Tristano meurt : Une vie
Chapitre 5
décrépit de Malafrasca(5), Qui s’était mis tous les rêves dans la poche, Mais la branche avait déjà perdu ses feuilles, Et lui restèrent une branche morte et de morts désirs, À ce héros décrépit de Malafrasca.
Il est déjà treize heures, comme vous dites dans le Nord ? Je t’avais dit de venir à une heure, mais pas de me réveiller, je dormais si bien et tu m’as réveillé, tu es gentil, sauf que tu exécutes un peu trop à la lettre, si tu vois que je dors ne me réveille pas, s’il te plaît, j’ai dormi deux heures, cent vingt minutes, j’aurais pu en dormir deux cents, pense un peu, quatre-vingts minutes de moins…
Ce fut en août, je t’ai déjà dit que beaucoup de choses ont eu lieu en août dans la vie de Tristano, une journée de chaleur brumeuse, brume sur les collines et brume en montagne, et aussi dans la plaine, et aussi en eux, un grand brouillard comme du coton qui enveloppe et apaise. Tristano attend qu’elle parle, si elle est venue jusque-là ce n’est pas pour rien, il regarde cette femme qu’il aima d’une furieuse passion et qui a maintenant le visage marqué par des cernes profonds, presque violets, comme un masque, le foulard ne cache pas tout à fait un petit duvet qui repousse sur les tempes, elle a dix ans de moins que lui mais en fait vingt de plus, et pourtant la montagne c’était hier seulement, pense Tristano, quand il lui montra un chien jaune enseveli dans le sable c’était hier aussi, et le voyage en Espagne, se demande-t-il, pourquoi, pourquoi l’Espagne ? Mon travail en Espagne, disait-elle, mes amis en Espagne… Il y a dans ses yeux un fond sombre, comme de la peur, Tristano le comprend, il les connaît bien ces yeux, elle a malgré tout cela pris une position désinvolte, appuyée au dossier du divan, les jambes croisées. Ils demeurent silencieux. On entend la voix d’un petit garçon au fond de la maison, il est en train de parler avec la Frau, qui sait combien elle aurait désiré un enfant, la Frau. Tu n’as rien fait d’autre que m’asperger ta semence sur le ventre, je voulais un enfant de toi, mais tu m’aspergeais ta semence sur le ventre, tu as toujours fait ainsi… Marilyn parle de cette façon, ce sont ses expressions, elle a toujours parlé ainsi, Tristano s’en souvient, elle n’évalue pas bien le poids des mots en italien, tantôt elle parle comme un charretier, et tantôt comme un pasteur protestant. Il a presque douze ans, reprend Marilyn, il te ressemble, tu as vu comme il te ressemble ? Je n’ai pas l’impression, dit Tristano, mais si tu le vois ainsi… Je l’ai choisi justement parce qu’il te ressemblait, continue Marilyn d’un seul trait, vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau, il y en avait beaucoup, mais lui je l’ai vu tout de suite… Le silence se fait maintenant plus long, difficile à rompre. Marilyn allume un cigarillo, tousse, excuse-moi si je pleure, dit-elle. Mais elle n’est pas du tout en train de pleurer, peut-être le pense-t-elle seulement. Du fond du corridor arrive une chansonnette en allemand. C’est rare que la Frau chante, uniquement dans des moments spéciaux. Rosamunda, dit Tristano, parle de façon sensée, je t’en prie, que veux-tu dire ?… tu l’as choisi, il y en avait beaucoup… Marilyn tourmente le cigarillo entre ses lèvres, puis en éteint la pointe allumée dans la tasse de thé. Eh bien, dit-elle, une quantité de malheureux dans cette Espagne malheureuse, les orphelinats étaient pleins… ils le sont partiellement encore… je l’ai adopté, il me faisait de la peine… c’est vrai, en fait il ne te ressemble pas, mais cela n’a aucune importance, c’est comme s’il était ton fils, j’ai toujours pensé qu’il était le fils que tu n’as jamais voulu me donner, et à présent je te le confie, garde-le, s’il te plaît, je ne pourrai pas l’élever. Peut-être attend-elle que Tristano lui demande pourquoi, mais Tristano se tait. Je n’en ai plus pour longtemps, ajoute-t-elle alors. Elle déplace légèrement le mouchoir en montrant un instant sa tête. J’ai tenté tout ce que je pouvais tenter, dit-elle, mais le résultat est négatif, le médecin a été clair, il n’y a plus rien à faire. Elle tourmente la paume de sa main avec ses ongles, mais elle ne s’en rend pas compte. Il est inscrit à l’état civil sous le nom d’Ignacio, mais il s’appelle Clark, je l’ai toujours appelé Clark. Elle prend un élégant portefeuille en cuir de chamois clair dans son sac à main. Ses papiers sont là-dedans, dit-elle en le posant sur la table. Marilyn, dit Tristano, je ne viens dans cette maison que de temps en temps, je croyais que tu le savais, le plus souvent en été, pour ne pas laisser périr la vigne et les oliviers, Agostino n’y arrive pas tout seul, et puis il y a la Frau, c’est aussi sa maison, elle ne peut pas aller ailleurs, le reste de l’année je vis à Kritsá. C’est près d’Athènes ?, demande Marilyn. C’est un village en Crète, dit Tristano. Tu as vu comme il t’a embrassé, dit Marilyn, il t’aime beaucoup, je lui ai toujours parlé de toi, il sait tout de nous, je lui ai dit que tu étais son vrai père. Tu es folle, dit Tristano, Rosamunda, tu es folle, quelque chose ne fonctionne pas dans ta tête, d’ailleurs ça n’a jamais fonctionné. Tristano parle à voix basse, comme s’il se parlait à lui-même. Marilyn ne répond rien, elle fouille dans son sac à main, cherche longuement, puis le renverse sur le divan, elle trouve finalement une photographie carrée à peine plus grande qu’un timbre, on voit un jeune homme avec une mèche sur le front, veston militaire et mitraillette à l’épaule, dans le fond il y a une maison de montagne et puis la tache sombre d’une forêt. Elle la tend à Tristano. Nous l’avons conçu le jour où j’ai pris cette photographie, murmure-t-elle. C’est une photographie d’il y a presque vingt ans, dit Tristano, Rosamunda, tu ne vas pas bien, je t’en prie, ne dis rien d’autre, ce n’est pas nécessaire que tu dises autre chose. Dans mon pays il y a une croyance qui vient des indiens navajos, continue Marilyn comme si elle ne l’avait pas entendu, et qui dit que tôt ou tard l’esprit de l’homme à qui tu penses t’apportera un fils. La Frau est apparue à la porte, Ignacio voudrait voir le cheval, nous allons à l’écurie, nous revenons tout de suite, si la dame désire encore un peu de thé j’apporte l’eau bouillante. Marilyn est en train de remettre son bric-à-brac dans le sac à main. Tu pourrais passer l’été avec lui, dit-elle d’un seul trait, trois mois dans une année ce n’est pas rien, tu serais un bon père pour lui, et puis tu n’as pas d’enfants, peut-être es-tu stérile, je t’offre la possibilité d’avoir un fils presque à toi, ou pratiquement à toi, ou à toi, élève-le, Tristano, je t’en prie, en Amérique je n’ai plus personne, toute ma famille est morte. Et le reste de l’année ?, dit Tristano, excuse-moi, Rosamunda, qui s’occupera de lui, ici, dans cette maison ? Elle se lève et en se levant elle vacille, se cogne contre la table, un peu de thé déborde de la tasse encore pleine. Cette Frau, dit-elle… Agostino… je ne les connais pas, mais ce doit être de braves personnes, et puis l’hiver il y a l’école, tu pourras toujours trouver un bon collège. Où vas-tu ?, demande Tristano. Je rentre en Espagne, dit-elle, mais le seul bon train pour Irún ne part que demain matin, la gare est loin, je ne veux pas conduire de nuit, je trouverai bien un petit hôtel sur la côte. Elle serre le nœud de son foulard sous le menton, hésite un instant, puis fait un signe de salut avec un doigt sur les lèvres, on ne sait si c’est pour envoyer un baiser ou une invitation au silence. Ton oncle t’attend ?, demande Tristano. Nous sommes désormais comme les deux doigts d’une main, dit-elle, ça arrive parfois dans la vie, même contre ton gré, je n’ai jamais compris pourquoi tu l’appelais mon oncle, il a ton âge. Parce que c’est l’oncle d’Amérique, répond Tristano, c’est le classique oncle Sam, un haut de forme à bandes et étoiles sur la tête et un doigt pointé qui intime I want you, il a quelque chose à voir avec Ignacio ? La mère c’est moi, dit Marilyn, il n’est pour rien dans cette adoption, cependant Ignacio l’aime bien, il le considère vraiment comme son oncle… si un jour il veut aller le voir tu ne devras pas l’en empêcher, mais surveille-le bien, l’oncle a un métier dangereux, moi aussi j’ai eu un métier dangereux. Elle s’achemine vers la porte et Tristano la suit. Rosamunda, je t’accompagne, il y a beaucoup de kilomètres, je ne veux pas que tu conduises seule à travers toutes ces collines… Comment les choses se passent… Tristano ne savait pas que ce jour-là, lors de son bref voyage avec Marilyn, ils allaient rencontrer une chienne agonisante qu’ils allaient baptiser Vanda comme ce chien jaune que tant d’années auparavant ils avaient vu dans un musée. Toi au contraire tu le sais déjà, l’écrivain, parce que cet épisode je te l’ai déjà raconté le jour où il m’est venu en tête, je ne sais plus quand… Comme c’est étrange, tu es en avance sur la vie de Tristano, nous pouvons aussi en rester là, pour aujourd’hui.
… Allô, qui est à l’appareil ?… Il a sauté en l’air… Qu’est-ce que vous dites ?… Je te dis que ton rejeton a sauté en l’air, si tu comprends l’italien… Mais qui êtes-vous ?… Laisse tomber, je suis quelqu’un qui le connaissait même mieux que toi, mais ne pose pas tant de questions, écoute-moi et tais-toi, écoute bien, l’engin il l’avait dans son sac, et il l’a fait exploser entre ses jambes, ce crétin, ce n’était pas un fortiche ton rejeton, beaucoup de parlotte, de la philosophie au kilo et le déclin de l’Occident et la décadence de notre civilisation, mais pour faire certains petits travaux il faut de la cervelle, il faut beaucoup de cervelle, la première fois ça lui a bien réussi, mais il fallait simplement déposer l’objet et partir, sans rien manipuler, et puis il s’agissait d’un endroit facile, où on dépose un sac et loin… écoute, gros connard, autrefois tu as tiré sur les nôtres, mais nous te le pardonnons, nous t’aimons bien quand même, à notre façon nous t’estimons, toi au moins tu n’es pas allé en Inde faire du trekking transcendantal… tu m’entends ?… tu es solide, nous le savons, et puis tu l’aimais bien ton rejeton, nous aussi nous l’aimions bien, nous lui avions assigné le rôle de saint Georges qui tue le dragon, la sale bête démocratique et communistoïde… écoute, tu vas faire quelque chose, il doit avoir laissé pas mal de traces, il était un peu désordonné ton rejeton, tout en parlotte, et nous lui avons trop fait confiance… tu m’entends ?… écoute, rends-moi ce service, va dans sa chambre et regarde bien partout, il doit y avoir des agendas et des carnets, prends tout ce que tu trouveras et brûle-le, et regarde bien s’il y a quelque chose qui se réfère à un type qu’on appelait entre nous le mufle, abrégé mu, m comme Milan et u comme Udine, compris ?, prends ce que tu trouves et brûle tout, tu ne voudrais quand même pas salir ton brave petit fiston maintenant qu’un sac lui a explosé entre les jambes ?… crois-moi, fais comme je te dis… clic. Tuuu tuuu tuuu… fin de l’appel téléphonique, tu as compris, l’écrivain ? Fin de l’appel téléphonique, pour Tristano… Laisse l’abat-jour de la commode allumé, celui avec les gouttes de verre tout autour, et mets un mouchoir dessus, je ne veux pas être dans le noir cette nuit, pour autant que ce soit la nuit, car c’est peut-être le matin, mais ça c’est ton problème, pour moi c’est la nuit. Bonne nuit.
… et je vis toute ma vie se contracter en un insecte, un minuscule instrument compliqué pour voler et hiberner, le bourdonnement de sa colère, et le fragile battement des élytres, ses pattes immondes, je jetai tout à l’égout, des morceaux de gomme et l’odeur de bouchon brûlé sont tout ce qui me relie au monde… Tu as compris à quoi je me réfère, c’était le supplice de la Frau, ça ne m’est pas venu en tête par hasard mais parce que des lettres commencèrent d’arriver à Tristano, l’une après l’autre, sans interruption. Je n’ai toutefois pas envie de t’en parler maintenant, pour le moment je n’ai rien envie de te dire, mais reste quand même ici, s’il te plaît, reste quand même ici car je voudrais te raconter autre chose… il te faut être patient. Patiente un peu.
Expliquez-vous mieux, avait dit le docteur Ziegler, qu’est-ce que vous entendez quand vous dites avoir l’impression que tout s’est arrêté ? Tristano était allongé dans le fauteuil en osier, un bras ballant, l’autre sur les yeux pour se protéger de la lumière de midi. Comme ce midi, avait-il dit, il est tout arrêté, vous l’entendez ?… il est comme en lévitation dans une immobilité qui a effacé l’espace et le temps, comme dans certains tableaux du Moyen Âge où l’on voit un saint ravi par un enchantement mystique, un instant éternel… maintenant un bruit quelconque brisera la cloche de verre sous laquelle est enfermé le paysage, un coq chantera, un chien aboiera et l’enchantement prendra fin… voilà, je voulais dire qu’il y a des moments où je me sens identique à ce qu’est ce midi à présent… tout s’est arrêté… et je me sens arrêté au milieu du temps arrêté, comme si j’avais été momentanément transporté dans un autre monde. Le docteur Ziegler avait lui aussi arrêté de déambuler en long et en large sur la terrasse couverte, il s’était placé derrière Tristano, dans son dos, pensif. Continuez, Herr Tristano, continuez… Ou alors j’ai d’autres sensations, avait repris Tristano, c’est comme si j’étais en train de rêver, mais je suis éveillé, et des souvenirs oubliés depuis longtemps se mettent à arriver… des souvenirs que je ne me connaissais même pas… ils jaillissent avec une rapidité incroyable et ils me passent devant les yeux comme si je regardais un film sur la paroi, et ce sont mes yeux qui projettent ce film. Et qu’éprouvez-vous, avait murmuré le docteur Ziegler, est-ce que vous réussissez à me décrire ce que vous éprouvez ? Tristano s’était tu. Ziegler avait attendu patiemment. Si vous avez envie de soupirer, avait murmuré le docteur Ziegler, soupirez… ne respirez pas, soupirez, le soupir est un stratagème que notre corps a inventé pour expulser sous forme de pneuma cette sorte de souci diffus et sournois que les Anglais appellent spleen… le bâillement aussi a la même fonction, à un niveau inférieur, pour l’ennui commun… mais le vôtre est un ennui différent… c’est la fatigue d’être… soupirez donc, Herr Tristano. Tristano gonflait sa poitrine et laissait sortir un soupir faible et prolongé, comme s’il se libérait d’humeurs malignes faites d’air. Encore, avait dit le docteur Ziegler. Je me référais à la sensation d’une nostalgie très intense, avait repris Tristano… trop intense… dévastatrice… mais ce n’est pas à proprement parler de la nostalgie, c’est comme une peine épouvantable et abstraite, car la nostalgie présuppose l’objet dont on a la nostalgie, et ce n’est pas qu’en vérité j’aie la nostalgie des images qui tout à coup se mettent à courir devant mes yeux comme un film, ce sont souvent des souvenirs insignifiants, des banalités demeurées ensevelies dans la mémoire parce que ce sont des banalités, elles ne sont donc pas porteuses de nostalgie… non, la nostalgie que j’éprouve se trouve dehors, elle est étrangère à ces images, je ne sais comment m’expliquer, c’est comme si elle n’était pas provoquée par elles mais par une condition sans laquelle je ne pourrais pas les voir… bref ce n’est pas à proprement parler de la nostalgie, c’est comme une vague inquiétude qui devient aussi une forme de peur, mélangée toutefois à un sens de l’absurde, et dans ce sens de l’absurde il y a une intense terreur qui m’anéantit, comme s’il se produisait dans mon corps une crise qui allait le désintégrer, vous avez certainement vu au cinéma la façon dont, dans certaines métropoles, on fait s’écrouler les vieux bâtiments à la place desquels doit surgir une nouvelle construction, ils s’écroulent sur eux-mêmes, ils s’effondrent, ils implosent… j’ai une sensation identique… et mon corps implose, je sens un grand froid, mes mains et mes pieds se gèlent et c’est alors qu’explose la migraine, féroce, insupportable. Le docteur Ziegler était allé s’asseoir sur le muret à côté des pots de lavande, il avait arraché une tige fleurie et se chatouillait le front avec la fleur, en la respirant de temps en temps. Angor mortis, avait murmuré le docteur, les anciens l’appelaient ainsi… vous m’avez décrit les symptômes les plus compliqués de l’aura migraineuse, Herr Tristano, des céphalées groupées, probablement, les céphalées ne viennent jamais seules, quand ces impératrices vont visiter quelqu’un elles se font précéder d’une ambassade composée des créatures les plus diverses, un caravansérail de crieurs, de trompettistes, de courtisans, de danseuses, de braillards, de mangeurs de feu, de funambules… si je devais recenser toutes les formes d’aura qui précèdent les céphalées, j’en aurais jusqu’à ce soir, vous seriez obligé de m’inviter à dîner, Herr Tristano… Je crois qu’il est prévu du lapin au romarin pour le dîner, avait répondu Tristano, la femme d’Agostino cuisine de manière sublime, et peut-être la Frau fera-t-elle un gâteau au chocolat. Le docteur Ziegler avait enlevé la blouse de rigueur qu’il revêtait même quand il allait visiter un patient chez lui et l’avait suspendue à un crochet de la pergola. Le chocolat est contre-indiqué pour les céphalées, avait-il conclu, mais moi je l’adore, et vous, vous l’éviterez, le lapin nous convient en revanche à tous les deux, c’est de la viande blanche.
Tu es venu ici pour recueillir une vie. Mais sais-tu ce que tu recueilles ? Des paroles. Ou plutôt, de l’air, mon ami, les paroles sont des sons faits d’air. De l’air. Tu es en train de recueillir de l’air.
Le lapin au romarin est en effet excellent, avait dit le docteur Ziegler, quant à ce gâteau au chocolat… chez moi on le fait différemment, mais celui-ci est insurpassable, peut-être y a-t-il aussi des amandes moulues… goûtez-en tout de même un petit peu, Herr Tristano, il ne vous arrivera rien. Tristano avait deviné ce que le docteur Ziegler avait envie de lui demander, et il avait assouvi sa curiosité en dissipant ainsi l’embarras. J’avais invité la Frau à dîner avec nous, avait-il dit, mais elle a refusé en faisant valoir sa fatigue… en réalité elle n’est pas fatiguée, et je ne voudrais pas que vous pensiez qu’elle préfère vous éviter, docteur, au contraire, elle vous estime beaucoup, si je m’en suis remis à vos soins c’est précisément sur les conseils de la Frau, je suis sincère… la vraie raison c’est qu’elle craignait que nous ne nous mettions à parler en allemand, ç’aurait été naturel, c’est votre langue, et il ne me déplaît pas de la parler… vous voyez, docteur, la Frau… je la comprends, elle est venue ici alors qu’elle n’était qu’une jeune fille, ce n’est pas qu’elle ait oublié sa langue maternelle, mais elle a dû recourir toute sa vie à l’italien… je ne sais quel mécanisme l’empêche de parler allemand avec un Allemand, c’est comme si elle devait franchir une barrière, comme si elle avait honte… elle ne parle allemand qu’avec moi et figurez-vous que dans le cas où un emmerdeur arrive, une visite inattendue, bref quelqu’un qui n’était pas prévu, la Frau lui parle en allemand, et il faut voir dans quelle prose, et elle fait semblant de ne pas comprendre l’italien. Je vous concède un autre morceau de gâteau, Herr Tristano, avait dit le docteur Ziegler, je suis sûr que cette nuit vous dormirez mieux, vous n’aurez pas de visites importunes… mais je vous avais promis un parcours dans les symptômes qui précèdent l’arrivée de l’impératrice, comme je l’appelle, c’est un ensemble infini de cas, j’essaierai d’être assez synthétique… d’abord cet étrange terme, aura… il vient d’un médecin de l’antiquité, le maître de Galien, Pélops… c’est lui qui observa le premier un phénomène physique qui d’habitude marque le début de la crise, une sensation qui naît dans une main ou un pied et semble monter vers la tête. Un de ses patients lui avait décrit cette sensation comme une sorte de vapeur froide, et puisqu’on pensait à cette époque que les vaisseaux sanguins contenaient de l’air, il pensa que le problème était dû à une vapeur qui remontait des artères vers les veines et il l’appela pneumatikè aura, une vapeur immatérielle… Herr Tristano, quand vous m’avez dit que durant cette nuit d’août une étoile vous était tombée sur la tête, par une métaphore vous m’avez dit la vérité… cette étoile ne vous est pas seulement tombée sur la tête, elle vous y est entrée dedans, j’en suis sûr… vous avez certainement commencé à voir des lumières intermittentes et aveuglantes sous les paupières, des zigzags électriques, des lueurs qui prenaient certainement la forme de mosaïques en permanente transformation, comme dans un kaléidoscope, je me trompe ? Tristano s’était tu, acquiesçant de manière imperceptible. C’est la forme la plus commune d’aura, avait continué Ziegler, des effets lumineux comme si des feux d’artifice éclataient dans les yeux, même les choses, les objets ont des contours lumineux, ou pour le moins brillants, pas vrai ?, comme s’ils étaient entourés d’un fil électrique dans lequel on verrait circuler l’électricité… mais les symptômes d’aura, avant que l’impératrice n’arrive ou tandis qu’elle est en train de vous visiter, sont infinis… hallucinations sensorielles de types variés, turbulences émotives avec des émotions très intenses et pourtant indéfinissables, impossibles à raconter, à communiquer aux autres… elles ont quelque chose de l’extase, et peuvent même procurer du plaisir à certains… qui sait, peut-être que de nombreux mystiques ont souffert d’épouvantables céphalées… en outre, des troubles de la vision, de la perception des objets et des figures avec des effets de distorsion ou de gigantisme de l’image, que sais-je… une personne est devant vous que vous voyez rapetisser, ou alors elle grandit, grandit en un instant sous vos yeux comme on l’observe dans certains documentaires sur la botanique, vous en avez probablement vu, où un objectif a été placé durant une semaine devant une fleur en bouton et on la voit s’ouvrir en corolle en quelques secondes du fait que la vitesse de l’image a été accélérée… Lewis Carroll souffrait de migraines épouvantables et décrivit très bien ces effets optiques dans son Alice… du reste il était mathématicien et s’y connaissait en logique, il a su raconter ses symptômes avec logique, même si ça nous paraît une logique fantastique… et puis il y a les hallucinations sonores… d’habitude ce sont des bruits, des sifflements, des bourdonnements, des gargouillements avec une sonorité plus ou moins sombre ou plus ou moins cristalline, ça dépend, ça peut être le grondement d’un tonnerre ou le crépitement d’une cascade… mais ça peut aussi être des voix, beaucoup de voix qui arrivent… la plus fréquente est statistiquement celle des voix familières, qui font ou firent partie de notre vie, ou que nous écoutâmes en tout cas suffisamment pour les emmagasiner dans notre dépôt de souvenirs… mais cela peut aussi être des voix absolument inconnues, artificielles, et c’est alors notre cerveau qui les invente, qui les produit. Le docteur Ziegler avait fait une brève pause. Ce sont des cas rares et compliqués, Herr Tristano, je ne voudrais pas vous inquiéter, en règle générale on les trouve dans des migraines associées à l’épilepsie, mais elles peuvent apparaître aussi chez des sujets non épileptiques, et ce sont des formes très aiguës qui induisent des crises convulsives… il y a d’ailleurs une polémique scientifique à ce propos, certains soutiennent en effet que ce ne sont pas les convulsions qui provoquent la céphalée, mais exactement le contraire… Tristano en était à présent à sa troisième tranche de gâteau. Je crois moi aussi que le chocolat n’y entre pour rien, avait-il dit… mais les symptômes que je vous ai décrits cet après-midi, les souvenirs qui jaillissent du néant par flots, des choses vécues qui passent devant moi comme dans un film, docteur Ziegler, de cela, qu’est-ce que vous en dites ? Elles pourraient appartenir à l’ordre du déjà-vu, avait répondu le docteur Ziegler, j’aurais tendance à croire qu’elles appartiennent à l’ordre du déjà-vu, naturellement dans un cadre clinique bien plus complexe, mais la famille est celle-là, dirais-je, un déphasage temporel… à propos de ce phénomène, que nous avons tous éprouvé de façon mineure, ne serait-ce qu’une seconde, c’est-à-dire l’impression de revivre pour la deuxième fois une chose que nous avons déjà vécue, des théories ont été avancées d’ordre aussi bien psychologique que physiologique… il y a comme un retard entre la perception d’une chose et la transmission de cette perception à notre cerveau, un retard de quelques millionièmes de seconde, naturellement, mais pour notre cerveau c’est comme si des années avaient passé, il a déjà vécu cette chose, je me fais comprendre ?… Mais le pourquoi demeure mystérieux… Un grand physiologiste a décrit le déjà-vu comme une altération de l’enregistrement du temps dans le système nerveux… vraiment une belle définition. Freud quant à lui a enquêté sur le déjà-vu dans ses études sur l’Unheimliche, qu’on a traduit par inquiétante étrangeté, parce qu’en effet l’inquiétante étrangeté accompagne souvent le déjà-vu, et il est difficile de dire si elle le suit ou si elle le précède… pour Freud le déjà-vu serait un retour du refoulé, si traître pourtant et si dépourvu de motivations qu’il provoque ce genre de sensations… Et vous, pour quelle théorie penchez-vous ?, avait demandé Tristano. Le docteur Ziegler s’était servi une autre tranche de gâteau, laissant gentiment le dernier morceau à Tristano. Le frais de la campagne entrait par les fenêtres grandes ouvertes. Le docteur Ziegler avait donné le signe du départ. Depuis que je vous connais, avait-il dit en conclusion, depuis que vous avez commencé cette espèce d’analyse hybride que vous menez avec moi, je suis encore plus convaincu que les deux théories ne sont pas exclusives l’une de l’autre, elles peuvent au contraire se conjuguer parfaitement chez des patients comme vous… bonne nuit, Herr Tristano, essayez de vous reposer.
… Je dois avoir fait un rêve, j’ai rêvé de Tristano… ou peut-être était-ce le souvenir d’un rêve… ou peut-être le rêve d’un souvenir… ou peut-être les deux… Ah ! l’écrivain, quel rébus… Tu n’as au moins pas apporté un petit appareil ? Excuse-moi de te le dire, mais le soupçon m’est venu que tu avais peut-être un petit appareil dans ta poche. Je t’ai déjà posé la question ? Peut-être t’ai-je déjà posé la question. Si tu en as apporté un, éteins-le, je ne veux pas que ma voix reste, et puis les rêves ça ne s’enregistre pas, on doit les écouter et ensuite les écrire, il te faut seulement écouter, ouvre bien tes oreilles et puis tu réécriras mon rêve, c’est le fondement de la littérature, raconter le rêve d’un autre, je suis certain que tu y réussiras bien, tu y mettras de l’imagination, et je te laisse aussi le point de vue… ou non, le point de vue est le mien, ou plutôt celui de Tristano, car c’est lui qui a vécu cette situation, moi en revanche je l’ai rêvée de mon point de vue et je te la raconte, mais ensuite c’est toi qui la raconteras, et donc… Tu connais ces trucs mieux que moi, j’ai cependant lu autrefois un livre à ce sujet, un manuel, j’ai toujours aimé les manuels, ça t’étonnera de la part de quelqu’un dont tu pensais qu’il était un homme d’action, mais j’en ai lu tellement, des manuels, dans ma vie… le parfait danseur, comment apprendre les échecs, comment peindre à l’aquarelle, comment s’orienter d’après les étoiles, comment escalader les pics alpins… comment tout rater dans sa vie sans s’en rendre compte… À bien y réfléchir le point de vue appartient au rêve, en ce sens que le point de vue est le sien, il n’est ni le mien ni celui de Tristano, car on ne donne pas d’ordres aux rêves, pas plus qu’au cœur, il faut les vivre comme ils le veulent, et ce rêve voulait que je rêve de Tristano, et il me le fit rêver ainsi, Tristano est caché dans les buissons, le verbe ne me plaît pas mais c’est toi qui l’utilises dans ton roman, et autour de Tristano il y a des broussailles épaisses et continues qui s’étendent jusqu’à la forêt et aux pentes de la montagne. Et son doigt vibre sur la détente de la mitraillette, et sa pupille droite fixe dans le viseur la porte de la maison, car il sait que de cette porte devront sortir les Allemands et le traître qui les y a conduits. Toum, toum, toum, fait le cœur de Tristano, et il lui semble l’entendre résonner le long des versants de la vallée… excuse le mot versant, emprunté au parler montagnard, c’est moche, pas vrai ?, j’espère que tu ne t’en es jamais servi… et Tristano a l’impression qu’ils lui restituent l’écho gigantesque des battements de son cœur, toum, toum, toum… et dans l’étrange logique des rêves, qui est cependant si vraie, Tristano voit que le traître, dont la balle de sa mitraillette est dans l’attente, apparaît à la porte et en souriant lui fait signe d’entrer. Et Tristano, obéissant à l’implacable logique des rêves, se lève et va à sa rencontre… et c’est seulement quand il traverse le terrain devant la maison qu’il se rend compte que le traître n’est pas le concierge de l’école du village mais qu’il a un visage de femme, et cette femme il la connaît, même si elle porte un uniforme allemand et s’est mis une mèche sur le front pour avoir l’air d’un fanfaron… C’est Marilyn, ni plus ni moins que Marilyn… Tristano voudrait hurler, il extrait le poignard de son étui et le brandit vers le haut, et son bras dessine un cercle dans l’air pour poignarder ce traître travesti, le geste procède au ralenti, comme dans les films, car à ce moment-là la bobine du rêve de Tristano passe au ralenti, et c’est un geste lent, très lent, il se déplace dans l’air centimètre après centimètre, doucement, en une élégante trajectoire, il y a comme de la tendresse, et presque une danse gracieuse dans cette lame empoignée par une main qui déchirera les poumons du traître en lui donnant la mort qu’il mérite, mais la main de Tristano, dans la logique des rêves, alors qu’elle va atteindre le dos du traître pour le transpercer, laisse tomber le poignard, se pose doucement sur l’épaule nue de Rosamunda et l’étreint d’une embrassade, car les rêves sont ainsi, l’écrivain, ils te conduisent où bon leur semble, et il se met à danser avec elle, ce terrain inhospitalier de montagne est devenu un salon inondé de musique, des fenêtres de ce salon on voit un jardin à l’italienne, il danse en embrassant Rosamunda qui porte un uniforme de soldat allemand et qui frotte ses seins contre sa poitrine, les mamelons pointus comme des cailloux… elle lui a passé le bras derrière la nuque et le caresse, Clark, lui susurre-t-elle tandis que sa langue lui pénètre dans l’oreille, Clark, mon amour, je n’ai jamais aimé personne d’autre que toi, le reste a été égarement, le besoin d’une compagnie masculine qui me rassurât quand tu descendais dans la vallée pour tes missions… Tristano lui a entouré les flancs avec les bras et la caresse, elle lui prend alors la main et la guide vers son ventre, et puis plus bas, sur l’aine, et c’est à ce moment-là que Tristano sent un objet dur dans ce pantalon de soldat, c’est un sexe masculin, un sexe en érection qu’elle veut se faire caresser, pendant qu’elle lui susurre à l’oreille d’une voix chaude et sensuelle, Tristano, c’est le commandant qui m’envoie, il n’est absolument pas mort, tout cela était une plaisanterie, viens participer à nos petits jeux, lui il n’y arrive plus, mais il m’aime encore, et pour y parvenir il a besoin de regarder un homme vigoureux comme toi, je t’en prie, aime-moi, le pauvre commandant en aura aussi pour son compte, je l’ai laissé dans la maison de montagne, il semblait mort mais il ne l’était pas, il est resté là à vieillir, il nous attend, viens avec nous, nous ferons un beau trio, je te le promets. Le crépuscule est arrivé tout à coup, comme c’est étrange, c’était l’aube dans la vallée montagnarde et brusquement c’est le crépuscule, mais Tristano sourit à la dame qui est sortie de la maison, le poignard dans sa main est devenu une fleur des champs, la femme lui fait signe d’entrer par la porte de la maison, vas-y, vas-y, Tristano… Tristano franchit la porte et entre dans le rêve qu’il était en train de rêver un instant auparavant, derrière cette porte ne se trouvent pas les pièces d’une maison rustique, non, il y a des personnes qui dansent dans un salon, et derrière ce salon il y a un jardin élégant qui ressemble à celui d’une villa toscane, avec des cyprès et des haies forestières, et des gens un verre à la main, et des serveurs en casaque blanche, Tristano se retrouve à une garden-party avec l’officier allemand qui l’accompagne comme un valet, mais à présent ce n’est plus Marilyn, c’est un monsieur âgé au visage parcheminé et à la peau pleine de taches de vieillesse, il susurre un nom allemand que Tristano ne parvient pas à reconnaître, il a un monocle à l’œil droit et une jambe raide, peut-être s’agit-il d’un membre artificiel, allez savoir. Tristano pense dans son rêve que beaucoup d’aristocrates allemands ont perdu leurs jambes durant la Première Guerre mondiale, puis il pense que celui-ci va peut-être se mettre à danser sur une table, mais il pense à cela parce qu’il a lu des livres et vu des films, et que même les rêves ne sont pas innocents… et non, au contraire, selon la surprise sans surprise des rêves, le baron allemand à monocle dit I’m american, puis il susurre d’autres phrases qui se perdent dans le bavardage des hôtes, freedom… freedom… je vous présente les invités, si vous le voulez bien, il a une voix métallique et froide, grinçante comme son membre artificiel… Quel cauchemar… pourtant ce n’est pas un vrai cauchemar, car je suis à présent éveillé, je n’étais donc pas en train de te raconter un rêve, je te racontais quelque chose les yeux ouverts, parfois ce quelque chose me laisse partir, comme je lui ai échappé maintenant, mais ensuite il m’engloutit de nouveau comme si je le vivais vraiment, sois bien conscient que je ne te raconte pas un cauchemar, je te raconte une chose vécue, je suis dedans, ce doit être le mélange de tous ces médicaments, et puis la tête m’explose, elle est vraiment en train de m’exploser… mon pauvre petit Tristanino… Tristano se retourna et au fond du jardin il vit Marilyn vêtue en enfant, avec une fleur dans les tresses, elle était étendue sur l’herbe avec la jupe relevée jusqu’au ventre, les jambes écartées, derrière elle on voyait un port de mer où il était écrit freedom harbour, et à ses côtés se trouvait un inconnu un peu chauve, au visage rond, qui souriait, joins-toi à nous, nous sommes en train de faire la révolution, susurrait le petit bonhomme, mais Tristano ne réussissait pas à comprendre… qu’est-ce que tu dis ? Le petit bonhomme grassouillet lui demanda s’il savait tirer, nous avons besoin de gens décidés comme toi, ne prête pas attention à tous ces crétins qui font la fête, nous les utilisons, ils nous servent, car le pire conduit au mieux, Rosamunda explique tout ça à ton Tristano, mais qu’est-ce que c’est pour un partisan ?, joins-toi à nous, Tristano, le temps est venu de tuer, tu ne l’as pas encore compris ?, Marilyn, explique-lui que le temps est venu de tuer… sa voix se prolonge comme dans un écho, tueeeeeeeer… Quelqu’un lui toucha l’épaule. C’était un homme grand, moche, avec un énorme nez et un sourire de travers, je voudrais vous présenter le chef d’état-major de la république de l’ombre, susurra le gros nez à l’oreille de Tristano, il a de nombreux contacts avec les services en tous genres, traitez-le avec le respect qui lui est dû, il y a plus de morts ennemis sur sa conscience que de grains de raisin dans une vigne. Le gros nez et le militaire décoré le prirent sous le bras en le contraignant à avancer vers l’énorme barbecue qui brûlait au fond du jardin, autour du barbecue se trouvaient une dizaine de petits vieux aux sourcils blancs avec des assiettes à la main qui grignotaient des saucisses, dans ce coin du jardin on respirait un tout autre air, on aurait dit une fête paysanne, du genre foire de la saucisse, avec une petite musique qui donna un sentiment de familiarité à Tristano mais qu’il ne reconnut pas tout de suite, elle provenait d’un vieux gramophone à pavillon placé entre les braises. Messieurs les présidents clonés de la future république, cria le gros nez, j’ai l’honneur de vous présenter un grand héros national, un homme qui a chassé l’envahisseur, fêtez-le avant qu’il ne vous botte le cul ! Les dix petits vieux se mirent à sauter joyeusement en lançant leurs saucisses en l’air et en accompagnant par les paroles la petite musique qui sortait du gramophone, il s’est mis un casque sur la tête, il