Théâtre . 2
• Célimare le Bien−aimé
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Célimare le Bien−aimé 979 Personnages
Comédie−Vaudeville en trois actes
Par Eugène Labiche et Alfred Delacour
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 27 février 1863
Personnages
Acteurs qui ont créé les rôles
Paul Célimare : MM. Geoffroy.
Vernouillet : Lhéritier
Bocardon : Hyacinthe
Colombot : Mercier
Pitois : Lassouche
Madame Colombot : Mme Delille
Emma, sa fille : Mlles Deschamps
Adeline, femme de chambre : Danjou
Deux tapissiers
La scène à Paris de nos jours.
Personnages 980 Acte I
Un salon très élégant. A gauche, au premier plan, une cheminée. Au deuxième plan, une porte. Au fond, porte d'entrée. Dans les deux pans coupés, à gauche et à droite, deux fenêtres. A droite, deux portes latérales, une au premier plan, communiquant à la lingerie. Divan, chaises, fauteuils, ameublement riche. − Un secrétaire au fond, à droite, dans lequel se trouve un petit coffret. Table à gauche près de la cheminée. − Pendules, flambeaux, vases, etc.
Acte I 981 Scène première
Adeline, Pitois, deux tapissiers
Les deux tapissiers achèvent de poser des rideaux.
Adeline les aide.
Pitois, entrant par le fond. − Eh bien ? ces rideaux ? Dépêchons−nous, mes enfants !
Adeline. − Dans une minute tout sera fini.
Pitois. − A neuf heures, Monsieur veut que l'appartement soi débarrassé.
Adeline. − Mais la cérémonie n'est que pour onze heures.
Pitois. − C'est égal... Monsieur m'a défendu de laisser traîner des tapissiers dans l'appartement quand il partira pour la mairie.
Adeline. − Dites donc... entre nous... il est un peu âgé, Monsieur, pour se marier...
Pitois. − Il a quarante−sept ans... Je lui ai fait les observations que je devais lui faire... Il m'a envoyé promener... ça le regarde.
Adeline. − La future n'a que dix−huit ans... C'est bien dangereux !
Pitois. − Ca ne prouve rien... Moi, j'ai épousé une femme qui avait cinq ans de plus que moi... et ça ne m'a pas empêché...
Adeline, riant. − Comment ! ... vous, monsieur Pitois ?
Pitois. − Parfaitement... Vous ne le saviez pas ? ...
Adeline. − Non... je ne suis ici que de ce matin...
Pitois. − C'est donc ça... Du reste, quand il arriverait malheur à Monsieur... ce serait pain bénit... En voilà un qui en a fait de toutes les couleurs... C'était un gandin... On l'appelait le gandin de la rue des Lombards... quand il était jeune et droguiste...
Adeline. − Il a été droguiste ?
Pitois. − Oui... Ah ! on peut dire que cet homme a eu un moment bien brillant !
On entend sonner.
Adeline. − On sonne.
Scène première 982
Pitois. − C'est Monsieur... c'est pour le friser... Depuis douze ans, c'est moi qui le frise... Quand je vois un cheveu blanc... crac ! (On sonne plus fort.) Voilà, monsieur ! voilà, monsieur ! ...
Il entre à droite, deuxième plan.
Scène première 983 Scène II
Adeline, les tapissiers ; puis Colombot
Adeline, aux tapissiers. − Relevez les rideaux... c'est plus gracieux !
Colombot, entrant par le fond. − Ne faites pas attention... c'est moi...
Adeline, à part. − Le beau−père !
Colombot, à Adeline. − Ah ! la nouvelle femme dechambre de ma fille... celle que ma femme a arrêtée hier...
Adeline, saluant. − Oui... monsieur...
Colombot. − Où est Célimare... mon futur gendre ?
Adeline. − On le frise...
Colombot. − Tiens... il se fait friser ? ... Ah ! le sournois, il nous disait que c'était naturel ! ...
Adeline. − Je vais le prévenir...
Colombot. − On apportera la corbeille et le trousseau dans la journée... vous disposerez tout ça dans la lingerie.
Adeline. − Oui, monsieur.
Un tapissier, à Adeline. − Mademoiselle, nous avons fini...
Adeline, remontant. − Il y a encore les petits rideaux à poser dans la chambre à coucher. (Prenant les rideaux sur un meuble.) Entrez toujours... je vais vous les porter...
Colombot, à Adeline. − Je vais avec vous... je veux voir si tout est en ordre.
Il fait entrer à gauche les tapissiers et les suit.
Scène II 984 Scène III
Adeline, Pitois ; puis Célimare
Pitois, entrant de droite, deuxième plan, et se dirigeant vers la cheminée... à la cantonade. − Oui, monsieur ! ... Voilà autre chose, à présent... Monsieur qui me dit d'allumer du feu dans ce salon.
Adeline. − Eh bien, puisqu'il vous le dit... faites−le... Ce n'est pas vous qui payez le bois.
Elle entre à gauche avec les rideaux.
Pitois, allumant du feu. − Du feu... au mois d'août... et un jour de noces !
Célimare, entrant par la droite avec des papillottes et en robe de chambre et peignoir blanc. − Eh bien, ce feu a−t−il pris ?
Pitois. − On le souffle.
Célimare. − Dépêche−toi.
Pitois. − Monsieur a froid ?
Célimare. − Oui... ouvre la fenêtre... et achève de me coiffer.
Il prend la chaise placée près de la table et s'assied en face du souffleur.
Pitois, allant ouvrir la fenêtre de gauche, et à part. − Il veut que j'ouvre la fenêtre, à présent... Bizarre ! ... bizarre ! (Haut.) Combien Monsieur veut−il de boucles ?
Il se tient debout derrière Célimare et finit de le coiffer.
Célimare, assis. − Partout... partout... et que ça ait l'air naturel.
Pitois, le coiffant. − C'est égal... un homme qui se marie et qui fait du feu au mois d'août...
Célimare. − Eh bien ! ... après ?
Pitois. − J'ai fait à Monsieur les observations que je devais lui faire...
Célimare. − Parce que tu as été malheureux avec ta femme, tu vois des sinistres partout... Le fait est qu'on doit passer un mauvais quart d'heure quand on découvre la chose...
Pitois. − Oh ! moi, je m'y attendais... Depuis quelque temps, Pulchérie... se pommadait extraordinairement et mettait de l'eau de Cologne dans son mouchoir... et, quand une femme de chambre se pommade...
Scène III 985
Célimare. − Mauvais signe ! (Parlant de sa coiffure.) Fais bouffer ! fais bouffer ! ... Eh bien, qu'est−ce que tu en as fait, de ta femme ? tu l'as renvoyée ? ...
Pitois. − Non, monsieur... elle gagnait cinq cents francs par an ! ... nous les mettions à la caisse d'épargne.
Célimare. − Ah ! c'est une raison... Mais ton rival, tu l'as jeté par la fenêtre ? ...
Pitois. − Non, monsieur... d'abord, les règlements de police s'y opposent... et puis il était plus fort que moi.
Célimare. − Ah ! il paraît que c'était un rude gaillard !
Pitois. − Un homme superbe... dans le genre de Monsieur.
Célimare. − Fais bouffer... fais bouffer...
Pitois. − Mais tout ça ne lui a pas porté bonheur.
Célimare. − Il est mort ?
Pitois. − Il est devenu huissier. (Otant le peignoir.) Monsieur est bouclé.
Célimare se relève.
Célimare, passant la chaise à droite. − C'est bien... Mets une bûche dans le feu et va−t'en.
Pitois, mettant une bûche dans la cheminée, à part. − Au mois d'août... Bizarre ! ... bizarre ! ...
Il sort par la gauche.
Scène III 986 Scène IV
Célimare, seul
Il ouvre le secrétaire au fond, à droite, et y prend un petit coffret très élégant.
Là... est ma petite collection les lettres de ces dames... Je ne le cache pas... j'ai aimé les dames (gracieusement) et je les aime encore, et je les aimerai toujours ; mais, au moment de me marier, je ne puis garder chez moi ces souvenirs charmants... J'ai fait allumer le bûcher... et je vais consommer le sacrifice. Voyons... on dit que le feu purifie tout. (Prenant un paquet de lettres dans le coffre qu'il dépose sur la table, il s'assied.) Ah ! les lettres de Ninette... ma dernière... une grande écriture rageuse... comme son caractère... (Il se lève.) C'est égal ! c'est une femme qui avait de jolis détails ! D'abord elle avait un mari... J'ai toujours aimé les femmes mariées... Une femme qui a un mari... un ménage... cela vous fait un intérieur... et puis c'est rangé, et c'est honnête... et il est si difficile aujourd'hui d'avoir pour maîtresse une femme complètement honnête ! Quant à la dépense... des bouquets... quelques sacs de bonbons... rien du tout ! Par exemple, il y a le mari... une espèce de gêneur qui s'éprend pour vous d'une amitié furieuse... qui vous raconte ses affaires, vous demande conseil, vous charge de ses commissions... ça, c'est le revers ; moi, j'ai toujours soigné le mari... c'est mon système... Ainsi, celui de Ninette... Bocardon... un courtier en indigo... nous nous tutoyons... mais ces liaisons−là n'ont pas de racines... voilà ce qu'il y a de commode... ça se tranche comme avec un couteau... C'est pourtant un brave garçon, que ce Bocardon... très serviable... Ainsi, toutes ces lettres, c'est lui qui me les a apportées... dans son chapeau... Nous étions convenus d'un signal avec Ninette... quand Bocardon me disait : "Ah ! à propos ! ma femme m'a chargé de te demander ce que tu penses des Nord..." ça voulait dire : "Ma femme t'a écrit... regarde sous la coiffe de mon chapeau... à gauche..." Je regardais, et... (Montrant les lettres.) Voilà. C'est une femme d'ordre... elle économisait les timbres−postes ! ... Pauvres gens ! je vais bien leur manquer... Je décidais tout dans la maison... j'étais leur intendant... côté du coeur. Allons ! brûlons ces souvenirs ! ... Came fait de la peine... mais bah ! (Il jette les lettres au feu.) Adieu, Ninette ! ... Adieu, Bocardon. (Prenant une autre liasse dans le coffret.) Passons à une autre !
Scène IV 987 Scène V
Célimare, Colombot
Colombot, sortant de la chambre à coucher, à gauche, à la cantonade. − Très bien ! ... ce sera charmant.
Célimare, fermant vivement le coffret, après y avoir remis les lettres, à part. − Oh ! ... mon beau−père.
Colombot. − Bonjour, Célimare.
Célimare. − Monsieur Colombot ! ... Qui vous amène ce matin ?
Colombot. − J'ai voulu donner un dernier coup d'oeil à votre installation. (Il remonte, regardant la cheminée.) Tiens ! vous faites du feu... au mois d'août.
Célimare. − Oui... l'air est frais, ce matin.
Colombot, regardant la fenêtre. − Et vous ouvrez la fenêtre ?
Célimare. − Ca fumait.
Colombot, apercevant le coffret sur la table. − Ah ! le joli coffret !
Il veut le prendre.
Célimare, le retenant. − Prenez garde ! ... c'est très fragile.
Colombot. − Je parie que c'est encore une surprise... pour ma fille...
Célimare. − Précisément.
Colombot. − Nous le mettrons dans la corbeille.
Célimare. − C'est ça... plus tard... (A part.) Quand il sera vide.
Colombot. − Célimare ! il faudra bien l'aimer, ma fille...
Célimare. − Soyez tranquille, beau−père.
Colombot. − J'ai peur que vous ne soyez un peu mûr pour elle.
Célimare. − Mûr ? ... Je n'ai que quarante−sept ans.
Colombot. − D'abord, je vous préviens qu'Emma est très enfant.
Célimare. − Moi aussi...
Scène V 988
Colombot. − Si vous l'aviez vue hier emballer ses poupées... car elle vous les apportera...
Célimare. − Ah ! tant mieux ! ah ! tant mieux ! (Confidentiellement.) Cependant, entre nous, je tâcherai de les lui faire oublier.
Colombot. − Qu'est−ce que vous entendez par là ?
Célimare. − Dame... (Lui frappant sur le ventre.) Eh ! eh ! papa Colombot.
Il rit.
Colombot. − Ne riez pas comme ça ! ça vous dessine la patte−d'oie !
Célimare, à part. − Ah ! mais... il est ennuyeux.
Colombot. − Voyez−vous, moi, je suis franc... je ne vous cache pas qu'au premier abord, vous ne me plaisiez pas du tout... Oh ! mais pas du tout.
Célimare. − Ah !
Colombot. − A ma femme, non plus...
Célimare. − Alors, qu'est−ce qui vous a décidé ?
Colombot. − C'est le notaire... quand il nous a dit que vous aviez quarante mille livres de rente.
Célimare, piqué. − Ah ! vous êtes bien bon... je vous remercie.
Colombot. − Ca ne vous fâche pas ?
Célimare. − Comment donc ! ... au contraire.
Colombot. − Nous nous sommes dit : "Célimare n'est pas jeune... Célimare n'est pas beau... mais la jeunesse, la beauté ! ... ça passe... tandis que quarante mille livres de rente... quand on a de l'ordre... ça reste ! ..." Je suis franc, moi !
Célimare. − Je le vois bien ! ... Heureusement que votre fille ne partage pas votre opinion...
Colombot. − C'est vrai... vous lui plaisez assez... Je ne comprends pas ça...
Célimare, piqué. − Qu'y a−t−il d'étonnant ? j'ai su plaire à bien d'autres...
Colombot, incrédule. − Vous ? ... Laissez−moi donc tranquille ! ... avec un ventre comme ça !
Célimare. − Mais...
Colombot, remontant. − Allons ! je vous quitte... Vous avez votre toilette à terminer... A bientôt.
Célimare. − Bonjour...
Colombot. − Ne vous faites pas attendre... à onze heure précises.
Scène V 989
Célimare. − Soyez tranquille.
Colombot sort par le fond.
Scène V 990 Scène VI
Célimare ; puis Vernouillet
Célimare, seul. − Il dit qu'il est franc... je le trouve malhonnête, moi. Il me considère comme un fruit sec de la galanterie... c'est à pouffer de rire : j'avais bien envie de lui ouvrir ce petit coffret... (Il l'ouvre et y prend des lettres.) Les lettres de madame Vernouillet... Cette pauvre Héloïse. (Montrant les lettres.) Ceci représente cinq ans d'une passion... C'était une saisissante Bordelaise... mariée à un vieux bonhomme sans éclat ; elle n'avait qu'un défaut... mais un défaut terrible... Comme tous ceux de Bordeaux, elle aimait les champignons... et elle croyait les connaître, la malheureuse ! Si bien que, tous les dimanches, nous partions de Paris le matin, elle, son mari... et un petit panier... et nous allions dans le bois de Meudon herboriser des vénéneux... Elle s'écriait : "Ah ! voilà un cèpe ! ah ! voilà une oronge ! " et elle fourrait tout ça, dans son petit panier... Vernouillet nous suivait de loin, de très loin... c'était charmant... Le soir, on me retenait à dîner. Inutile de dire que je ne touchais pas à cette affreuse fricassée, assaisonnée à l'huile et à l'ail... Certainement, je ne suis pas plus poltron qu'un autre, mais je n'aime pas dîner avec de la mort−aux−rats... Je reprenais du boeuf, et comme j'avais raison ! ... Un soir, à onze heures, elle me dit : "A demain ! ..." et, à minuit, j'étais veuf. (Se reprenant.) Vernouillet était veuf... Cet événement changea mes petites habitudes... je ne savais plus que faire de mes soirées... C'est alors que je songeais aux Bocardon... pour m'étourdir... Pauvre Héloïse ! elle avait un style charmant. (Prenant une lettre et lisant avec attendrissement.) "Mon cher ami... n'apportez pas de melon... mon mari en a reçu de la campagne." (Parlé.) Elle pensait à tout. Quelle femme ! (Prenant une autre lettre et lisant.) "Mon cher ami, c'est demain la fête de M. Vernouillet, n'oubliez pas de venir avec un bouquet." (Parlé.) Et j'arrivais le lendemain avec mon bouquet etmon compliment... comme un collégien... L'ai−je assez gâté, ce mari−là ! je le mettais dans du coton... je faisais ses courses le matin... le soir sa partie de dominos. Tous les jours à quatre heures, j'allais le prendre à son bureau... Un jour, il eut mal aux reins... et... non... je l'ai frictionné... Seulement... elle me savait gré de ces petites attentions... un regard bien senti venait me payer de tous mes sacrifices... Allons, c'est bête de s'attendrir, mettons tout cela au feu...
Pitois, annonçant. − M. Vernouillet.
Célimare, à part. − Le mari !
Il replace vivement les lettres dans le coffret, qu'il referme et dont il cache la clef dans la poche de son gilet.
Vernouillet, entrant du fond. − Vous êtes seul ?
Célimare, lui offrant une chaise. − Oui.
Vernouillet, dépose son chapeau sur une chaise à droite, et s'assied près de Célimare poussant un soupir. − Ah ! ...
Célimare, assis et poussant un soupir. − Ah !
Ils se serrent la main.
Vernouillet. − Enfin, que voulez−vous ? nous n'y pouvons rien.
Scène VI 991
Célimare, qui avait un air gai, prend une mine triste. − Mon Dieu... non... nous n'y pouvons rien. (A part.) Il me retarde pour m'habiller.
Vernouillet. − Célimare... vous ne venez plus me prendre à mon bureau... je vous attends tous les jours jusqu'à quatre heures un quart... je me dis : "Il va venir ! " et vous ne venez pas.
Célimare. − Excusez−moi... mes occupations...
Vernouillet. − Célimare, je le vois bien, vous ne m'aimez plus comme autrefois.
Célimare, lui prenant la main. − Oh ! ... cher ami... quelle idée !
Vernouillet. − Qu'est−ce que je vous ai fait ?
Célimare. − Rien ! ... mais je vais me marier... et vous comprenez... les courses... les démarches...
Vernouillet. − J'étais habitué à vous voir tous les jours, et maintenant c'est à peine si je vous aperçois... de loin en loin...
Célimare. − Ah ! je suis allé chez vous la semaine dernière...
Vernouillet. − Vous n'êtes resté que cinq minutes...
Célimare. − J'étais pressé...
Vernouillet. − Autrefois, vous passiez toutes vos soirées à la maison... nous faisions, le domino...
Célimare, à part. − S'il croit que ça va continuer !
Vernouillet. − Certainement... quand j'ai perdu ma femme... ça m'a fait de la peine... mais je me disais : "Célimare me reste."
Célimare, lui serrant de nouveau la main. − Ah ! cher ami, cher ami... (A part.) Il est un peu ennuyeux !
Vernouillet. − Lorsque vous m'avez fait part de votre mariage... je me suis dit : "Tant mieux, cela me fera un intérieur..."
Célimare. − Ah !
Vernouillet. − "Il venait chez moi... j'irai chez lui..." Mais je vois bien que c'est un rêve... vous ne m'aimez plus !
Célimare. − Vernouillet, voyons, Vernouillet, pas d'enfantillages.
Vernouillet, se levant. − Ainsi, dernièrement, vous m'avez froissé... cruellement froissé.
Célimare, il se lève. − Moi ? ...
Vernouillet. − Vous ne m'avez même pas invité à votre repas de noce.
Scène VI 992
Célimare. − J'y ai pensé... mais vous êtes dans les larmes.
Vernouillet. − Je suis dans les larmes... c'est vrai... mais on ne peut pas toujours pleurer... Voilà six mois.
Célimare. − Six mois, déjà ! ...
Vernouillet. − Mon Dieu, oui... comme le temps passe ! ...
Célimare. − Mais, cher ami, du moment que vous y consentez, je vous invite... je compte sur vous !
Vernouillet, s'épanouissant. − Vrai ? eh bien, je vais vous prouver que je ne suis point ingrat.
Il cherche des papiers dans sa poche.
Célimare, à part. − Et ma belle−mère qui m'a bien recommandé de n'inviter personne... on ne tient que seize dans la salle à manger... et nous sommes déjà dix−huit... mais bah ! un de plus... un de plus !
Il sourit.
Vernouillet, ouvrant un papier. − J'ai pensé à vous ce matin.
Célimare. − Qu'est−ce que c'est que ça ?
Vernouillet. − Quelques couplets que je me suis amusé à griffonner à votre intention.
Célimare. − Comment ! vous avez songé ? ... ah ! que c'est aimable !
Vernouillet. − C'est sur un air connu, un air que ma pauvre femme aimait à chanter quelquefois. (Il soupire.) Ah !
Célimare, lui prend la main et poussant un soupir. − Ah ! ...
Vernouillet. − Enfin, que voulez−vous ! nous n'y pouvons rien ! ...
Fredonnant très gaiement.
Gai, gai, mariez−vous !
Célimare
Jeunes filles
Et bons drilles...
Vernouillet (parlé). − Vous y êtes.
Chantant.
Gai, gai, mariez−vous !
C'est un usage
Scène VI 993
Fort sage.
Gai, gai, mariez−vous,
Le mariage est si doux !
Notre ami, qui se marie,
Est la crème des amis !
Ils se donnent la main.
Il sera, je le parie,
La crème aussi des maris.
Gai, gai,
Etc.
Célimare. − Très joli... mais vous deviez... Vous n'êtes pas dans l'air. (Prenant le papier.) Permettez... Deuxième couplet.
Chantant.
Sa moitié plaît à la ronde.
Vernouillet, radieux (parlé). − C'est pour Madame.
Célimare, chantant
L'époux plaît également.
Vernouillet (parlé). − C'est pour vous.
Célimare, chantant.
Ces deux moitiés dans le monde
Doivent faire un tout charmant.
Vernouillet, très gaiement (parlé). − Et tout le monde reprend :
Chantant.
Gai, gai, mariez−vous !
Ensemble
C'est un usage
Scène VI 994
Fort sage
Gai, gai, mariez−vous,
Le mariage est si doux !
Vernouillet, tristement. − Comme Héloïse enlevait ça... la fin, surtout. (Il soupire.) Ah ! ...
Célimare, lui prenant la main et poussant un soupir. − Ah ! ...
Vernouillet. − Enfin... nous n'y pouvons rien... Je cours m'habiller, et je reviens vous prendre.
Il se dirige vers le fond.
Célimare. − C'est pour onze heures.
Vernouillet. − Soyez tranquille.
Il sort en fredonnant, Célimare
le reconduit et chante aussi.
Gai, gai, mariez−vous,
Etc.
Vernouillet, sortant. − Enfin, que voulez−vous ! ...
Scène VI 995 Scène VII
Célimare ; puis Bocardon
Célimare, seul. − C'est drôle... depuis qu'il est veuf, je le trouve assommant... En voulà un que je négligerai, après la noce !
Bocardon, entrant par le fond, habit noir, cravate blanche. − C'est moi, mon cher ami... je ne reste qu'un instant.
Célimare, à part. − Bocardon ! mon numéro deux.
Bocardon. − Je viens te prévenir, car tu as fait une boulette... pommée. Heureusement que je l'ai réparée...
Célimare. − Quoi donc ?
Bocardon. − Ce n'est rien... Croirais−tu que tu as oublié de nous inviter à ton repas de noce ?
Célimare. − Je vais t'expliquer... ma belle−mère...
Bocardon. − J'ai arrangé tout cela... Ninette était furieuse... elle disait : "Il me le payera ! il s'en souviendra ! Tiens ! son tabouret ! ..." Tu sais, ce joli tabouret qu'elle brodait pour toi ? ... elle ne voulait pas le finir... Alors, j'ai tout pris sur moi. Tu vas voir comme je suis fin... je lui ai dit que tu m'en avais parlé... que tu m'avais chargé de l'inviter... et que cela m'était sorti de la tête.
Célimare. − Comment !
Bocardon. − Ainsi, sois tranquille... nous viendrons tous les deux.
Célimare, à part. − Sapristi ! nous serons vingt et un... et on ne tient toujours que seize.
Bocardon. − Ca l'a un peu calmée... Malgré cela, depuis quelques jours, elle est agacée... Tiens, au fait, depuis le jour où tu nous as fait part de ton mariage... elle est d'une humeur... on dirait que cela la contrarie...
Célimare. − Pourquoi serait−elle contrariée ? ...
Bocardon. − C'est ce que je lui ai dit : "Qu'est−ce que ça te fait ? Célimare se marie... eh bien, tant mieux ! ... sa femme te fera une amie..." car j'entends que nos femmes se lient.
Célimare, froidement. − Oui ! oui ! sans doute... (A part.) Compte là−dessus.
Bocardon. − Entre nous... je crois avoir découvert le véritable motif de sa mauvaise humeur.
Célimare. − Hein ?
Bocardon. − Tu ne devines pas ? ...
Scène VII 996
Célimare. − Non.
Bocardon. − Elle avait des idées sur toi...
Célimare, effrayé. − Des idées ! Bocardon... je te jure...
Bocardon. − Elle n'aurait pas été fâchée de te faire épouser sa cousine... Elodie.
Célimare, rassuré. − Ah ! tu crois ?
Bocardon. − Oh ! je ne suis pas bête ! mais, comme je lui ai dit l'autre jour : "Elodie n'est pas du tout l'affaire de Célimare."
Célimare. − Oh ! du tout ! du tout !
Bocardon. − "D'abord, elle louche..." Alors, elle s'est mise en colère... et elle m'a dit que j'étais un imbécile... Preuve que j'avais deviné juste !
Célimare. − Comme tu connais les femmes !
Bocardon. − La mienne, surtout ! je la devine... Alors, elle a ajouté que ton mariage n'était pas fait, qu'il ne se ferait pas...
Célimare. − Comment !
Bocardon. − Des bêtises ! propos de femme vexée... Elle ne sait à qui s'en prendre... Ainsi la nouvelle cuisinière... celle que tu nous as donnée...
Célimare. − Eh bien ?
Bocardon. − Elle ne restera pas... Il y a eu des mots ce matin. Il faudra que tu arranges ça... Nous voulons aussi te consulter pour changer le papier de notre salle à manger.
Célimare. − Ah ! mon ami, permets...
Bocardon. − Pas aujourd'hui ! marie−toi d'abord... et reviens−nous bien vite... car tu nous manques... Nous ne savons plus que faire...
Célimare, à part. − Encore un qui croit que ça va continuer.
Bocardon. − Jusqu'à Minotaure... tu sais, mon terre−neuve... il devient triste...
Célimare. − Ah ! pauvre bête !
Bocardon. − Aussitôt qu'il t'apercevrait, il se dressait sur ses pattes de derrière, comme ça... pour avoir un petit morceau de sucre ! Ah ! tu l'avais bien dressé !
Célimare. − Oui... nous étions très amis.
Bocardon. − C'est au point qu'à peine si tu entrais sous la porte cochère, il se mettait... comme ça... il te sentait. Il faut que l'homme ait un joli parfum, tout de même !
Scène VII 997
Célimare. − Non : mais l'odorat est tellement développé chez les chiens...
Bocardon. − Enfin, mon pauvre ami, nos soirées sont longues... au lieu de ce bon bézigue que nous faisions tous les soirs...
Célimare. − Ah ! oui... Tu es pour le bézigue, toi ?
Bocardon. − J'aime bien ça !
Célimare. − Il y en a qui préfèrent le domino.
Bocardon. − Moi pas... Ah çà, je te quitte... je vais acheter des gants... ceux−ci ont craqué... A bientôt.
Il remonte.
Célimare. − Adieu.
Bocardon, va jusqu'à la porte de sortie et revient. − Ah ! ... à propos... ma femme m'a chargé de te demander ce que tu penses des Nord.
Célimare, étonné. − Ah bah ! (A part.) Une lettre ! (Haut, voulant prendre le chapeau de Bocardon.) Mais débarrasse−toi donc de ton chapeau.
Bocardon, résistant. − Non... je m'en vais... il faut que j'aille acheter des gants...
Célimare. − Tu as le temps... tu les achèteras en allant à la mairie... Voyons, donne−moi ton chapeau... je le veux...
Il le prend.
Bocardon, à part. − Est−il aimable ! ... Voilà un ami.
Célimare. − Tu ne m'as rien dit de mon nouveau mobilier.
Bocardon. − Tiens ! c'est vrai... des meubles neufs ! ... c'est charmant !
Il tourne autour de l'appartement qu'il examine.
Célimare, à part, visitant le chapeau. − Sous la coiffe... à gauche... (Tirant un billet.) Voilà... Que peut−elle me vouloir, à présent ? (A Bocardon.) Examine la pendule.
Bocardon, regardant la pendule sur la cheminée. − Où as−tu trouvé ça ?
Célimare, s'oubliant. − Dans ton chapeau... (Se reprenant.) Chez Montbro ! ...
Bocardon. − C'est gentil !
Célimare, lisant, à part. − "Monsieur, je ne qualifierais pas votre conduite... mais si vous êtes un homme d'honneur, renvoyez−moi mes lettres avant midi..." (Parlé.) Ses lettres ! saprelotte... je viens de les brûler...
Scène VII 998 Scène VIII
Célimare, Bocardon, Madame Colombot
Madame Colombot ; dans la coulisse. − Il faut que je lui parle à l'instant.
Célimare. − Ma belle−mère ! déjà ! ...
Madame Colombot, paraît, au fond. − Ah ! c'est vous, monsieur.
Célimare. − Qu'y a−t−il donc ? cet air bouleversé...
Madame Colombot. − J'ai laissé ma fille avec le coiffeur... pour venir vous demander une explication...
Célimare. − A moi ?
Madame Colombot, regardant Bocardon. − Il faut que nous causions... seul à seul.
Célimare. − Parlez... Monsieur est un ami...
Bocardon. − Intime.
Madame Colombot. − Soit... Monsieur, il s'agit d'une lettre anonyme que j'aie reçue, il y a quelques minutes à peine...
Célimare, étonné. − Une lettre anonyme ?
Bocardon. − Sans signature ?
Madame Colombot. − Je ne l'ai pas même montrée à mon mari... Je me suis jetée dans un fiacre... Car, dans une heure, il ne serait plus temps de rompre.
Célimare. − Mais de quoi s'agit−il ?
Madame Colombot. − Monsieur Célimare, votre fortune, votre brillante fortune... nous a déjà fait passer par−dessus bien des choses... et, pour ne parler que de votre âge, croyez bien que, sans vos quarante mille livres de rente...
Célimare. − Oui... je sais... M. votre mari a déjà eu l'obligeance de me le dire... Mais cette lettre ? ...
Madame Colombot. − Elle nous révèle un fait monstrueux... Vous avez un attachement, monsieur ! ...
Célimare. − Par exemple !
Madame Colombot. − Une femme chez laquelle vous passez toutes vos soirées.
Célimare, à part. − Aïe ! ... (Indiquant Bocardon.) Et l'autre qui est là !
Scène VIII 999
Bocardon. − Permettez... C'est impossible ! ...
Madame Colombot. − Pourquoi ? ...
Bocardon. − Il passe toutes ses soirées chez moi.
Célimare. − Oui... nous jouons le bézigue.
Bocardon. − A deux sous... L'autre jour... j'ai eu le quinze cents... J'aime bien ça ! ...
Madame Colombot. − Mais pourtant cette lettre affirme...
Célimare, jetant les yeux sur la lettre, à part. − Pristi ! ... l'écriture de madame Bocardon.
Bocardon, s'avançant. − Voyons voir !
Célimare, se précipitant entre lui et madame Colombot. − Non, c'est inutile !
Bocardon. − Pourquoi ? ...
Célimare. − On méprise ces dénonciations anonymes... mais on ne leur fait pas l'honneur de les lire !
Madame Colombot, montrant sa lettre. − Cependant, mon gendre...
Célimare. − Cachez ça : j'aime mieux tout dire... Oui, belle−maman, j'ai aimé une femme : vous pensez bien que je ne suis pas arrivé à mon âge... oui, j'ai été chez elle tous les soirs pendant cinq ans...
Madame Colombot. − Pendant cinq ans...
Bocardon. − Tous les soirs... je réclame...
Célimare. − Mais d'un mot je puis dissiper vos inquiétudes : depuis six mois, cette femme n'est plus... une fin tragique et prématurée est venue l'enlever à mon affection... et à l'estime de son mari.
Bocardon, à part. − Il y a un mari : je conterai ça à Ninette, ça la fera rire !
Madame Colombot. − Et cette femme, peut−on savoir ? ...
Célimare. − Impossible : il faudrait vous la nommer et son mari existe...
Il remonte un peu.
Bocardon. − Il ne serait pas content.
Madame Colombot. − Qui m'assure que vous ne me faites pas une histoire ? ...
Bocardon. − Ah ! belle−maman !
Madame Colombot. − Donnez−moi votre parole d'honnête homme...
Célimare. − Oh ! ... je vous en donne ma parole d'honneur !
Scène VIII 1000
Madame Colombot. − Paul... je vous crois.
Elle déchire la lettre en deux et en jette un morceau du côté de Célimare et l'autre du côté de Bocardon.
Célimare, à part. − Sauvé ! (Il ramasse vivement le morceau. A part.) La lettre !
Il la froisse et la jette au feu.
Bocardon, à part. − Il s'en tire... il n'y a que le mari...
Madame Colombot. − Ceci est entre nous... je n'en parlerai ni à ma fille ni à mon mari.
Célimare. − Je vous en prie... et soyez sûr qu'à l'avenir...
Madame Colombot. − Oh ! je suis tranquille... votre âge me répond de vous.
Célimare, à part. − Mon âge... Décidément ils me prennent pour un infirme.
Madame Colombot, remontant. − Je retourne auprès de ma fille, je reviendrai tantôt accompagner le trousseau.
Célimare, la saluant et l'accompagnant. − Belle−maman... ah ! j'oubliais : nous aurons trois convives de plus.
Madame Colombot. − Comment ! vingt et un couverts ? ...
Célimare. − Un vieil ami que j'avais oublié... en outre, M. Bocardon et sa femme...
Bocardon. − Qu'il avait oubliés aussi... Moi, le jour de mes noces, j'avais oublié le notaire, il est venu tout de même !
Madame Colombot, saluant Bocardon. − Trop flattée, monsieur...
Bocardon, lui rendant son salut. − Comment donc, madame, c'est moi au contraire.
Madame Colombot, bas à Célimare. − Où voulez−vous que je les fourre ?
Célimare, bas. Ils sont près de la porte du fond. Bocardon est redescendu. − Vous ferez une petite table... on s'arrangera. (La reconduisant au fond.) A bientôt, belle−maman !
Elle sort par le fond.
Scène VIII 1001 Scène IX
Bocardon, Célimare
Bocardon, à lui−même, sur le devant de la scène, en ramassant la moitié de la lettre déchirée par madame Colombot. − Oh ! les lettres anonymes ! je trouve ça hideux. (Regardant l'écriture.) Ciel ! l'écriture de Ninette !
Célimare, à part. − Patatras ! je n'en ai brûlé qu'un morceau.
Bocardon, allant à Célimare. − Mais c'est l'écriture de ma femme, monsieur.
Célimare. − Mais non... mais non... que tu es bête ! ...
Bocardon. − Je la reconnais parfaitement.
Célimare. − Je t'assure que tu te trompes !
Bocardon. − Cette femme mariée... chez laquelle vous passez toutes vos soirées... plus de doute. Je ne suis pas dupe de l'histoire que vous avez faite à votre belle−mère. (Se boutonnant.) Monsieur, il me faut une explication.
Scène IX 1002 Scène X
Les Mêmes, Vernouillet
Vernouillet, entrant par le fond, habit noir et cravate blanche. − Me voilà !
Célimare, bas à Bocardon. − Silence, du monde !
Bocardon, bas. − Renvoyez ce monsieur... nous avons à causer.
Vernouillet, passant au milieu. − J'ai passé mon habit noir... et trouvé un nouveau couplet... Voulez−vous que je vous le chante ?
Célimare. − Non... merci... dans ce moment...
Vernouillet. − C'est un souvenir pour ma pauvre femme que nous aimions tant.
Bocardon, dressant les oreilles. − Hein ?
Vernouillet, à Bocardon. − Car, pendant cinq ans, monsieur... il venait passer toutes ses soirées avec nous.
Bocardon. − Cinq ans. Tiens, tiens !
Célimare, à Vernouillet. − Taisez−vous donc... il est inutile d'ennuyer Monsieur...
Bocardon, à Vernouillet. − Et madame votre épouse ? ...
Vernouillet. − Nous avons eu le malheur de la perdre...
Bocardon, avec joie. − Ah... bah !
Vernouillet. − Un fin tragique et prématurée...
Bocardon, éclatant de rire. − Ah ! ah ! ah ! alors... c'est vous ?
Vernouillet. − Moi... quoi ?
Bocardon, riant. − Ah ! ah ! ah ! (A part.) J'aime mieux que ce soit lui.
Vernouillet, bas à Célimare. − Qu'est−ce qu'il a donc à rire, ce monsieur ? ... Je lui parle de mes malheurs...
Célimare, bas. − Ne faites pas attention... c'est un tic, c'est nerveux.
Vernouillet, s'éloignant avec humeur. − On consulte un médecin...
Scène X 1003
Il remonte vers le fond.
Bocardon, bas à Célimare. − Mon ami... pardonne−moi de t'avoir soupçonné.
Célimare, bas. − Bocardon ! vous m'avez fait mal.
Bocardon. − Que veux−tu ! c'est la faute de ma femme avec sa lettre... employer un pareil moyen pour te faire épouser sa cousine.
Célimare. − Il faut lui pardonner.
Bocardon. − Du tout ! ... nous causerons ce soir ! Je n'ai jamais frappé les femmes, mais...
Célimare. − Ah ! Bocardon...
Bocardon. − Je ne prends pas d'engagement !
Vernouillet, à la cheminée, regardant la pendule. − Il est onze heures... partons−nous ?
Célimare. − Onze heures ! ... je vous demande la permission d'aller passer un habit... je vous laisse ensemble. (A part.) Tiens, je ne les ai pas présentés. (Haut, présentant Vernouillet.) M. Vernouillet... mon meilleur ami... (Présentant Bocardon.) M. Bocardon, ... mon meilleur ami...
Vernouillet et Bocardon, se saluant. − Monsieur ! ...
Célimare, à part et se dirigeant à droite. − Ils sont bons tous les deux.
Il sort.
Scène X 1004 Scène XI
Bocardon, Vernouillet
Bocardon, à part, regardant Vernouillet. − Il a tout à fait le physique de l'emploi. (Haut.) C'est un homme bien aimable que Célimare.
Vernouillet, à part. − Tiens, son tic est passé. (Haut.) Un homme charmant !
Bocardon. − Vous devez bien l'aimer...
Vernouillet. − Oh oui ! C'est mon meilleur ami...
Bocardon. − Naturellement... (Il éclate de rire.) Hi hi hi !
Vernouillet, à part, le regardant rire. − Ca le reprend. (Haut.) Vous ne souffrez pas ? ...
Bocardon, étonné. − Moi ? ... non. (D'un ton goguenard.) Et comme ça, pendant cinq ans, il venait tous les soirs... tous les soirs chez vous ?
Vernouillet. − Tous les soirs... il n'a pas manqué un jour... Nous faisions notre petite partie de dominos...
Bocardon, à part. − Il faisait la partie du mari... Comme c'est nature !
Vernouillet. − Mais, depuis six mois... depuis le départ de ma pauvre Héloïse... il m'a un peu négligé...
Bocardon. − Ah dame ! ...
Vernouillet. − Quoi ? ...
Bocardon. − Rien ! ...
Vernouillet. − Je ne sais pas ce qu'il fait de ses soirées.
Bocardon, à part, finement. − Je le sais, moi !
Vernouillet. − Ma femme avait beaucoup d'estime pour lui... elle lui brodait tantôt une chose... tantôt une autre... un bonnet grec... des pantoufles.
Bocardon, à part. − Des pantoufles ! Mon Dieu... que c'est nature ! (Il éclate de rire.) Hi hi hi !
Vernouillet, à part. − Toujours son tic ! ... (Haut.) Vous n'avez jamais consulté ?
Bocardon, étonné. − Consulté ? ... pourquoi ? ...
Vernouillet. − Non, rien... (A part.) Ca passe. (Haut.) Il nous faisait l'amitié de venir dîner avec nous tous les mercredis. (Se reprenant.) Non, tous les lundis...
Scène XI 1005
Bocardon. − Je disais aussi, le mercredi... (A part.) C'est chez nous. (Haut.) Et Madame lui faisait des petits plats sucrés ?
Vernouillet. − Oui !
Bocardon. − Des pommes au beurre ?
Vernouillet. − Tiens ! vous connaissez son faible...
Bocardon. − Parbleu ! (A part.) Il est complet ! O Molière, où sont tes pinceaux ?
Vernouillet. − Et, comme il a une cave très bien montée...
Bocardon. − C'est vrai !
Vernouillet. − Il apportait toujours une fine bouteille que nous buvions au dessert. Il a surtout un certain kirsch...
Bocardon. − Je le connais !
Vernouillet. − Ah ! Monsieur en a bu ?
Bocardon. − Tous les mercredis... C'est du nectar.
Vernouillet. − N'est−ce pas ? Enchanté, monsieur, d'avoir fait votre connaissance.
Ils se donnent la main.
Bocardon. − Comment donc ! mais c'est moi...
Ils se serrent la main au moment où Célimare paraît habillé.
Scène XI 1006 Scène XII
Les Mêmes, Célimare ; puis Pitois
Célimare, sortant de droite, à part, les voyant se serrer la main. − Tiens ! ils fraternisent !
Bocardon, bas à Célimare, désignant Vernouillet. − Je viens de causer avec lui... il fait mon bonheur.
Célimare, bas. − Je t'assure que tu te trompes... tu supposes des choses.
Bocardon, bas. − Laisse−moi tranquille : je m'y connais.
Célimare, à part. − Au fait, il doit s'y connaître.
Pitois, entrant du premier plan, porte de la lingerie, tout effaré, bas à Célimare. − Monsieur ! monsieur !
Célimare. − Qu'est−ce qu'il y a ?
Pitois, bas. − Madame Bocardon est là ; dans votre cabinet, elle a passé par la lingerie.
Célimare, à part. − Ah ! mon Dieu !
Pitois, bas. − Elle a demandé si Monsieur avait laissé un paquet pour elle...
Célimare, à part. − Ses lettres !
Pitois. − Je lui ai dit que non... elle est furieuse... elle veut vous parler... elle est là... Faut−il la faire entrer ?
Célimare, vivement. − Non.
Pitois, indiquant la porte qui s'entr'ouvre. − La voilà !
Célimare. − Ciel !
Il se précipite vers la porte, la ferme vivement et met la clef dans sa poche
Bocardon et Vernouillet. − Qu'y a−t−il ?
Célimare. − Rien !
On entend frapper violemment à la porte.
Vernouillet. − On frappe !
Scène XII 1007
Célimare, maintenant la porte. − Ce sont les tapissiers... c'est insupportable... Allons ! partons ! partons !
Bocardon, allant vers la porte. − Attends : je vais les faire taire. (Criant à travers la porte.) Attendez donc qu'on soit parti, vous, là−bas !
Le bruit cesse.
Célimare, à part. − Elle a reconnu sa voix.
Vernouillet. − Je n'entends plus rien.
Bocardon, avec triomphe. − Ah ! c'est que je sais parler aux ouvriers, moi...
Pitois, à part. − Je m'en vais... il me fait de la peine.
Il sort.
Bocardon, à Célimare. − Eh bien, partons−nous ?
Célimare. − Un instant... j'achève de mettre mes gants. (A part.) Donnons−lui le temps de s'échapper par la lingerie.
Scène XII 1008 Scène XIII
Les Mêmes, M. et Madame Colombot ; puis Adeline
Colombot, entrant suivi de sa femme. − Eh bien, mon gendre ! il faut donc venir vous chercher ? ... les voitures sont en bas.
Célimare. − Nous partions ! ...
Madame Colombot, montrant une clef. − Je viens de fermer la lingerie à clef.
Célimare, effrayé. − Comment !
Madame Colombot. − J'y ai fait déposer le trousseau... et, à cause des ouvriers...
Célimare, à part. − Bien ! la voilà bloquée.
Madame Colombot, prenant le bras de Célimare. − Allons, votre bras.
Célimare, à part. − Comment la délivrer ? (Haut.) Pardon, un ordre à donner... par là...
Il indique le cabinet.
Madame Colombot, l'entraînant. − Nous n'avons pas le temps... nous sommes déjà en retard. Venez ! venez !
Ils sortent par le fond.
Colombot, montrant la porte à Vernouillet et à Bocardon. − Messieurs... (Apercevant le coffret resté sur la table et courant le prendre.) Ah ! le coffret ! la surprise. (Il le secoue.) Il y a quelque chose... (Le remettant à Adeline qui entre.) On apportera la corbeille ce soir... vous mettrez ça dedans. (A Bocardon et à Vernouillet.) Messieurs, je vous montre le chemin.
Il sort.
Bocardon, à Vernouillet. − Passez donc.
Vernouillet. − Après vous.
Bocardon. − Non... vous êtes le plus ancien.
Vernouillet. − C'est juste !
Il passe le premier, Bocardon le suit.
Scène XIII 1009 Acte II
Une salle à manger. − Porte au fond, portes latérales. − Table servie à droite, quatre couverts. A gauche, un buffet.
Acte II 1010 Scène première
Pitois, seul
Au lever du rideau, il finit de dresser la table.
Quatre couverts... le papa et la maman vont venir déjeuner... Des parents, ça gêne ! ... de nouveaux mariés, ça a tant de petites choses à se dire ! (Entendant Célimare et Emma qui entrent de gauche en se donnant le bras.) Monsieur et Madame, dérobons−nous !
Il sort sur la pointe des pieds par la droite.
Scène première 1011 Scène II
Célimare, Emma
Célimare, au public, tenant Emma sous son bras. − C'est bon d'aimer une femme à soi... à soi seul... ce n'est plus du tout la même chose... (A sa femme.) Vous paraissez triste, Emma...
Emma, baissant les yeux. − Non, monsieur...
Célimare. − Est−ce que vous êtes souffrante ?
Emma. − Non, monsieur...
Célimare, à part. − Elle est intimidée, pauvre petite caille.
Il l'embrasse vivement.
Emma. − Eh bien, monsieur, voulez−vous finir !
Célimare. − Puisque nous sommes seuls.
Emma. − Ca ne fait rien, monsieur...
Célimare. − "Monsieur..." oh ! quel vilain mot ! ... c'est froid, c'est cérémonieux... j'ai l'air d'un invité...
Emma. − Mais comment voulez−vous que je vous appelle ? ...
Célimare. − Paul... appelez−moi Paul... je vous appelle bien Emma, moi !
Emma. − Oh ! je n'oserai jamais !
Célimare. − Votre papa ne se gêne pas pour dire à votre maman : "Séraphine..." l'autre jour encore, il lui a dit : "Séraphine, tu m'ennuies ! " et elle lui a répondu : "Tu n'as pas le sens commun ! " Voilà un bon ménage ! un vrai ménage où l'on se tutoie... Emma, est−ce que vous... est−ce que tu craindrais de me tutoyer ? ...
Emma, vivement. Oh ! pas maintenant ! ... plus tard ! ... nous ne nous connaissons pas assez...
Célimare. − Oh ! par exemple...
Il rit.
Emma. − Qu'est−ce qui vous fait rire ?
Célimare, avec feu, Emma se sauve à droite. − Rien... Oh ! chère petite... ah ! si tu savais comme je suis bon, comme je suis gentil avec les femmes !
Scène II 1012
Emma. − Comment, avec les femmes ? ... vous avez donc aimé d'autres femmes, monsieur ?
Célimare, à part. − Oh ! saperlotte ! (Haut.) Jamais ! jamais !
Emma. − Est−ce bien vrai ?
Célimare. − Demande à ton père... il me connaît, lui !
Emma. − Oh ! voyez−vous... si vous m'aviez trompée, je ne vous le pardonnerais de ma vie.
Célimare. − Oh ! quelle folle idée ! ... Voyons, raisonnons... tu n'as jamais eu d'autre affection, toi ?
Emma. − Non.
Célimare. − Eh bien, alors, pourquoi veux−tu que je me sois dérangé plus que toi ?
Emma. − Au fait...
Célimare. − Tu es donc jalouse ?
Emma. − Dame... je ne sais pas... mais, quand je pense que vous avez pu aimer une autre femme... que vous l'avez embrassée, peut−être...
Célimare. − Allons donc ! est−ce qu'on s'embrasse comme ça ? mais dans le monde, on n'embrasse que sa femme... sa petite femme !
Il l'embrasse.
Pitois, entrant. − Monsieur ! (Les apercevant.) Oh !
Célimare. − Quoi ? qu'est−ce qu'il y a ?
Pitois. − Monsieur... c'est les vieux !
Emma. − Les vieux ?
Pitois. − Oui... Le papa et la maman de Madame.
Emma. − Eh bien, il est poli, votre domestique.
Célimare, à Pitois. − Imbécile !
Pitois. − Le fiacre vient de s'arrêter à la porte...
Emma. − Je cours au−devant d'eux.
Elle sort vivement par le fond.
Scène II 1013 Scène III
Pitois, Célimare
Célimare, à Pitois. − Approche et parle bas... En rentrant hier soir, j'étais d'une inquiétude... Comment as−tu fait sortir la personne qui était chez moi ? ...
Il indique la droite.
Pitois, très haut. − Madame Bocardon ?
Célimare. − Plus bas donc.
Pitois. − Ah bien ! elle peut se vanter de m'avoir fait une peur ! ... quand je suis rentré... j'étais allé voir ma femme... qui a touché son mois... j'ai entendu du bruit dans la lingerie... j'allais prendre la pincette... lorsqu'une voix de femme m'a dit : "Ouvrez ! "
Célimare. − Tu n'avais pas de clef.
Pitois. − Non ! elle était enfermée des deux côtés, alors j'ai dévissé la serrure.
Célimare, lui serrant la main. − Ah ! merci !
Pitois, flatté. − Ah ! monsieur !
Célimare, retirant sa main. − Non... Je me suis trompé... Continue...
Pitois. − La malheureuse mourait de faim... vu qu'il était neuf heures du soir.
Célimare. − Ah ! mon Dieu ! dix heures de lingerie !
Pitois. − Alors, je lui ai offert un restant de nantilles... mais elle est partie comme un coup de vent...
Célimare, à part. − Heureusement Bocardon ne s'est aperçu de rien... Je l'ai occupé toute la journée... à aller conduire et chercher les dames... (Haut.) Pitois... je suis content de toi... Tiens ! voilà vingt francs.
Pitois, croyant qu'ils sont pour lui. − Ah ! monsieur !
Célimare. − Non ! tu iras, après déjeuner, acheter un bouquet de roses blanches pour ma femme...
Pitois, désappointé. − Ah ! ... comme ça, la pièce... c'est pour le bouquet ?
Célimare. − Oui.
Pitois, avec amertume. − Servez donc les grands !
Il s'occupe au buffet.
Scène III 1014 Scène IV
Les Mêmes, Emma, M. et Mme Colombot
On entend Colombot à la cantonade.
Célimare, allant au−devant de M. et madame Colombo. − Beau−père... Belle−maman...
Colombot. − Votre main, mon gendre...
Madame Colombot. − Paul... embrassez−moi !
Ils s'embrassent.
Pitois, se rapprochant de la table. − Madame est servie...
Emma, elle se dirige vers la table, ainsi que madame Colombot. − Allons, à table ! (A Célimare.) Venez−vous, monsieur ?
Colombot, bas à Célimare. − "Monsieur" ?
Célimare, bas. − Ne vous inquiétez pas de ça... c'est la timidité...
Ils prennent place autour de le table.
Colombot, remontant et allant se placer à table. − A labonne heure ! si j'étais raisonnable, je ne prendrais que du thé...
Tout le monde est assis.
Célimare. − Ah ! vous avez joliment fonctionné hier ! ... Belle−maman, votre dîner était épatant.
Emma. − Nous étions trop serrés...
Célimare, à Emma. − Je connais un de tes voisins qui ne s'en plaignait pas.
Il joue avec sa serviette et cherche à en donner un coup par−dessous la table.
Madame Colombot, riant. − Ah ! très joli !
Colombot, à part, riant. − Il a de l'esprit !
Madame Colombot. − Si nous étions serrés, c'est la faute de ton mari, qui nous a invité trois personnes de plus.
Colombot. − Ah oui ! M. Bocardon ! Il me plaît beaucoup... il est gai ! ...
Scène IV 1015
Madame Colombot. − Et complaisant... Mais pourquoi donc sa femme n'est−elle pas venue ?
Célimare, embarrassé. − Elle a été retenue... bien malgré elle.
Emma. − On la dit charmante...
Célimare, s'oubliant. − Très gentille... elle a du montant.
Tous. − Comment ?
Célimare. − Elle a du piquant dans la conversation...
Colombot. − Ah ! par exemple j'aime moins votre autre ami... le vieux...
Célimare. − Vernouillet...
Madame Colombot. − Il a l'air grognon...
Colombot. − Pourquoi diable nous a−t−il chanté un couplet contre les champignons ?
Madame Colombot, aigrement. − S'il a voulu faire une critique de mon dîner...
Célimare. − Oh ! belle−maman... pouvez−vous supposer ? ...
Colombot. − Est−ce que vous le voyez souvent, ce monsieur−là ?
Célimare. − Jamais ! jamais !
Scène IV 1016 Scène V
Les Mêmes, Pitois, Vernouillet
Pitois, annonçant. − M. Vernouillet !
Il sort.
M. et Mme Colombot et Emma. − Lui !
Célimare, à part. − Qu'est−ce qu'il vient faire ici ?
Vernouillet, entrant ; il dépose son chapeau sur une chaise au fond, à gauche. − Ne vous dérangez pas... Tiens ! vous déjeunez déjà ? (Saluant.) Mesdames... messieurs...
M. et Mme Colombo et Emma s'inclinent froidement. Célimare se lève, mais madame Colombot le retient.
Colombot, bas aux dames. − C'est ça... soyons froids...
Célimare, à part. − Pauvre homme ! ... Il vient pour déjeuner. (Haut.) Asseyez−vous donc...
Vernouillet, prenant une chaise à gauche et s'asseyant. − Je vous remercie...
Grand temps pendant lequel on mange sans parler à Vernouillet.
Célimare, à Vernouillet. − Et vous allez bien ce matin ?
Vernouillet, assis. − Parfaitement...
Colombot. − Mon gendre... passez−moi les radis...
Vernouillet. − Ah ! vous n'en êtes encore qu'aux radis ! ...
Madame Colombot, sèchement. − Ils sont finis !
Nouveau temps.
Célimare, à part. − Je n'ose pas l'inviter. (Haut.) Et vous allez bien, ce matin ?
Vernouillet. − Parfaitement... Autrefois, vous ne vous mettiez à table qu'à onze heures...
Madame Colombot, sèchement. − Mon gendre a changé ses heures...
Célimare. − Oui... j'ai changé... parce que... (Un temps.) Et vous allez bien ce matin ?
Scène V 1017
Vernouillet. − Parfaitement... Je me suis dit : "Le temps est beau..." Car il fait très beau aujourd'hui... un soleil ! ...
Colombot. − Invitation à la promenade !
Vernouillet. − Alors, j'ai eu l'idée de venir chercher de vosnouvelles (un temps), de vos nouvelles, (nouveau temps), de vos nouvelles. Allons, je vois que vous êtes en parfaite santé ! ... Je vous laisse...
Il se lève et va prendre son chapeau.
Célimare. − Adieu.
Vernouillet, saluant. − Mesdames... messieurs... ne vous dérangez... (A part, avec amertume.) Pas même un verre d'eau !
Il sort par le fond.
Scène V 1018 Scène VI
Célimare, Emma, M. et Mme Colombot ; puis Bocardon ; puis Pitois
Tous, même position, continuant de manger.
Colombot. − Enfin ! ... J'ai cru qu'il ne s'en irait pas.
Madame Colombot. − Est−ce qu'il va prendre l'habitude de tomber ainsi chez vous ?
Célimare. − Mais non... C'est un vieil ami... de ma famille... Il voulait avoir de mes nouvelles ; il en a... il est content, il ne reviendra plus...
Bocardon, entrant, et s'annonçant. − M. Bocardon ! ... c'est moi ! ... Je m'annonce... Mesdames... messieurs...
Colombot, à part. − Il me va tout à fait, cet homme−là.
Madame Colombot, à part. − Toujours gai ! (Haut.) Avez−vous déjeuné ?
Bocardon. − C'est fait... (A Célimare.) Je viens te chercher.
Célimare, se levant. − Moi ? pourquoi ?
Bocardon. − Elle est partie...
Célimare. − Qui ça ?
Bocardon. − La cuisinière... Il y a encore eu des mots ce matin... et ma foi ! ... elle est partie !
Célimare. − Eh bien, qu'est−ce que tu veux que j'y fasse ?
Bocardon. − J'en ai deux en vue... une Picarde et une Bourguignonne. Il faut que tu les voies.
Célimare, impatienté. − Ah ! mon ami, je n'ai pas le temps... C'était bon autrefois !
Bocardon. − Pourquoi, autrefois ?
Célimare. − Parce que... je suis marié ! ...
Bocardon. − Eh bien, moi aussi, je suis marié ! ... (A Emma.) Madame, je vous préviens que je vous le prendrai souvent... Nous ne faisons rien sans lui.
Emma. − Mais mon mari sera toujours heureux de se mettre à votre disposition...
Bocardon, revenant à Célimare. − Allons ! tu as la permission... Prends ton chapeau.
Scène VI 1019
Célimare. − Non... Je ne suis pas en train... Je ne sortirai pas aujourd'hui.
Bocardon. − Alors, veux−tu que je t'envoie les deux cuisinières ?
Célimare. − Eh ! je ne m'y connais pas, en cuisinières ! (A part.) Est−ce qu'il ne va pas me lâcher ?
Bocardon. − Il ne s'y connaît pas ! (Aux autres.) C'est lui qui nous les donne toutes !
Tous se lèvent de table.
Pitois, entrant. − Peut−on ôter le couvert ?
Emma. − Oui.
Il débarrasse la table, met tout dans le buffet, et sort en emportant la table desservie.
Madame Colombot. − En vérité, mon gendre, vous êtes bien peu complaisant pour vos amis...
Bocardon. − Ne le grondez pas, il a ses nerfs... Ah ! je savais bien que j'avais encore quelque chose à te dire... C'est pour notre papier de salle à manger. Le veux−tu couleur marbre ou bois ?
Célimare. − Je le veux... comme tu voudras !
Bocardon, étonné, à part. − Mais qu'est−ce qu'il a ? (Regardant le papier.) Tiens ! en voilà un qui est gentil... Qu'est−ce que ça coûte le rouleau ?
Colombot. − Trois francs soixante−quinze.
Bocardon. − C'est dans mes prix... Je vous demanderai la permission d'amener ma femme pour le voir.
Célimare, vivement. − C'est inutile...
Bocardon. − Pourquoi inutile ?
Madame Colombot. − Mais nous serons enchantés de faire connaissance avec madame Bocardon...
Célimare, à part. − Bon ! elle va l'inviter.
Emma. − Et nous espérons bien lui rendre notre visite...
Célimare, à part. − Oui, prends garde de le perdre.
Bocardon. − Entre nous, j'y compte un peu. Célimare merépétait encore hier : "Je veux que nos femmes se lient."
Célimare. − Ah ! permets ! ... c'est toi qui as dit cela.
Bocardon. − Est−ce moi ? ... Après ça, c'est la même chose...
Célimare. − La même chose ? Pas du tout.
Scène VI 1020
Bocardon. − Pourquoi ?
Célimare. − Dame ! ... tu me fais parler... sans savoir...
Bocardon. − Tiens, veux−tu que je te dise ? ... tu n'as jamais aimé ma femme, toi !
Célimare, remontant. − Ah ! par exemple !
Bocardon. − C'est elle qui me l'a dit.
Madame Colombot. − Vous êtes injuste... car, ce matin encore, mon gendre regrettait de n'avoir pas vu hier madame Bocardon.
Colombot. − Quand la voiture est allée pour la prendre hier à six heures, elle n'était pas chez elle.
Célimare, à part. − Aïe !
Pitois, à part. − Je sais pourquoi.
Bocardon. − Pardon... elle y était.
Célimare, étonné. − Ah !
Bocardon. − En tête à tête avec sa névralgie.
Pitois, à part. − Elle est forte, celle−là !
Emma. − Ah ! la pauvre dame !
Bocardon. − Mais elle était à l'église...
Célimare. − Ah ! elle était ? ... tu l'as vue ?
Bocardon. − Non... mais elle... elle m'a vu...
Pitois, s'oubliant en riant et laissant tomber une assiette. − Ah ! ah ! ah !
Célimare, se retournant vivement et allant à lui. − Quoi donc ?
Pitois. − C'est une assiette qui a glissé ! ...
Célimare, à Pitois. − C'est bien, laisse−nous.
Pitois, emportant le plateau, à part. − Oh ! les maris ! Dire que j'ai été comme ça.
Il disparaît.
Bocardon. − Mes amis... il faut que je vous quitte... j'ai un tas de courses. (Tirant un papier de son agenda.) Voici ma liste, l'emploi de ma journée... (Lisant.) "Passer chez Célimare." C'est fait. "Lui parler de la cuisinière." C'est fait. "Lui parler du papier." C'est fait.
Scène VI 1021
Célimare, à part. − Plein d'intérêt.
Bocardon, lisant. − "Lui parler de la pompe." (Parlé.)Ah ! tu sais bien, la pompe... dans ma maison... rue de Trévise.
Célimare. − Eh bien ?
Bocardon. − Elle ne va plus... il faudra que tu examines ça.
Célimare. − Alors, prends−moi tout de suite à l'année.
Bocardon, riant. − Ah ! ah ! (Aux autres.) Il n'est pas dans son jour. (Lisant.) "Passer aux Italiens."
Célimare, remontant à droite, s'asseyant impatienté. − Je m'assois.
Bocardon. − Il faut vous dire qu'il y a aujourd'hui à trois heures un concert mirobolant. La Patti chante, la Penco chante, l'Alboni chante... tout le monde chante.
Emma. − Ah ! ce sera charmant.
Bocardon. − Tiens... une idée ! Venez−y... je vous présenterai ma femme.
Célimare, toujours un peu remonté à droite. − Bien !
Emma. − Ah ! oui ! oui !
Madame Colombot. − Quelle bonne idée !
Colombot. − Excellente !
Célimare, à part. − Ah çà ! est−ce qu'il ne va pas nous laisser tranquilles avec sa femme ?
Emma, à Célimare. − C'est convenu ; n'est−ce pas, mon ami ?
Célimare. − C'est que...
Colombot. − Quoi ?
Célimare. − Je suis extrêmement impressionnable, la musique m'énerve.
Bocardon. − Alors, pourquoi donc venais−tu tous les lundis à l'Opéra avec nous ? Ah !
Célimare, furieux. − Va−t'en au diable ! ... Ah !
Bocardon, riant. − Il n'est pas dans son jour. Ah ! mesdames, une autre idée, encore meilleure.
Célimare. − Quoi ? (A part.) Il me fait frémir.
Bocardon. − Au lieu de nous trouver là−bas aux Italiens... Je mets ma femme dans un fiacre et je l'amène ici.
Scène VI 1022
Emma. − Bravo !
Madame Colombot. − C'est charmant !
Célimare. − Charmant ! (A part.) Il est à jeter par la fenêtre.
Bocardon. − De cette façon, elle fera connaissance avec ces dames, et elle verra ton papier !
Célimare. − Oui... La fête sera complète... (A part.) Elle n'entrera pas, quand je devrais faire démolir l'escalier.
Bocardon, reprenant sa liste et lisant. − "Renouveler monassurance." (Parlé.) Ca te regarde. (Lisant.) "Passer chez Léon." (Parlé.) C'est un cousin de ma femme. (Lisant.) "Lui demander ce qu'il pense des Nord."
Célimare, à part. − Ah bah ! déjà ?
Bocardon. − C'est fait... J'en sors, c'est un bon garçon, pas très fort... mais bon garçon... Impossible de m'en aller... il ne voulait pas me rendre mon chapeau.
Célimare, à part. − Je parie qu'il porte une réponse... Si je pouvais...
Il se dirige tout doucement vers le chapeau de Bocardon, qui est placé sur un meuble à droite.
Colombot, à Bocardon. − Est−ce que vous opérez sur les Nord ?
Bocardon. − Non... pas moi... c'est ma femme... elle aime beaucoup cette valeur.
Il consulte sa liste et, pendant l'aparté de Célimare indique encore ce qu'il a à faire.
Célimare, à part, lisant une lettre qu'il a tirée du chapeau. − Voilà ! Un mot de Léon, au crayon. (Lisant à la dérobée.) "A 5 heures, aux Tuileries..." (Parlé, à part.) J'ai mon affaire. (Tirant un crayon de sa poche.) Le concert est pour trois heures... un 3 au lieu d'un 5... "A 3 heures aux Tuileries..." Elle choisira les Tuileries... je la connais.
Il remet le billet dans le chapeau.
Bocardon, achevant de consulter sa liste. − Il ne me reste plus qu'à me faire coiffer.
Célimare. − Encore ! ...
Bocardon. − Quoi... encore ?
Célimare. − Rien.
Scène VI 1023 Scène VII
Les Mêmes, Pitois, Vernouillet
Pitois, annonçant. − M. Vernouillet.
M. et Mme Colombot. − C'est insupportable.
Célimare, à part. − A l'autre maintenant.
Vernouillet, se tenant au fond, un peu à droite, où il dépose son chapeau, sèchement. − Mesdames, ne vous dérangezpas, je ne vous importunerai pas longtemps... je n'ai qu'un mot à dire à M. Célimare.
Il échange un salut avec Bocardon qui est un peu remonté.
Emma, bas à Célimare. − Renvoyez−le.
Colombot, de même. − Débarrassez−nous−en.
Célimare, bas. − Soyez tranquilles, ce ne sera pas long. (A part.) Après, ce sera le tour de l'autre.
Madame Colombot, remontant et emmenant Emma. − Viens, Emma ! nous avons tout juste le temps de nous préparer pour le concert.