Terres de soleil et de brouillard

Brada · Chapitre 1 sur 18

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Terres de soleil et de brouillard

Terre de Soleil

BRADA

 

TERRES DE SOLEIL

 

ET DE

 

BROUILLARD

 

PARIS

F JUVEN, E

122, RUE RÉAUMUR, 122

 

TABLE DES MATIÈRES

TERRE DE SOLEIL

 

I

 

PAYSAGES ET MŒURS DE TOSCANE

 

L’acqua che tocchi dei fiumi è

l’ultima di quella che andò e la prima

di quella che viene. Così il tempo

présente.

LEONARDO DA VINCI.

(L’eau qu’on touche dans un fleuve

est la dernière de celle qui s’écoule et

la première de celle qui arrive. Ainsi

le temps présent.)

 

Il n’est pas la même heure en Italie qu’en France. Quand de tous les campaniles sonne, à l’instant du coucher du soleil, l’Ave Maria du soir, le jour qui s’achève atteint sa vingt-quatrième heure et un autre jour commence, dont la première heure se lève avec la nuit! Il semble bien, en effet, qu’il est ici à la fois et plus tôt et plus tard. Mais sûrement l’heure est autre.

Massimo d’Azeglio, dans ses Mémoires, raconte qu’au temps de sa jeunesse les Romains avaient pour habitude d’aller dans le monde toujours trois heures après l’Ave Maria, sans s’occuper du changement apporté par les saisons à l’heure réelle: au moment actuel, pour bien des choses, c’est encore l’heure de l’Ave Maria qui fait la règle, et ce n’est point du tout l’heure moderne.

 

Cette terre est vieille, mais de la vieillesse immortelle des dieux qu’elle abrite; le sol est encore fumant, rien n’a rompu la tradition du passé: il existe, présent et militant, même pour le menu du peuple; cette communion continuelle avec le passé imprime à la vie moderne un caractère tout particulier et comme une autre signification. Aussi, il est impossible d’apprécier et de juger sainement l’Italie d’aujourd’hui si on ne connaît l’Italie d’autrefois. Il ne faut pas oublier combien longue et ancienne est ici la tradition humaine: le vieux chroniqueur Villani, qui, au XIVᵉ siècle, écrivait l’histoire d’une façon si délicieuse et si personnelle, a soin de nous apprendre que Fiesole fut le premier lieu d’Europe où s’établirent les petits-fils de Japhet; et il abonde en détails sur le roi Attalante, qui, à la sortie de la tour de Babel, s’en vint, sur les conseils de son astrologue Apollino, fonder une ville sur cette colline, au-dessus de laquelle brillent les constellations les plus propices aux mortels, de sorte que les habitants de cet heureux site naissent avec plus d’allégresse et de force naturelle qu’en aucun lieu du monde. Cette sorte de filiation directe avec Enée fait une race plus claire, si l’on peut s’exprimer ainsi, n’ayant jamais connu les obscurités des temps primitifs des races du Nord.

La terre toscane est donc de justice la première qu’il faut étudier en Italie. L’homme ici paraît se rapprocher beaucoup plus du type réel et naturel de l’humanité: voluptueux et plutôt cruel; la civilisation semble ne l’avoir pas encore déformé, et on est frappé partout de la joie de vivre qui se lit dans les yeux; le goût de la vie est encore incorrompu, et c’est peut-être pour l’individu le don par excellence.

Il n’est pas question ici de chercher ce qui fait les États puissants et prospères; j’ai idée que la nature, cette grande dévorante, ne s’en soucie pas; elle veut seulement que ses enfants vivent et accomplissent avec joie les actes qu’elle ordonne. Dans les pays du Nord, l’amour devient de plus en plus une chose triste; à mesure que nous atteignons une espèce de lucidité maladive, le fait de s’unir à une autre créature, celui de transmettre la vie, cesse d’être l’impulsion suprême de l’homme, qui lui donne dans la joie le plein sentiment de lui-même et de sa force.

 

Il ne paraît pas ici que la vie ait très sensiblement changé depuis cinq cents ans; l’armature qui soutient l’édifice social est encore intacte; et tout le courant de l’existence en reçoit l’empreinte.

Physiquement, chez l’homme du moins, la race est plutôt contemporaine de celle des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Si, en France, on compare les portraits de cette époque aux hommes qui nous entourent, on constatera aussitôt l’immense modification advenue dans l’apparence extérieure: la race, lourde d’aspect, aux visages ronds, aux corps disposés à l’embonpoint, était modifiée dès le siècle dernier, et ce siècle-ci a vu l’avènement d’un type tout autre. Ici, au contraire, on retrouve continuellement dans les rues les corps et les visages que reproduisent les anciennes fresques et les anciennes statues: la tête ronde, les gros yeux, les barbes luisantes, les ovales courts, les structures lourdes. Le long effort du passé pour maintenir en faisceaux intacts les classes et les castes semble avoir réussi à conserver l’aspect extérieur particulier à chacune d’elles.

 

Un massif chanoine, que je voyais l’autre matin sur les marches du dôme, représente le type même de ce cardinal qu’on voit au Pitti, magnifique et monstrueux dans son embonpoint énorme, avec un visage fin et sensuel: et voici un moine, le visage glabre, la tête en poire, la bouche large, les épaules hautes, le corps châtié, qui a son portrait sur les fresques de Santa-Maria-Nuova, peintes il y a six cents ans. Quand, le vendredi, sur la place de la Signoria, on circule au milieu des métayers venus de tous côtés, il est curieux d’observer combien peu de visages ont la moindre ressemblance avec les animaux: les traits, sans être beaux, sont nets et creusés, les figures ont une certaine noblesse inconsciente; beaucoup de ces hommes de la campagne, surtout parmi les vieux, se rapprochent du type que nous appelons par convention le type sacerdotal, et qui est souvent celui des races simples, par exemple de nos Bretons.

C’est qu’en vérité l’homme intérieur est resté très sensiblement le même, et continue à vivre avec une certaine lenteur. L’ambiance, qui influe si fort sur l’être humain, a retenu ici le caractère du passé, car l’Église a tout imprégné, âmes et mœurs: l’Italien a été fait par elle, et, n’envisageât-on l’Église que comme le système politique le plus achevé, ou comme l’école de philosophie la plus élevée, étudier son influence n’est pas moins d’un intérêt profond. Les églises abondent dans les villes italiennes: dômes vastes et magnifiques, chapelles closes, ardentes d’or et de peintures, et c’est là un fait non pas seulement matériel, mais d’une importance morale capitale. Il n’y a qu’à entrer dans ces églises, y demeurer un peu, pour se rendre compte qu’en Italie, sous quelque régime que ce soit, par le fait de l’action catholique toujours militante, a existé et existe la plus admirable des démocraties, en même temps que la plus puissante des aristocraties. Le pauvre, l’humble, la femme ignorante ont dans l’église la véritable maison commune, celle où ils peuvent venir penser en paix et se reprendre à vivre. Le côté le plus cruel peut-être de notre existence moderne, telle que l’a façonnée la lutte féroce pour la vie, est l’absence de trêve et de pause! Les grands maîtres de la vie spirituelle, qui étaient des sociologues de premier ordre, ont compris l’impérieuse nécessité pour la créature fatiguée de fuir quelquefois ses proches, de se recueillir et de se taire, de s’appartenir dans une solitude qui, en se remplissant de la pensée d’une présence occulte et bienfaisante, devient consolante. Pour moi, j’avoue que je ne sais ce que signifie le mot de «superstition», ni où elle commence, ni où elle finit; le culte le plus dépouillé de formes extérieures me paraît tout aussi entaché de superstition (en ce qu’elle est crainte et respect d’un être invisible) que la plus matérielle et la plus humble des manifestations de piété d’une paysanne italienne; et le culte en esprit et en vérité me semble précisément celui que rendent ici les pauvres et les ignorants.

Ce qui frappe d’abord et avant tout dans les églises italiennes, c’est l’extraordinaire liberté de chacun, non pas liberté dans le sens de licence, mais dans celui qui réserve l’initiative personnelle entière. Chacun prie ou se recueille à sa guise, sans se soucier du voisin; l’intention chez tous, très certainement, est de s’unir par la présence au mystérieux sacrifice qui s’offre à l’autel; mais l’église est aussi un lieu de repos, où, au milieu des suggestions des choses d’art, du noble déploiement des offices, les humbles et les simples viennent chercher une halte. Cet acte seul, ne durât-il qu’un quart d’heure, ne fût-il accompagné d’aucune autre méditation intérieure, distingue déjà sensiblement l’homme de la brute.

On ne peut, je crois, exagérer l’importance sociale qu’il existe un lieu ouvert, et fréquenté par tous, où, sans effort d’un côté, ni condescendance de l’autre (ce qui est l’humiliation suprême), les hommes entre eux se trouvent réunis sur un pied d’une entière égalité: le pauvre se tient au premier rang et son attitude ne marque ni gêne ni respect de son voisin quel qu’il soit,—il est chez lui. Les églises italiennes ne connaissent heureusement pas les arrangements de chaises et de prie-Dieu, ni de barrières bien défendues; les grandes nefs vides sont à tous, et pour moi le spectacle d’une messe dans une église italienne est d’un intérêt puissant. Il y a là des personnes de tous les âges et de toutes les classes, beaucoup de vieux, heureusement extasiés, s’appuyant aux balustres des autels, des femmes à genoux se pressant autour du prêtre et le touchant presque; les gens du peuple sont mêlés à la petite bourgeoisie prospère et bien vêtue. Personne ne se croit appelé à se donner un air spécial, les figures conservent leur expression naturelle, ou bien prennent tout simplement celle d’une méditation tranquille; il y a des attitudes de prière d’une simplicité et d’une sincérité indiscutables, des agenouillements d’une humilité réelle, mais tout cela sans façon, pour ainsi dire; l’extrême bon sens de cette race lui a fait comprendre que le meilleur hommage qu’on puisse rendre au Créateur n’était peut-être pas celui d’une attitude de convention. Les gens se reconnaissent et s’abordent avec un sourire. Il me semble qu’il y a là une entente de la prière extrêmement supérieure à celle qui en fait un acte de contrainte pour soi-même, en même temps que de presque hostilité vis-à-vis du prochain. En présence de ces assemblées de fidèles, il est impossible de se défendre d’une réflexion qui, au premier abord, peut paraître paradoxale: c’est que la liberté de conscience a engendré le formalisme. Les sectes dissidentes protestantes sont arrivées à l’extrême limite de l’intolérance et des contraintes extérieures, tandis que la liberté est au contraire avec ceux qui ont accepté un dogme formulé, l’ont adapté à leur personnalité comme un vêtement toujours porté et auquel on ne pense plus.

 

Plus on voit ce peuple de près et intimement, plus on reste convaincu qu’il est demeuré intangible dans son essence, tout plein des mêmes passions qui agitaient ses ancêtres, et que les modifications apportées par le temps sont surtout superficielles. On sait la prise et la force des factions dans les anciennes républiques, l’ardeur furieuse avec laquelle le peuple s’y jetait, le besoin de lutte sociale qui était sa vie même. Ces instincts se réveillent à la moindre occasion. En voici un exemple. Il y a quelques années on procédait à l’achèvement du dôme à Florence; deux ordres d’ornementation: l’un dénommé Basilicate, l’autre Tricospidale, furent proposés et soumis au choix des citoyens, et, aussitôt, la ville se divisa violemment en partis rivaux, on s’abordait en se demandant auquel on appartenait, c’était le sujet de tous les entretiens, et certes, il aurait fallu peu de chose pour que Basilicati et Triscospidali en vinssent aux mains. Le Florentin du XVᵉ siècle ne revit-il pas là tout entier dans ce simple épisode d’une restauration architecturale?

Avec une race aussi impressionnable que celle-ci, le refuge et le calme de l’Église sont d’une utilité pratique indiscutable; on se figure aisément de quel prix devaient être ces asiles de paix, dans les temps agités où la guerre civile sévissait souvent dans les rues; le jour, c’est le repos et le silence; le soir, à l’heure de l’Ave Maria, tout est douceur et mystère, et de toutes ces choses l’âme a un infini besoin.

On ne connaît vraiment une créature humaine que dans la souffrance et la douleur: alors le véritable visage se découvre; de même, peut-être, pour étudier une race vaut-il mieux commencer par essayer de comprendre ce que sont ses pauvres et ses humbles d’esprit. Pour qui observe sans préventions ce peuple toscan, une des choses qui étonne et qui va peut-être plus à l’encontre des idées préconçues est la totale absence d’obséquiosité qui le distingue. Il faut avoir vu l’Angleterre et le nord de l’Allemagne pour savoir ce qu’est l’obséquiosité des inférieurs, et quelles formes multiples elle peut prendre. Ici, dans ce milieu si singulièrement identique à lui-même, elle n’existe pas; en cela et en tant d’autres choses encore vivantes, l’héritage viril des vieilles communes guelfes a laissé sa marque. Cosme de Médicis, «père de la patrie», dont le souvenir est encore si présent, procédant au dénombrement des siens, compte tant de bocche di casa: maîtres et serviteurs sont confondus; chacun, individuellement, faisait partie d’un ensemble, et cet ensemble laissait une place à chacun. Selon la définition de l’historien anglais Froude, tout homme devait occuper sa place et n’était pas libre de faire autrement. Hier encore, toutes les anciennes institutions sociales étaient debout, et, en les déblayant pour en substituer d’autres, on n’en a pu effacer les traces: les résultats moraux qui en découlaient sont demeurés, et les institutions nouvelles en ont été pénétrées et modifiées.

 

Je ne suis pas tout à fait certain que les lois équitables et justes amènent toujours le meilleur résultat au point de vue du gain et de la prospérité d’un pays; d’autres lois secrètes régissent ces choses. Mais, au moment où la question sociale prime toutes les autres, où la répartition plus équitable des biens de la terre s’impose comme un problème brûlant, il n’est pas indifférent d’étudier de près comment, il y a six cents ans, cette question avait été résolue ici, et comment cette solution s’adapte aujourd’hui à notre vie moderne.

La mezzeria (métayage) toscane est demeurée ce qu’elle était au XIVᵉ siècle, et paraît, dans son ensemble, se rapprocher, autant que l’imperfection humaine le permet, d’une égale justice.

On peut bien penser qu’il n’est pas indifférent d’être né dans un de ces palais magnifiques qui subsistent encore intacts dans les villes italiennes, d’y avoir été élevé, de se sentir relié si directement à la vie des siècles écoulés. Ce serait une grande erreur que de regarder la noblesse en tant que caste comme une chose évanouie; elle existe encore très forte, mais une sorte de sagesse, fruit d’une civilisation avancée, a corrigé dans sa forme les excès qui pouvaient résulter de cette supériorité d’une partie de la nation sur l’autre. Je regardais dernièrement, sur la voûte du vestibule d’une de ces belles villas si nombreuses dans cette Toscane fertile, la représentation de cette même habitation peinte il y a trois cents ans par un élève de Raphaël; l’extérieur est à peine changé, et l’on peut tout autant ajouter que les relations qui existent entre le propriétaire d’aujourd’hui et ses paysans sont exactement les mêmes qu’elles étaient alors.

Dans cette terre féconde, où abondent le blé, l’huile et le vin, la propriété rurale ne revêt jamais cet aspect presque stérile dans un certain sens, qui provient de l’extension immodérée de parcs uniquement disposés pour l’agrément.

La part faite à la culture de luxe est restreinte; le mot italien ameno, dont les anciens écrivains caractérisent souvent les villas, convient admirablement à en rendre l’aspect vraiment plaisant, doux et riant; et pour moi, j’aime infiniment cette familiarité du champ proche de la maison du maître. Car la première condition essentielle pour que la mezzeria donne son maximum d’avantages moraux et matériels est la présence du propriétaire sur sa terre, le lien qui l’unit à ses métayers est vraiment un lien familial: protection d’un côté, respect de l’autre; les intérêts sont identiques, tout en attribuant à chacun, selon sa force et sa capacité, sa part de responsabilité et de risques.

Le baron Ricasoli, qui était un très noble esprit, disait «que lorsqu’il se trouvait parmi ses métayers, il se sentait un homme libre au milieu d’autres hommes libres». En effet, l’association qui unit le propriétaire et le métayer est une société d’égaux: l’un donne la terre, l’autre le labeur, et tout se partage. Jusqu’à ces derniers temps, il n’existait aucun contrat écrit. Tout était verbal, tout était basé sur une bonne foi réciproque, et néanmoins, avec

ces contrats libres, il y a certains [A] poderi occupés par les mêmes familles depuis le XIVᵉ siècle, et en général ils se transmettent comme un héritage.

Toutes les charges matérielles incombent au maître; il entretient les poderi, il paie les impôts, il achète les bestiaux, il fournit les instruments de travail et les chariots, il pare à toutes les éventualités; mais sa responsabilité s’étend encore au delà de ces charges déjà lourdes: le droit de vivre est reconnu par une loi non écrite, mais toujours observée comme un droit sacré; la famille du métayer doit, coûte que coûte, être pourvue du nécessaire; si, par suite de mauvaises années, ce nécessaire manque, le maître est tenu à des avances d’argent sans intérêts. Il est vrai que, pendant les années prospères, le métayer laisse presque toujours entre les mains du maître, une somme à lui et n’en reçoit pas non plus d’intérêts; par le fait, la situation du métayer est plus avantageuse que celle du maître, lequel n’a que la moitié de tous les profits et de beaucoup la part la plus hasardeuse et la plus onéreuse à supporter. L’honnêteté et la confiance sont le fond même des rapports entre le propriétaire et ses métayers, et il est de l’intérêt du métayer de ne point trahir cette confiance, car il s’expose à perdre son podere, le contrat qui le lui cède étant révocable chaque année; mais il est également de l’intérêt du maître de bien choisir ses métayers et de les garder; des liens s’établissent qui se continuent de génération en génération, il se forme une sorte d’égalité entre le maître et le serviteur; et on a vu des métayers tutoyant leur maître, représentant d’une des plus illustres maisons toscanes.

Une fois en possession, les métayers ont une position qui ne cède en rien en dignité et en importance à celle de n’importe quel fermier libre, et c’est l’organisation particulière de la famille du métayer qui est le trait saillant de l’institution en Toscane, et la distingue d’autres qui lui ressemblent.

Le métayer en chef s’appelle capoccia et son rôle a toute la grandeur de la paternité antique. Il est le seul maître et commande d’une façon absolue; il est de son avantage de pouvoir se passer de bras salariés qui seraient à sa charge, et, par conséquent, une famille nombreuse est pour lui un profit et un bienfait; mais ses fils, arrivés à l’âge d’homme, et même mariés, ne reçoivent de lui que le logement, la nourriture et les vêtements: toute somme d’argent, quelle qu’elle soit, doit être rapportée au capoccia, dont l’autorité n’est jamais discutée. Le soin de la nourriture appartient à la massaia, qui est pour les femmes ce que le capoccia est pour les hommes; c’est elle qui reçoit le gain des femmes et donne à ses filles et à ses brus ce qu’elle croit bon. Capoccia et massaia sont les pierres angulaires de la mezzeria; néanmoins il n’est pas obligatoire que le père ou la mère de famille soient invariablement capoccia ou massaia, ils sont choisis et nommés par le maître seul, qui désigne ceux qu’il juge le plus aptes à en remplir l’emploi. Il arrive, par exemple, que le père devenant vieux, un fils est nommé capoccia, et souvent ce ne sera pas l’aîné; parfois une belle-fille sera préférée pour massaia ayant plus d’ordre ou d’entente que la femme du capoccia, et tout cela est accepté sans murmure ni difficulté; l’obéissance se transfert à celui qui commande.

Mais avec les responsabilités se développent les meilleures qualités protectrices et familiales; le paysan s’attache passionnément à la terre qu’il cultive et fait tous les sacrifices, pour que le podere demeure dans la famille. Obéissant au même esprit qui vouait autrefois les cadets au célibat (chaque podere ne pouvant nourrir qu’un certain nombre de personnes), il arrive que les frères, sauf un seul renoncent à se marier. Aujourd’hui les propriétaires découragent cette coutume pour des raisons de moralité faciles à apprécier, car le patronage du maître est non seulement matériel, mais moral, et il est de toute importance qu’il l’exerce consciencieusement. Un maître intelligent, en allant au-devant des besoins de ses métayers, en veillant à leur bien-être, en les plaçant dans des conditions d’existence qui leur permettent de donner leur maximum d’effort, voit s’accroître la valeur de ses terres et augmenter ses revenus, sans jamais avoir à penser que sa prospérité est faite de la souffrance de ceux qui fécondent sa terre; car, au contraire, elle témoigne de la leur, et le labeur, garanti contre les risques indépendants de la volonté du travailleur, apparaît ce qu’il est en effet, purement rémunérateur.

Le métayer se rend compte que l’intervention du maître est toujours dans l’intérêt mutuel, et aucun esprit d’hostilité systématique ne peut exister entre eux; au lieu de regimber contre les conseils, le métayer les accueille volontiers, d’autant qu’il n’a pas de risque à courir, et que de plus il est dédommagé pour tout travail extraordinaire, les intérêts de la culture en elle-même sont donc sauvegardés. Un même propriétaire possédera peut-être vingt ou trente poderi formant un magnifique ensemble de propriété rurale, et cependant, par son organisation spéciale, elle conciliera les avantages de la grande propriété avec les bienfaits de la petite culture. Tous ces poderi sont dispersés dans le périmètre de la bandita dont l’étendue est indiquée par, de loin en loin, un poteau, portant le nom du possesseur, dont l’écusson, peint en couleurs claires, s’étale aux façades des poderi.

Voici, au flanc de la colline couverte d’oliviers et de châtaigniers, une maison blanche à un étage; c’est un podere, choisi au hasard, et qui répond simplement à une bonne moyenne. Le capoccia, un vieux, très vert, est venu au-devant du maître: celui-ci, jeune encore, avec ce je ne sais quoi d’assuré que donne l’habitude du commandement dès l’adolescence, point familier, point hautain non plus; les hommes l’entourent, le saluent avec respect, mais sans la moindre servilité, et se mettent à s’entretenir avec lui librement, dignement:—nostro conte—il est leur, comme ils sont siens, car aussi longtemps qu’ils veulent demeurer dans son podere, ils ne peuvent ni se marier ni accomplir aucun acte important sans son consentement. La massaia, une grande belle femme qui a dépassé la cinquantaine, le mouchoir de couleur sur ses cheveux épais, qui commencent à grisonner, invite à son tour la padrona à entrer et lui offre une chaise: les femmes se tiennent debout pour causer avec elle. La pièce, où l’on pénètre de plain-pied, est la cuisine; dans la vaste cheminée flambe un grand feu sur lequel bout l’eau dans la crémaillère, car on coule une lessive; le sol est carrelé. Il y a un buffet et beaucoup d’ustensiles de terre rangés en bon ordre, une table dans un coin, mais seulement comme débarras, car ce n’est pas dans cette pièce que l’on mange. Ce détail a une vraie portée, il me semble.

Ces paysans toscans sont des êtres civilisés; chez eux la cupidité du paysan doit exister comme partout, mais se manifeste d’une manière différente. Les hommes ont bonne mine, sans bassesse, et leurs mains n’ont pas l’aspect rapace et féroce de celles du paysan ordinaire. Ils parlent bien, une langue polie, souvent charmante, et, plus on s’éloigne des villes, plus on trouve en eux des façons courtoises et avenantes. Ceux-ci font avec plaisir les honneurs de leur podere. Je passe dans la salle où ils prennent leurs repas; la table s’allonge entre deux bancs de bois; le fond de la pièce, surélevé de la hauteur d’une marche, est occupé par les énormes outres de terre remplies d’huile. Dans une huche fermée se conservent la farine, le pain et la polenta. Comme le sens le plus exact des besoins réels préside à la répartition des profits entre le métayer et le propriétaire, ils échangent en nature ce que l’un a en trop et l’autre en moins; beaucoup de métayers (celui chez qui nous nous trouvons par exemple) renoncent à une part de leur huile, et reçoivent le pain. Ils nous offrent de goûter à la polenta (faite avec la farine de maïs), et tout aussitôt, sans avoir recours à aucune réserve spéciale, mais prenant ce qu’elle trouve sous la main, la bru, une belle créature brune et forte, apporte une assiette d’excellente faïence, une serviette de bonne toile, et place à côté une cuiller et une fourchette qui, à mon sens, disent à eux seuls à quel genre de civilisation, à la fois primitive et avancée, nous avons affaire: cette cuiller, qui est le modèle d’usage courant, est de la plus jolie forme possible, point trop creuse, un peu arrondie du bout; fabriquée d’un métal brillant qui figure le cuivre; la fourchette est légère, le manche carré, les quatre dents écartées comme celles d’une fourche. Ce sont là des objets dont la forme grossière ou triste témoigne d’une certaine abjection morale; et il faut voir dans notre Bourgogne ce que sont ces choses chez des paysans qui possèdent cinquante ou soixante mille francs de terre!

Le métayer toscan se nourrit bien; il a sa récolte de châtaignes, ses olives, sa vigne, sa polenta, ses fruits et ses légumes; il mange de la viande une ou deux fois par semaine; ses lapins sont à lui sans partage. Presque tous élèvent des cochons, et ils ne doivent au maître que l’offrande volontaire d’un jambon; les jeunes ménages ont des pigeons, c’est là leur part particulière.

Malgré la subordination familiale, ou peut-être à cause de cette subordination, les rapports de famille sont bons en général, et on se dispute rarement; la vieille mère surtout est considérée, on aime aussi les enfants, c’est la femme qui est la plus durement traitée, et à qui incombent les besognes les plus fatigantes.

Sur l’ordre de la massaia, la bru nous montre le chemin pour visiter les chambres du podere. En haut du petit escalier, on débouche dans une pièce claire, sorte de centre de l’habitation, où un grand métier à tisser est monté; c’est là que se fait la toile des draps et des vêtements; il n’en manque point apparemment, car il y en a une quantité de fraîchement lavés jetée sur la rampe de l’escalier. Mais la véritable surprise est dans les chambres; la première dans laquelle on me fait entrer est celle du capoccia et de la massaia; les murs en sont blancs et nets, et c’est aux soins du maître qu’on le doit. La fenêtre est ouverte; le lit, un lit de sangle très long et très large, est fourni d’une épaisse paillasse, d’un beau matelas, le tout recouvert d’une toile blanche. Ce lit, sans couvre-lit, laisse voir ses draps et ses oreillers, les plus propres et les plus confortables du monde; bien garni, bien pourvu, c’est là le lit d’êtres humains qui se respectent. Une commode avec de petits accessoires la garnissant, quelques chaises et une toilette en fer avec sa cuvette recouverte d’une longue serviette à franges; et, à terre, rempli d’eau, un petit cruchon à panses arrondies, avec un goulot comme dans les vases antiques, complètent l’ameublement. Au delà est la chambre du jeune ménage, avec un lit tout aussi beau, et, à côté, le berceau qui a la façon d’un énorme panier muni de son anse; tout comme les grands lits, il est bien pourvu de couvertures propres et chaudes. Il y a encore trois chambres occupées par les deux fils célibataires, une vieille femme et une jeune fille qui font partie de la famille. Tous se trouvent logés dans les conditions les plus favorables à leur santé, à leur moralité, et au développement de leur propre dignité. J’insiste beaucoup sur cette netteté et cette propreté des poderi, car ce n’est nullement une exception; j’en visite d’autres, peut-être mieux tenus encore, avec des étables irréprochables, abritant de belles bêtes propres, sur leur litière de feuilles mortes, sans une souillure sur leur robe claire.

 

Il ne faut pas perdre de vue que la mezzeria donne à un propriétaire intelligent la possibilité de discerner les capacités personnelles de ses paysans, et d’en profiter. Ainsi tel métayer réussit mieux l’élevage des bestiaux: le maître fournit les fonds pour en acheter au moment voulu, et bénéficie de la plus-value que des soins éclairés leur fait atteindre; un autre métayer s’entend spécialement à cultiver les fruits: on lui donne un podere où cette culture prédomine.

Il est évident qu’il est impossible, même au propriétaire le plus pénétré de ses responsabilités, de n’avoir que des rapports directs avec ses métayers; l’intermédiaire est le fattore, c’est lui qui est l’équivalent du régisseur, lui qui reçoit les comptes des métayers et les transmet au maître; mais un maître vigilant est en rapports journaliers avec son fattore: l’important pour le bien de tous est que celui-ci demeure un intermédiaire et ne devienne pas autre chose.

D’anciens usages renouvellent et cimentent les liens qui existent entre maître et serviteur. Chaque année, au mois d’octobre, toutes les massaie viennent «reconnaître» la maîtresse, celle qui, de fait, est la massaia en chef; chacune apporte en cadeau deux poules, et reçoit un mouchoir; elles profitent de l’occasion pour causer, raconter leurs griefs, se plaindre de leurs brus, enfin intéresser la signora padrona illustrissima à leurs affaires familiales. Quand une nouvelle épouse arrive dans un podere, elle vient également se présenter à la padrona, à qui elle offre aussi deux poules; en retour, la maîtresse lui fait don d’un écu et de bonbons: mais toujours, il faut le remarquer, c’est un échange et jamais une charité; c’est la hiérarchie, mais non l’infériorité. Quand sur les routes riantes on rencontre ces belles charrettes de forme si noble, peintes en rouge, traînées par des bœufs blancs fiers et tristes, les hommes qui se tiennent debout dans les charrettes ont une manière spéciale de saluer leur maître: restant droits, ils enlèvent leurs chapeaux et étendent le bras dans un geste d’acclamation; et lui, il répond toujours de la voix, leur rendant courtoisie pour courtoisie.

La noblesse toscane d’aujourd’hui est formée principalement de «patriciens», c’est-à-dire descendants de la noblesse de ville, toute différente de l’ancienne noblesse féodale, qui a été détruite en partie par la force des lois hostiles. Ces familles de patriciens ont une origine quasi démocratique: ainsi celle qui a donné des reines à la France; et quelques-unes retiennent encore actuellement comme surnom la dénomination de l’arte (corporation) auquel un membre principal a appartenu dans les siècles passés.

Voici une villa dont les fondations portent la date de l’an 1000: à la voir, grande, carrée, de proportions nobles, conservant encore, pâlies mais non effacées, les traces de fresques délicates qui l’ornaient extérieurement, avec son toit dont les tuiles sont devenues couleur de roseau, sa loggia ouverte qui le surmonte et sert de colombier, sa couronne de chênes verts s’étendant comme de vastes parasols, ses cyprès sombres et flexibles, ses charmilles de lauriers, abritant des bustes antiques sur des colonnes de porphyre, ses perrons de marbre rose, elle paraît uniquement une habitation de luxe et d’agrément, tandis qu’au contraire elle est et a toujours été le centre d’une vie rurale, prospère et forte.

Dans le passé tumultueux, la sûreté des habitants avait été assurée par un souterrain qui, partant des caves, allait aboutir au loin, au delà de la route frayée, à une bourgade voisine; plus tard, les maîtres riches et magnifiques ont orné l’intérieur de la maison de peintures restées intactes; sur celle qui occupe la voûte du salon principal, l’un des anciens possesseurs s’est fait peindre assis au milieu des dieux de l’Olympe, festoyant autour d’une table semée de fleurs. La tête grise et fine, le torse nu, il regarde de là ses descendants, influençant encore sans doute, d’une façon occulte, leurs actes et leurs pensées, puisqu’ils vivent au milieu du cadre qu’il a créé et que leurs yeux s’arrêtent sur les mêmes objets qui s’offraient aux siens.

A proximité immédiate de la villa, la flanquant à droite et à gauche, sont deux pavillons: l’un, la fattoria, l’autre, le bâtiment où se concentrent les récoltes d’olive et se fabrique l’huile; ce voisinage fait que tous les ouvriers et la plus simple journalière passent continuellement devant la porte du maître et ont un accès familier au jardin orné, où chantent les fontaines et croissent les jasmins. Par les soirs d’automne, alors qu’au couchant le soleil s’abaisse magnifiquement dans une ombre violette et répand une lumière chaude sur toutes choses, on voit arriver la file des filles et des femmes qui ont depuis le matin travaillé à ramasser des olives. Gravissant la colline, on les aperçoit groupées aux pieds des arbres, chantant gaiement en chœur. Le soir, elles déferlent vives et actives, portant sur l’épaule gauche la corbeille marquée au chiffre et à la couronne du maître. Il y a là des femmes de tout âge, mais les très jeunes sont en majorité; la plupart sont tête nue, vêtues de couleurs claires, la taille libre et aisée; elles arrivent presque toutes en courant, afin d’entrer parmi les premières, et elles viennent une à une apporter leur récolte. Ces femmes et ces filles n’appartiennent pas aux poderi, mais aux villages environnants et à la classe la plus pauvre des paysans: cela n’enlève rien à leur aisance naturelle. Un mur bas, tout fleuri, entoure le parterre et borde le sentier par lequel elles passent; on les voit sans façon déposer leurs corbeilles sur la crête de ce mur, causer et rire; et elles sont à vingt pas des fenêtres de la villa. Le maître paraît, elles le saluent de la tête, familièrement; quelques vieilles lui parlent et se plaignent, sans que, habitué à ces choses, il y fasse attention. Mais voici que le signal est donné et qu’on procède à la réception: une aire basse et claire; par la porte étroite pénètre une femme à la fois; l’employé de la fattoria regarde d’abord le contenu de la corbeille, la secoue, puis le lui fait verser à terre jusqu’à la dernière olive; alors il en jauge la quantité et paie; il paie avec de la monnaie frappée par le propriétaire lui-même et portant son chiffre: deux pièces, trois ou quatre au plus; il faut en présenter douze à la fattoria pour recevoir en échange un fiasco d’huile qui se revendra trois francs ou trois francs cinquante, et ces femmes ont récolté tout le jour! Elles n’ont point l’air mécontentes de ce mince salaire et sortent silencieusement par une porte opposée; les jeunes repartent lestement, leurs zoccoli de bois frappant sur le sol, et on les voit redescendre vers le village, par groupes, riant et parlant haut.

C’est le moment de remarquer combien, dans cette race, l’épanouissement de la femme est complet de bonne heure, et combien aussi de bonne heure, sans se faner ni se flétrir, elle perd l’air enfantin de la première jeunesse, qui souvent, dans le Nord, se conserve longtemps après la maternité; ici, au contraire, ces femmes prennent très tôt un aspect autre, quelque chose de mûri et de grave, et surtout dans cette partie de la Toscane autour de Pise, où elles sont souvent belles d’une beauté majestueuse.

 

La plupart des patriciens toscans ont plusieurs domaines, et les faire fructifier ne va pas sans beaucoup de soins et de peines. Jusqu’à des temps récents, la propriété s’est conservée presque exclusivement dans la descendance mâle, les filles, selon l’ancienne loi toscane, n’héritant que d’un neuvième; la nouvelle loi italienne, tout en leur faisant une part plus large, réserve néanmoins au chef de famille une liberté assez considérable, puisque l’héritage légal des enfants ne porte que sur la moitié de la fortune; l’autre relève de la seule volonté du testateur qui, généralement, avantagera un fils représentant du nom et de la famille. La législation des vieilles républiques italiennes accentuait en toutes choses la supériorité du mâle; la femme n’avait droit, dans la succession paternelle, qu’à une part qui lui permît de vivre décemment; l’héritage réel devait rester dans les mains des hommes. Ce qui subsiste de ces lois disparues, c’est l’esprit qui les a inspirées, et, à l’heure actuelle, l’état des mœurs en Italie laisse encore à la femme un rôle subordonné, tout au moins dans la jeunesse; mais, par un phénomène réflexe de justice naturelle, c’est dans les pays où la femme est plus entièrement sous le joug, qu’arrivée à la vieillesse ou au veuvage, elle atteint une domination véritable; au contraire, en Angleterre et en Amérique, terres d’émancipation féminine, la femme âgée ne compte pas comme chef de famille.

Si, comme on l’a vu, la famille du métayer est régie par un code de lois transmises, la famille noble, bien plus encore, obéit de son côté à un ensemble de traditions imbues de tout ce que l’esprit de famille a eu d’étroit et d’inflexible, dans un pays où la solidarité familiale a été poussée à ses limites extrêmes, car, dans les siècles passés, le père pouvait être puni pour le fils, le maître pour le serviteur; quant à la responsabilité commerciale, elle remontait jusqu’au bisaïeul. Chaque famille formait donc une petite société dont les membres individuels étaient unis par une communauté toujours active et efficace; sans doute les choses furent souvent poussées à l’excès, mais il convient de ne pas juger un système d’après ses abus, car alors la liberté serait de tous les systèmes le plus irrémédiablement condamné! La famille, telle que l’Église l’avait créée, avec tout ce qu’elle comporte d’entraves et souvent d’oppression personnelle, demeure encore le monument de civilisation le plus complet qui ait réglé les rapports des créatures humaines entre elles. Dans toutes les institutions durables et héréditaires, il paraît bien que la première condition pour conserver leur vitalité est de les mettre pour ainsi dire au-dessus des «individus» et de leur infériorité éventuelle,—c’est ce que faisait l’ancienne éducation qui imprimait à l’individu certaines vérités propres à le rendre égal à la tâche qui lui était échue, et cela uniquement par suite de l’impulsion reçue.—Il est indubitable que tous les chefs de famille ne sont pas ce qu’ils devraient être, mais si, par la force des coutumes, l’ambiance qui les entoure est celle du respect, ils pourront néanmoins exercer l’influence qui leur incombe.

Dès qu’on observe attentivement ces familles d’ancienne noblesse, on découvre combien, sous des dehors de simplicité, se cache de dignité, de juste orgueil et même de véritable grandeur morale. La bonhomie apparente de l’Italien, son dédain du formalisme ont trompé souvent l’étranger sur le véritable état des choses et fait croire à une décadence morale qui n’existe pas. La circonstance qu’il y a très peu de mésalliances, que les unions rapprochent des personnes pénétrées des mêmes idées, l’absence de toute affectation contribuent à restreindre les manifestations extérieures de sentiments pourtant puissants et féconds. Prenons une famille type. Le chef, noble patricien, vit paisiblement sur ses terres, allant de l’une à l’autre, fort occupé de les améliorer, et, vraiment sans ostentation aucune, il jouit par le fait d’une petite souveraineté révélant le cas qui est fait, en réalité, des privilèges aristocratiques. Tout ceux qui l’entourent le respectent, et, par la force des choses, il se sent continuellement le maître et le premier; et cela sans avoir recours à aucun élément artificiel dans ses rapports avec les siens et avec ses dépendants. Les enfants occupent dans ces familles une place particulière; l’idée première, fortement inculquée, qui gouverne leurs relations vis-à-vis de leurs parents, est la grande distance qu’il y a entre eux. Ceci est la conception ancienne de la paternité, et celle qui a réglé pendant des siècles les relations avec les enfants. L’enfant, selon les idées traditionnelles, doit être élevé dans la plus extrême simplicité, de sorte qu’on se soucie médiocrement de son confort, et encore moins de ses amusements. Matin et soir, les enfants s’approchent pour baiser la main de leurs parents, et recevoir leur bénédiction; cela se fait tout naturellement, sans la moindre emphase. Ces enfants ne sont cependant pas relégués dans une nursery ou un school-room, comme en Angleterre, ou établis maîtres et tyrans comme en France; ils sont—au réel et au figuré—simplement placés au bout de la table, et on n’imagine pas quelle ingénuité au milieu d’une magnificence extérieure très grande, les enfants conservent à ce régime. Les petites filles, au lieu d’être changées en jouets délicieux, sont tenues soigneusement éloignées de toute idée de coquetterie, et, dans le but avoué de les enlaidir, il est d’usage, lorsqu’elles atteignent quatre ou cinq ans, de leur couper les cheveux courts. Très indubitablement ce genre d’éducation ne va pas sans une certaine dureté, mais la discipline est aux natures fortes ce que la charrue est à la terre: en les labourant, elle leur fait donner une moisson plus belle. Notre vie moderne s’accommode mal de cette organisation familiale qui maintient résolument la jeunesse au second plan; mais, pour le quart d’heure, dans certains milieux, elle existe encore en Italie.

 

Prenons une des maisons princières les plus illustres; quatre fils sont mariés; deux ont épousé des filles de grande naissance; deux se sont alliés avec des filles de banquiers. La famille est présidée et gouvernée despotiquement par la princesse douairière; à table, ses fils sont placés par rang de primogéniture, c’est-à-dire: près d’elle l’aîné ayant à son côté sa femme, puis leurs enfants; le second dans le même ordre, et ainsi de suite. Le matin, on avertit la princesse-mère du nombre d’invités, car chaque ménage convie librement ses amis, qui prennent place à côté de ceux dont ils sont les convives. Ni disputes, ni heurts, ni querelles; chacun a tellement sa place et son rôle que les choses marchent sans encombre.

 

Évidemment, si le divorce arrive à s’implanter, ces mœurs changeront, car elles dérivent d’un ensemble fondé sur l’indissolubilité du lien conjugal. Jusqu’ici, le mariage religieux seul a un véritable prestige, et après trente ans le mariage civil a peine encore à se faire accepter; il a généralement lieu après le mariage religieux, et très souvent les gens du peuple ne peuvent se décider à passer par le municipe; cet état de choses anciennes, à côté des lois nouvelles, produit parfois d’étranges anomalies. Ainsi une veuve, grande dame du reste, héritière d’un usufruit, à condition de ne pas se remarier, tourne la difficulté en se mariant seulement à l’église; les héritiers du premier mari ne peuvent l’attaquer devant la loi; en même temps, aux yeux du monde, sa situation est parfaitement régulière. Des officiers parfois, faute de la dot réglementaire, épousent religieusement la femme de leur choix, attendant de l’avenir les circonstances qui leur permettront de légaliser une union parfaitement respectée, sinon légitime au sens légal. Ces cas ont été si nombreux que le roi, l’année dernière, au vingt-cinquième anniversaire de l’entrée à Rome, a accordé une amnistie aux officiers qui se trouvaient dans cette situation, et ils ont pu régulariser leur mariage sans l’apport de la dot voulue.

Cet antagonisme presque inconscient entre le passé et le présent est un des traits de l’état actuel de l’Italie; on se l’explique mieux en se rappelant que nombre de ceux qui, par leur tradition de famille, sont les soutiens de l’état moral ancien, ont contribué grandement à l’avènement du nouvel état de choses. Ainsi le père et le grand-père du comte V..., alliés l’un et l’autre aux plus grands noms toscans et vénitiens, ont été des carbonari actifs, membres de la giovane Italia, amis dévoués de Mazzini. Ces hommes qui, par certains côtés, étaient imbus de la tradition d’un passé qui était leur gloire et leur raison d’être, pour avancer la cause d’une Italie libre, affranchie de l’étranger, s’alliaient à leurs ennemis naturels. Ceux auxquels je fais allusion ont aliéné des terres, vendu des joyaux pour servir leur cause. Arrêtés par le gouvernement du grand-duc de Toscane, ils ont vu leurs biens confisqués, ont été emprisonnés et déportés. Mazzini, écrivant au dernier comte pour lui demander encore de l’argent pour la cause, lui dit: «Vends V...» et il nomme la terre principale de la famille. «Non, répond le comte; tout mais pas cette terre, car j’y ai mes morts!» et cela lui paraît définitif. C’est qu’en même temps que de pareils hommes conspiraient avec Mazzini, ils demeuraient eux-mêmes religieux sans être cléricaux, et, aujourd’hui, leurs descendants qui, au point de vue libéral, ont plutôt rétrogradé, sont cependant dans leurs relations avec le clergé tout à fait différents de ce que sont en France les représentants des anciennes familles.

 

Dans ce beau domaine toscan que j’ai pris pour modèle, il y a autour de la villa non seulement la fattoria et ses dépendances, mais aux côtés de la grille d’entrée et la flanquant, s’élèvent d’une part la chapelle, de l’autre les dépendances contenant l’habitation du chapelain: de jolies pièces claires de curé de campagne, avec un petit jardin pour lire le bréviaire. Ce chapelain occupe dans la hiérarchie domestique un rôle à part; il n’est, en vérité, que le serviteur spirituel, respecté, mais tenu à distance, commensal journalier, mais à peu près aux mêmes conditions que le précepteur, et dans une maison où chacun dit son Benedicite, le chapelain n’est jamais appelé à le prononcer, et ne parle que lorsqu’on lui adresse la parole. Ses fonctions consistent non seulement à célébrer la messe dans la chapelle privée, mais à s’occuper du bien spirituel de tous les dépendants de la propriété. Il fait le catéchisme aux enfants, à ceux du maître et à ceux des métayers, visite les malades et les pauvres, etc.; sauf des événements spéciaux, il est là pour la vie. Il reçoit en espèces cinq ou six cents francs par an, beaucoup de tributs en nature et la table quand la famille habite. Chaque propriété a ainsi son chapelain local, car il y en a un également pour la chapelle du palais en ville, et un pour chaque campagne. Les héritages sont presque tous grevés de bénéfices ecclésiastiques, et les familles continuent à remplir les anciennes conventions. Telle famille, par exemple, devra l’entretien à vingt-huit ou trente prêtres, et quoique la loi actuelle ignore ces droits séculaires, les propriétaires de ces terres demeurent en grand nombre fidèles à ces charges volontaires.

La petite chapelle de V... a été construite au XVIᵉ siècle, et, sur le mur extérieur, en vieux caractères, est gravé le nom du fondateur; la porte principale s’ouvre sur la route, et l’intérieur, avec ses bancs tout simples, a l’aspect d’une église de campagne.

La partie réservée à la famille est située derrière l’autel, comme le chœur des religieux; des rideaux l’enclosent de chaque côté, et les maîtres ne peuvent être vus. L’arrangement est demeuré tel qu’il était il y a trois cents ans; adossé au fond arrondi de l’abside, au-dessous d’un tableau noirci représentant saint Pierre, patron du fondateur, se trouve en pourtour un large banc de bois bruni, devant lequel est un agenouilloir circulaire, bas, sans appui, sauf au milieu où il y a une sorte de prie-Dieu double, placé un peu en avant, juste en face de la porte basse qui, partant sous l’autel, mène au caveau mortuaire; cette place est celle des chefs de famille, que deux cierges minces placés sur le rebord du prie-Dieu éclairent, car il n’y a aucune fenêtre. Les enfants et les serviteurs privilégiés, les aînés plus proches des parents, se rangent dans le cercle. Une fois par semaine, à perpétuité, se célèbre une messe dite «messe des pauvres», en l’honneur des membres défunts de la famille. Ils viennent là, les vieux et vieilles, quelquefois de très loin, nombreux, surtout les jours de pluie ou de froid; ils écoutent la messe, puis sortent attendre l’aumône qu’en mémoire des morts on leur distribue.

Mais remarquez que, dans cet arrangement, ce sont eux encore qui ont le rôle généreux, puisque leur présence est censée se transformer en bien pour les âmes de ceux qui ne sont plus, c’est la communion des saints, qui est le principe égalitaire par excellence. Ces pauvres des campagnes toscanes ont conservé le caractère primitif du pauvre, qui n’allait pas sans une certaine gaieté; ils ne sont ni haineux ni grossiers, ils ont toujours en guise de remerciement une bénédiction nouvelle: «Vous trouverez cette aumône inscrite sur la porte du paradis,» dit une vieille à une jeune femme qui lui fait la charité. Une autre: «Dieu vous a vue, cette aumône est fleurie.» Une autre promet à une femme d’âge de dire pour elle le Dies iræ; car ils les connaissent, ces cris magnifiques sortis de l’âme angoissée de l’humanité, penchée sur le gouffre de la mort!... Dans une campagne où, selon la coutume, on fait l’aumône à jour fixe, les pauvres avaient pour habitude de se présenter à une certaine porte; avis leur est donné que la semaine suivante ils devront se réunir ailleurs. Au jour dit, un mendiant, non averti, arrive à la porte accoutumée, veut frapper, mais le marteau avait été arrêté. Le soir on trouve écrit à la craie sur cette porte: Picchiate e vi sarà aperto: ma se inchiodate il martello? (Frappez et il vous sera ouvert: mais si vous arrêtez le marteau?) Ce peuple toscan, dans toutes les classes, est doué d’une finesse charmante, il prend la vie avec une sagesse de philosophe. La povertà è il più leggiero di tutti i mali, la pauvreté est le plus léger de tous les maux, dit un de ses proverbes; et cherchant le côté pratique ajoute: La povertà mantiene la carità, la pauvreté entretient la charité.

Je crois qu’une des erreurs et des tristesses de notre temps est le peu de cas qu’on fait des simples d’esprit. On dirait que l’homme ignorant n’a plus sa place nulle part, et ce privilège (car, à mon avis, dans notre monde troublé c’est un privilège que l’ignorance) n’attire que dédain. Le bon sens toscan dit: Un buon naturale val più di quante lettere sono al mondo. (Un bon naturel vaut mieux que toutes les lettres qui sont au monde.) Pour moi, un des charmes de ce pays est précisément que l’homme simple existe encore. Il y a dans toutes les classes beaucoup plus de spontanéité, une conformité plus grande aux instincts naturels, un dédain de la pose et de tout ce qui embarrasse inutilement la vie; cela prouve, il me semble, non une infériorité, mais un sens plus affiné. Je ne saurais imaginer que le niveau de civilisation d’une race ou d’un peuple puisse s’estimer au degré de confort dont il s’entoure; le plus avancé devenant celui qui est pourvu de plus de commodités. A mon sens cependant il n’y a aucune relation entre ces deux circonstances, la civilisation me paraissant un phénomène d’ordre moral auquel la facilité de faire bouillir de l’eau rapidement ou celle de se passer d’escalier n’a rien à voir.