Théâtre . 2
Acte IV
Un jardin. − Bancs, chaises, table rustique ; à droite, un pavillon praticable.
Acte IV 640 Scène première
Daniel ; puis Perrichon
Daniel, entrant par le fond à gauche. − Dix heures ! le rendez−vous n'est que pour midi. (Il s'approche du pavillon et fait signe.) Psit ! psit !
Perrichon, passant la tête à la porte du pavillon. − Ah ! c'est vous... ne faites pas de bruit... dans une minute je suis à vous.
Il rentre.
Daniel, seul. − Ce pauvre M. Perrichon ! il a dû passer une bien mauvaise nuit... heureusement ce duel n'aura pas lieu.
Perrichon, sortant du pavillon avec un grand manteau. − Me voici... je vous attendais...
Daniel. − Comment vous trouvez−vous ?
Perrichon. − Calme comme le bronze !
Daniel. − J'ai des épées dans la voiture.
Perrichon, entr'ouvant son manteau. − Moi, j'en ai là.
Daniel. − Deux paires !
Perrichon. − Une peut casser... je ne veux pas me trouver dans l'embarras.
Daniel, à part. − Décidément, c'est un lion ! ... (Haut.) Le fiacre est à la porte... si vous voulez.
Perrichon. − Un instant ! Quelle heure est−il ?
Daniel. − Dix−heures !
Perrichon. − Je ne veux pas arriver avant midi... ni après. (A part.) Ca ferait tout manquer.
Daniel. − Vous avez raison... pourvu qu'on soit à l'heure. (A part.) Ca ferait tout manquer.
Perrichon. − Arriver avant... c'est de la fanfaronnade... après, c'est de l'hésitation ; d'ailleurs, j'attends Majorin... je lui ai écrit hier soir un mot pressant.
Daniel. − Ah ! le voici.
Scène première 641 Scène II
Les Mêmes, Majorin
Majorin. − J'ai reçu ton billet, j'ai demandé un congé... De quoi s'agit−il ?
Perrichon. − Majorin... je me bats dans deux heures ! ...
Majorin. − Toi ? allons donc ! et avec quoi ?
Perrichon, ouvrant son manteau et laissant voir ses épées. − Avec ceci.
Majorin. − Des épées !
Perrichon. − Et j'ai compté sur toi pour être mon second.
Daniel remonte.
Majorin. − Sur moi ? Permets, mon ami, c'est impossible !
Perrichon. − Pourquoi ?
Majorin. − Il faut que j'aille à mon bureau... je me ferais destituer.
Perrichon. − Puisque tu as demandé un congé.
Majorin. − Pas pour être témoin ! ... On leur fait des procès, aux témoins ! ...
Perrichon. − Il me semble, monsieur Majorin, que je vous ai rendu assez de services pour que vous ne refusiez pas de m'assister dans une circonstance capitale de ma vie.
Majorin, à part. − Il me reproche ses six cents francs !
Perrichon. − Mais, si vous craignez de vous compromettre... si vous avez peur.
Majorin, − Je n'ai pas peur... (Avec amertume.) D'ailleurs, je ne suis pas libre... tu as su m'enchaîner par les liens de la reconnaissance. (Grinçant.) Ah ! la reconnaissance !
Daniel, à part. − Encore un !
Majorin. − Je ne te demande qu'une chose... c'est d'être de retour à deux heures... pour toucher mon dividende... Je te rembourserai immédiatement et alors... nous serons quittes !
Daniel. − Je crois qu'il est temps de partir. (A Perrichon.) Si vous désirez faire vos adieux à madame Perrichon et à votre fille...
Scène II 642
Perrichon. − Non ! je veux éviter cette scène... ce seraient des pleurs, des cris... elles s'attacheraient à mes habits pour me retenir... Partons ! (On entend chanter dans la coulisse.) Ma fille !
Scène II 643 Scène III
Les Mêmes, Henriette ; puis Madame Perrichon
Henriette, entrant en chantant, et un arrosoir à la main. − Tra la la ! tra la la ! (Parlé.) Ah ! c'est toi, mon petit papa...
Perrichon. − Oui... tu vois... nous partons... avec ces deux messieurs... il le faut ! ... (Il l'embrasse avec émotion.) Adieu !
Henriette, tranquillement. − Adieu, papa. (A part.) Il n'y a rien à craindre, maman a prévenu le préfet de police... et moi, j'ai prévenu M. Armand.
Elle va arroser les fleurs.
Perrichon, s'essuyant les yeux et la croyant près de lui. − Allons, ne pleure pas ! : .. Si tu ne me revois pas, songe... (S'arrêtant.) Tiens ! elle arrose !
Majorin, à part. − Ca me révolte ! mais c'est bien fait !
Madame Perrichon, entrant avec des fleurs à la main, à son mari. − Mon ami... peut−on couper quelques dahlias ?
Perrichon. − Ma femme ! .
Madame Perrichon. − Je cueille un bouquet pour mes vases.
Perrichon. − Cueille ! ... dans un pareil moment, je n'ai rien à te refuser... Je vais partir, Caroline.
Madame Perrichon, tranquillement. − Ah ! tu vas là−bas ?
Perrichon. − Oui... je vais... là−bas, avec ces deux messieurs.
Madame Perrichon. − Allons ! tâche d'être revenu pour dîner.
Perrichon et Majorin. − Hein ?
Perrichon, à part. − Cette tranquillité... est−ce que ma femme ne m'aimerait pas ?
Majorin, à part. − Tous les Perrichon manquent de coeur ! c'est bien fait !
Daniel. − Il est l'heure... si vous voulez être au rendez−vous à midi ! ...
Perrichon, vivement. − Précis !
Madame Perrichon, vivement. − Précis ! vous n'avez pas de temps à perdre.
Scène III 644
Henriette. − Dépêche−toi, papa.
Perrichon. − Oui...
Majorin, à part. Ce sont elles qui le renvoient ! Quelle jolie famille !
Perrichon. − Allons, Caroline, ma fille, adieu ! adieu !
Ils remontent.
Scène III 645 Scène IV
Les Mêmes, Armand
Armand, paraissant au fond. − Restez, monsieur Perrichon, le duel n'aura pas lieu.
Tous. − Comment ?
Henriette, à part. − M. Armand ! j'étais bien sûre de lui !
Madame Perrichon, à Armand. − Mais expliquez−vous...
Armand. − C'est bien simple... je viens de faire mettre à Clichy le commandant Mathieu.
Tous. − A Clichy ?
Daniel, à part. − Il est très actif, mon rival !
Armand. − Oui... cela avait été convenu depuis un mois entre le commandant et moi... et je ne pouvais trouver une meilleure occasion de lui être agréable... (à Perrichon) et de vous en débarrasser !
Madame Perrichon, à Armand. − Ah ! monsieur, que de reconnaissance ! ...
Henriette, bas. − Vous êtes notre sauveur !
Perrichon, à part. − Eh bien, je suis contrarié de ça... j'avais si bien arrangé ma petite affaire... A midi moins un quart, on nous mettait la main dessus.
Madame Perrichon, allant à son mari. − Remercie donc.
Perrichon. − Qui ça ?
Madame Perrichon. − Eh bien, M. Armand.
Perrichon. − Ah ! oui. (A Armand, sèchement.) Monsieur, je vous remercie.
Majorin, à part. − On dirait que ça l'étrangle. (Haut.) Je vais toucher mon dividende. (A Daniel.) Croyez−vous que la caisse soit ouverte ?
Daniel. − Oui, sans doute. J'ai une voiture, je vais vous conduire. Monsieur Perrichon, nous nous reverrons ; vous avez une réponse à me donner.
Madame Perrichon, bas à Armand. − Restez. Perrichon a promis de se prononcer aujourd'hui : le moment est favorable, faites votre demande.
Armand. − Vous croyez ? ... C'est que...
Scène IV 646
Henriette, bas. − Courage, monsieur Armand !
Armand. − Vous ? Oh ! quel bonheur !
Majorin. − Adieu, Perrichon.
Daniel, saluant. − Madame... mademoiselle...
Henriette et madame Perrichon sortent par la droite ; Majorin et Daniel par le fond, à gauche.
Scène IV 647 Scène V
Perrichon, Armand ; puis Jean et Le Commandant
Perrichon, à part. − Je suis très contrarié... très contrarié ! ... j'ai passé une partie de la nuit à écrire à mes amis que je me battais... je vais être ridicule.
Armand, à part. − il doit être bien disposé... Essayons. (Haut.) Mon cher monsieur Perrichon...
Perrichon, sèchement. − Monsieur ?
Armand. − Je suis plus heureux que je ne puis le dire d'avoir pu terminer cette désagréable affaire...
Perrichon, à part. − Toujours mon petit air protecteur ! (Haut,) Quant à moi, monsieur, je regrette que vous m'ayez privé du plaisir de donner une leçon à ce professeur de grammaire !
Armand. − Comment ! mais vous ignorez donc que votre adversaire...
Perrichon. − Est un ex−commandant au 2e zouaves... Eh bien, après ? J'estime l'armée, mais je suis de ceux qui savent la regarder en face.
Il passe fièrement devant lui.
Jean, paraissant et annonçant. − Le Commandant Mathieu.
Perrichon. − Hein ?
Armand. − Lui ?
Perrichon. − Vous me disiez qu'il était en prison !
Le Commandant, entrant. − J'y étais, en effet, mais j'en suis sorti. (Apercevant Armand.) Ah ! monsieur Armand, je viens de consigner le montant du billet que je vous dois plus les frais...
Armand. − Très bien, commandant... Je pense que vous ne me gardez pas rancune... vous paraissiez si désireux d'aller à Clichy.
Le Commandant. − Oui, j'aime Clichy... mais pas les jours où je dois me battre. (A Perrichon.) Je suis désolé, monsieur, de vous avoir fait attendre... Je suis à vos ordres.
Jean, à part. − Oh ! ce pauvre bourgeois !
Perrichon. − Je pense, monsieur, que vous me rendrez la justice de croire que je suis tout à fait étranger à l'incident qui vient de se produire ?
Armand. − Tout à fait ! car, à l'instant même Monsieur me manifestait ses regrets de ne pouvoir se rencontrer avec vous.
Scène V 648
Le Commandant, à Perrichon. − Je n'ai jamais douté, monsieur, que vous ne fussiez un loyal adversaire.
Perrichon, avec hauteur. − Je me plais à l'espérer, monsieur.
Jean, à part. − Il est très solide, le bourgeois.
Le Commandant. − Mes témoins sont à la porte... Partons.
Perrichon. − Partons !
Le Commandant, tirant sa montre. − Il est midi.
Perrichon, à part. − Midi ! ... déjà !
Le Commandant. − Nous serons là−bas à deux heures.
Perrichon, à part. − Deux heures ! ils seront partis.
Armand. − Qu'avez−vous donc ?
Perrichon. − J'ai... j'ai.. Messieurs, j'ai toujours pensé qu'il y avait quelque noblesse à reconnaître ses torts.
Le Commandant et Jean, étonnés. − Hein ?
Armand. − Que dit−il ?
Perrichon. − Jean... laisse−nous !
Armand. − Je me retire aussi...
Le Commandant. − Oh ! pardon ! je désire que tout ceci se passe devant témoins.
Armand. − Mais...
Le Commandant. − Je vous prie de rester.
Perrichon. − Commandant... vous êtes un brave militaire... et moi... j'aime les militaires ! Je reconnais que j'ai eu des torts envers vous... et je vous prie de croire que... (A part.) Sapristi ! devant mon domestique ! (Haut.) Je vous prie de croire qu'il n'était ni dans mes intentions... (Il fait signe de sortir à Jean, qui a l'air de ne pas comprendre. A part.) Ca m'est égal, je le mettrai à la porte ce soir... (Haut.)... ni dans ma pensée... d'offenser un homme que j'estime et que j'honore !
Jean, à part. Il cane, le patron !
Le Commandant. − Alors, monsieur, ce sont des excuses ?
Armand, vivement. − Oh ! des regrets ! ...
Perrichon. − N'envenimez pas ! n'envenimez pas ! laissez parler le commandant.
Scène V 649
Le Commandant. − Sont−ce des regrets ou des excuses ?
Perrichon, hésitant. − Mais... moitié l'un.... moitié l'autre...
Le Commandant. − Monsieur, vous avez écrit en toutes lettres sur le livre de Montanvert : "Le Commandant est un..."
Perrichon, vivement. − Je retire le mot ! il est retiré !
Le Commandant. − Il est retiré... ici... mais là−bas ! il s'épanouit au beau milieu d'une page que tous les voyageurs peuvent lire.
Perrichon. − Ah ! dame, pour ça ! à moins que je ne retourne moi−même l'effacer.
Le Commandant. − Je n'osais pas vous le demander, mais, puisque vous me l'offrez...
Perrichon. − Moi ?
Le Commandant. − J'accepte.
Perrichon. − Permettez...
Le Commandant. − Oh ! je ne vous demande pas de repartir aujourd'hui... non ! ... mais demain.
Perrichon et Armand. − Comment ?
Le Commandant. − Comment ? Par le premier convoi, et vous bifferez vous−même, de bonne grâce, les deux méchantes lignes échappées à votre improvisation... ça m'obligera.
Perrichon. − Oui... comme ça... il faut que je retourne en Suisse ?
Le Commandant. − D'abord, le Montanvert était en Savoie... Maintenant c'est la France !
Perrichon. − La France, reine des nations.
Jean. − C'est bien moins loin !
Le Commandant, ironiquement. − Il ne me reste plus qu'à rendre hommage à vos sentiments de conciliation.
Perrichon. − Je n'aime pas à verser le sang !
Le Commandant, riant. − Je me déclare complètement satisfait. (A Armand.) Monsieur Desroches, j'ai encore quelques billets en circulation. S'il vous en passe un par les mains, je me recommande toujours à vous ! (Saluant.) Messieurs, j'ai bien l'honneur de vous saluer !
Perrichon, saluant. − Commandant !
Le Commandant sort.
Jean, à Perricbon, tristement. Eh bien, monsieur... voilà votre affaire arrangée.
Scène V 650
Perrichon, éclatant. − Toi, je te donne ton compte ! va faire tes paquets, animal.
Jean, stupéfait. − Ah, bah ! qu'est−ce que j'ai fait !
Il sort par la droite.
Scène V 651 Scène VI
Armand, Perrichon
Perrichon, à part. − Il n'y a pas à dire... j'ai fait des excuses ! moi dont on verra le portrait au musée ! ... Mais à qui la faute ? à ce M. Armand !
Armand, à part, au fond. − Pauvre homme ! je ne sais que lui dire.
Perrichon, à part. − Ah çà ! est−ce qu'il ne va pas s'en aller ? Il a peut−être encore quelque service à me rendre... Ils sont jolis, ses services !
Armand. − Monsieur Perrichon ?
Perrichon. − Monsieur ?
Armand. − Hier, en vous quittant, je suis allé chez mon ami... l'employé à l'administration des douanes... Je lui ai parlé de votre affaire.
Perrichon, sèchement. − Vous êtes trop bon.
Armand. − C'est arrangé ! ... on ne donnera pas suite au procès.
Perrichon. − Ah !
Armand. − Seulement, vous écrirez au douanier quelques mots de regrets.
Perrichon, éclatant. − C'est ça ! des excuses ! encore des excuses ! ... De quoi vous mêlez−vous, à la fin ?
Armand. − Mais...
Perrichon. − Est−ce que vous ne perdrez pas l'habitude de vous fourrer à chaque instant dans ma vie ?
Armand. − Comment ?
Perrichon. − Oui, vous touchez à tout ! Qui est−ce qui vous a prié de faire arrêter le commandant ? Sans vous, nous étions tous là−bas, à midi !
Armand. − Mais rien ne vous empêchait d'y être à deux heures.
Perrichon, − Ce n'est pas la même chose.
Armand. − Pourquoi ?
Perrichon. − Vous me demandez pourquoi ? Parce que... non, vous ne saurez pas pourquoi ! (Avec colère.) Assez de services, monsieur ! assez de services ! Désormais, si je tombe dans un trou, je vous prie
Scène VI 652 de m'y laisser ! j'aime mieux donner cent francs au guide... car ça coûte cent francs... Il n'y a pas de quoi être si fier ! Je vous prierai aussi de ne plus changer les heures de mes duels, et de me laisser aller en prison si c'est ma fantaisie.
Armand. − Mais, monsieur Perrichon...
Perrichon. Je n'aime pas les gens qui s'imposent... c'est de l'indiscrétion ! Vous m'envahissez ! ...
Armand. − Permettez...
Perrichon. − Non, Monsieur ! on ne me domine pas, moi ! Assez de services ! assez de services !
Il sort par le pavillon.
Scène VI 653 Scène VII
Armand ; puis Henriette
Armand seul. − Je n'y comprends plus rien... je suis abasourdi !
Henriette, entrant par la droite, au fond. − Ah ! monsieur Armand !
Armand.− Mademoiselle Henriette !
Henriette. − Avez−vous causé avec papa ?
Armand. − Oui, mademoiselle.
Henriette. − Eh bien ?
Armand.− Je viens d'acquérir la preuve de sa parfaite antipathie.
Henriette. − Que dites−vous là ? C'est impossible.
Armand. − Il a été jusqu'à me reprocher de l'avoir sauvé au Montanvert... J'ai cru qu'il allait m'offrir cent francs de récompense.
Henriette. − Cent francs ! par exemple !
Armand. − Il dit que c'est le prix ! ...
Henriette. − Mais c'est horrible ! ... c'est de l'ingratitude...
Armand. − J'ai senti que ma présence le froissait, le blessait... et je n'ai plus, mademoiselle, qu'à vous faire mes adieux.
Henriette, vivement. − Mais pas du tout ! restez !
Armand. − A quoi bon ? c'est à Daniel qu'il réserve votre main.
Henriette. − Monsieur Daniel ? ... mais je ne veux pas !
Armand, avec joie. − Ah !
Henriette, se reprenant. − Ma mère ne veut pas ! elle ne partage pas les sentiments de papa ; elle est reconnaissante, elle ; elle vous aime... Tout à l'heure elle me disait encore : "M. Armand est un honnête homme... un homme de coeur, et ce que j'ai de plus cher au monde, je le lui donnerai..."
Armand. − Mais ce qu'elle a de plus cher... c'est vous !
Henriette, naïvement. Je le crois.
Scène VII 654
Armand. − Ah ! mademoiselle, que je vous remercie !
Henriette. − Mais c'est maman qu'il faut remercier.
Armand. − Et vous, mademoiselle, me permettez−vous d'espérer que vous aurez pour moi la même bienveillance ?
Henriette, embarrassée. − Moi, monsieur ? ..
Armand.− Oh ! parlez, je vous en supplie...
Henriette, baissant les yeux. − Monsieur, lorsqu'une demoiselle est bien élevée, elle pense toujours comme sa maman.
Elle se sauve.
Scène VII 655 Scène VIII
Armand ; puis Daniel
Armand, seul. − Elle m'aime ! elle me l'a dit ! ... Ah ! je suis trop heureux ! ... ah ! ...
Daniel, entrant. − Bonjour, Armand.
Armand. − C'est vous... (A part.) Pauvre garçon !
Daniel. − Voici l'heure de la philosophie... M. Perrichon se recueille... et, dans dix minutes, nous allons connaître sa réponse. Mon pauvre ami !
Armand : − Quoi donc ?
Daniel. − Dans la campagne que vous venons de faire, vous avez commis fautes sur fautes...
Armand, étonné. − Moi ?
Daniel. − Tenez, je vous aime, Armand... et je veux vous donner un bon avis qui vous servira... pour une autre fois ! Vous avez un défaut mortel !
Armand. Lequel ?
Daniel. Vous aimez trop à rendre service... c'est une passion malheureuse !
Armand, riant. − Ah ! par exemple !
Daniel. − Croyez−moi... j'ai vécu plus que vous, et dans un monde... plus avancé ! Avant d'obliger un homme, assurez−vous bien d'abord que cet homme n'est pas un imbécile.
Armand. − Pourquoi ?
Daniel. − Parce qu'un imbécile est incapable de supporter longtemps cette charge écrasante qu'on appelle la reconnaissance ; il y a même des gens d'esprit qui sont d'une constitution si délicate...
Armand, riant. − Allons ! développez votre paradoxe !
Daniel. − Voulez−vous un exemple : M. Perrichon...
Perrichon, passant sa tête à la porte du pavillon. Mon nom !
Daniel. − Vous me permettrez de ne pas le ranger dans la catégorie des hommes supérieurs.
Perrichon disparaît.
Daniel. − Eh bien, M. Perrichon vous a pris tout doucement en grippe.
Scène VIII 656
Armand. − J'en ai bien peur.
Daniel. − Et pourtant vous lui avez sauvé la vie. Vous croyez peut−être que ce souvenir lui rappelle un grand acte de dévouement ? Non ! il lui rappelle trois choses : Primo, qu'il ne sait pas monter à cheval ; secundo, qu'il a eu tort de mettre des éperons, malgré l'avis de sa femme ; tertio, qu'il a fait en public une culbute ridicule...
Armand. − Soit, mais...
Daniel. − Et, comme il fallait un bouquet à ce beau feu d'artifice, vous lui avez démontré, comme deux et deux font quatre, que vous ne faisiez aucun cas de son courage, en empêchant un duel... qui n'aurait pas eu lieu.
Armand. − Comment ?
Daniel. − J'avais pris mes mesures... Je rends aussi quelquefois des services...
Armand. − Ah ! vous voyez bien !
Daniel. − Oui, mais, moi, je me cache... je me masque ! Quand je pénètre dans la misère de mon semblable, c'est avec des chaussons et sans lumière... comme dans une poudrière ! D'où je conclus...
Armand. − Qu'il ne faut obliger personne ?
Daniel. − Oh non ! mais il faut opérer nuitamment et choisir sa victime ! D'où je conclus que le dit Perrichon vous déteste : votre présence l'humilie, il est votre obligé, votre inférieur ! vous l'écrasez, cet homme !
Armand. − Mais c'est de l'ingratitude ! ...
Daniel. − L'ingratitude est une variété de l'orgueil... "C'est l'indépendance du coeur", a dit un aimable philosophe. Or, M. Perrichon est le carrossier le plus indépendant de la carrosserie française ! J'ai flairé cela tout de suite... Aussi ai−je suivi une marche tout à fait opposée à la vôtre.
Armand. − Laquelle ?
Daniel. − Je me suis laissé glisser... exprès ! dans une petite crevasse... pas méchante.
Armand. − Exprès ?
Daniel. − Vous ne comprenez pas ? Donner à un carrossier l'occasion de sauver son semblable, sans danger pour lui, c'est un coup de maître ! Aussi, depuis ce jour, je suis sa joie, son triomphe, son fait d'armes ! Dès que je parais, sa figure s'épanouit, son estomac se gonfle, il lui pousse des plumes de paon dans sa redingote... Je le tiens ! comme la vanité tient l'homme... Quand il se refroidit, je le ranime, je le souffle... je l'imprime dans le journal... à trois francs la ligne !
Armand. − Ah bas ? c'est vous ?
Daniel. − Parbleu ! Demain, je le fais peindre à l'huile... en tête à tête avec le mont Blanc ! J'ai demandé un tout petit mont Blanc et un immense Perrichon ! Enfin, mon ami, retenez bien ceci... et surtout gardez−moi le secret : les hommes ne s'attachent point à nous en raison des services que nous leur rendons,
Scène VIII 657 mais en raison de ceux qu'ils nous rendent !
Armand. − Les hommes... c'est possible... mais les femmes ?
Daniel. − Eh bien, les femmes...
Armand. − Elles comprennent la reconnaissance, elles savent garder au fond du coeur le souvenir du bienfait.
Daniel. − Dieu ! la jolie phrase !
Armand. − Heureusement, madame Perrichon ne partage pas les sentiments de son mari.
Daniel. − La maman est peut−être pour vous... mais j'ai pour moi l'orgueil du papa... Du haut du Montanvert ma crevasse me protège !
Scène VIII 658 Scène IX
Les Mêmes, Perrichon, Madame Perrichon, Henriette
Perrichon, entrant accompagné de sa femme et de sa fille ; il est très grave : − Messieurs, je suis heureux de vous trouver ensemble... vous m'avez fait tous deux l'honneur de me demander la main de ma fille... vous allez connaître ma décision...
Armand, à part. − Voici le moment.
Perrichon, à Daniel souriant. − Monsieur Daniel... mon ami !
Armand, à part. − Je suis perdu !
Perrichon. − J'ai déjà fait beaucoup pour vous... je veux faire plus encore... Je veux vous donner...
Daniel, remerciant. − Ah ! monsieur !
Perrichon, froidement. − Un conseil... (Bas.) Parlez moins haut quand vous serez près d'une porte.
Daniel, étonné. − Ah bah !
Perrichon. − Oui... je vous remercie de la leçon. (Haut.) Monsieur Armand... vous avez moins vécu que votre ami... vous calculez moins, mais vous me plaisez davantage... je vous donne ma fille...
Armand. − Ah ! monsieur ! ...
Perrichon. − Et remarquez que je ne cherche pas à m'acquitter envers vous... je désire rester votre obligé... (Regardant Daniel.) Car il n'y a que les imbéciles qui ne savent pas supporter cette charge écrasante qu'on appelle la reconnaissance.
Il se dirige vers la droite ; madame Perrichon fait passer sa fille du côté d'Armand, qui lui donne le bras.
Daniel, à part. − Attrape !
Armand, à part. − Oh ! ce pauvre Daniel !
Daniel. − Je suis battu ! (A Armand.) Après comme avant, donnons−nous la main.
Armand. − Oh ! de grand coeur !
Daniel, allant à Perrichon. − Ah ! monsieur Perrichon, vous écoutez aux portes !
Perrichon. − Eh ! mon Dieu ! un père doit chercher à s'éclairer... (Le prenant à part.) Voyons, là... vraiment, est−ce que vous vous y êtes jeté exprès ?
Daniel. − Où ça ?
Scène IX 659
Perrichon. − Dans le trou ?
Daniel. − Oui... mais je ne le dirai à personne.
Perrichon. − Je vous en prie !
Poignées de main.
Scène IX 660 Scène X
Les Mêmes, Majorin
Majorin. − Monsieur Perrichon, j'ai touché mon dividende à trois heures... et j'ai gardé la voiture de Monsieur pour vous rapporter plus tôt vos six cents francs... Les voici !
Perrichon. − Mais cela ne pressait pas.
Majorin. − Pardon, cela pressait... considérablement ! Maintenant nous sommes, quittes... complètement quittes.
Perrichon, à part. −.Quand je pense que j'ai été comme ça ! ...
Majorin, à Daniel. − Voici le numéro de votre voiture, il y a sept quarts d'heure.
Il lui donne une carte.
Perrichon. − Monsieur Armand, nous resterons chez nous demain soir... et, si vous voulez nous faire plaisir, vous viendrez prendre une tasse de thé...
Armand, courant à Perrichon, bas. − Demain ? vous n'y pensez pas... et votre promesse au commandant !
Il retourne près d'Henriette.
Perrichon. − Ah ! c'est juste ! (Haut.) Ma femme... ma fille... nous repartons demain matin pour la mer de Glace.
Henriette, étonnée. − Hein ?
Madame Perrichon. − Ah ! par exemple, nous en arrivons ! Pourquoi y retourner ?
Perrichon. − Pourquoi ? peux−tu le demander ? tu ne devines pas que je veux revoir l'endroit où Armand m'a sauvé.
Madame Perrichon. Cependant...
Perrichon. − Assez ! ce voyage m'est commandant... (se reprenant) commandé par la reconnaissance !
RIDEAU
Scène X 661 J'ai compromis ma femme