Tous les soirs

Adler Laure · Chapitre 4 sur 12

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Tous les soirs

Art et Enfance

 

Derrière la cuisine, il y avait une petite maison en tôle où Waité rangeait les casseroles, le linge, les boîtes de lait concentré et, sur le côté, les moustiquaires qu’il dépliait cérémonieusement au-dessus des lits vers 6 heures du soir. À cette heure-là, j’avais pris l’habitude de rester avec ma sœur à l’intérieur de cette buanderie et lui, étrangement, nous laissait. Je poussais un carton et dégageais sur le sol une minuscule aire de jeux où je dessinais sur des noyaux de mangue des figures humaines en noircissant une bouche et des yeux avec une allumette. Ils devenaient la maîtresse et la directrice de notre école. Je me souviens encore des rires de ma sœur et de la texture fibreuse et humide qui me glissait entre les doigts.

C’est comme cela que ça a commencé. Être autre part que là où on croit être. S’échapper par l’imagination. Pouvoir être plusieurs alors qu’on vous intime dès l’enfance l’ordre de n’être qu’un. Croire dur comme fer que la fiction est plus forte et qu’elle contient la réalité.

Puis, pendant plusieurs années je n’ai plus joué, je suis rentrée dans le moule, j’ai oublié que j’avais aimé jouer, jusqu’à ce dimanche après-midi gris où, au milieu d’un nid de palétuviers sur une plage au bord de la lagune, deux frères m’ont initiée : ils avaient construit une petite armée de fantassins en bois et étaient à la recherche de tissu rouge. Le dimanche suivant, au prix de ruses de Sioux, je leur apportais un corsage de ma mère que j’avais dérobé et qu’ils déchirèrent pour en faire des drapeaux. Le jeu pouvait recommencer ; et le théâtre, depuis, ne s’est jamais arrêté ni dans ma tête ni avec les autres. Mais ce n’est qu’à l’âge de dix-sept ans que j’ai pu réaliser mon rêve : voir du théâtre “pour de vrai”.

Dans l’Afrique que j’habitais, pas de tournée de la Comédie-Française, pas de pièces de boulevard, mais des photos de Gérard Philipe vues dans Paris Match, dont l’une, devenue célèbre, d’Agnès Varda le montrant sur une petite estrade de bois, une chemise blanche flottant autour de son buste, un pantalon étroit de mousquetaire et un sourire énigmatique qui lui donnait un air d’éternité. Il disait qu’il était en répétition avec Jean Vilar pour jouer à Avignon. Puis l’annonce de sa mort. Ma mère et ses amies ont pleuré l’idole de cinéma. À peine débarquée en France j’ai cherché à savoir quand et où je pourrais espérer un jour voir du Vilar. Dans ma province, c’était impossible. Alors j’ai commencé à rêver d’Avignon… Je me souviens que je dévorais les chroniques théâtrales de Michel Cournot dans Le Monde. Le rythme de son écriture, cette manière de nous parler à l’oreille, sa relecture minutieuse des pièces avant les spectacles, la connaissance et l’amour qu’il manifestait envers les acteurs, ses fulgurances pour décrire un climat, une atmosphère, me permettaient de penser que j’en étais, que j’y étais. Après l’obtention du bac, mes parents m’ont offert un voyage aux États-Unis. J’ai tenté de l’échanger contre un séjour dans la Cité des Papes… Mal m’en a pris. Je n’ai pas réussi à les persuader. J’ai eu beaucoup moins de mal avec Henry, mon camarade du lycée d’en face – oui, j’ai vécu un temps où les lycées ignoraient la mixité et où se rencontrer dans un café était encore très compliqué. Henry était un garçon bien sous tous rapports. Henry n’avait pas les cheveux longs. Henry n’était pas mon petit ami mais un ami. Henry était fils de médecin et se destinait lui aussi à la médecine. Ses parents possédaient une clinique mais ne lui donnaient pas pour autant beaucoup d’argent de poche. Après bien des hésitations, mes parents acceptèrent finalement que je parte avec lui en deux chevaux pour quinze jours au camping de l’île de la Barthelasse.

Nous n’avions rien anticipé. Il a fallu discuter sec pour sous-louer une minuscule parcelle à un couple de beatniks car le camping affichait complet. Cet été-là le mistral a beaucoup soufflé et la tente s’est envolée à de multiples reprises. Peu nous importait car nous n’avions que peu de temps à consacrer au sommeil.

La nacelle suspendue de Béjart dans la Cour d’honneur pour Bakhti (1968), les étoiles au-dessus de nos têtes, la musique de Pierre Henry pour Messe pour le temps présent, tout nous entraînait dans une sorte de rituel païen de partage de la beauté, de la sensualité, de l’intelligence, où nous avions l’impression d’avoir notre place. À Avignon, la totalité du temps est régie par le désir de théâtre. Il faut souvent attendre, attendre de savoir si on a des places, puis attendre la tombée de la nuit et pouvoir occuper le temps. Vilar y avait songé et nous étions embrigadés avec bonheur dans une vie de “festivalier” avec, en début d’après-midi, la “parade” des troupes qui n’avaient pas été choisies par lui mais qui avaient le droit de montrer, rue de la République, leur savoir-faire forain. Puis, en fin d’après-midi, le rituel de la “classe” avec les rencontres du verger, où chacun pouvait prendre la parole et poser des questions aux metteurs en scène et aux comédiens, qui semblaient répondre avec plaisir. Les yeux lourds de fatigue, et malgré les litres de mauvais café ingurgités, on tentait de récupérer des forces à la piscine municipale de la Barthelasse. Puis venait enfin le temps de la cérémonie du spectacle tant attendu que nous avions eu l’impression de “mériter” tant nous nous y étions préparés.

Pendant le spectacle, nous étions muets, saisis par la beauté. Après, nous avions besoin de parler. Des groupes informels se réunissaient pour discuter non pas tant de ce que nous avions vu mais de ce que nous avions vécu. Le théâtre était très vite devenu une manière de vivre. Les interminables palabres devant le Palais, insensiblement, au cours de la nuit, se déplaçaient rue de la République pour prendre fin au petit matin devant la gare centrale avec des cafés dans des gobelets qui nous brûlaient les doigts et des croissants que vendait le marchand de tabac. Nous revenions en stop jusqu’à l’île. Autant dire à pied, ivres de fatigue mais toujours parlant, refaisant le monde. Cette année-là, les filles portaient des franges, se maquillaient avec du mascara bleu, mettaient des minijupes et avaient des bracelets indiens aux chevilles qui faisaient du bruit quand elles couraient pieds nus dans le lacis des ruelles proches du Palais. Les garçons se mettaient des bandanas dans les cheveux, certains arboraient une boucle d’oreille, se débarrassaient pour leur plus grand bonheur (et le nôtre) des signes ostentatoires de la virilité. Nous avions l’impression de former une tribu, soudée et solidaire. Nous vivions un temps suspendu. Le jour et la nuit se répondaient dans une arche de mots et d’images qui s’imprimaient dans la mémoire. C’était un tohu-bohu de sens et d’émotions mélangés. Je ne comprenais pas tout ce qui m’arrivait, j’absorbais goulûment. Cet épuisement volontaire, ce déséquilibre physique nous faisait oublier notre désarroi après la fin brutale de ce que nous pensions être une révolution. Le théâtre était devenu une manière de vivre et de considérer l’existence sans trop avoir à se poser de questions sur l’avenir. Le retour à la réalité ne se fera pas attendre. Après des nuits idylliques en compagnie de Béjart, qui cette année-là occupait la Cour d’honneur avec plusieurs spectacles, des groupes de personnes qui n’étaient pas forcément des spectateurs de théâtre ont commencé à occuper plusieurs places où se donnaient des représentations. Certains se sont improvisés orateurs et, comme des professionnels de la révolution, ont commencé à haranguer la foule en critiquant la tenue d’un festival dit “bourgeois” et “réactionnaire”. Le ton est vite monté. Ils ont commencé à critiquer Béjart et à vouloir nous faire répéter les slogans qu’ils avaient inventés : “Béjart Salazar même combat, Vilar démission.” Personne n’a repris mais personne n’a dit que leur attitude était honteuse. Ils en ont profité pour lancer de prétendues informations : Vilar ferait protéger son festival par des policiers, Vilar empêcherait les artistes de s’exprimer, Vilar interdirait des assises de la contestation. La suite on la connaît. Devant le cloître des Carmes, où se jouait Paradise now de Judith Malina et Julian Beck, la spirale de mépris contre Vilar a pris corps. La troupe s’est jointe aux manifestants et une mise en procès s’est improvisée en présence de Jean Vilar qui tentait en vain de se disculper. Là non plus nous n’avons rien dit. Je n’ai pas fait un geste pour lui manifester mon admiration. Encore aujourd’hui, j’en ai honte. Cette manière si violente de mettre en pièces son rôle de directeur du Festival d’Avignon et de détruire sa conception du Théâtre national populaire a laissé des marques dans la mémoire du théâtre français. Vilar lui-même ne s’en est pas remis. Les soi-disant enragés de l’Odéon sont repartis, ivres de rage, orphelins d’une histoire qu’ils n’ont pas su continuer à faire vivre, mais ayant réussi à provoquer des interrogations sur le bien-fondé de ce festival. Depuis, le Festival en a vu d’autres, y compris son annulation en 2003 en raison d’une remise en cause du statut des intermittents du spectacle. Olivier Py, qui était loin d’imaginer à l’époque qu’il dirigerait un jour le Festival, fut chargé, lors du cinquantenaire de sa création, d’occuper la Cour d’honneur. Il choisit de faire l’évocation, de manière juste et sensible, des attaques que Jean Vilar fut obligé de subir devant une assistance jeune, qui eut bien du mal à croire que certains avaient désiré la chute du père fondateur du théâtre contemporain. Le Festival demeure, malgré les menaces qui perdurent sur les différents métiers du spectacle vivant, le régime de l’intermittence, et les rigueurs budgétaires qui sévissent dans le monde de la culture, le lieu de découverte, de réinvention, de renouvellement de cette discipline qui ne cesse de se et de nous remettre en cause. Chaque année j’assiste au festival le cœur battant. Il reste le rendez-vous international de toutes les créations, impossible pour moi de ne pas y assister. D’ailleurs, après avoir longtemps squatté chaque mois de juillet les maisons des copains, je me suis finalement installée dans un petit village proche de la Cité des Papes…

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