Tristano meurt : Une vie

Antonio Tabucchi · Chapitre 1 sur 7

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Tristano meurt : Une vie

Chapitre 1

… Rosamunda Rosamunda che magnifica serata sembra proprio preparata da una fata delicata mille luci mille voci mille cuori strafelici sono tutti in allegria oh ma che felicità Rosamunda se mi guardi tu Rosamunda non resisto più… Ça te plaît ?… c’était de mon temps, quand Rosamunda regardait Tristano, et plus elle le regardait, plus elle lui plaisait… Rosamunda se mi guardi tu Rosamunda non resisto più… Rosamunda tutto il mio amore è per te Rosa-munda più ti guardo et più

mi piaci Rosamu-u-u-u-undà(1)… Des cœurs bienheureux et tous en joie, il ne me semble pas qu’il y en ait eu tant que ça, à cette époque, il faisait un de ces froids dans les montagnes, et même il gelait, à l’intérieur comme à l’extérieur, mais je vais t’expliquer tout cela, installe-toi à ton aise, de toute façon tu en auras pour un bout de temps, mais pas trop, ne t’en fais pas, un petit mois tout au plus, à vue de nez, tu verras, je m’en irai avant la fin août, tu as fait un bon voyage ?… ce n’est pas facile de trouver son chemin à travers ces collines, j’avais demandé à la Frau de te donner de bonnes explications, je t’attendais plus tôt, mais je suis sûr qu’elle a tout fait pour t’embrouiller, c’est pas qu’elle ne parle pas l’italien, elle le parle même mieux que moi, ça fait une vie qu’elle est là, mais quand elle n’a pas envie de faire quelque chose elle se met à teutoniser, elle devient contrariante. Fais-toi donner l’appartement de Daphné, dis-lui que c’est moi qui te l’ai dit.

 

… Tu sais, tout compte fait, la vie est davantage faite de ce dont on ne se souvient pas que de ce dont on se souvient… La Frau a passé une tête par l’entrebâillement de la porte, nulle trace dans le courant où tu nageas autrefois avec une femme, a-t-elle dit, et elle a refermé la porte. Je ne sais s’il s’agissait du poème du dimanche ou si c’était une maxime… la Frau est facilement sentencieuse quand elle a du travail. Mais quel travail, il n’y a plus rien à faire dans cette maison, et puis on n’est pas dimanche, n’est-ce pas ?… Il faudrait une mémoire d’éléphant, mais nous, les hommes, nous ne l’avons pas, peut-être qu’un jour on en inventera une électronique, qui sait, une petite carte de la taille d’un ongle qu’on enfilera dans le cerveau, où toute notre vie sera enregistrée… À propos d’éléphants, et parmi tous les rites funéraires que les créatures de ce monde ont pu inventer, j’ai toujours admiré celui propre aux éléphants, ils ont une étrange façon de mourir, tu la connais ? Quand un éléphant sent que son heure est arrivée, il s’éloigne du troupeau, mais pas seul, il choisit un compagnon et ils partent ensemble. Ils se mettent à marcher dans la savane, parfois au trot, ça dépend de l’urgence du moribond… et ils vont ainsi, peut-être des kilomètres et des kilomètres, jusqu’à ce que le moribond décide que c’est le bon endroit pour mourir, il fait alors un ou deux tours en traçant un cercle, car il sait que le moment de mourir est arrivé, il porte la mort en lui, mais il a besoin de la situer dans l’espace, comme s’il s’agissait d’un rendez-vous, comme s’il désirait regarder la mort en face, hors de lui, pour lui dire bonjour madame la mort, je suis arrivé… il s’agit d’un cercle imaginaire, bien sûr, mais il lui sert à géographier la mort, si je puis dire… et il est le seul à pouvoir entrer dans ce cercle, car la mort est une affaire privée, très privée, et nul autre ne peut y entrer que celui qui est en train de mourir… à ce moment-là il dit à son compagnon de le laisser, adieu et mille mercis, et l’autre rejoint le troupeau… Quand j’étais jeune j’ai lu Pascal, à l’époque il me plaisait beaucoup, surtout pour son jansénisme, tout était si nettement noir et blanc, si clairement distinguable, il faut comprendre que l’existence elle-même était alors en noir et blanc, dans les montagnes, on devait faire des choix précis, ou d’un côté ou de l’autre, ou blanc ou noir, la vie se chargeant par la suite d’apporter le clair-obscur… Mais de Pascal j’ai toujours aimé cette définition, une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part, ça me fait penser aux éléphants… Et tout cela a d’une certaine façon à voir avec ce pour quoi je t’ai fait venir… comme je te l’ai dit il te faudra un peu de patience, car mon heure n’est pas encore tout à fait arrivée, c’est néanmoins pour cela que tu es accouru tout de suite pour trotter avec moi, de façon à tenir compagnie au moribond… Je suis seul à connaître mon cercle, je sais quand arrivera le moment, il est certes vrai que c’est l’heure qui nous choisit, mais il est tout aussi vrai que tu dois être d’accord qu’elle te choisisse, c’est une décision qu’elle prend mais qu’au fond tu dois prendre toi aussi, comme s’il s’agissait de ton choix auquel tu ne fais que te résoudre… Pour le moment nous trottons ensemble, apparemment de l’avant, même si en réalité nous allons en arrière, car je suis un éléphant qui t’a appelé pour aller en arrière, mais je vais en arrière pour arriver à mon cercle, qui est en avant. Toi, en attendant, tu vas écouter et écrire, et quand le moment de se saluer sera arrivé, c’est moi qui te le dirai.

 

Je dois te confesser une chose… après t’avoir appelé, j’ai regretté mon geste. Je ne sais pas bien pourquoi, peut-être parce que je ne crois pas en l’écriture, l’écriture fausse tout, vous les écrivains vous êtes des faussaires. Ou peut-être parce que chacun doit emporter sa vie dans sa tombe. Je veux dire la vraie vie, celle qu’on vit à l’intérieur. Il est bien suffisant de laisser aux autres la vie qu’on vit à l’extérieur, elle est déjà si évidente, elle en impose tant. Et voilà qu’au contraire j’ai envie d’écrire, c’est-à-dire… parler… écrire par personne interposée… c’est toi qui écris, et néanmoins c’est moi. Étrange, non ?

 

… Je voudrais essayer de commencer par le début, pour autant que le début existe, parce que… l’histoire d’une vie ça commence où ?, je veux dire, comment faire pour choisir ? On peut la faire commencer par un fait, c’est vrai, et il me faut donc choisir un fait, en particulier un fait qui intéresse cette vie mienne que tu es venu écrire. Voilà pourquoi je vais choisir un fait. Mais un fait commence-t-il par un fait ? Excuse-moi, je suis confus, je n’arrive pas à bien m’expliquer… je veux dire, quelqu’un fait une chose, et cette chose détermine le cours de sa vie, mais cette action qu’il accomplit, il est difficile qu’elle naisse par miracle, elle était déjà en lui, et qui sait comment elle avait débuté… Peut-être un souvenir d’enfance, un visage vu par hasard, un rêve fait il y a si longtemps et que tu croyais avoir oublié, et voilà qu’un jour le fait a lieu, mais quant à son origine… va savoir… Ce jour-là, à Plaka, Tristano parlait de Schubert, c’était l’hiver, sur la place spectrale une file de gens un bol à la main attendait la soupe koinè, tu sais ce que c’est ?, c’était une lavasse que l’espèce de gouvernement qu’il y avait à cette époque donnait aux citoyens grecs afin qu’ils ne meurent pas de faim, une mauvaise eau chaude où baignaient des morceaux de patates et de chou… des variations, dit Antheos, que Tristano appelait cependant Marios, car il lui rappelait un ami de la périphérie de Turin, tout pareil à lui, un de ses amis les plus chers qui dès trente-neuf s’était caché dans un grenier avec sa compagne, une femme exceptionnelle, il avait dit je préfère ne pas et il avait commencé sa résistance par anticipation, je veux dire avant que la résistance ne commence vraiment, mais ça ton roman ne le savait pas… Parfois en pensant à ce que tu croyais savoir il me vient une envie de sourire, mais à part ça ton livre m’a plu, vraiment, c’est le plus beau témoignage sur cette période héroïque, la seule période héroïque que nous ayons eue, du reste… Témoignage, c’est une façon de dire, car tu ne pouvais pas y être, mais c’est comme si tu y avais été, tu témoignes d’un climat, d’un choix, d’une position éthique… et tu y as mis aussi les faits, le huit septembre, la république de Salò dans sa manière de se proposer avec une opiniâtre arrogance comme arbitre du sort de l’Italie, et le refus de la définition de guerre civile, ce qui est une prise de position forte, au jour d’aujourd’hui, peut-être un peu hasardeuse, tu sais mieux que moi que dans ces années-là on tirait sur les ennemis et sur les amis, mais cela n’a qu’une importance relative, ce qui m’a plu dans ton roman c’est l’enquête très poussée sur la nature de l’héroïsme, de la fidélité, de l’infidélité, du plaisir et des sentiments… Si tu étais moins patient, après l’accueil brutal que je t’ai réservé, tu serais déjà parti, tu aurais tout envoyé valser, cet engagement que tu as pris et le livre que tu écriras à ma place, tu abandonnerais tout et tu me dirais ce que je mérite… Au lieu de ça tu n’as pas bougé d’un millimètre, tu es un drôle de type, l’écrivain, je ne sais si tu es peureux ou si tu as plus de courage que moi, ce qui te permet de me supporter… Il me semble entendre le bourdonnement d’une grosse mouche, tu l’entends toi aussi ?, il y a un bourdonnement dans cette pièce, un énorme bourdonnement, c’est peut-être la musique des sphères ?, mais l’univers ne fait pas un pareil bourdonnement, ce sont les écrivains qui font un crissement aussi désagréable avec leur plume qui griffe la page, toi tu ne griffes pas la page, tu fais partie de ceux qui l’apprivoisent comme le font les dompteurs du cirque avec les fauves… la musique des sphères dont je te parle est une grande musique, elle est jouée par certains anges qu’ont imaginés les peintres de ma Toscane, et elle n’a pas une partition fixe, car il s’agit toujours de variations… variations, répondit ce jour-là à Tristano le pâle et maigre soldat grec qui était assis en face de lui à la petite table d’un café de Plaka, tandis que l’apocalypse planait au-dessus d’eux… Variations, dit-il, pour l’heure je me limite à des variations, voyez-vous, la musique a déjà toute été jouée, il ne nous reste, à nous pauvres diables, qu’à introduire des variations, pensez par exemple à l’Impromptu opus 142 n° 3 pour piano de Schubert, vous l’avez en tête ?, je pense qu’on trouve là une mélancolie qui étreint l’âme comme un siège, cela donne un peu l’idée de votre occupation, de ce siège que ma patrie est en train de subir, il y a quelque chose d’obsessif dans cette musique, c’est un thème qui peut-être obsédait Schubert, il apparaît aussi dans la musique d’accompagnement pour la pièce qu’il intitula Rosamunde. Tristano fit alors un geste fatigué en direction du Parthénon, comme pour signifier que les dieux eux aussi étaient piétinés par les bottes de l’envahisseur… et à ce moment-là un garçon qui tenait une vieille bicyclette par le guidon déboucha du fond de la place, c’était un adolescent maigre, presque un enfant, emmitouflé dans un manteau militaire qui traînait par terre, il portait sa gamelle d’aluminium suspendue par une ficelle à son cou, il vit les Allemands qui surveillaient les gens en file et il se mit à siffler l’air d’une chanson, la chanson de ceux qui étaient partis dans le maquis, avec une ritournelle lente et grave que le gamin, en sifflant, rendait presque joyeuse, comme une petite marche… un Allemand alla dans sa direction et pointa sa mitraillette, mais le gamin ne s’arrêta pas, il avançait bravement, comme s’il jouait à un jeu, avec une expression moqueuse sur le visage… tous regardaient, ils savaient ce qui allait se passer mais personne ne bougea, personne ne fit un geste, comme s’ils avaient tous été pris d’enchantement, le bruit métallique du chargeur sembla celui d’une pierre sur le pavé, le soldat tira et le garçon s’écroula à terre avec la bicyclette par-dessus… alors une vieille femme sortit de la file, elle fit un pas et sa voix troua le silence glacé de Plaka et cria une injure, que Tristano reconnut, c’était une injure antique qui prédisait une malédiction éternelle, les Allemands postés le long des arcades la reconnurent non aux paroles, mais au timbre, le soldat visa et tira encore une fois, le corps de la femme s’écroula sur le pavé, une figure vêtue de noir qui agitait ses bras dans l’agonie, et Tristano, comme par un don divin, ou plutôt par un don d’ordonnance, car il avait son mousqueton d’ordonnance, visa le torse de l’Allemand et l’abattit aussi sec… et comme par enchantement Plaka s’anima, des hommes débouchèrent du néant, parce qu’un régisseur inattendu comme Tristano avait décidé que le moment était venu pour les furies vengeresses de la tragédie grecque d’entrer en action, il ne s’attendait nullement à ce qu’une révolte puisse éclater par un simple geste instinctif fait sans penser aux conséquences, mais ce fut comme si les engrenages s’étaient mis en marche tout seuls, avec la mort c’est la vie qui avait repris, et tout allait désormais à une vitesse incontrôlable, car la vie est ainsi faite, et l’histoire la suit, tu n’y avais jamais pensé, l’écrivain ?…

 

… La Frau ne pouvait pas t’installer dans l’appartement de Daphné, il ne reste plus rien, seulement les murs. Ne te fâche pas, je voulais simplement savoir ce qu’elle allait te répondre quand tu le lui demanderais, même si je le savais déjà, elle t’a mis dans mon bureau, elle loge tous les hôtes dans mon bureau, quels qu’ils soient, un jour un ministre est venu et la Frau m’a demandé devant lui si elle devait le loger dans mon bureau, le responsable du protocole qui accompagnait le ministre la regarda d’un air scandalisé, Monsieur le ministre rentre ce soir à Rome, répondit-il d’un ton piqué… mais à toi ça te plaît d’être dans mon bureau, j’en suis sûr, tu es venu ici chercher la vérité et c’est comme si elle habitait elle aussi dans cette pièce, au milieu des moisissures et de toutes ces paperasses… bonne chance. Tu sais ce qui arriva à la vérité ? Elle mourut sans trouver de mari.

 

Qui la connaît, la malice de la matière ? Les scientifiques ? Vous, les écrivains ? Vous pouvez connaître le mécanisme des choses, mais personne ne connaît leur secret. Tu sais, entre les choses qui sont il y a une entente que nous ne connaissons pas, il s’agit d’une logique différente… La force de gravité n’obéit pas à ce que nous pensons, ni les combinaisons chimiques qu’on nous fait étudier à l’école, où une molécule d’oxygène se lie à une molécule d’hydrogène pour former ce liquide qu’on appelle de l’eau… Il faudrait connaître la tactique de l’univers, car l’univers a une tactique, qui échappe cependant aux laboratoires… Le binôme de Newton est une grande chose, mais les mathématiques ont d’autres profondeurs, d’autres mystères. Je philosofaille ? Tu m’excuseras, dis quelque chose, ou non, c’est à moi de philosofailler, laisse-moi faire ça, tu permets ? Vous philosofaillez sans arrêt, vous tous, les experts très intelligents, et vous nous expliquez le monde, ils veulent tous t’expliquer le monde… Une rose est une rose est une rose. Eh bien, pas du tout. Tu sais que le rosier et le poirier appartiennent tous les deux à la famille des rosacées ? Étudie la botanique, le poirier fait des poires, et le rosier des roses, ça te semble la même chose ?… Alors laisse-moi philosofailler, d’ailleurs je n’en ai pas pour longtemps, tu le vois bien… Ne regarde pas ma jambe, s’il te plaît, ou plutôt couvre-moi avec le drap… Il y a une grosse mouche, tu l’entends ?, elle bat contre le miroir, cette idiote, elle veut sortir, et elle pense que le miroir est une fenêtre. Je t’ai dit de ne pas regarder ma jambe, elle fait horreur, même si je ne peux pas la voir, couché sur le flanc comme on m’a installé, le docteur a décrété qu’il fallait l’amputer et j’ai répondu que si ça lui plaisait tellement d’amputer il pouvait se couper les couilles, moi ma jambe je l’emporte avec moi dans la tombe, toute pourrie qu’elle est, avec votre permission, de toute façon le reste aussi est destiné à pourrir, je sais bien qu’elle fait horreur, elle est toute rongée par la gangrène, qui est remontée jusqu’à l’aine, bientôt elle me rongera en entier, même le peu qui me reste de ma nature masculine, si je ne crève pas avant, elle a de toute façon peu à se mettre sous la dent, ma poche est vide, et cela aussi me donne le droit de philosofailler à ma guise, c’est la philosophie de quelqu’un qui est sec, sans plus d’humeurs, comme les pierres… Tu as vu ce qu’est devenu le monde, du moins le nôtre ?, je veux dire la partie dans laquelle nous vivons… tout est gras, huileux, regarde-les, ceux dont je te parlais avant, les experts si intelligents, ils sont pleins d’humeurs qui leur circulent sous l’enveloppe de graisse… des triglycérides, c’est tout du cholestérol, tandis que moi je suis presque un minéral, tu le vois ?… les pierres ne disent rien… moi je suis une pierre qui parle, un caillou qui se trouve sur la rive d’un torrent, qui est là bien sagement à regarder l’eau et dit, vas-y, vas-y, sœur eau, écoule-toi, écoule-toi, qui sait pour qui tu te prends, moi je reste ici sur la rive, immobile comme un caillou, car je suis un caillou, frère caillou… La Frau t’a-t-elle donné une bonne chambre ? Elle est comme ça, la Frau, elle m’aime bien mais elle est taquine, ça lui plaît de contrarier, c’est ce qui lui reste dans sa vieillesse, jouer la méchante avec son prochain, si elle ne m’aimait pas autant elle ferait la méchante avec moi aussi, peut-être qu’elle le fait parfois, d’ailleurs, mais je ne m’en rends pas compte, tu sais, nous avons grandi ensemble, elle a mon âge même si elle se prend pour ma mère, les femmes sont comme ça, elles se prennent toujours pour ta mère, même si elles ont ton âge. Fais-toi installer un lit dans l’appartement qui était celui de Daphné… quand elle était là… elle y a été si peu dans toute sa vie, désormais ce sont deux pièces vides, j’ai redistribué les meubles çà et là dans la maison, ils me font ainsi moins mal, mais pour la Frau elles sont sacrées, inviolables… tu sais, je pense que si Daphné a réussi à supporter ce lieu, c’est aussi parce qu’il y avait la Frau, et que la Frau l’aimait beaucoup… un jour elle m’a dit que grâce à la Frau elle en était venue à oublier de détester les Allemands, comment dois-je m’y prendre pour lui faire comprendre qu’elle n’est fautive de rien ?, me demanda-t-elle. La Frau juge les personnes au premier coup d’œil, comme si c’était des poules, si quelqu’un a les plumes baissées elle le met aussitôt dans le pire poulailler, et toi, tu as l’air timide, fais-toi entendre, dresse ta crête, la Frau y sera sensible, pour que tu sois installé dans ces deux pièces à midi il suffit d’y mettre un lit et une commode, de ce côté-ci de la maison on voit les tours de la ville, elles sont belles, tu les as déjà vues ?, c’est comme si elles flottaient dans l’air quand la chaleur les fait trembler à la base et les coupe, les soulève, les tire vers le haut… Ce sont de vieilles tours, elles semblent aspirer au ciel, on le comprend, tu les as vues ?… entrouvre les persiennes, et si tu y réussis fais sortir la grosse mouche, tu l’entends ?, elle bat contre le miroir, elle est vraiment stupide, elle croit que le miroir est une sortie… Regarde les tours de la ville, les collines environnantes, tout ce paysage que je suis sur le point de quitter, regarde-le pour moi. Et puis, de ce côté-ci de la maison, on entend les cigales, derrière on ne les entend pas, elles sont là et chantent tout l’après-midi, j’aime beaucoup ce petit concert, c’est comme une musique pauvre, on dirait des castagnettes et des cymbales. Je suis revenu ici pour m’en aller, là où je suis né, et pour entendre les cigales, celles que j’écoutais enfant certains jours d’été quand on m’envoyait dormir l’après-midi et moi je m’entretenais avec les cigales, et je lisais les livres qui étaient supposés m’expliquer le monde, comme si le monde pouvait être expliqué dans les livres… Rêves… Pourquoi t’ai-je appelé, toi précisément ? Je te l’ai dit, c’est parce que ton livre m’a plu, ma personne avait inspiré un autre roman, tu le sais mieux que moi, mais il collait tellement aux événements, tout était si réaliste que ça semblait faux, je ne t’ai cependant pas fait venir pour que tu m’enregistres, je ne veux pas que ma voix reste, et puis ce serait trop facile, de quel écrivain aurais-tu l’air ? Écris, si tu y parviens, je veux rester en paroles écrites, et si tu n’écris pas tout de suite, eh bien enregistre au moins tout ça dans ta tête, mentalement, pour écrire ensuite avec tes propres mots, comme j’ai compris que tu savais le faire, quelqu’un te raconte une chose et ce que tu écris en semble une autre… Dis à la Frau qu’elle vienne m’administrer la morphine, et repasse plus tard, la dose précédente a déjà fait son effet, la douleur me pousse à la plainte même si je ne le veux pas et cela me déprime… T’ai-je déjà parlé de Vanda ?, je ne me souviens plus…

 

… Ils virent un chien, mais ce devait être un autre jour, va savoir quand, en tout cas au soir de leur vie. C’était une chienne, elle s’appelait Vanda, pas avec un w, un v simple, d’animal errant qu’elle était. Ce n’est pas la chienne qui a dit son nom, elle n’aurait d’ailleurs pas pu, elle était à bout de souffle, mais Rosamunda l’avait en tête, elle la reconnut de loin. Regarde, une chienne, elle s’appelle Vanda, tu t’en souviens ? Il s’en fallut de peu qu’il ne l’écrase, le tunnel était mal éclairé et ils étaient dans un virage. Ils l’attendirent à la sortie, dans la ligne droite, pour ne pas se faire rentrer dedans par un camion, comme cela arrive parfois. Vanda arriva clopin-clopant, le museau en bas, la langue sur le bitume, mais elle se tenait bien sur le côté, au-delà de la ligne blanche. Ses mamelles pendouillaient, comme desséchées, on aurait dit qu’elle venait d’allaiter toute une nichée, même si ce n’était pas possible, étant donné l’âge qu’on pouvait lire sur ses lèvres et à ses dents, au moins vingt ans, si ce n’est plus, ce qui va bien pour un homme, mais signifie la décrépitude pour une chienne. Elle l’a fait par philanthropie, dit l’un des deux, je ne me rappelle pas qui, Vanda est la bonté même, c’est une brave chienne, elle a passé sa vie enterrée jusqu’au cou. Ils la firent monter sur le siège arrière, elle avait les coussinets des pattes réduits à de la chair vive à force de cheminer. Ils comprirent qu’elle avait fait des milliers de kilomètres afin qu’ils la retrouvent, mais ils ne se le dirent pas, il y a certaines choses qu’il ne vaut même pas la peine de dire, un corps doit forer des strates et des strates de temps en agrégeant patiemment autour de lui les bricoles nécessaires à devenir corps, jusqu’à déboucher à la surface comme créature vivante, fût-elle déjà moribonde, comme cette pauvre Vanda, et il est perdant d’avance, parce qu’il croit être au départ, alors qu’il est déjà à la fin. Et alors à quoi bon, sacredieu, demanda-t-il. Question rhétorique, car il n’y a pas de réponse… C’était midi, il faisait très chaud, la lumière était aveuglante, et en plus, méditerranéenne. Quand il se passe des choses comme ça il fait toujours très chaud, la lumière est aveuglante et la touche méditerranéenne est obligatoire, c’est bien connu. Tellement connu qu’on peut y croire ou non, au choix. Et au cas où l’on veut bien y croire, il conduisait lentement, la côte rocheuse tirait sur le rougeâtre et la bande de mer était d’un bleu profond. Vanda semblait endormie, mais ne l’était pas, car elle avait un œil fermé et l’autre ouvert, et de son œil ouvert elle fixait le cendrier plein de mégots de la portière arrière comme s’il s’agissait du pauvre aleph qui lui était concédé et comme si elle avait pu découvrir dans cet univers de mégots le dieu malade qui l’avait fait naître ainsi que les glauques mystères de sa religion. En la lorgnant à la dérobée, il comprit l’interrogation qu’il y avait dans cette pupille dilatée par l’épouvante et il lui murmura, un virage dans l’obscurité te fait office de père, des mégots mastiqués te servent de fils, et un temps qui n’est plus à toi te tient lieu de saint esprit, voilà la trinité dont tu dépends, chère Vanda, résigne-toi, il n’y a rien à faire. Tu n’as jamais voulu d’enfant, répliqua Rosamunda comme si elle parlait au petit nuage de chaleur qui dansait à l’horizon, toujours ton sperme sur mon ventre, pendant toutes ces années, jeté comme ça, et maintenant ma Vanda qui naît, mais il est tard, trop tard. Elle mourra demain, répondit-il, tu peux la garder pour la nuit, la cocoler comme un fils, lui donner aussi le sein, si bon te semble, c’est mieux que rien, j’ai jeté mon sperme parce que tu mentais, tout comme je mentais moi aussi… Quelle étrange nuit, dans la zimmer de Taddeo. Deux paquebots illuminés, silencieux, passèrent en glissant dans le cadre de la fenêtre, comme dans un rêve. Un peu plus tard seulement, quand ils furent sortis du cadre, un coup de vent apporta une poignée de notes qui se laissaient difficilement écouter mais qui leur parurent être une valse. Peut-être dansait-on à bord ? Ce n’est pas exclu, car on danse volontiers sur une embarcation, en particulier si l’on est en croisière, même des croisières de pauvres comme celle qui traverse les golfes compris entre San Fruttato et San Zaccarino, et qui durent seulement un dimanche. Les gens, à peine ils ont un moment, dansent aussitôt, il faut en profiter pour se divertir, surtout si tu as payé ton billet, parce que ensuite c’est déjà lundi. Rosamunda essaya de lui donner le sein, mais Vanda ne voulut pas téter. Ils entendirent sa faible respiration presque jusqu’à l’aube, puis elle s’éteignit. Ils l’enterrèrent là en bas, sur la plage, dans une crique de galets large comme un mouchoir où un sentier dévalait jusqu’aux petites vagues, qui patiemment mouillent et remouillent les galets siècle après siècle. Rosamunda, avec de petits cailloux et des coquillages, écrivit sur la tombe, Vanda zéro zéro zéro zéro, laissant entendre par ces zéros le jour de la naissance et celui de la mort, chose que seul Tristano pouvait comprendre, en les remplissant avec le temps effectivement parcouru depuis le jour où Rosamunda avait commencé à vouloir un enfant, jusqu’au jour où ils avaient donné une sépulture à leurs désirs sous la forme d’une chienne décrépite, parce que bon an mal an les désirs meurent eux aussi, et il faut les enterrer. Ils demeurèrent là, à regarder le soleil surgir de cet horizon étroit entre deux promontoires, dans cette rieuse localité maritime où ils se rendaient autrefois avec l’autocar. C’était un soleil puissant, et ils le savaient muettement tous les deux, car tout est vieux sous le soleil, et parfois même très vieux. Ce qui ne diminue en rien le tourment de chacun, ni donc ne diminuait le leur. Chante-moi une chanson comme tu le faisais autrefois, dit-elle doucement. Une chanson ?, demanda-t-il. Une chanson de quand tu m’emmenais sur le cadre de ta bicyclette, à la montagne, tu te souviens ?, j’appuyais ma tête contre ta poitrine et avec ta voix m’arrivait une odeur d’ail, qu’est-ce qu’on a mangé comme ail à la montagne !, mais peut-être était-ce une autre fois, nous avions mangé des escargots à la provençale, nous avons aussi assouvi quelques envies, et celles-ci aussi sont pleines d’ail. Il chanta, cade l’uliva, non cade la foglia, le tue bellezze non cadono mai, sei come il mare che cresce a onde, cresce per vento, per