Tous les soirs

Adler Laure · Chapitre 10 sur 12

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Tous les soirs

Théâtre et Plaisir

 

Ce n’est pas que quelques personnes ne

m’aient reproché cette même simplicité que

j’avais recherchée avec tant de soin. Ils ont

cru qu’une tragédie qui était si peu chargée

d’intrigues ne pouvait être selon les règles du

théâtre. Je m’informais s’ils se plaignaient

qu’elle les eût ennuyés. On me dit qu’ils

avouaient tous qu’elle n’ennuyait point,

qu’elle les touchait même en plusieurs

endroits, et qu’ils la verraient encore avec

plaisir. Que veulent-ils davantage ? Je les

conjure d’avoir assez bonne opinion d’eux-

mêmes pour ne pas croire qu’une pièce qui

les touche, et qui leur donne du plaisir,

puisse être absolument contre les règles. La

principale règle est de plaire et de toucher.

Toutes les autres ne sont faites que pour

parvenir à cette première.

Depuis longtemps, la notion de plaisir n’a pas bonne presse dans le monde du théâtre, comme nous le rappelle Racine dans sa préface à Bérénice. Prendre du plaisir est douteux et cela signifie que le spectacle est “facile”, voire ambigu et trouble. Le spectacle comme divertissement est rarement revendiqué ouvertement, même s’il demeure le but inavoué, inavouable. On peut y parvenir par la beauté de la langue et la jouissance éprouvée par la confrontation avec le répertoire de Racine et de Corneille, ainsi que le fait admirablement depuis vingt ans Brigitte Jaques. Ce n’est pas tant qu’elle restitue, mais qu’elle revivifie. Un peu comme une plante qu’on aurait délaissée et qui redresse la tête parce qu’on l’arrose et que, bientôt, une fleur en éclôt. Christine Le Tailleur, avec Sacher Masoch, Sade ou Choderlos de Laclos plus récemment, travaille à déployer sur le plateau une langue fantôme, une langue qui n’est plus la nôtre mais qu’elle tend à nous rendre proche en demandant à la fois à ses actrices – sublime Valérie Lang, remarquable Dominique Blanc – de l’incorporer littéralement. Elle crée un dispositif théâtral qui éloigne l’action, donne une densité particulière à ce qui s’énonce et confère ainsi une sorte de charge magnétique au langage. Elle nous permet de la sorte non la sensation de la restitution d’un patrimoine, mais la pensée d’une langue commune revisitée avec intensité.

Ce plaisir du texte revient en force chez les jeunes générations de metteurs en scène qui, à juste titre, trouvent absurde et obsolète la soi-disant lutte entre les contemporains et les classiques. Serait-ce à cause de son anniversaire ? Shakespeare fait l’objet de quantité de mises en scène et, plus on est jeune, plus on a envie de le monter pour le plus grand plaisir d’un public qui en redemande. Serait-ce à cause de ce besoin d’un théâtre de tréteaux où l’on communie sans faire de façon tout en s’ingurgitant mine de rien des leçons d’histoire ? Peut-être. Le succès public et populaire est au rendez-vous et nombre de représentations rassemblent une majorité de jeunes qui, eux-mêmes, disent s’éveiller à l’amour du théâtre et vouloir y revenir grâce à des passionnés comme Thomas Jolly. Théâtre pour taper des mains, pour assister à un remake de bonne série genre Game of Thrones, avec des lumières et des moments de concert rock, théâtre comme un match sportif où l’on vient soutenir son équipe, tout est utilisé pour rendre la performance joyeuse et… addictive.

THOMAS JOLLY – “Il y a quelque chose qui s’apparente à de la vibration. L’ADN du théâtre, c’est ici et maintenant. Tous les soirs, quand je mets en scène et que j’interprète Shakespeare, j’essaie cet ici et maintenant. Je crois que je suis plus proche de moi en interprétant Richard III sur un plateau que dans ma vie. Tout est connecté avec moi. Je suis en exploration de moi-même, en empathie avec le personnage. Grâce à Shakespeare, je vais à la rencontre de moi-même. Je n’aime pas le théâtre égocentré. Le théâtre, c’est du spectacle vivant, de la machinerie, du spectaculaire.

Le cinéma, les écrans nous déconnectent, quelquefois à notre insu, de la question du vivant ; le théâtre l’entretient, l’alimente. J’essaie de faire résonner les mots immuables d’un auteur avec cette matière vivante et mouvante que sont les acteurs, et je fais en sorte que cette rencontre puisse avoir lieu devant des spectateurs. Pour qu’il y ait théâtre, il faut que la matière vivante et la matière morte se connectent. Le public agit comme une loupe.

Shakespeare nous donne sans cesse une leçon. Le corps, le texte, l’appropriation de la langue suffit. On peut jouer tout Shakespeare avec une table et une chaise. Moi j’ai le goût du spectaculaire, donc j’en rajoute. J’aime le côté épique. Mais le théâtre est et demeure l’aventure d’un acteur qui s’approprie un texte devant un public. Il se produit alors une immédiateté, nous sommes tous vivants en même temps et au même endroit. Le théâtre constitue un petit laboratoire qui nous indique comment rester vivants ensemble. Face à l’angoisse que nous éprouvons dans ce moment de crise que nous subissons, il faut préférer la curiosité, le débat contre la violence, prôner l’écoute face au rejet. Shakespeare nous indique la voie : Richard III dépeint un monde qui cède face à la crise. En en démontant tous les mécanismes, il nous permet d’en tirer les leçons sans nous en donner.

Le théâtre demeure l’une des voies d’accès les plus simples et les plus pertinentes pour résoudre beaucoup de questions sur notre vivre ensemble. Une sorte de traité d’indulgence personnel. Si le théâtre est toujours là, face à la multiplication des écrans, c’est parce qu’il possède quelque chose d’irremplaçable. Tant qu’il y aura des êtres vivants, il y aura du théâtre.”

Lui aussi a Shakespeare dans son ADN. Il en a monté quasiment toutes les pièces alors qu’il n’a pas la cinquantaine. Il pense et “rumine” longtemps un texte avant de commencer à le “jeter” sur le plateau. À Avignon, son Hamlet dans la Cour d’honneur avait fait sensation. Pas adapté, pas scénarisé mais comme une partition rock, un texte érotisé, électrisé, une sorte de manifeste du théâtre postmoderne. Son Richard III, l’an denier, fut un événement qui fera date. Lars Eidinger, un des acteurs fétiches de Thomas Ostermeier, apparaissait au début de la pièce comme un être difforme, pervers certes, mais désirable, mystérieux, touché par la disgrâce, et toute la mise en scène tendait à provoquer chez le spectateur une identification progressive au sort de ce monstre qui termine son existence accroché à une corde pendant que la musique répétitive de la chanson de Laurie Anderson, Superman, scande son agonie. Convulsions du désir, néo-expressionisme, théâtre à la fois de maîtrise absolue pour mieux permettre l’expression du hors limite de la passion, le metteur en scène allemand avance à chaque création de nouvelles propositions, nous émeut de plus en plus profondément, tout en faisant corps avec sa troupe, avec laquelle il semble constituer un corps vivant. C’est parce qu’il était mauvais élève qu’il est… tombé dans le théâtre.

THOMAS OSTERMEIER – “À l’école j’étais très turbulent et la seule solution qu’on ait trouvée pour canaliser mon énergie, c’était de faire du théâtre. J’ai fait aussi de la musique ; je voulais être acteur, être sur scène tout le temps, être au milieu du bruit, attirer l’attention. Puis j’en ai eu marre d’être dans les mauvais spectacles, de porter des costumes moches, d’évoluer dans des décors épouvantables. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de faire mes mises en scène moi-même. J’ai alors travaillé aux côtés du grand metteur en scène Einar Schleef, puis Manfred Karge, au Berliner Ensemble. Il fallait travailler pour gagner sa vie. Je travaillais la nuit et le week-end pour faire du théâtre dans la semaine. Notre avenir nous semblait désespéré. Quelle était la place de la jeunesse dans cette situation de l’Allemagne où persistait beaucoup de chômage ? Existait-il une alternative à cette déchéance qui nous frappait, à ce chaos dans lequel nous vivions ? Après la chute du Mur de Berlin, je me suis baladé à l’Est avec des amis. On a commencé à squatter des maisons, à trouver des endroits pour faire de la musique, du théâtre. La musique, la culture vibraient dans la rue. Il y avait des espaces vides, à l’intérieur comme à l’extérieur. Le squat est devenu banal, mais tourné vers la culture artistique. Après la chute du Mur, Berlin était un paradis, une utopie pour cette jeunesse désespérée.

J’ai fait beaucoup de rock ; à l’époque, cela s’appelait le grunge. En Bavière, j’ai joué avec Nirvana après un concert. Certains acteurs ont fait de la musique avec moi. J’ai toujours l’impression, en écoutant un concert, que l’énergie, la force, les sentiments sont incroyables. Cela me donne des idées pour mes mises en scène et j’aimerais réinventer ce type d’énergie sur un plateau de théâtre. Au début de Richard III, la cour participe à une fête. Richard, lui, en est exclu. C’est avec la musique que j’ai tenté de faire vivre cette sensation, de retrouver la pensée de Shakespeare. La musique s’impose comme une question dramaturgique dans tout mon travail. Sortir de la pensée cérébrale par la musique.

Quand je monte une pièce de Shakespeare, il faut savoir que c’est une pièce que je porte depuis de nombreuses années dans ma tête. J’ai été bouleversé par mes lectures. L’idée de la mise en scène se construit pendant des années. J’ai plusieurs mises en scène dans la tête et je commence le véritable travail lorsque je trouve les bons acteurs. Alors, elle m’habite. Le travail est comme inconscient à l’intérieur de moi. Je me sens comme un peintre qui commence avec quelques couleurs et qui en change selon les situations. La situation pour les acteurs est injuste, car eux commencent tout juste à travailler sur la pièce, tandis que moi j’ai quelques longueurs d’avance sur eux, donc c’est moi qui propose. Je donne une situation et l’acteur joue en puisant dans son expérience personnelle. Je leur demande de se souvenir d’un moment de rage, de colère, de deuil qu’ils ont eux-mêmes traversé. Les acteurs sont dans un jeu sincère parce qu’ils prennent des responsabilités personnelles par rapport à leur vécu ; c’est un jeu profond et c’est cela que je veux retrouver, même si cela n’empêche pas les moments de divertissement apportés par la musique. La monstruosité des propos dans Richard III est inimaginable. Je ne cherche pas à faire du théâtre mais à montrer avec mes acteurs ce que nous sommes en tant qu’êtres humains. La plupart des acteurs et la majorité des metteurs en scène ont une idée du théâtre dans leur tête, ils font une copie du théâtre et ne pensent jamais à leur propre vie. Le travail n’a rien à voir avec les idées ; le théâtre, ce n’est pas avoir des idées, c’est être en communication avec le monde. Si tu as une idée, oublie…

Le théâtre a un côté ringard que je n’aime pas, mais ma vie est dans le théâtre… Quoique… Je n’ai pas abandonné l’idée de devenir musicien… Je vais prendre des leçons de piano.”

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