Tous les soirs

Adler Laure · Chapitre 3 sur 12

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Tous les soirs

Introduction

 

Pourquoi tous les soirs ? Pourquoi tous les soirs, depuis plus de deux décennies, ai-je le désir, voire le besoin d’aller au théâtre, d’attendre que le noir se fasse et que, de toutes les manières possibles, le spectacle com- mence ?

Est-ce la mélancolie sourde qui atteint la plupart d’entre nous à la nuit tombée et qui me permet ainsi d’échapper à la mauvaise étreinte de cette heure dite entre chien et loup ? Est-ce pour oublier ? Pour conjurer le temps ? Pour retrouver les fantômes de l’enfance ? Pour être seule avec moi-même tout en me sentant protégée par la communauté que forment les spectateurs assis dans une salle. Car le théâtre produit une communauté, éphémère certes, mais bien réelle. Pendant une heure, ou une nuit, nous vivons dans le même monde imaginaire, tout en éprouvant des sentiments bien réels pour des personnages, alors que l’on sait parfaitement qu’ils sont fictifs.

Le théâtre, en nous, fait silence et nous permet, assez souvent, d’atteindre une sorte de paix intérieure. Il semble même qu’il ait été inventé pour cela : détourner les foudres de nos affects les plus belliqueux pour établir ou rétablir une harmonie avec les dieux de la cité grecque.

L’effet de catharsis produit par les masques, déformations, apparitions, métamorphoses de notre quotidien, cette addiction à ce qu’on nomme fort justement “spectacle vivant”. Si je suis aussi une adepte des multiplexes, des salles d’art et d’essai, et que je ne dédaigne pas le rituel du pop-corn et de la sortie ciné du dimanche soir, je n’éprouve pas à l’issue d’une séance (quel étrange mot aux connotations psy) – quelle que soit la beauté du film – la même excitation, la même sensation d’inventivité, la même remise en question, la même énergie que lorsque je sors d’un théâtre, que le spectacle ait été à la hauteur de mes espérances ou pas.

S’agit-il d’un régime de passions différentes ? D’un autre rapport à la vérité ? En quoi et comment le théâtre s’approche-t-il de la beauté ? Pourquoi nous parle-t-il encore aujourd’hui, et encore plus aujourd’hui, après les tragédies de 2015 que nous avons vécues ? Pourquoi la force – insubmersible, et qui semble défier le temps – de cette discipline qu’on nomme “théâtre” ?

Et qu’appelle-t-on théâtre ? Dans la langue courante, “faire le théâtreux” n’a pas bonne presse. Cela qualifie le comportement d’une personne qui en fait toujours trop. Le théâtre, aujourd’hui, c’est justement le contraire : faire le moins de manières possible et savoir se détourner du factice pour arriver à l’essentiel.

C’est de cette force, celle que le théâtre me donne, dont je voudrais parler en souhaitant la partager. Je m’exprime en tant que spectatrice. Une spectatrice informée mais pas spécialisée. Le nombre important de représentations auxquelles j’ai assisté n’a pas entamé mon désir de voir encore et encore. Une spectatrice qui, même déçue un soir, y retourne le cœur battant le lendemain dans l’espoir que…

Je sais que je ne suis pas la seule. Bien sûr il y a les critiques, mais aussi le peuple, dont je fais partie, des amateurs. Nous avons une vie commune. Armélita, Joëlle, Brigitte, Fabienne, Jean-Pierre, Lucien, Éric, Jérôme, Ariel et bien d’autres sont mes compañeros depuis des lustres. Nous courons chaque soir pour ne pas être en retard avant le lever de rideau et avons tard dans la nuit du mal à nous endormir, tant les échos de certaines répliques de la pièce, vue il y a deux heures à peine, continuent à résonner malgré nous dans nos têtes.

Pas besoin d’en parler. D’ailleurs, on parle peu entre nous. On se flaire. On se devine. Comme les aficionados, on attend toujours le miracle. Une déception excite encore plus le désir d’y retourner, comme si on voulait effacer le mauvais souvenir. Quand le spectacle commence, notre mémoire est vierge pour mieux capter ce qui advient dans l’instant. Il sera toujours temps ensuite de comparer. Peu importe la prétendue notoriété. Au théâtre, les maîtres ne se considèrent pas comme tels et se situent dans la déprise de leur savoir plus que dans la sédimentation de leur propre savoir-faire. Nous, nous sommes des ogres toujours affamés, toujours à la recherche de chair fraîche et prêts à endurer de longs spectacles encore approximatifs s’il existe une flamme, une énergie, des fragments de beauté et surtout une loyauté envers nous, le peuple des spectateurs. Cela ne nous empêche pas d’être subjugués quand nous retrouvons l’intensité, la profondeur, le dénuement, l’épure “même” de ce que veut dire le théâtre, chez celles et ceux qui ont forgé notre regard et construit ainsi – sans que nous le sachions avec précision – un habitacle de règles.

Ce livre est un exercice d’admiration. Il est aussi un voyage ponctué d’étapes faites de rencontres que j’évoque en donnant la parole à des metteurs en scène de différentes générations et de différents univers linguistiques, esthétiques, politiques, à partir des entretiens recueillis dans l’exercice de mon métier de journaliste et d’enseignante. Bien entendu les personnes dont il est question dans ces pages ne constituent pas la liste exhaustive des artistes qui nous sollicitent aujourd’hui ; mais je me suis laissé guider par certains dialogues que j’ai eu la chance de pouvoir nouer ; certains suivront peut-être, je l’espère.

Le théâtre est également une école. C’est mon école. J’y désapprends mes certitudes, j’y trouve l’énergie et aussi – comme si de rien n’était – des réponses à des questions personnelles qui pouvaient me sembler inextricables.

Le théâtre n’est pas une solution. Ce n’est pas une alternative à la vie. C’est une manière de vivre. Ce n’est pas un conservatoire de patrimoine ni une machine à divertir. C’est un lieu qui, dans une ville, rassemble deux, trois, quatre générations avec des attentes différentes. Dans les salles de théâtre viennent de plus en plus de jeunes qui, comme moi toujours, sont à l’affût de ce qui peut les faire rêver, stimuler leur imaginaire, leur désir de réenchantement du monde.

Ce livre voudrait être un parcours pour non-initiés dans les arcanes du théâtre contemporain, en restant au plus près de ceux qui le font et nous aident ainsi à vaincre le noir le temps d’une représentation.

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