esprit protestant est le plus triste et le plus sectaire qui soit; là où il s’est lentement infiltré il a transformé des races, ainsi le Celte du Nord, naturellement musicien, poète, aimant la danse, vivant d’une vie délicieusement mystique a été peu à peu réduit et abruti; l’acharnement à détruire la gaieté, la poésie, a pris, chez les presbytériens d’Écosse, notamment, des proportions qu’on ne peut imaginer, il faudrait retracer cela fait par fait, pour en donner l’idée. Ce grand affranchissement de la société anglaise et cette impatience des contraintes n’a pas d’autre origine; on a été longtemps étouffé, on veut respirer. Il faut revenir à l’Angleterre du XVᵉ et du XVIᵉ siècles, celle qui était encore indemne ou à peu près, pour bien comprendre le génie de ce peuple; son roi actuel, le plus Anglais qu’elle ait eu depuis plus de deux siècles, comptera assurément dans son histoire; avec lui va s’ouvrir une ère nouvelle. Depuis quarante ans, il n’y a plus eu de cour en Angleterre, les apparitions intermittentes de la reine dans sa capitale n’étaient qu’un simulacre sans influence sur l’ambiance mondaine. Tandis qu’avec un roi visible et présent, qui va tenir à ses privilèges et les exercer, une reine qui est belle et veut le demeurer, tout changera d’aspect ou aura avec qui compter, et l’aristocratie s’en apercevra; les usurpations financières et juives demeureront, mais il est probable qu’elles seront envisagées autrement. Louis XIV a bien fait personnellement les honneurs de Versailles à un financier dont il désirait le concours, mais il n’en est résulté aucune confusion: la confusion seule, non l’approche, est dangereuse.

 

On a beaucoup parlé de l’expérience de la défunte reine; elle n’en eut aucune réelle, car elle ne vécut que comme reine; l’autre grande souveraine, à qui les Anglais aiment à la comparer, Élisabeth, avait connu des fortunes diverses et contraires,—ce qui l’aida sans doute à bien remplir son rôle.

 

Cependant, même ensevelie dans sa pénombre, amollie par l’habitude de la douleur, la vieille reine exerçait un empire énorme sur l’imagination de ses sujets; escortée de ses Indiens, elle paraissait une incarnation du prestige britannique; elle était surtout chère au petit peuple par le côté le plus inférieur, en tant que royauté, de son caractère. Ce sera à une autre classe de ses sujets, que le roi Édouard VII s’adressera.

En ce moment, le bon sens britannique subit une éclipse, mais déjà à l’horizon paraissent quelques signes précurseurs d’un réveil; courageusement les vigies continuent à signaler les écueils au large et ce ne peut être en vain.