Tous les soirs

Adler Laure · Chapitre 11 sur 12

Pages du PDF

Tous les soirs

Théâtre en Danger

 

En France il y aurait deux théâtres : l’un privé, l’autre public. On a tendance à les opposer, tant dans les fonctions que chacun s’est assignées que dans la définition de l’idée même de théâtre qu’on leur accole. L’un serait censé nous divertir, l’autre nous faire penser. Les choses ne sont pas si simples… Le privé ferait du lourd, de la gaudriole au prix de toutes les concessions, et le public, au contraire, ne programmerait que des spectacles de qualité, synonymes d’une volonté de transmission, voire d’élévation. Les clichés ont la vie dure… Chacun son public ? D’un côté, celui qui a une âme, de l’autre, celui qui suit les tendances du marché ? Fort heureusement, depuis une bonne quinzaine d’années, les frontières ne sont plus si circon scrites et, aujourd’hui, il n’est pas rare de découvrir ou redécouvrir des pièces de répertoire dans le privé ou de venir y admirer des grands acteurs, et même, pour les retardataires, d’avoir la chance d’assister à des reprises de pièces qui furent de grands succès du théâtre public. Il existe des directeurs de théâtre privé qui savent prendre des risques de programmation en choisissant des auteurs contemporains – ce que fait, hélas, de moins en moins le théâtre public – et en confiant leurs pièces à de grands metteurs en scène découverts par le théâtre public. Un nombre de plus en plus important d’entre eux travaille indifféremment pour les deux scènes et le temps de la lutte des classes semble bien terminé…

Il n’empêche que subsistent des différences dues peut-être au mode de financement et à l’exercice du métier. Le théâtre privé est condamné au succès puisqu’il produit et finance ses propres spectacles et, depuis les attentats de janvier et de novembre 2015, ses salles subissent une forte désaffection ; celles dites du théâtre public, elles, affichent encore souvent complet. Le public a-t-il de moins en moins envie d’aller au théâtre pour passer un bon moment, mais continue-t-il à le faire quand il sait qu’il a des chances d’être ému, remué, instruit et, pour de bonnes ou mauvaises raisons, pense-t-il qu’il trouvera ainsi plus la satisfaction de ses attentes dans le public que dans le privé ? A contrario, des institutions culturelles fortement subventionnées, notamment par certaines municipalités, commencent à vouloir adopter les critères de rentabilité du privé à la demande des élus. Il en résulte que les récentes décisions de certains maires de remplacer des programmations de qualité par de prétendus humoristes ou de soi-disant amuseurs du stand-up, sous prétexte de vouloir faire plaisir à leurs électeurs, ne font que flatter ceux qui exècrent le théâtre et se gardent bien de le fréquenter, ce qui a pour effet de caresser leur populisme tout en méprisant leurs aspirations. Ces décisionnaires inspirés disent agir au nom du “grand public”. Ils oublient que nous faisons tous partie du grand public…

La décentralisation de certaines décisions culturelles au nom de ce “grand public” constitue donc un réel danger. Mais ce n’est pas pour autant que le théâtre public constitue un havre de paix et une assurance d’avenir pour le théâtre. Lui aussi est en crise. Il n’a été repensé ni dans son modèle, ni dans son fonctionnement, ni dans ses missions depuis l’élaboration de la charte théâtrale imaginée avec maestria par Jack Lang et il subit aujourd’hui une crise de rhumatisme aiguë. D’abord, il souffre d’un machisme délétère et persistant qui fait s’interroger sérieusement sur les capacités de ses tutelles à choisir toujours dans le même pré carré en ignorant la diversité des talents. Grâces soient rendues aux rares metteuses en scène responsables d’institutions – Irina Brook, Claire Lasne-Darcueil, Macha Makeïeff, Marie-José Malis, Claudia Stavisky – qui font un remarquable travail généralement pas assez souligné (mais les femmes ont l’habitude de travailler dans la modestie et le bas bruit et ne détestent pas ce manque de publicité). Loin de moi de vouloir exiger un quota, mais les metteuses en scène sont aujourd’hui légion, de sorte qu’on est fondé à se demander pourquoi elles sont si constamment absentes ? Ne leur ferait-on pas confiance ?

Le théâtre public souffre aussi d’une crise d’endogamie et de narcissisme : ses principaux directeurs s’autoproduisent et se coproduisent entre eux dans un cercle de plus en plus fermé, ce qui a pour conséquences d’assécher le renouvellement des propositions, d’empêcher la venue de nouveaux talents et de ne pas assez donner de place aux auteurs contemporains. S’il est en effet absurde d’opposer le classique au contemporain, il est tout de même surprenant de constater que dans le public on n’a jamais, depuis deux-trois ans, autant monté Shakespeare (certes, sous prétexte d’un anniversaire), Molière, Racine, Tchekhov… À chaque fois, c’est un grand moment de bonheur que de réentendre les textes, mais le théâtre n’est-il pas en train de s’asphyxier en prenant de moins en moins de risques et en jouant si peu d’auteurs vivants ? Pourquoi font-ils si peur, les contemporains ? Pourquoi n’a-t-on pas confiance en leur force, leur énergie ? Pascal Rambert, Wajdi Mouawad pourraient-ils monter leurs textes s’ils ne dirigeaient pas des scènes ? Fini le temps où Chéreau jouait Koltès qui n’avait pas trente ans, Bondy montait Fassbinder, Gabily jouait lui-même ses textes en inventant ses règles, Vinaver nous offrait son univers grâce à Roger Planchon et Jean-Marie Serreau. Dès la publication de ses textes. Jean-Luc Lagarce – re connu maintenant dans le monde entier et au programme de l’agrégation – faisait ses tournées devant de maigres assistances : au moins pouvait-il faire entendre sa musique et trouver ainsi des relais comme Micheline et Lucien Attoun qui dans leur Théâtre Ouvert – le nom est à lui seul une morale – permettaient aux œuvres des auteurs vivants de se déployer. Foin de la nostalgie, mais aujourd’hui, où sont ces espaces, ces nappes d’oxygène nécessaires au futur du théâtre ?

La ronde des top ten du spectacle vivant se distribue les scènes, et le même spectacle – coproduit par plusieurs institutions – tournera pendant longtemps, appauvrissant l’offre, rendant de plus en plus difficile aux nouveaux talents d’être programmés. Cela finit par créer une sorte d’esthétique commune sans aspérités ni tensions, empêchant de facto un nouveau mode de fonctionnement des collectifs. Est apparu en effet depuis une dizaine d’années un désir d’allumer le feu du théâtre, dans une sorte de contre-culture réinventée où les ateliers, l’interchangeabilité des rôles, le risque commun assumé par la troupe et les spectateurs valent méthode et morale d’une exploration de nous-mêmes et non d’un repos ou d’un repas offert par des professionnels qui connaissent les ficelles du métier… Il faudrait accorder plus de confiance à des directeurs artistiques, et pas forcément uniquement à des artistes, pour diriger les grandes institutions et veiller à ce qu’un cahier des charges clair puisse régir les missions des responsables qui ont souvent tendance à programmer leurs propres créations et/ou celles de leurs camarades. Fini l’époque du troc ? Vive la perturbation, la dissonance, la révolte contre les codes, la possibilité de la fêlure, de l’inattendu, de l’incorrect, pour que surgissent le jamais-vu, l’inespéré.

Car le théâtre n’a jamais été aussi inventif, prolixe, insolent, métis dans ses forces de proposition et dans ses redéfinitions. Le théâtre a besoin de temps et la multiplication de la pratique “zapping” ne satisfait ni les spectateurs, qui ont l’impression de toujours être en retard sur leur propre désir, ni les comédiens, qui souhaitent approfondir en réinventant chaque soir leur art, pas plus que les metteurs en scène, qui doivent trouver de nouveaux rythmes au fur et à mesure des représentations. C’est, par essence, un spectacle vivant qui a donc besoin d’épaisseur, de reprises, d’ajustements progressifs. Écoutons les jeunes générations qui n’attendent pas du théâtre une démocratisation des savoirs mais une réelle prise de risque, une confrontation existentielle avec ce que nous devons traverser en ces sombres temps. N’acceptons pas qu’une partie du théâtre institutionnel devienne un échange de bonnes convenances où l’on produit pour de mauvaises raisons trop de spectacles fatigués dès la première représentation, sans enjeu véritable, si ce n’est pour réassurer le narcissisme de professionnels de la profession et le fonctionnement des institutions. Faisons en sorte que se multiplient des scènes alternatives, des friches, des ateliers où intensité du travail rime avec fragilité et fragilité avec poésie et enjeux. Soutenons toutes celles et ceux qui, bien souvent collectivement, redéfinissent à leurs risques et périls la cartographie traditionnelle du théâtre en faisant imploser les notions fondatrices de metteur en scène, de comédien, de spectateur… Cela à partir de collectifs, sans hésiter à rendre “impure” la discipline, grâce à la danse, à la performance, au cirque, aux musiques de tous les répertoires. Spectateurs, nous sommes entraînés dans une sorte de sarabande où la mort rôde et où, grâce au noir et dans le noir, tous les soirs, nous avons le sentiment d’être des individus singuliers faisant partie d’une communauté et de pouvoir approcher avec volupté la certitude de notre finitude.

OceanofPDF.com

Je remercie les metteurs en scène qui m’ont accordé leur confiance et que j’ai la chance de rencontrer régulièrement dans le cadre de mes travaux universitaires et radiophoniques. Les paroles des artistes publiées dans ce livre découlent de ces moments.

OceanofPDF.com