Théâtre . 2
Scène VI
Faribol, Alexandra
Faribol, seul. − En l'attendant, je vais préparer une forte sauce !
Il va frapper à la maison.
Alexandra, reparaissant par le premier plan de droite ; elle a baissé son voile et ne voit pas Faribol. − Enfin, il est parti !
Elle reprend sa faction.
Faribol, à part. − Mâtin ! le joli cou−de−pied ! ... j'ai bien envie d'attendre Pichenette ici. (S'approchant.) Madame...
Alexandra, à part. − C'est lui ! oh ! le gueux !
Faribol, faisant l'aimable. − Pardon, madame... vous êtes égarée, je crois, dans ces parages inconnus et... assez malpropres...
Alexandra, déguisant sa voix. − Oui, monsieur... je cherche le théâtre de l'Odéon.
Faribol, à part. − Serait−ce une femme de lettres ? ... on dit qu'elles portent des bas bleus... je voudrais bien voir ça ! (Haut.) L'Odéon ! vous en êtes bien loin... il y a un tas de petites rues... Voulez−vous me permettre de vous servir de pilote... jusqu'à ce mausolée de la tragédie ?
Alexandra, déguisant sa voix. − Si je ne craignais d'être indiscrète...
Faribol. − Indiscrète ? ... avec cette tournure, cette distinction, ce cou−de−pied. (A part.) Diable de voile ! ... elle est peut−être laide ! (Haut.) Ce voile... qui me dérobe sans doute les traits les plus charmants... si vous vouliez seulement en soulever un petit coin ? ...
Alexandra. − Flatteur !
Elle lève tout à fait son voile.
Faribol, stupéfait, à part. − Ma femme ! ... oye ! oye !
Alexandra, croisant les bras et se campant devant lui. − Eh bien, monsieur !
Faribol, avec plomb. − Je t'avais reconnue !
Alexandra. − Ta ta ta !
Faribol. − Si ! à ta robe bleue ! ... c'est moi qui te l'ai donnée... ta robe bleue ! ...
Scène VI 26
Alexandra, apercevant le homard. − Qu'est−ce que c'est que ça ?
Faribol. − C'est pour toi ! (A part.) Oye ! oye !
Alexandra. − Vous savez bien que je n'aime pas le homard !
Faribol. − Comment ! tu n'aimes pas... ? (Voulant filer.) Je vais le reporter.
Alexandra. − Un instant ! ... donnez !
Elle prend le homard et le pose sur une table du café.
Faribol, à part. − Confisqué ! ... Ma sauce est faite !
Alexandra, sérieusement. − Monsieur Faribol...
Faribol, un peu intimidé. − Alexandra ?
Alexandra. − Causons un peu, s'il vous plaît !
Faribol. − Volontiers. (A part.) Pourvu que Pichenette ne revienne pas !
Alexandra. − Qu'est−ce que je vous ai dit le jour de notre mariage ?
Faribol. − Dame ! ... tu m'as dit : "Finissez, monsieur ! "
Alexandra. − Je ne ris pas ! Je vous ai fait asseoir, et j'ai pris la parole en ces termes : "Monsieur, nous sommes unis... nous venons de nous jurer mutuellement fidélité entre les mains d'un gros homme... pas beau..."
Faribol. − M. le maire...
Alexandra, continuant. − "C'est très bien... mais je n'entends pas que ce serment soit une balançoire ! ..."
Faribol. − "Ni moi non plus ! " t'ai−je répondu avec la passion... qui convenait à la circonstance ! ...
Alexandra. − Je suis née à Bastia... dans l'île de Corse...
Faribol. − Le sang y est superbe...
Alexandra. − C'est possible... mais les femmes y ont des idées très carrées sur les droits et les devoirs respectifs des époux...
Faribol, à part. − Pourvu que Pichenette ne revienne pas !
Alexandra, continuant. − Il y a des hommes qui considèrent leurs femmes comme de petites machines à raccommoder les chaussettes ! ...
Faribol, jouant l'indignation. − Oh ! ... les monstres !
Alexandra. − Ils les prennent, les quittent, les trompent...
Scène VI 27
Faribol. − Que veux−tu ! ... ce sont des natures volcaniques... portées à la faridondaine !
Alexandra. − Eh bien, et nous ? ... Volcaniques ! ... est−ce que vous croyez que nous sommes bâties en mastic ou en carton−pâte ? Je demande les mêmes droits pour la femme... le droit de la faridondaine !
Faribol, riant. − Ah ! ah ! ce serait du joli !
Alexandra. − Et pourquoi pas ?
Faribol. − Parce que les conséquences... les conséquences ne sont pas les mêmes...
Alexandra, impétueusement. − Je ne donne pas dans cette rengaine ! ... Le mariage est une voiture... une charrette, si vous voulez ! ... C'est à vous de réfléchir avant de vous y atteler... mais, quand on y est... on y est ! ... et, si l'un des deux quitte le brancard, je soutiens que l'autre serait bien bête de ne pas dételer et de ne pas jeter son bonnet par−dessus les moulins ! voilà ma théorie !
Faribol. − Elle est corse... c'est une théorie corse !
Alexandra. − Oeil pour oeil ! dent pour dent ! coup de canif pour coup de canif ! ... est−ce convenu ? ...
Faribol. − Sans doute ! ... sans doute ! ...
Alexandra, lui tendant la main. − Alors, touche là ! ...
Faribol. − Mais c'est que...
Alexandra. − Tu hésites ? ... Prends garde... je vais croire que tu me trompes.
Faribol. − Moi, par exemple ! ... Tiens ? je tope ! ... je tope... des deux mains ! (Il lui tape dans la main ; à part.) Pourvu que Pichenette ne revienne pas ! ...
Alexandra. − Foi d'honnête femme, je ne commencerai pas ! ...
Faribol. − Je l'espère bien ! ...
Alexandra. − Mais... si jamais je te pince ! ... tu peux être sûr de ton affaire ! ...
Faribol, à part. − Oui, mais tu ne me pinceras pas !
Alexandra. − Où vas−tu maintenant ? ... Reconduis−moi.
Faribol, feignant la plus grande contrariété. − Impossible ! ... impossible ! ... l'heure de mon imbécile de concert approche...
Alexandra. − Ah ! ... cité Valadon ? ...
Faribol. − N° 56... une maison superbe !
Alexandra, à part. − Et il n'est pas permis de les étrangler ! ...
Scène VI 28
Faribol, tendrement. − Alexandra ! ... quand donc pourrons−nous passer une soirée à côté l'un de l'autre... au coin du feu !
Alexandra, de même. − Oh ! oui ! ... le coin du feu ! ... (A part.) Au moins on a les pincettes !
Elle va prendre son homard.
Ensemble
Air :
Tu t'en vas (le Maçon)
Faribol
Adieu donc !
Alexandra
Adieu donc !
Faribol
Ma biche !
Alexandra
Mon bichon !
Je vais à la maison !
Faribol
Moi, cité Valadon.
Faribol et Alexandra se séparent et s'éloignent des deux côtés opposés.
Faribol, se retournant et lui envoyant un baiser. − Adieu !
Alexandra, même jeu. − Adieu ! (A part, en sortant à gauche.) Le galopin ! ...
Faribol, à part. − Elle est parfaitement tranquille ! ... (En sortant par la droite, il se heurte contre Léopardin.) Prenez donc garde, imbécile ! ...
Il disparaît.
Scène VI 29 Scène VII