Théâtre . 2

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 28 sur 41 · partie 1/3

Pages du PDF

Théâtre . 2

• Deux merles blancs

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Deux merles blancs 177 Personnages

Comédie−vaudeville en trois actes

par Eugène Labiche et Alfred Delacour

représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre

des Variétés, le 12 mai 1858

 

Personnages

 

Acteurs qui ont créé les rôles

Mouillebec, maître d'école : MM. Leclère

Alidor de Boismouchy : Lassagne

William Track, riche Américain : Christian

M. De Montdésir : F. Heuzey

Justin, domestique de Rosa : Delière

Premier domestique de la marquise : Videix

Deuxième domestique : Hector

Rosa de Saint−Albano : Mmes Alphonsine

Nini Taupin, femme de chambre de Rosa : Sophie

Minette, amie de Rosa : De Géraudon

La Marquise de Boismouchy : Nerval

Marie, fille de Montdésir : Rose Deschamps

Un piqueur, un domestique de William Track

Le premier acte, en Bretagne, au château de Boismouchy. Le deuxième, à Paris, chez madame de Saint−Albano. Le troisième, à Trouville, chez William Track.

 

Personnages 178 Acte I

Le théâtre représente un vieux salon gothique, ouvrant par trois portes sur un parc. − Portraits d'ancêtres. − Vieux meubles. − Portes à droite et à gauche. − A droite, une table avec papier, plumes et encre. − Ouvrage de femme. − A gauche, un canapé.

 

Acte I 179 Scène première

Deux domestiques ; puis la Marquise de Boismouchy

 

Premier domestique, assis à droite, regardant son camarade frotter les meubles avec acharnement. − Mais arrête−toi donc ! ... S'il n'a pas l'air d'une manivelle !

Deuxième domestique, s'arrêtant. − C'est fini... Ah ! j'ai chaud !

Premier domestique. − Pas moi ! ...

Deuxième domestique. − Je crois bien ! tu me regardes toujours.

Premier domestique. − Oui, j'ai une névralgie dans les doigts... mais... pendant que tu frictionnais les fauteuils... il m'est venu une idée ! ...

Deuxième domestique. − Laquelle ?

Premier domestique. − Depuis trois jours, madame la marquise de Boismouchy nous fait nettoyer son vieux château, frotter les meubles, ôter les toiles d'araignées... ce qui, en Bretagne, est contraire à tous les usages...

Deuxième domestique. − Eh bien ?

Premier domestique, se levant. − Eh bien, je parie qu'il s'agit d'un mariage.

Deuxième domestique. − Pour qui ?

Premier domestique. − Pour M. Alidor de Boismouchy, notre jeune maître...

Deuxième domestique. − Tiens ! tiens ! tiens ! est−ce que cet étranger qui est arrivé hier soir, avec sa fille... ?

Premier domestique. − Précisément... M. de Montdésir ; il habite Nantes, il est très riche et très gaillard avec les femmes... à ce que m'a dit son domestique ! Quant à sa fille... dix−huit ans...

La Marquise, entrant par la droite. − Eh bien, est−ce fini ?

Premier domestique. − Oh ! ... oui, madame la marquise, nous terminons à l'instant.

La Marquise. − Mon fils est−il levé ?

Premier domestique. − Oh ! ... il y a longtemps...

La Marquise. − Priez−le de venir.

Deuxième domestique. − Mais il est parti...

Scène première 180

La Marquise. − Comment, parti ?

Premier domestique. − A quatre heures du matin... pour la chasse !

La Marquise. − Encore la chasse ! c'est une passion, une monomanie ! ... Je tremble toujours qu'il ne lui arrive quelque chose... (Aux domestiques.) C'est bien... laissez−moi.

Elle s'assied près de la table à droite. Les domestiques remontent pour sortir. Mouillebec paraît au fond, venant de la gauche avec un cahier et des livres sous le bras.

Premier domestique. − M. Mouillebec !

Les deux domestiques sortent par le fond.

 

Scène première 181 Scène II

Mouillebec, La Marquise

 

La Marquise, qui a pris un tricot et travaille. − Ah ! notre maître d'école ! ...

Mouillebec, saluant. − Permettez−moi, madame la marquise, de déposer mes très humbles et très respectueuses...

La Marquise, l'interrompant. − Vous venez donner à mon fils sa leçon de latin ?

Mouillebec, tirant sa montre. − Il est neuf heures... et tous les jours, depuis douze ans, quand neuf heures sonnent, j'arrive... avec mon Cornelius Nepos...

La Marquise. − Malheureusement, le marquis n'y est jamais !

Mouillebec. − C'est vrai... mais ça m'est égal... J'entre dans son cabinet d'étude... Quand le temps est frais, je mets une bûche, je me permets de mettre une bûche dans le feu...

La Marquise. − Et vous faites bien !

Mouillebec. − Quand le feu est allumé... je me récite ses leçons... je me dicte son thème...

La Marquise. − Comment ! tout seul ?

Mouillebec. − Que M. le marquis y soit ou n'y soit pas... la leçon va toujours ! ... je suis un homme consciencieux, moi.

La Marquise. − Oh ! très consciencieux !

Mouillebec. − A dix heures... un de vos domestiques m'apporte mon cachet... je le mets dans ma poche... je me permets de le mettre dans ma poche... je me lève... je salue M. le marquis... comme s'il était là... et je lui donne respectueusement un pensum pour avoir manqué la classe...

La Marquise. − Un pensum, au marquis ! ...

Mouillebec. − Pour le principe ! car, entre nous, c'est moi qui le fais ! ce qui me retarde même beaucoup pour mon jardin... Croiriez−vous que mes pommes de terre ne sont pas encore plantées ? ...

La Marquise, posant son tricot et se levant. − Vraiment... Ah çà ! monsieur Mouillebec, pouvez−vous me dire quand mon fils aura terminé ses études ?

Mouillebec. − Dame ! ... s'il ne vient jamais... je ne vous cache pas que ce sera un peu plus long...

La Marquise. − Encore s'il savait parler sa langue ! ... mais il lui échappe des énormités... Hier, par exemple, il m'a demandé si ma migraine était guérite.

 

Scène II 182

Mouillebec, indigné. − Guérite ! ... Je vais de ce pas lui flanquer une leçon sur les participes !

La Marquise. − C'est inutile... puisqu'il n'y est pas !

Mouillebec. − Ça m'est égal ! Guérite ! Le malheureux ! permettez−moi de le comparer à une vache espagnole... respectueusement !

La Marquise. − Voyons... monsieur Mouillebec... tâchez de le rejoindre !

Mouillebec. − Le rejoindre ! si vous croyez que c'est facile... Hier, savez−vous où je l'ai trouvé ?

La Marquise. − Non...

Mouillebec. − Au beau milieu de l'étang Robert !

La Marquise, effrayée. − Ah ! mon Dieu !

Mouillebec. − Piqué dans la vase et incorporé dans une botte de roseaux.

La Marquise. − Mon fils... dans les roseaux !

Mouillebec. − Il appelle ça chasser le canard ! Soyons juste ! je ne peux pourtant pas me mettre à la nage et me déguiser en roseau pour lui ingurgiter son Cornelius Nepos !

La Marquise. − Mon pauvre Alidor ! Il finira par se rendre malade ! ...

Mouillebec. − Lui ? il n'y a pas de danger ! ... c'est une vraie borne... pour la santé ! ... car pour l'intelligence...

La Marquise, avec orgueil. − Oh ! pour l'intelligence ! ...

Mouillebec, à part. − C'est exactement la même chose !

La Marquise. − Aussi je crois qu'il plaira...

Mouillebec. − Il plaira ? ... à qui ? ...

La Marquise. − Ah ! c'est juste... vous ne savez pas... je suis bien heureuse ! ... Une grande nouvelle ! ... que je puis vous confier, car vous êtes presque de la famille, mon bon Mouillebec !

Mouillebec. − Madame m'émeut ! ...

La Marquise. − Je suis sur le point de marier Alidor...

Mouillebec. − M. le marquis ?

La Marquise. − Une jeune personne charmante... qui est arrivée hier au soir avec son père... M. de Montdésir...

Mouillebec. − Quel événement ! je donne huit jours de congé à mes élèves ! ... (A part.) Ca me permettra de planter mes pommes de terre !

Scène II 183

La Marquise. − Mon fils habitera Nantes... Ah ! cette séparation me coûtera bien des larmes... un enfant que je n'ai jamais quitté ! ...

Mouillebec. − Madame la marquise ira le voir souvent.

La Marquise. − Tous les dimanches... sans compter les jeudis... et les jours de fête... Quant à vous, Mouillebec, vous n'en continuerez pas moins à lui donner sa leçon tous les jours...

Mouillebec. − A neuf heures précises ! ... Très bien, madame la marquise.

La Marquise, apercevant Montdésir, qui arrive par le fond à gauche. − Voici M. de Montdésir, le beau−père ! ...

 

Scène II 184 Scène III

Mouillebec, Montdésir, la Marquise ; puis Marie

 

Montdésir, saluant. − Madame la marquise, je vous présente mes devoirs...

Mouillebec, à part. − C'est un joli homme.

Montdésir. − Je ne vous cache pas que je suis impatient de voir mon futur gendre... que je ne connais pas encore.

La Marquise, embarrassée. − On va servir le déjeuner... et je pense...

Montdésir. − Hier à huit heures, quand nous sommes arrivés, il était déjà couché... et ce matin... est ce qu'il ne serait pas levé ?

La Marquise. − Oh ! depuis longtemps ! Il se lève avec le soleil... quelquefois auparavant... mais il est sorti.

Montdésir. − Sorti ? Ah çà ! à quelle heure le voit−on ?

La Marquise. − Il est à la chasse ! ... il ne peut tarder...

Montdésir. − A la chasse ? ... Il me semble qu'il aurait pu remettre sa partie... Certainement je ne suis pas un homme cérémonieux...

Mouillebec. − Lui non plus ! Pour la rondeur, c'est un matelot... (Saluant.) Monsieur, j'ai bien l'honneur...

Montdésir, le saluant. − Monsieur... (A la marquise.) Quel est ce... ?

La Marquise. − M. Mouillebec...

Mouillebec. − Maître d'école...

La Marquise. − Et précepteur du marquis...

Montdésir. − Son précepteur ! Voyons, l'avez−vous bien bourré de grec et de latin ?

Mouillebec. − Oh ! bourré n'est pas le mot... On ne peut pas dire qu'il en soit bourré !

Montdésir. − Après ça, je n'y tiens pas...

Mouillebec. − Tant mieux !

Montdésir. − Pourvu qu'il sache parler sa langue...

 

Scène III 185

La Marquise, à part. − Aïe !

Mouillebec, à part. − Guérite !

Montdésir. − Pourvu que je trouve en lui un gai compagnon et un bon vivant ! ...

Mouillebec. − Oh ! pour ça ! ... c'est la première fourchette du Morbihan !

Montdésir. − Je ne demande pas qu'il ait passé ses examens pour entrer à l'Ecole polytechnique...

Mouillebec, vivement. − Il pourrait se présenter, monsieur ! ... mais il serait refusé... respectueusement !

Montdésir. − Quant à la santé ? ...

La Marquise. − Oh ! excellente ! ... des joues superbes.

Mouillebec. − Tout en chair, monsieur... tout en chair et en muscles ! ... Le pauvre enfant ! quand il est arrivé ici à l'âge de huit ans, il n'avait que la peau et les os... un vrai clou ! c'est au point que, dans le bain, il rouillait son eau ! ... Je ne dis pas ça pour le vanter !

Montdésir. − Parbleu !

La Marquise. − Il était si chétif, si délicat ! sa rougeole a duré six mois...

Mouillebec. − Et sa coqueluche, deux ans !

La Marquise. − Les médecins conseillèrent l'air de la campagne, la vie au soleil... C'est alors que nous abandonnâmes Paris pour venir habiter le château de Boismouchy... que nous n'avons plus quitté depuis... Aussi trouverez−vous peut−être les manières du marquis un peu...

Montdésir. − Je le vois d'ici... un gentilhomme campagnard.

Mouillebec. − C'est ça... plus campagnard que gentilhomme !

Montdésir, apercevant Marie, qui entre par la droite. − Ah ! voici ma fille.

Marie, saluant la marquise. − Madame la marquise ! ...

La Marquise, l'embrassant. − Chère enfant !

Marie, allant à son père. − Bonjour, papa.

Mouillebec, saluant Marie. − Mademoiselle... Mouillebec, maître d'école et professeur du jeune homme !

Marie, à part, riant. − Oh ! la drôle de figure !

Mouillebec, tirant sa montre et à part. − Neuf heures un quart ! j'entre dans le cabinet du marquis... et nous allons un peu labourer nos principes !

 

Scène III 186

Mouillebec entre à gauche.

 

Scène III 187 Scène IV

Montdésir, Marie, la Marquise ; puis Alidor

 

Marie, regardant autour d'elle. − Mais, mon père... je ne vois pas...

Montdésir. − Ton prétendu ? ... nous l'attendons...

La Marquise. − Oui... je suis même étonnée... (A part.) Est−il insupportable avec sa chasse ! pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! (On entend le son du cor.) Ah ! je l'entends ! ... c'est lui !

Marie. − Enfin ! ...

Elle passe à gauche. Alidor de Boismouchy paraît au fond, venant de la gauche ; il porte une vieille veste de velours très fanée, un chapeau de paille défoncé, de gros souliers et des guêtres en cuir, montantes et crottées, il tient un fusil et un fouet. Un piqueur le suit.

Alidor, à un de ses chiens qu'il menace du fouet et qui est hors de vue. − Aïe donc ! Cabaret ! ... je te vas ratisser ! (A la marquise.) Bonjour, maman... (Au piqueur.) Lamouillette... mène les chiens au chenil... A deux heures tu me purgeras Ravaude... cette enfant a des vers.

Le piqueur disparaît par le fond à gauche.

La Marquise, à part. − Mon Dieu ! comme il est fait ! (Haut.) Mon fils, que je vous présente...

Alidor a déposé son fusil au fond.

Marie, à part. − Lui ! je l'avais pris pour un piqueur !

La Marquise. − Veuillez l'excuser... costume de chasseur... (A Alidor.) M. de Montdésir, dont je t'ai annoncé l'arrivée hier... (Bas.) Dis donc quelque chose !

Alidor, à Montdésir. − C'est à M. de Montdésir que j'ai l'honneur de parler ?

Montdésir. − Moi−même... je...

Alidor. − Tant mieux ! ... tant mieux ! tant mieux ! ... (Il lui tourne le dos et remonte.) Ah ! dis donc, Lamouillette...

La marquise le retient et lui ôte son fouet qu'elle jette.

Montdésir, à part. − Eh bien ! ... c'est tout ? ... quel drôle de gendre !

Alidor, à la marquise. − Je voulais lui dire de tremper la soupe aux chiens...

La Marquise, présentant Marie. − Mademoiselle Marie, qui a bien voulu accompagner son père...

 

Scène IV 188

Montdésir fait passer Marie près d'Alidor.

Alidor. − La petite ! (A Marie.) Mademoiselle... voilà donc que vous êtes venue faire un tour par chez nous !

Marie, interdite. − Mais... oui, monsieur.

Alidor. − Tant mieux ! ... tant mieux ! ... tant mieux ! ...

Il tire de sa gibecière un gros morceau de pain et une tranche de lard et mange.

Montdésir, le regardant. − Qu'est−ce qu'il fait ?

Marie, bas à son père. − Papa, il mange !

Montdésir, bas. − Je le vois bien ! (A part.) Après ça, on m'a prévenu... la première fourchette du Morbihan !

La Marquise, bas à son fils. − Laisse donc cela ! nous allons déjeuner !

Alidor. − Ah ben ! non !

Marie, à part, regardant son pain. − Ah ! c'est du lard !

Montdésir. − Vous me paraissez doué d'un bel appétit.

Alidor. − Des fois ! ... j'ai l'estomac qui me grenouille !

Marie, étonnée. − Grenouille ? ...

Montdésir, bas à sa fille. − C'est du bas−breton !

La Marquise, bas à son fils. − Au moins sois aimable avec ta prétendue... tu ne la regardes seulement pas...

Elle lui ôte son pain, qu'elle pose sur la table.

Alidor. − Vous allez voir ! (A Marie.) Mademoiselle est sans doute chasseur ?

Marie. − Moi ? ... non, monsieur !

Alidor. − Ah ben, moi, je le suis ! Ce matin, je me dis : "Puisque le papa Montdésir est arrivé... le mien... mon désir ! ... serait de lui faire manger un lièvre avec des petits oignons ! "

Montdésir. − C'est d'un bon sentiment !

Alidor. − Je prends quatre chiens... Cabaret, Ramonot, Fanfare et Ravaude... celle qui est incommodée... elle a...

Montdésir, vivement. − Oui... je sais...

 

Scène IV 189

Alidor. − Nous entrons sous bois... (Appelant ses chiens.) Holà... mes bélots ! ... fouille ! fouille ! ... fouille ! ... approche ! approche ! ... froutt !

Montdésir. − Hein ?

Alidor. − Un grand coquin de lièvre rouge me part à soixante pas... Cabaret prend dessus... les autres rallient... (Aboyant.) Ahoup ! âhoup ! âhoup ! ...

Marie, à part. − Il aboie !

Alidor. − Je me dis : "Toi, j'en mangerai ! " (Aboyant.) Ahoup ! âhoup ! âhoup ! âhoup !

Montdésir. − C'est charmant !

Marie, à part. − Joli talent de société !

Alidor. − Je connais une passée à la Croix−de−la−Brosse... j'y cours ! et je me dis : "Toi, j'en mangerai ! ..." mais pas du tout ! v'là mon galopin qui débuche au carrefour des Trois−Poteaux...

Montdésir. − C'est fâcheux !

Alidor. − J'y cours ! et je me dis : "Toi..."

Montdésir. − "J'en mangerai ! "

Alidor. − Mais pas du tout ! v'là qui se rembuche à la Croix−de−la−Brosse... j'y cours ! mais pas du tout ! v'là qui redébuche aux Trois−Poteaux ! ...

Montdésir, à part. − En voilà des bûches !

Alidor. − J'y cours ! Chut ! ...

Montdésir. − Quoi ?

Alidor. − J'entends plus rien ! ... pas seulement un soupir d'alouette ! ... Perdu ! ...

Montdésir. − Eh bien, après ? ...

Alidor. − La chasse étant finie... je suis rentré bredouille... et me v'là !

Montdésir. − Eh bien, elle est très gentille, votre anecdote. (Alidor prend une gourde pendue à son côté et boit. Bas à sa fille.) Eh bien, qu'est−ce que tu dis de ça ?

Marie, bas. − Je dis que je n'épouserai jamais un monsieur qui imite aussi bien le chien !

Montdésir. − Mais, ma fille...

Marie. − Jamais !

La Marquise, passant près de Marie. − Vous permettez que mon fils se retire... Sa toilette est dans un désordre...

Scène IV 190

Montdésir, passant près de la marquise. − Pardon... Auparavant je désirerais causer cinq minutes avec lui !

Alidor. − Je vous rejoins, m'man ! ... Préparez−moi mon beau gilet à ramages ! ...

La Marquise, à part. − Que vont−ils se dire ?

Marie, à part. − Papa va le remercier !

La marquise entre à droite avec Marie.

Montdésir les accompagne jusqu'à la porte.

 

Scène IV 191 Scène V

Alidor, Montdésir ; puis Mouillebec

 

Montdésir, revenant à Alidor. − Mon cher ami, vous aboyez très gentiment... c'est une justice à vous rendre...

Alidor. − Et le mouton ! ... savez−vous faire le mouton ? ... (Il imite le cri du mouton.) Mê... mê...

Montdésir. − Assez ! assez ! ... Je dois vous avouer franchement que vous n'avez pas produit sur l'esprit de ma fille une impression...

Alidor. − Tiens ! A cause de quoi ?

Montdésir. − Dame ! vous commencez par manger un morceau de lard...

Alidor. − Elle n'aime pas le lard, votre demoiselle ? ...

Montdésir. − Si, mais enfin...

Alidor. − Je comprends... c'est une jeune personne romanesque et pensive ! ... elle préfère le poulet !

Montdésir. − Il ne s'agit pas de ça ! ... Ensuite vous vous embarquez dans une longue histoire de chasse.

Alidor. − Eh bien ? ...

Montdésir. − Les lièvres qui débuchent... et qui se rembuchent... ça ne plaît pas beaucoup aux femmes !

Alidor, étonné. − Ah ! ... mais qu'est−ce qu'il faut donc leur dire, bonté du ciel ! ...

Montdésir. − Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre... à votre âge... hein ! ... mon gaillard ?

Alidor. − De quoi, mon gaillard ?

Montdésir. − Ne faites donc pas l'innocent ! Quand vous rencontrez une fillette... gentille...

Alidor. − Moi ? ...je ne vais jamais de ce côté−là...

Montdésir. − Comment ? ...

Alidor. − Ah ! si ! une fois j'en ai rencontré une dans la taille à Trochu... la petite Bûchette, la dindonnière...

Montdésir. − Chut ! plus bas !

Alidor. − Je tue un perdreau... V'là−t−y pas qu'elle le ramasse et qu'elle le fourre sous son tablier...

 

Scène V 192

Montdésir. − Et vous avez été l'y chercher, mauvais sujet ?

Alidor. − Non, mais j'te lui ai flanqué une tripotée !

Montdésir. − Oh ! battre une femme !

Alidor. − Bûchette ! une femme ! elle est grêlée ! et puis pourquoi qu'elle me vole mon perdreau !

Montdésir. − Heureusement que ce n'est pas là votre seule aventure.

Alidor. − Quelle aventure ?

Montdésir. − Après ça, je n'ai rien à dire ! Vous étiez garçon... vous en aviez le droit !

Alidor. − Quoi ?

Montdésir. − Comment, quoi ? ... En arrivant, j'ai aperçu un orchestre sous les grands tilleuls...

Alidor. Eh bien ?

Montdésir. − Eh bien ! ça prouve qu'on danse ici... le dimanche...

Alidor. − Le dimanche, je joue aux boules avec le père Mouillebec...

Montdésir. − Oui ; mais, après avoir joué aux boules avec le père Mouillebec... on fait danser les petites filles... on les embrasse ! ...

Alidor, riant et lui donnant plusieurs coups de poing. − Ah ! farceur ! cristi ! cristi ! (Froidement.) Après ça, je ne sais pas... j'en ai jamais embrassé !

Montdésir, très étonné. − Comment, jamais ?

Alidor. − Jamais ! ...

Montdésir. − Allons donc !

Alidor, avec fierté. − Je peux regarder mes contemporains sans rougir, moi !

Montdésir, à part. − Ah ! sapristi ! on ne m'avait pas prévenu de ça... Mais c'est un phénomène... un merle blanc ! ... oh ! c'est impossible ! ... il se moque de moi !

Mouillebec, venant de la gauche et regardant sa montre. − Il est dix heures... Je lève la séance !

Montdésir, à part. − Le précepteur ! Je vais l'interroger !

Mouillebec, apercevant Alidor. − Ah ! vous voilà, monsieur le marquis... je viens de vous donner votre leçon...

Alidor, lui serrant la main. − Merci, père Mouillebec...

 

Scène V 193

Mouillebec. − Nous avons notamment conjugué le verbe guérir... et si vous m'aviez fait l'honneur d'assister à la classe, vous sauriez que guérite se dit d'une petite cabane en bois servant à abriter MM. les militaires !

Alidor. − Père Mouillebec, je vous vénère ! mais votre latin... il m'ennuie comme la soupe à l'oseille !

Mouillebec, éclatant. − Il croit que je lui parle latin ! Mais, malheureux ! ...

Alidor. − Et puis faut que j'aille m'habiller... je vais mettre mon beau gilet à ramages.

Il remonte prendre son fusil.

Montdésir, bas à Mouillebec, qui va pour suivre Alidor. − Restez... j'ai à vous parler !

Ensemble

Air de J. Nargeot

Montdésir

Mais vraiment sa sagesse

M'étonne et me fait peur ;

Rarement la jeunesse

Eut autant de candeur.

Alidor

En ces lieux je le laisse

Avec mon précepteur.

Sur moi, sur ma sagesse

Quelle était son erreur !

Mouillebec

J'accepte avec ivresse...

Il va m'ouvrir son coeur,

Et dire à ma tendresse

Ses projets de bonheur.

Alidor entre à gauche, Montdésir le suit jusqu'à la porte et revient près de Mouillebec.

 

Scène V 194 Scène VI

Montdésir, Mouillebec

 

Mouillebec. − Vous avez désiré me parler ? ...

Montdésir, s'asseyant sur le canapé. − Oui... asseyez−vous ! ... (Mouillebec va prendre une chaise au fond et s'assied au milieu du théâtre.) Plus près... (Mouillebec se rapproche.) Avec vous, on peut causer... vous êtes un vieux renard.

Mouillebec. − Un renard ?

Montdésir. − Enfin, vous avez vécu...

Mouillebec. − Je ne fais que cela depuis soixante ans...

Montdésir. − Eh bien, dites−moi franchement... votre élève... entre nous... il m'a l'air un peu novice ? ...

Mouillebec. − J'avoue que pour ce qui est de la grammaire...

Montdésir. − Je ne parle pas de la grammaire ! je vous parle de ses moeurs...

Mouillebec. − Oh ! excellentes ! c'est un lis !

Montdésir. − Un lis ! ... Mais enfin il n'est pas arrivé à son âge sans avoir eu des intrigues... des aventures... (Mouillebec est très embarrassé et baisse les yeux.) Vous savez bien ce que je veux dire ?

Mouillebec, intimidé. − Non, monsieur... je ne comprends pas ! ... (Montdésir lui parle à l'oreille. Pudiquement et se levant.) Ah ! mais finissez, monsieur ! je ne suis pas habitué à entendre de pareils propos ! ... (A part.) Polisson !

Montdésir, qui s'est levé aussi. − Qu'avez−vous donc ? n'allez−vous pas rougir ! un homme marié !

Mouillebec. − Je ne suis pas marié.

Montdésir. − Vous l'avez été ?

Mouillebec. − Jamais !

Montdésir. − Mais vous avez aimé ?

Mouillebec. − Ca... c'est vrai...

Montdésir. − Eh bien, alors ? ...

Mouillebec. − J'avais vingt ans... je devins éperdument amoureux de la fille du marchand de tabac... Elle s'appelait Monique... je lui composais des vers latins... ainsi qu'à son père... à sa mère... et à ses deux tantes...

Scène VI 195 Ce nonobstant, on la maria à un autre. (Avec orgueil.) Mais je lui ai toujours gardé mon coeur ! ... jamais je n'ai souillé l'autel où j'adorais Monique !

Montdésir. − Ah bah ! ...

Mouillebec. − Et, depuis quarante ans, j'attends qu'elle soit veuve !

Montdésir, à part. − Non ! je ne suis pas en Bretagne ! je suis en plein Bengale... pays des roses !

Mouillebec. − Monsieur n'a pas d'autres questions à m'adresser ?

Montdésir. − Non... merci... je...

Il regarde Mouillebec et éclate de rire.

Mouillebec, à part. − Qu'est−ce qu'il a donc ?

Montdésir. − On devrait vous couler en bronze... et vous mettre sur une place... la place Mouillebec !

Mouillebec, flatté. − Oh ! monsieur... en bronze ! ... je ne mérite pas ! ...

Montdésir. − Pardon ! pardon !

Mouillebec. − Enfin, puisque vous le voulez. (A part.) Il est très poli ! (Haut, saluant.) Monsieur, je vous présente mes très humbles et très respectueuses salutations... (A part.) Place Mouillebec ! en bronze !

Il sort par le fond à gauche.

 

Scène VI 196 Scène VII

Montdésir, seul

 

Deux merles blancs ! ... sapristi ! ça me contrarie ! ... pas le vieux... ça m'est égal ! ... il peut rester comme il est ! ... mais mon gendre ! ... je ne veux pas donner ma fille à un homme aussi... primitif ! ... c'est très dangereux ! ... J'ai connu à Nantes un armateur qui s'est marié sans avoir jamais... marivaudé... et, six mois après, il marivaudait avec tout le corps de ballet ! Je crois qu'il vaut mieux marivauder avant ! ... D'un autre côté, c'est un parti superbe... M. de Boismouchy aura un jour cent cinquante mille livres de rente ! c'est très intéressant ! ... Voyons donc ! ... si je l'envoyais faire un tour à Paris ; voilà un pays qui ne ressemble pas au Bengale ! (S'asseyant près de la table et écrivant.) C'est ça ! ... je vais l'adresser... à qui ? ... parbleu ! à mon neveu, le comte de Furetières, un drôle... charmant ! mais d'une conduite déplorable... je l'ai déjà tiré trois fois de Clichy... En voilà un qui connaît le corps de ballet ! ... (Ecrivant.) Je le charge de promener mon gendre au milieu de ces jardins d'Armide... et c'est bien le diable si, en quinze jours, il n'y cueille pas quelques fleurs et l'usage du monde... Je lui dis que c'est pressé... Mettons un mois !

Il plie sa lettre et met l'adresse.

 

Scène VII 197 Scène VIII

La Marquise, Montdésir

 

La Marquise, entrant par la droite, éplorée. − Ah ! monsieur de Montdésir... vous me voyez désolée...

Montdésir, se levant. − Qu'y a−t−il donc, belle dame ? ...

La Marquise. − Je viens de causer avec votre fille... Elle refuse la main d'Alidor...

Montdésir, à part. − Ah ! diable ! ...

La Marquise. − Un si excellent garçon ! ... Mais que lui manque−t−il ?

Montdésir. − Rien... rien... seulement ma fille a été un peu choquée des manières de M. le marquis...

La Marquise. − Ah ! mon Dieu ! vous m'effrayez !

Montdésir. − Il faut convenir qu'il laisse à désirer sous le rapport de la distinction et de l'élégance...

La Marquise. − Dame, il a toujours vécu dans les bois.

Montdésir. − Précisément... mais j'ai conçu un projet qui conciliera tout.

La Marquise. − Lequel ?

Montdésir. − C'est de l'envoyer passer quelques jours à Paris.

La Marquise. − A Paris ?

Montdésir. − Il verra le monde... il y développera son esprit, son coeur... et... nous reviendra civilisé.

La Marquise, inquiète. − Mon enfant... à Paris ! ... dans cette ville d'horreurs ! ...

Montdésir. − Ce voyage est nécessaire... croyez−moi... c'est dans son intérêt.

La Marquise. − Vraiment ?

Montdésir. − Son bonheur... son mariage en dépendent...

La Marquise. − Enfin, s'il le faut, je saurai me résigner à ce sacrifice... je l'accompagnerai.

Montdésir, vivement. − Oh ! non ! pas vous ! ... (A part.) Ca nous gênerait !

La Marquise. − Comment ?

Montdésir, montrant sa lettre. − Je l'adresse au comte de Furetières, mon neveu...

Scène VIII 198

La Marquise. − Au moins est−ce une personne sûre, recommandable ? ...

Montdésir. − Oh ! je vous en réponds !

La Marquise. − Capable de guider ses pas dans les sentiers honnêtes ? ...

Montdésir. − Dans tous les sentiers possibles ! (A part.) Et impossibles ! (Haut.) Ca coûtera quelques billets de mille francs... Mais qu'importe !

La Marquise. − Et ce départ aura lieu ? ...

Montdésir. − Tout de suite !

La Marquise. − Oh ! non ! demain ! ... après−demain ! le temps de trouver quelqu'un pour l'accompagner... Le pauvre enfant n'a jamais mis le pied dans un wagon...

Montdésir. − Bah ! à son âge !

 

Scène VIII 199 Scène IX

La Marquise, Mouillebec, Montdésir ; puis Alidor, domestiques ; puis Marie

 

Mouillebec, paraissant au fond, venant de gauche. − Madame la marquise veut−elle autoriser le jardinier à me prêter une bêche ? ...

La Marquise, à elle−même. − Mouillebec ! voilà l'homme qu'il me faut !

Mouillebec. − Je vais planter mes pommes de terre, et alors...

La Marquise, allant à Mouillebec avec empressement. − Mon ami, voulez−vous me rendre un grand, un éminent service ? ...

Mouillebec. − Parlez, madame la marquise !

La Marquise. − Mon fils part dans un instant pour Paris... vous allez l'accompagner !

Mouillebec, stupéfait. − Moi ? aller à Paris !

Montdésir, à part, montrant sa lettre. − Tiens ! ... j'ai envie d'ajouter un post−scriptum pour le précepteur !

Mouillebec. − Et mes pommes de terre qui ne sont pas plantées ! et mon école !

Montdésir. − C'est demain dimanche, vous serez de retour lundi.

Mouillebec. − Mais, monsieur, partir dans ce négligé...

Montdésir. − Vous vous habillerez en passant chez vous.

La marquise va tirer un cordon de sonnette à gauche : deux domestiques arrivent par le fond à gauche ; elle remonte et leur donne tout bas quelques ordres. Les domestiques s'éloignent par où ils sont venus.

Mouillebec. − C'est ça... Quelles sont mes instructions ? ...

Montdésir. − Vous déposerez chez mon neveu... votre élève, cette lettre et ce portefeuille garni de billets de banque...

Il lui donne un portefeuille et une lettre.

Mouillebec. − Mais...

Montdésir. − Vous n'avez pas besoin de comprendre !

Mouillebec. − Ca suffit. (A part.) C'est une mission secrète !

 

Scène IX 200

Il gagne la gauche.

Alidor, il est habillé et entre par la gauche. − J'ai mis mon beau gilet à ramages !

La Marquise, courant à lui et l'embrassant. − Ah ! mon fils ! mon enfant !

Mouillebec, s'essuyant les yeux. − C'est déchirant !

Alidor. − Qu'est−ce qui est mort ?

La Marquise. − Personne ! mais tu pars ! tu vas me quitter !

Alidor, tranquillement. − Tiens ! tiens ! tiens !

La Marquise. − Heureusement que Mouillebec t'accompagne...

Alidor. − Tiens ! tiens ! tiens ! (A Mouillebec.) Et où allons−nous ? ...

Mouillebec, avec importance. − Monsieur le marquis, je ne peux pas vous le dire, c'est une mission secrète !

Les deux domestiques rentrent par le fond à gauche et apportent plusieurs fioles et paquets. La marquise les leur prend des mains et les donne à son fils, qui en met une partie dans ses poches et donne le reste à Mouillebec.

La Marquise. − Alidor, pas d'imprudence ! ... soigne−toi bien... Voilà du vulnéraire... du chocolat... des biscuits... des pruneaux !

Alidor. − Des pruneaux ! Pauvre mère ! elle pense à tout !

Montdésir. − Allons, allons, ne perdons pas de temps.

Alidor, prenant la main de la marquise et avec expression. − Adieu, maman ! ... je vous recommande mes chiens.

Ils s'embrassent.

Marie, qui est entrée par la droite, bas à son père. − Il part ! Mon mariage est donc rompu ?

Montdésir, bas. − Nous en reparlerons dans quinze jours !

Ensemble

Air d'Haydée

La Marquise

Quand à partir tout les engage,

Je dois ici réprimer ma douleur ;

 

Scène IX 201

Soumettons−nous, si ce voyage

Peut à jamais assurer son bonheur.

Montdésir

Quand à partir tout les engage,

Il faut ici réprimer sa douleur ;

Soumettez−vous, car ce voyage

Doit à jamais assurer son bonheur.

Alidor et Mouillebec

Puisque à partir on nous engage,

Pourquoi montrer ici de la douleur ?

Je pressens que dans ce voyage

Nous trouverons et plaisir et bonheur.

Marie

Puisque à partir on les engage,

Tout est rompu, sans doute... quel bonheur !

Ne disons rien, mais ce voyage

Me rend heureuse et réjouit mon coeur.

Les deux domestiques

Eh ! quoi ! pour un simple voyage,

Faut−il ici montrer tant de douleur !

Je croyais à son mariage ;

Mais, je le vois, nous étions dans l'erreur.

La marquise embrasse une dernière fois son fils. Le rideau baisse.

 

Scène IX 202 Acte II

Salon très élégant. − Une porte au fond. − Deux portes à droite et à gauche, troisième plan. − Une fenêtre à gauche, deuxième plan. − A droite, deuxième plan, une cheminée. − A gauche, un guéridon et deux sièges ; sur ce guéridon, un journal, un album, papier, plumes et encre. − Au milieu, un divan circulaire surmonté d'un vase du Japon plein de fleurs. − A droite, un sofa. − Entre ce sofa et la cheminée, un tout petit guéridon, sur lequel il y a une statuette, un éventail et un lorgnon. − Etagères ; une entre autres, à gauche, sur laquelle on voit une tasse en porcelaine de Saxe. − Fauteuils. − Tableaux. − Ameublement riche.

 

Acte II 203 Scène première

Justin ; puis Mouillebec et Alidor

 

Justin, en gilet de panne rouge à manches, finit d'arranger des fleurs dans le vase au−dessus du divan.

Justin. − C'est singulier... Madame est rentrée hier soir de son théâtre avec un nez long comme ça ! elle avait cependant un bien beau rôle dans la pièce nouvelle... une muette ! qui change cinq fois de robe ! Est−ce que le public aurait joué du mirliton ? ... (S'asseyant à gauche et prenant un journal sur le guéridon.) Voyons le journal... (Lisant.) "Première représentation : Le Faux Nez de la marquise, ou la Muette par amour − Il est minuit... nous rentrons avec la fièvre de l'admiration la plus sincère..." (Parlé.) Il paraît que ça a boulotté...

Mouillebec entre par le fond, suivi d'Alidor ; il tient à la main un chapeau polka à petits bords.

Mouillebec. − Madame de Saint−Albano, s'il vous plaît ?

Justin, les apercevant et sans se lever. − Comment ! c'est encore vous ? ... c'est insupportable ! vous êtes déjà venus carillonner ce matin à six heures ! ... je n'étais pas levé !

Il a ouvert l'album et regarde les gravures.

Mouillebec. − Pas levé ! à six heures ! alors Monsieur est indisposé ?

Justin. − Non !

Alidor, très gracieusement. − Alors Monsieur est un peu feignant !

Justin, blessé et à part. − Hein ! qu'est−ce que c'est que ces gens−là ? (Haut.) Je vous ai dit de revenir plus tard...

Mouillebec. − C'est ce que nous faisons. (Tirant sa montre.) Il est neuf heures... (A part.) L'heure de ma leçon !

Justin. − Revenez à midi... Madame pourra peut−être vous recevoir...

Mouillebec. − Très bien, monsieur, nous reviendrons à midi...

Alidor. − Allons voir les abattoirs !

Mouillebec. − Cependant le comte de Furetières nous avait bien recommandé de venir de bonne heure...

Justin, se levant. − Le comte ! ... Vous êtes envoyés par le comte de Furetières ?

Alidor, avec importance. − C'est mon ami !

 

Scène première 204

Justin. − Ah ! c'est différent... attendez là... je vais voir si par hasard Madame est éveillée. (A part.) C'est de la banlieue, ça !

Il entre à gauche.

 

Scène première 205 Scène II

Mouillebec, Alidor

 

Alidor, tirant une pomme de sa poche et mordant à même. − Dites donc, père Mouillebec... c'est du beau monde ici...

Mouillebec, tirant de sa poche, enveloppé dans du papier, un gâteau dit chausson et mordant dedans. − Je crois bien ! ... une dame qui se lève à midi ! (Apercevant un habit galonné sur une chaise, au fond à droite.) Oh ! la belle livrée !

Il va admirer l'habit.

Alidor, voyant l'album que Justin a laissé ouvert. − Et des images ! ... regardez donc celle−là ! (Lisant.) "Panthéon Nadar..." Qu'est−ce que ça veut dire ? ... vous qu'êtes un homme instruit...

Mouillebec, mettant ses lunettes. − Voyons ? ... "Panthéon Nadar..." Panthéon... je comprends ça... ça vient du grec...

Alidor. − Ça signifie bâtiment !

Mouillebec. − Mais Nadar ? ... c'est Nadar qui m'embarrasse... je cherche la racine...

Alidor. − Ne vous fatiguez pas... nous la demanderons au garçon !

Il jette son trognon de pomme par terre.

Mouillebec, le ramassant et le portant dans la cheminée. − Je vous en prie, monsieur le marquis, ne jetez pas vos trognons sur le tapis... nous sommes dans le monde !

Alidor. − Peut−on s'asseoir ?

Mouillebec. − Je n'y vois pas d'inconvénient.

Tous deux s'asseyent, Mouillebec sur le sofa, Alidor près du guéridon de gauche.

Alidor. − Je n'ai pas l'habitude de marcher sur le pavé... les pieds me font mal... je donnerais bien quatre sous pour ôter mes botte. (Faisant un mouvement.) Bah ! je vais les ôter !

Il se lève.

Mouillebec, vivement et se levant. − Arrêtez ! ça ne se fait pas ! ... à moins d'en avoir obtenu l'autorisation préalable de la maîtresse de la maison...

Alidor. − Je connais les convenances... j'attendrai que cette dame soit là ! ...

Il se rassied.

Scène II 206

Mouillebec, se rasseyant aussi. − Tiens ! j'ai oublié d'écrire les pommes... (Il tire un calepin de sa poche.) Comme l'argent file à Paris ! (Lisant sa dépense.) "Un fiacre pour aller rue Taitbout chez le comte de Furetières... trente sous."

Alidor. − C'est pas cher... deux chevaux, quatre roues... et un cocher...

Mouillebec. − Oui... mais c'est trente sous de fichus ! ...

Alidor. − Son portier nous a dit : "Il n'y est pas... il est à Clichy pour dettes..."

Mouillebec, lisant. − "Deuxième fiacre pour nous faire conduire à sa villa de Clichy pour dettes... trente sous." Il faut convenir qu'il habite une jolie maison !

Alidor. − Je vous en réponds... et il a un soldat à sa porte... même qu'il était dans sa guérie.

Mouillebec. − Guérie... Guérite !

Alidor. − Comment ! guérite à présent ? c'est vous−même qui m'avez dit guérie !

Mouillebec. − Guérie... pour la migraine ! ... mais pour le soldat... guérite !

Alidor. − Mais qu'est−ce que ça lui fait au soldat ? Guérie ! guérite ! ah ! voilà un mot asticotant !

Mouillebec, se levant. − Ce comte est un homme charmant... il était en train de boire du champagne avec une de ses parentes...

Alidor, se levant aussi. − Appelée la Cocarde... mademoiselle la Cocarde ! ...

Mouillebec. − Je lui ai remis la lettre...

Alidor. − Notre mission secrète...

Mouillebec. − Et il s'est mis à rire...

Alidor. − Et la petite donc ! elle se tortillait... comme si elle avait avalé une anguille... vivante !

Mouillebec. − Alors le comte nous a dit : "Il m'est impossible de vous rendre le service qu'on me demande, je ne puis pas sortir, je suis retenu ici..."

Alidor. − "Mais... qu'il a ajouté, je connais une dame très élancée..."

Mouillebec, le reprenant. − Très lancée ! ...

Alidor. − J'ai entendu très élancée... "Dans le monde... madame de Saint−Albano... je vais vous donner une lettre pour elle... et elle se fera un vrai plaisir de vous être agriable."

Mouillebec, le reprenant. − Agréable !

Alidor. − J'ai entendu agriable !

 

Scène II 207

Mouillebec. − Et il nous a accompagnés jusqu'à la porte, en nous criant dans l'escalier : "Surtout n'oubliez pas de montrer le portefeuille ! ..." Ca, par exemple... je n'ai pas trop compris...

Alidor. − Moi non plus ! ... mais puisque c'est une mission secrète !

Mouillebec. − C'est juste ! ... Ah ! saperlotte !

Il reprend son calepin.

Alidor. − Vous vous êtes mordu ?

Mouillebec, s'asseyant sur le divan circulaire. − Non ! ... j'ai oublié d'écrire notre déjeuner de ce matin. (Ecrivant.) Douze sardines et un carafon d'orgeat !

Alidor, qui s'est assis à côté de Mouillebec. − C'est moi qui ai eu l'idée de l'orgeat ! ... je me suis dit : "Faut faire nos farces ! ..."

Mouillebec. − Oui... et c'est pendant ce temps−là qu'on m'a chipé mon chapeau ! ... on m'a laissé celui−là à la place...

Il montre le chapeau qu'il tient.

Alidor. − Il est gentil !

Mouillebec, le mettant sur sa tête. − Oui... mais il ne me va pas ! ...

Alidor. − Voyons... (Il l'essaye à son tour.) A moi non plus ! (Le lui rendant.) Tenez−le toujours à la main... on pourra croire qu'il vous va !

Mouillebec, regardant à gauche. − Du monde ! Levons−nous !

Ils se lèvent.

 

Scène II 208 Scène III

Alidor, Justin, Mouillebec

 

Justin, entrant par la gauche. − Je viens de parler à madame Taupin...

Mouillebec. − Madame Taupin ? ...

Justin. − Oui... la dame de compagnie de madame de Saint−Albano... on ne pourra pas vous recevoir avant midi.

Il passe près du guéridon.

Mouillebec, tirant sa montre. − Neuf heures et demie... Qu'est−ce que nous allons faire ?

Alidor. − Si nous visitions l'intérieur de l'obélisque ?

Mouillebec. − Non... ça n'est ouvert que le dimanche... Allons faire un tour au Muséum ! ...

Alidor. − C'est ça ! j'ôterai mes bottes !

Mouillebec, à Justin en passant près de lui. − Ah ! pardon... (Montrant l'album.) Que veut dire Nadar, s'il vous plaît ?

Justin. − Nadar ? ça veut dire photographe... 113, rue Saint−Lazare !

Mouillebec. − Je vous remercie infiniment... Monsieur, j'ai bien l'honneur...

Ensemble

Air de l'Etoile du Nord

Mouillebec et Alidor

Pendant qu'elle sommeille,

Nous allons, sans retard,

Dans Paris, qui s'éveille,

Promener au hasard.

Justin

Pendant qu'elle sommeille,

Tous les deux, au hasard,

Scène III 209

Dans Paris, qui s'éveille,

Promenez sans retard.

Alidor et Mouillebec sortent par le fond, en faisant force salutations à Justin.

 

Scène III 210 Scène IV

Justin ; puis Madame Taupin ; puis William Track

 

Justin, seul. − En voilà deux originaux !

Madame Taupin, entrant par la gauche. − Justin !

Justin. − Madame Taupin ?

Madame Taupin. − Ils sont partis, ces messieurs ?

Justin. − Ce ne sont pas des messieurs... ce sont des paysans.

Madame Taupin. − Des parents de Madame sans doute...

Continuer : partie 2 sur 3