Tristano meurt : Une vie

Antonio Tabucchi · Chapitre 6 sur 7

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Tristano meurt : Une vie

Chapitre 6

s’est mis un casque sur la tête(6) ! Mais à cet instant, un type courtaud à l’air de gros chien de garde vêtu d’un costume croisé surgit d’un buisson, s’approcha de Tristano en plastronnant et lui dit, cher compère, ne prête pas attention aux révolutionnaires prolétariens, n’écoute pas ces petits vieillards d’hospice, prête-moi attention à moi, le futur chef c’est moi, je fonderai la république des dingodingues, veux-tu devenir l’animateur d’une émission du tonnerre ? Le courtaud se lécha les lèvres puis, allongeant sa langue comme un caméléon, il se nettoya tout le visage. Je suis ton avenir, mon cher partisan, dit-il d’un ton qui n’admettait pas de réponse, c’est pour moi que tu as combattu dans les montagnes, même si tu ne le savais pas, alors écoute-moi bien, je te dis une seule chose, car je dois aller manger la petite daurade que ma cuisinière a préparée, et cette chose, c’est que le Christ a amené trop d’Orient chez nous, c’était un bédouin, il chevauchait une bête de somme pour nous provoquer, nous qui avons la civilisation mécanisée…

 

Ferruccio disait que si tu te mets à regarder dans les plis les plus cachés de la société, quelle qu’elle soit, tu découvres la folie. Mais ceux qui ont eu le courage de le faire étaient fous… Excuse-moi si j’ai arrêté de te raconter le rêve de Tristano… c’est que c’était terminé aussi pour moi, ça s’est interrompu à un certain point avec un type qui chevauchait une bête de somme, me semble-t-il, et tout à coup je me suis endormi pour de vrai, l’effet des médicaments doit être fini et l’hallucination se termine ainsi, la Frau m’a dit qu’il n’y a pas eu d’orage, c’est qu’elle donne toujours les nouvelles sous forme négative, elle entre et dit, mon petit monsieur, cette nuit il n’y a pas eu l’orage qui s’annonçait hier soir, de sorte qu’il fait plus chaud qu’avant, mais ta chambre est la plus fraîche de toute la maison, tu peux donc t’estimer heureux, l’infirmière a pris deux jours de congé, son enfant a la varicelle, cette nuit c’est moi qui t’ai veillé et tu as dormi comme un petit ange, pas même une plainte, ce serait l’heure de la morphine mais je ne t’en donne pas, ça va t’intoxiquer, je ne prétends pas que tu n’as pas quelque douleur, mais ta vie a été plus favorable que la mienne, et je ne me suis jamais plainte, est-ce que tu m’as une fois entendu me plaindre, moi ?

 

Oh, l’écrivain, tu sais pour qui combattit Tristano ? Fais un effort… bien sûr que tu le sais, mais tu n’y penses pas… un jour Tristano s’en rendit compte, comme ça, il eut un éclair d’intuition, une de ces choses… comment vous les appelez, en littérature ?… tu sais, quand la réalité, qui est compacte comme du ciment, ouvre presque par grâce divine une fissure pendant un bref instant, tu peux jeter un coup d’œil sur son intérieur et tu as compris… c’est comme un petit miracle, je me suis fait comprendre ? Bref… laissons tomber… Tristano comprit pour qui il avait lutté, pour qui il avait combattu, pour qui il avait tué, pour qui il avait risqué d’être tué… et le pourquoi de tant de peines et de tourments et d’idéaux. Pour dingodingue. Je l’appelle ainsi parce que Tristano l’appelait de la sorte, dingodingue, qui n’est pas seulement l’instrument, je veux dire la boîte, mais qui est aussi un objet physique, la manifestation empirique, le visible. Le dingodingue que comprit Tristano était une sorte de divinité, mais un dieu tout neuf, inconnu, dont la religion était une absence de religion et était donc même privée de substance… et sa force extraordinaire résidait précisément dans ce manque, il était supérieur à n’importe quel isme, christianisme, hébraïsme, bouddhisme, islamisme, shintoïsme, taoïsme, il pouvait participer de tous ceux-là tout en n’étant aucun d’eux, et en cela il relevait d’une nature protéiforme et absolue, mais il n’était pas non plus pur esprit, étant à la fois visible et illusoire, la projection de soi-même et de tous, des désirs et des rêves, de tout et de rien, il était fait d’électrons, d’énergie, et cependant il n’avait pas de molécules… Curieusement Tristano le comprit non pas en regardant le dingodingue, parce que quand tu le regardes, celui-ci n’est pas lui, il est seulement son hypostase… Tristano comprit l’essence du dingodingue une nuit d’été, il se trouvait sur la terrasse de cette chambre, c’était une nuit très claire et il regardait le ciel étoilé, il pensait aux théories du docteur Ziegler et au lieu de la Grande Ourse ou d’Orion, qu’il cherchait dans la nuit, son œil saisit une étoile filante, qui n’était pas une étoile, car trop mobile et trop étincelante, elle était donc artificielle, et il lui sembla percevoir le bip bip que cette nouvelle étoile émettait depuis l’espace sidéral et qui sonna à ses oreilles comme s’il en avait compris le sens, et il lui sembla qu’elle disait… ne pensez pas, braves gens, ne pensez pas, souvenez-vous de ne pas penser, le fait de penser fatigue, c’est inutile, vous vous êtes mis à penser pour produire un ustensile de silice et puis un vase de terre cuite et la truelle et le pot de chambre et le zyklon b et la bombe atomique, ça donne de beaux résultats de penser, vous êtes fatigués de penser, contentez-vous de me penser et je vous penserai, comme ça vous serez pensés, je suis dingodingue et je vous protège de votre pensée même… Tristano baissa le regard vers la plaine, ponctuée des lumières des maisons, et un peu plus loin vers la tache de lumière jaune de la ville qui se reflétait dans l’atmosphère nocturne, et il lui parut que toutes ces lumières étaient reliées à la voix de l’étoile artificielle, et toutes ces lumières émirent un grondement sourd comme quand la terre bouillonne pour un tremblement de terre, c’était un mugissement, un grognement à l’unisson, cela avait quelque chose de biblique, comme dans les pages de l’Apocalypse, et ce mugissement disait, nous pensons ta pensée, dingodingue, merci… Ah ! c’était une obsession, et les cauchemars nocturnes survinrent, la voix de dingodingue se mit alors à le visiter jusque dans son Rem, ainsi que le docteur Ziegler appelait le sommeil le plus profond, et lui parlait d’une voix flûtée ou de fausset, comme le murmure d’un confesseur qui donne des conseils à travers la grille d’un confessionnal, ne pense pas, souviens-toi de ne pas penser, laisse-moi penser pour toi, Tristano, tu as combattu pour la liberté et à présent celle-ci est arrivée, cela consiste à être affranchi de la pensée, à ne plus penser… la vraie liberté est d’être pensé.

 

Connais-tu un poème qui dit, ombres longues sur la mer, ton sourire, ma bien-aimée, et les caresses se résignent vite, comme l’ombre à la nuit… et puis ça continue avec l’horizon, les vagues et tant d’autres lieux communs ? Tu le connais ? Ne me dis pas que tu le connais… il n’existe pas, personne ne l’a jamais écrit, et à l’entendre il me semble assez mauvais, autant en rester là.

 

… mais il ne faut pas pleurer, non, on ne doit pas pleurer, ça ne lui plaisait pas de pleurer. Et alors, rire ? Il y a peu de quoi rire, disait le philosophe Ridens, qui se plaisait à rire en le disant… Cette humeur non libérée était une douleur flasque qui devenait de la bile, et dans la chaleur silencieuse de midi, que lui restait-il d’autre que des hurlements de fou, des gloussements criés dans la vigne, des grincements de dents et des glapissements terribles qui faisaient taire même la cigale ?… Écoute, écoute de quelle façon ils lui avaient fait un diagnostic, les Abdéritains… Tu ne sais pas qui c’est ? Il les appelait ainsi, les docteurs pontifiants… un diagnostic estampillé par la sécurité sociale du lieu et riche en anamnèses et descriptions, écoute bien, le diagnostic disait… homme à l’aspect émacié et à barbe longue, œil qui de temps en temps devient trouble comme s’il était embué par des humeurs bilieuses qui rendent la cornée jaunâtre, il jure souvent à voix basse, ne répond en général pas aux questions, pas même les plus élémentaires, comme s’il était ailleurs, il traverse donc en silence la visite médicale et toujours en se taisant il prend ses affaires et s’en va sans se retourner, et quand par hasard il se retourne c’est pour lancer un geste bizarre qui ressemble plus à un allez-vous-faire-foutre qu’à un salut, il refuse les médicaments qui ont redonné le sourire à des millions de personnes et que l’État lui fournirait gratuitement même s’il est aisé, à la première tentative d’examen psychologique il a déclaré que, sic, il est inutile de lui casser les roustons avec l’enfance parce qu’il en a eu une on ne peut plus heureuse, il se souvient d’un grand-père anticlérical passionné d’astronomie, il se souvient de son initiation survenue à quinze ans avec une paysanne pas mieux identifiée de la ferme, femme déjà mûre et qui fut une merveille, il dit que le problème n’est pas en amont mais en aval, il a insisté pour qu’on lui prescrive du laudanum, que nous ne lui avons évidemment pas prescrit, et au légitime refus médical il a répondu avec superbe, en ricanant… Voilà le diagnostic des Abdéritains, rendu scientifique par le timbre, cher Damagète… je sens aujourd’hui que tu es mon Damagète, et je voudrais t’appeler ainsi, sans doute les auras-tu lues, ces pages qui traitent de la folie, car Tristano se trouvait dans cet état, exactement tel que le décrit Damagète, compressé entre l’hilarité et la furie, qui sont les extrêmes que la vie nous présente à certains moments, ce qui revient à dire entre la porte et le mur, sans qu’il y ait le moindre interstice entre les deux extrêmes, car dans celui-ci résiderait la virtus, et de la virtus Tristano n’en avait pas, ou n’en trouvait pas. Il s’interrogeait sur la thérapie qu’indiquaient les anciens pour les humeurs malignes, c’est-à-dire soit les pleurs soit le rire, mais aucun des deux n’était une solution, parce que sa douleur était sourde, continue et sans bouche, elle lui rongeait la poitrine et ne trouvait pas de voix, elle ne trouvait pas de mots, comme une bête qui mugit au fond d’un tunnel… Ce n’était pas lui dans un tunnel, il était le tunnel, il était devenu un tunnel… Et un jour, dans la vigne, il vit un crapaud… et ce crapaud devint un chien… je te l’ai déjà raconté ?… patience, si c’est le cas tu l’écriras à nouveau… c’était un crapaud jaune et il devint un chien jaune avec la tête hors de la terre où il était enseveli, la bouche ouverte… on voyait sa gorge, car il suffoquait, le crapaud fit glog glog, puis il se mit à parler avec la voix d’un chien, et à présent il montrait ses dents gâtées, certaines déjà cassées, bou bou bou, dit-il, je suis toi et tu es moi, je me fais comprendre ?… Elle se faisait bien comprendre, la bête, et Tristano comprit tout à coup que c’était son frère… ou plutôt, son miroir. Et le monde se mit à tourner. Il pissait contre la vigne, il se pissa sur les pieds et éprouva l’ivresse de quand on comprend brusquement quelque chose et qu’on est gagné par le vertige, tout n’était que sable, ce en quoi il avait cru, sa contribution à la liberté, une liberté ensevelie dans le sable jusqu’au cou, merci Tristano, tu as vraiment été un brave petit chien de garde, et maintenant aboie si tu le peux et si tu n’y parviens pas mords le vent… Tristano regardait le crapaud dans les yeux et tout était écrit dans ces yeux, et il comprit tout, mais il était tard à présent, les bombes avaient éclaté, les morts étaient morts, les assassins étaient en vacances et les fanfares républicaines jouaient sur les places, parce que c’était le deux juin, jour anniversaire de la naissance de la république italienne et l’étendard sacré flottait au vent en gazouillant, un quelconque préposé à la salutation du drapeau le saluait au garde-à-vous, comme Tristano était au garde-à-vous devant la vigne, en se pissant sur les pieds… Il fit un salut militaire au crapaud, à vos ordres monsieur le crapaud, et le crapaud, moitié chien moitié crapaud, émit une voix aiguë comme doivent en avoir les sirènes, par ce premier jour de chaleur dans la plaine, c’était une voix qui venait des montagnes, et elle était fraîche car elle descendait des pics enneigés, et cela ressemblait à un chant languissant, il traversait des strates de temps, mais n’en était pas moins aigu pour autant, et il lui disait, l’olive tombe la feuille ne tombe pas, tes beautés ne tombent jamais, tu es comme la mer qui croît par vagues, fais dodo, fais dodo, traître. Tristano tourna sur lui-même et en titubant il alla chercher l’ombre de sa chambre, il se jeta sur le lit, se boucha les oreilles et essaya de dormir. Chose impossible, comme tu peux le comprendre, l’écrivain.

 

Pancuervo ! Pancuervo ! se mit-il à hurler un jour, tout à coup. La Frau apparut à la porte pour voir ce qui se passait, il semblait somnoler sur la chaise, devant la fenêtre ouverte de son bureau par laquelle entrait une branche de cerisier. C’était la fin du mois de mai, les cerises étaient déjà bien rouges, il bondit d’un coup sur ses pieds et hurla, tourné vers la campagne, Pancuervo ! La Frau s’arrêta, pétrifiée, il traversa la porte ouverte au soleil de la petite terrasse, descendit précipitamment les marches de pierre et se mit à danser autour du cerisier, parfois il en embrassait le tronc et il le tirait comme s’il voulait l’arracher, en lançant les jambes en l’air comme un sauvage des forêts et il hurlait, des cerises rouges au printemps !… La Frau l’avait suivi et le regardait atterrée, elle assistait à cette danse insensée accompagnée de paroles sans fil conducteur et elle pensa à une attaque de démence, pauvre Frau, elle était pétrifiée, elle ne bougea même pas quand il lui prit de fuir à travers les champs en continuant de crier, Pancuervooo ! Pancuervooo !… Il ne s’agissait pas de démence, c’est simplement qu’il avait compris, il avait subitement compris, comme dans certaines illuminations tardives, que tout avait commencé à Pancuervo il y a de cela beaucoup d’années, et le début du fil qui avait fait sauter en l’air son garçon se trouvait à Pancuervo, c’était là qu’il devait chercher, à Pancuervo… Mais est-ce que ça existait vraiment, Pancuervo ? Le train s’était arrêté et était reparti, mais lui, il n’était pas monté dedans, il était demeuré dans une petite gare perdue de Castille à regarder les collines rondes et arides, étranges, des collines qui ressemblaient à des éléphants blancs.

 

… J’étais là entre veille et sommeil et une chose m’est venue en tête… pourquoi est-ce que tu fais tout cela ? Je veux dire… tu supportes ma mauvaise humeur, et tout… d’après moi tu es un peu roublard, je ne voudrais pas t’offenser, et peut-être sans t’en rendre compte… bref… trop patient… c’est pour ça que ce mot m’est venu en tête, roublard… Ne le prends pas mal, je suis méchant, ou plutôt, je deviens méchant, mets ça sur le compte de cette gangrène qui me ronge, d’après moi elle m’a déjà pris les testicules, s’il te plaît, donne-moi le talc au menthol qui se trouve sur la commode… excuse-moi si je me permets cette intimité, mais je suis en train de te raconter des choses tellement intimes, nous sommes désormais dans la confidence… J’ai noté que tu accourais avec diligence au cracra de ma sonnette, à toute heure, fût-ce pour t’entendre dire une méchanceté comme que je suis en train de te dire… Mais alors, la vie de Tristano te tient vraiment à cœur ?

 

Les Abdéritains affirmaient que Tristano délirait, et moi aussi je t’ai dit qu’il perdait la tête comme un fou, mais d’après moi il était seulement en avance… les personnes en avance semblent folles, elles ont le destin des cassandres, peut-être des petits cassandres à quatre sous, mais les créontes à quatre sous les craignent tout autant, c’est pour cela qu’ils ont inventé les asiles, qui sont des maisons pleines de cassandres inoffensifs, ceux qui sont dangereux restent dehors, et ils commandent… Tu sais ce qui va suivre, l’écrivain ?… Je te dirai ce que Tristano vint à penser quand il découvrit la nature de dingodingue, car celle-ci est en train de se révéler… dingodingue, dans son but solennel d’abolir totalement de l’esprit humain tout type de pensée qui puisse lui nuire, même la plus petite, commencera graduellement à supprimer de sa boîte de verre la moindre image porteuse de pensée, jusqu’à votre désaccoutumance complète et à la disparition absolue de tout signe signifiant, car l’image en tant que telle, même la plus mesquine et misérable et repoussante, comme celles qu’on vous propose chaque soir, peut induire une pensée, et la pensée est dangereuse… de sorte que vous regarderez uniquement la lumière, certaines rayures électriques qui tremblent, avec parfois un crépitement de petits points lumineux, où se perdra votre pensée et le naufrage vous sera doux dans cette lueur… un moderne nirvana ?, peut-être le fatidique mu que fantasme le bouddhisme, finalement atteint. Voilà ce qui vous attend demain, l’écrivain, car demain est un autre jour, comme disait Scarlett, je vous imagine tous là, le soir, réunis dans vos cavernes avec moquette, à fixer fascinés le feu électrique en murmurant en chœur muuuu… je laisse à ce feu électrique ma croix de guerre, mon bric-à-brac, car il sera votre Seigneur Dieu et vous n’aurez pas d’autre dieu en dehors de lui… ce n’est pas qu’il y aura une grande différence entre les feux des autres pays et ceux du tien, à chacun son dû… je dis ton pays parce que le mien n’existe presque plus… je suis déjà plus de là que d’ici, j’ai les pieds qui flottent à moitié en l’air, je suis apatride, je n’appartiens à personne, un passeport ne me sert à rien pour la douane que je dois franchir, et il n’y a personne qui puisse m’attraper par les pieds et me tirer en bas de l’oranger comme Tristano le fit avec sa Daphné, je peux te l’assurer.

 

… je disais que des lettres commencèrent à lui arriver. Ou mieux, c’étaient des voix, elles arrivaient sous forme de voix, même s’il les voyait écrites, il pouvait lire dans l’air la calligraphie de chacune, les calligraphies étaient différentes, parce que chaque voix avait sa calligraphie qui est le timbre de l’écriture, et chacune avait un ton qui lui était propre, et l’inflexion, la couleur de la voix qui envoyait les lettres. Le docteur Ziegler lui avait dit que ces choses peuvent se passer dans la tête de certaines personnes… les sons deviennent des couleurs… c’est une forme d’aura… l’encre aussi variait de couleur, avec toutes les nuances du spectre chromatique, noire la plupart du temps, mais aussi blanche sur fond noir parfois, et des jaunes, et des orange du genre coucher de soleil en été… des rouges, peu de bleues… du vert en abondance, avec toutes les variations de vert, vert bouteille, vert drapeau, vert Véronèse, et surtout vert vessie qui tirait sur le jaunâtre terreux. Ce vert lui entrait dans le pavillon auriculaire comme un sifflement, parce que c’était un vert porté par un son qui faisait sssssssssss… C’étaient des lettres sifflantes, serpentines, et le vert qui lui sifflait dans les oreilles par magie se transformait dans son palais en un goût amer, comme s’il mastiquait une feuille de chardon. Ce vert, il l’appelait vert de fiel. Et beaucoup de lettres lui parvinrent chaque jour, il lui arriva d’en recevoir dix, vingt et plus encore, même la nuit, lui finalement dormait, après tant d’efforts pour trouver le sommeil, peut-être ne rêvait-il même pas, il était éteint comme peut l’être une radio, quand elle ne capte pas… ou plutôt, il avait l’illusion d’avoir coupé le contact, du genre je passe et je ferme, et en fait non, il était passé mais n’avait pas fermé… la chose commençait par un grésillement, je ne saurais comment l’appeler, exactement comme quand tu tournes le bouton de la radio et que tu entends de la friture, à ce moment-là il se réveillait, il se dressait sur les oreillers, immobile dans l’obscurité de la chambre, une lettre était sur le point d’arriver, l’étrange facteur sonnait, il insistait avec la sonnette qui grésillait dans le noir comme une grille brûlante sur laquelle on aurait posé des oreilles à rôtir, frrrrrr, frrrrr, frrrrr, et ce n’est pas qu’elles étaient toutes écrites à l’encre noire ou vert de fiel, elles pouvaient aussi bien être bleues, et même d’un bleu céruléen pétri d’enfance et de souvenirs perdus… Cher Ninototo, partout sur les murs des écuries tu as écrit au charbon Ninototo, Ninototo, et j’ai trouvé ça amusant, car personne ne t’a appris à écrire, tu as donc appris tout seul, mais ce matin j’ai trouvé la même écriture sur tous les murs d’enceinte de la ferme, accompagnée de mots que je ne t’ai jamais entendu prononcer, et j’ai dû faire venir Amilcare à qui il a fallu deux sacs de chaux pour couvrir toutes ces inscriptions, ces mots, mon cher Ninototo, on ne peut pas les écrire, parce que les paysans comme Amilcare se scandalisent, ils vont à la messe le dimanche et le curé les châtie s’ils disent des mots de ce genre, et les découvrir écrits leur fait de l’effet, ils sont respectueux et croient en Dieu, et il faut les laisser croire en Dieu, et toi ces mots tu peux les dire à ton grand-père quand nous sommes ensemble, mais à lui seul, sans quoi le grand-père ne te conduira plus à la fête du village à la Saint-Jean comme l’année dernière, compris Ninototo ?… La voix du grand-père avait une calligraphie bleue. Le grand-père gardait dans son armoire une chemise rouge car il avait été garibaldien, et un sabre posé sur la chemise rouge que Ninototo pouvait voir le samedi après-midi quand le grand-père l’emmenait dans sa chambre. Mais nonobstant la chemise rouge la voix du grand-père était d’un bleu céruléen et Tristano, hissé sur les oreillers, désormais tout à fait réveillé, en alarme, voyait bien la voix bleue dans le noir de la chambre. Grand-père, disait-il à l’obscurité, pourquoi m’as-tu réveillé ?, j’avais finalement trouvé le sommeil, je dors si mal ces derniers temps, écoute grand-père, cela fait si longtemps, je ne m’en souviens même plus, beaucoup de temps a passé depuis, grand-père, je suis aussi vieux que toi, ou plutôt, davantage, s’il te plaît, grand-père, repose en paix et laisse-moi me reposer moi aussi, qu’est-ce qui te prend de m’envoyer cette lettre précisément maintenant, j’ai eu tellement de peine à m’endormir, tu sais, à présent je suis seul, je n’ai plus personne, ce fils que j’ai aimé comme s’il avait été mien portait la mort avec lui… si gentil, si délicat, comment est-ce possible ?… grand-père, j’ai commis des erreurs quand j’étais enfant, je comprends que tu me le reproches, mais peut-être veux-tu me dire que j’en ai commis aussi à l’âge adulte, c’est pour cela que tu m’écris, grand-père ?

 

… Une autre lettre, difficile d’en établir la couleur, peut-être était-elle sans couleurs. Mon Clark tant aimé, désormais je t’appellerai toujours ainsi, étant donné que personne ici ne connaît ton nom, tu en as déclaré deux ou trois mais seul le commandant sait lequel est le bon, je t’appellerai Clark parce que avec ta mèche sur le front et ton petit sourire ironique tu ressembles à un acteur de mon pays qui me plaît beaucoup, mais toi tu me plais encore plus, et j’aime tellement ça quand la nuit tu me serres dans tes bras solides, néanmoins cette nuit nous ne pourrons pas être ensemble, mon Clark tant aimé, je sais que tu vas descendre dans la vallée avec le groupe qu’ils t’ont confié, moi j’irai avec le groupe Gesso, toi par le versant est, moi par le versant ouest, le commandant m’a finalement donné l’ordre d’entrer en action, c’est la raison pour laquelle on m’a parachutée dans ces montagnes, il restera seul, il n’a cependant rien à craindre, les soldats savoyards feront bonne garde, mais la nuit de demain je serai de nouveau dans ton refuge, je te le promets, je crois qu’après cette action tu m’obéiras comme c’est ton devoir et tu cesseras de m’appeler Rosamunda, un prénom que je n’aime pas, moi je m’appelle Marilyn, et toi, comment t’appelles-tu, Clark, tu me le dis ?… Une autre, vert de fiel. Tristano, tu es méchant, ta proposition est indécente, j’ai eu une histoire paradoxale et hors de ma vraie vie parce que mon cœur est toujours resté occupé par mon amour frustré pour toi, je n’avais qu’un espace limité pour une compagnie masculine et cette situation paradoxale a été l’unique qui paradoxalement me convenait bien… ce n’est pas moi qui t’ai trahi dans les montagnes, c’est toi qui as voulu le croire, et tu sais pourquoi, tu sais combien il t’était nécessaire de penser que quelqu’un d’autre trahissait… Une autre, de couleur généreuse. Cher camarade, je ne t’écris pas en tant que commandant mais en tant que camarade, permets-moi de t’appeler de la sorte même si tu ne partages pas le sens profond de ce mot, j’ai beaucoup apprécié tes positions et l’honnêteté avec laquelle tu m’as exposé tes idées politiques, je ne voudrais pas que tu penses que je te considère comme un intellectuel bourgeois ainsi que tu m’en as accusé, et je ne voudrais pas non plus que tu me considères comme un irréductible défenseur du prolétariat, comme il ressortait de tes paroles, des paroles qui ne m’ont de fait pas offensé, il est bon que tu le saches, car je respecte tes idées comme j’espère que tu respectes les miennes, tu es courageux et je t’apprécie comme homme et comme combattant, mais nous discuterons calmement de nos idées quand tout sera fini, il n’y a pas lieu de nous tirer l’un sur l’autre, pour le moment il faut tirer sur l’ennemi… Une autre, jaune. Tristano, je me rends compte que dans ton pays personne ne veut prendre ses propres responsabilités, comme si tout ce qui est arrivé, ce pour quoi nous sommes venus vous libérer, n’était de la faute de personne, et cela permet à présent à certains de flirter avec les pays communistes, comme si les totalitarismes vous plaisaient sous toutes leurs formes, moi pour l’instant je reste en Espagne, je n’ai pas envie de rentrer à Cincinnati, Spain is different, vraiment, et le fantôme du vieil Ernst, qui ici se trouve partout, est mon amulette… mais pourquoi es-tu resté dans cette petite gare perdue, pourquoi n’es-tu pas venu avec moi, peut-être parce que tu avais peur de comprendre ? Une autre, écrite à l’encre noire, avec des parements noirs. Tristano, je te l’avais confié et tu n’as pas su le protéger, et à présent tu es incapable de couper la tête de la Méduse qui l’avait hypnotisé, tu es le même lâche qu’autrefois.

Persée réussit à couper la tête de la Méduse dont le regard avait le pouvoir de pétrifier les hommes parce qu’il s’était équipé d’un miroir, et quand il eut son trophée entre les mains, le tenant par les cheveux constitués de serpents, il put libérer Andromède qui était prisonnière du monstre marin, puis il l’épousa… L’étoile principale de la constellation de Persée s’appelle Algenib, ou encore Mirfak… ce sont des noms arabes… qu’est-ce que les Arabes ont navigué, toujours à sillonner les mers et à regarder les étoiles… Algenib en arabe signifie qui est à droite, et c’est la plus lumineuse, on la voit bien aussi à l’œil nu… elle est des milliers de fois plus lumineuse que le soleil, mais la plus connue est Algol, qui veut dire tête de démon, elle était de toute évidence plus utile aux navigateurs, qui sait pourquoi… les Perséides sont des étoiles filantes qui proviennent de la constellation de Persée, les astronomes disent que ce sont des restes de comètes qui survivent, ils survivent depuis un temps incalculable, on peut les voir autour du dix août, peut-être que si tu te mets à la fenêtre tu réussiras à les voir, je les regardais toujours, c’était comme un rendez-vous, chaque dix août, mais le dix août est certainement passé depuis un bon bout de temps, dans ce lit j’ai perdu le compte.

 

J’ai débarqué sur cette île à la fin de l’après-midi. Du ferry on voyait le minuscule port s’approcher, avec la petite ville blanche perchée autour du château vénitien et je pensais, peut-être qu’il est là. Et tandis que je parcourais les petites rues en escaliers qui conduisent à la tour, avec mon bagage qui se fait chaque jour plus léger, je me répétais à chaque gradin, il est peut-être là. Sur la petite place devant le château, une terrasse d’où l’on domine le port, se trouve un restaurant populaire, avec de vieilles tables en fer le long d’un muret, deux oliviers plantés chacun au milieu d’un petit massif de fleurs, et des géraniums très rouges dans des pots rectangulaires. Des petits vieux sont assis sur le muret et parlent à voix basse, des enfants courent autour du buste en marbre d’un capitaine moustachu qui fut un héros des guerres balkaniques dans les années vingt. Je me suis assise à une table, j’ai posé mon bagage par terre et j’ai commandé la spécialité de l’île, du lapin aux oignons parfumé à la cannelle. Les premiers touristes ont fait leur apparition, c’est le début du mois de juin. La nuit était en train de tomber, une nuit transparente qui transformait le bleu cobalt du ciel en un violet intense, puis ce fut le noir teinté d’indigo. Sur la mer brillaient les lumières des villages de l’île de Paros, qui semblait à deux pas. Hier à Paros j’ai fait la connaissance d’un médecin. C’est un homme du Sud, de notre Crète, ai-je pensé, même si je ne le lui ai pas demandé. Il est petit et robuste, avec de petites veines sur le nez. Je regardais l’horizon et il m’a demandé si j’étais en train de regarder l’horizon. Je suis en train de regarder l’horizon, lui ai-je répondu. La seule ligne qui brise l’horizon est l’arc-en-ciel, a-t-il dit, le piège d’une réflexion optique, une pure illusion. Et nous avons parlé des illusions, et sans le vouloir j’ai parlé de toi, j’ai prononcé ton nom sans le prononcer, et il m’a dit qu’il te connaissait car il t’avait suturé les veines un jour où tu t’étais coupé le poignet. Je ne le savais pas, et ça m’a émue, et j’ai pensé que j’allais trouver en lui un peu de toi, parce qu’il avait connu ton sang. Je l’ai donc suivi dans sa pension, qui s’appelait Thalassa, elle se trouvait de fait le long de la mer, et elle était glauque, habitée par des étrangers de classe modeste qui viennent passer leurs vacances en Grèce et détestent les Grecs. Mais lui n’était pas pareil, il était gentil, il s’est déshabillé avec pudeur, il avait un membre assez petit, un peu tordu, comme certaines statues de satyres des terres cuites du musée d’Athènes. Et il ne désirait pas tant une femme que des paroles de réconfort, car il était malheureux, et j’ai fait semblant de les lui donner, par pitié humaine. Je t’ai cherché, mon amour, dans chaque atome de toi qui s’est dispersé dans l’univers. J’en ai recueilli autant qu’il m’était possible, sur la terre, dans l’air, dans la mer, dans les regards et dans les gestes des hommes. Je t’ai même cherché dans les kouroi, dans la lointaine montagne d’une de ces îles, uniquement parce que tu m’avais dit une fois que tu t’étais assis sur les genoux d’un kouros. L’ascension n’a pas été facile. L’autocar m’a déposée à Sypouros, pour autant que ce village inconnu des cartes géographiques s’appelle bien ainsi, puis il y avait trois kilomètres à faire à pied, j’ai gravi lentement la route en terre battue pleine de virages qui un peu plus loin descend vers une vallée d’oliviers et de cyprès. Il y avait un vieux berger le long de la route et je lui ai dit le seul mot qui importait, kouros. Et une lueur de complicité a brillé dans ses yeux, comme s’il avait compris, comme s’il avait su qui j’étais et qui je cherchais, que je te cherchais toi, et sans un mot il a tendu la main en m’indiquant le chemin, et j’ai recueilli à la fois son geste qui m’a guidée et cette lueur qui a brillé un instant dans ses yeux et j’ai mis tout cela dans ma poche, regarde, je les ai ici, je pourrais les disposer sur la table de cette terrasse où je suis en train de dîner, ce sont deux autres petites pierres de notre mosaïque brisée que je recueille désespérément pour te reconstruire, outre l’odeur de l’homme avec qui j’ai passé la nuit, l’arc-en-ciel à l’horizon et cette mer bleue qui m’angoisse. Mais surtout une fenêtre grillagée que j’ai trouvée à Santorin, sur laquelle grimpait une vigne, et d’où l’on voyait la vaste mer et une petite place. La mer s’étendait sur d’infinis kilomètres, et la petite place faisait peu de mètres carrés, et pendant ce temps je me souvenais de poèmes qui parlaient de mers et de places, une mer de tuiles scintillantes qu’une fois je vis avec toi d’un cimetière, et une petite place où les gens qui y habitaient avaient vu ton visage, et je te cherchais ainsi mentalement dans le scintillement de cette mer parce que tu l’avais vue, et dans les yeux du mercier, et du pharmacien, et du petit vieux qui vendait des cafés glacés sur cette petite place, parce qu’ils t’avaient vu. Ces choses-là aussi je les ai mises dans ma poche, dans cette poche qui est moi-même et mes yeux. Un pope est sorti sur le parvis. Il transpirait dans ses vêtements noirs et récitait une liturgie byzantine où le kyrie avait ta couleur. Un bateau à l’horizon laisse dans le bleu une traînée d’écume blanche. Serait-elle aussi toi ? Peut-être. Je pourrais la mettre dans ma poche. Mais en attendant une touriste étrangère prématurée, prématurée pour la saison, car elle a un âge presque vénérable, téléphone de l’appareil ouvert au vent et aux passants, face à la mer, et dit, Here the spring is wonderful, I will remain very well. Et c’est une de tes phrases, je la reconnais même dite dans une autre langue, mais dans le cas présent c’est seulement la traduction approximative en anglais prononcée par une touriste de ce que tu as déjà dit, nous le savons bien. Le printemps pour nous est passé, mon cher ami, mon cher amour. Et l’automne est déjà arrivé, avec le jaune actuel de ses feuilles. Ou plutôt, c’est le plein hiver dans ce précoce été rafraîchi par la brise qui souffle ce soir sur la terrasse en face du port de Naxos. Des fenêtres, voilà ce dont nous avons besoin, me dit une fois un vieux sage d’un pays lointain, la vastitude du réel est incompréhensible, pour la comprendre il faut l’enfermer dans un rectangle, la géométrie s’oppose au chaos, c’est pour cela que les hommes ont inventé les fenêtres qui sont géométriques, et chaque géométrie présuppose des angles droits. Serait-ce que notre vie est elle aussi subordonnée aux angles droits ? Tu sais, ces difficiles itinéraires, faits de segments, que nous devons tous parcourir simplement pour arriver à notre fin. Peut-être, mais si une femme comme moi se met à y penser depuis une terrasse donnant sur la mer Égée, par un soir comme celui-là, elle comprend que tout ce que nous pensons, que nous vivons, que nous avons vécu, que nous imaginons, que nous désirons, ne peut être gouverné par les géométries. Et que les fenêtres ne sont qu’une peureuse forme de géométrie des hommes qui craignent le regard circulaire, où tout entre sans sens et sans remède, comme quand Thalès regardait les étoiles, qui n’entrent pas dans le cadre d’une fenêtre. J’ai tout recueilli de toi, miettes, fragments, poussières, traces, suppositions, accents demeurés dans des voix d’autrui, quelque grain de sable, un coquillage, ton passé imaginé par moi, notre supposé futur, ce que j’aurais voulu de toi, ce que tu m’avais promis, mes rêves d’enfance, l’amour que je ressentis petite fille pour mon père, certaines rimes idiotes de ma jeunesse, un coquelicot sur le bord d’une route poussiéreuse. Cela aussi je l’ai mis dans ma poche, tu sais ?, la corolle d’un coquelicot comme ceux que j’allais cueillir sur les collines en mai avec ma Volkswagen, tandis que tu restais à la maison lourd de tes projets, en appliquant les recettes compliquées que ta mère t’avait laissées dans un petit livre noir écrit en français, et je te cueillais des coquelicots que tu ne savais pas comprendre. Je ne sais pas si tu as mis ta semence en moi ou si c’est le contraire. Chacun n’est que lui-même, sans la transmission de la chair future, et surtout moi sans quelqu’un qui puisse recueillir mon angoisse. J’ai parcouru toutes ces îles, en t’y cherchant partout. Et celle-ci est la dernière, comme je suis la dernière. Après moi, fini. Qui pourrait encore te chercher sinon moi ? On ne peut pas trahir ainsi, en coupant le fil. Sans même que je sache où repose ton corps. Tu t’es livré à ton Minos, dont tu croyais t’être moqué mais qui à la fin t’a englouti. De sorte que j’ai déchiffré les épigraphes dans tous les cimetières possibles, à la recherche de ton nom aimé, où pouvoir au moins te pleurer. Tu m’as trahie à deux reprises, la seconde en me cachant ton corps. Et à présent je suis ici, assise à une petite table de cette terrasse, regardant inutilement la mer et mangeant du lapin assaisonné à la cannelle. Un vieux Grec indolent chante une ancienne chanson en faisant la manche. Il y a des chats, des enfants, deux Anglais de mon âge qui parlent de Virginia Woolf et un phare au loin dont ils ne se sont pas rendu compte. Je t’ai fait sortir d’un labyrinthe, et tu m’y as fait entrer sans qu’il y ait pour moi de sortie, pas même extrême. Car ma vie a passé, et tout me fuit sans possibilité d’un lien qui me reconduise à moi-même et au cosmos. Je suis ici, la brise me caresse les cheveux et je tâtonne dans la nuit, parce que j’ai perdu mon fil, celui que je t’avais donné à toi, Thésée…

 

… ça te plaît ? J’y ai pensé toute la nuit, je l’ai réécrite mot à mot dans ma tête, mais je suis sûr que tu l’amélioreras en l’écrivant, rends-la poignante, si tu le peux… moi je ne suis pas très porté sur le poignant, mais ici il le faut, car c’est une lettre qui vient vraiment du néant… Qui la lui avait écrite, cette lettre, à Tristano, et de quels abîmes émergeait-elle, comme un mérou qui remonte inexorablement le temps depuis ses fondements jusqu’au jour où il apparaît pour haleter à fleur d’eau ? Vivait-elle encore, cette femme qui cherchait sa tombe ? Et pourquoi, peut-être pour se creuser une fosse à côté de la sienne ? Daphné n’était plus là, mais il restait sa voix, donc sa recherche de lui. Pouvons-nous nous survivre à nous-mêmes ? Qui pourrait le dire… Les yeux écarquillés, sous la canicule d’août, avec les mots d’une lettre sans lettre dans les mains, ectoplasme du remords condensé dans l’air comme du gaz d’ammoniac sorti d’un tube perforé, Tristano se tenait immobile, ébloui par la blancheur de midi, aussi nu et pauvre qu’une bête tout comme quand il avait couru loin de la maison en proie à ses voix, en invoquant les esprits qui l’invoquaient… le membre pendouillant et flasque, aiguille de boussole inutile, indiquait un point non cardinal dont il comprit que c’était la terre, et plus que la terre le dessous, et plus que le dessous la profondeur, et l’éternité… et l’éblouissement de la lumière se transforma tout à coup en ténèbre, ténèbre aveuglée qui avala tout… Il leva le bras comme s’il tâtonnait et il se sentit locataire du néant, réduit lui-même au néant. Était-il peut-être déjà mort ? Qui pouvait le dire, qui pouvait le dire… Personne ne peut le dire, l’écrivain, je suis seul à savoir cela, et pas même moi peut-être, car on ne meurt pas seulement au-dehors, on meurt surtout au-dedans.

Je vais être sincère, avant que tu n’arrives j’avais pensé tout te raconter à propos de Mavri Elià, personne n’en a jamais parlé, et toi aussi dans ton livre heureusement tu l’ignores… et je me disais que j’allais rétablir les équilibres. Quelle stupidité, comme s’il y avait dans la vie des équilibres à rétablir… et l’envie m’a au contraire passé, Mavri Elià n’appartient qu’à Tristano, pourquoi devrais-je te la donner, tu ne la mérites pas… j’irai au mieux à l’essentiel, je me limiterai à ce qu’on appelle les faits. Encore que, ça veut dire quoi, les faits ?… mais allons-y ainsi, les faits… par exemple quand elle disparut… quand elle décéda, comme diraient ceux qui utilisent des expressions du genre j’ai l’obligation, croyez en mes condoléances. Sottises, les personnes ne meurent pas, j’ai l’obligation de le préciser, elles demeurent simplement enchantées… c’est un écrivain que tu devrais connaître qui l’a dit, nous demeurons enchantés par ceux qui nous aiment, mais ceux qui nous aiment beaucoup beaucoup beaucoup, nous sommes là à moitié en l’air comme des petits ballons mais personne ne nous voit, seuls nous voient ceux qui nous aiment, mais uniquement ceux qui nous aiment beaucoup beaucoup beaucoup, et eux, en se dressant sur la pointe des pieds, avec un petit élan, un petit saut de rien, ils nous attrapent par les jambes qui sont désormais faites d’air et nous tirent en bas, en nous tenant bien, sans quoi nous recommencerions de voler, de léviter, mais en nous tenant sous le bras ils nous retiennent en bas, dans ce bas où ils sont, mine de rien, comme se font certaines petites fictions dans la vie, par convenance sociale, pour ne pas faire mauvaise figure avec le mercier ou le buraliste qui te connaît depuis toujours et qui dirait mais comme il est étrange celui-là qui se promène avec sous le bras sa femme qui flotte à moitié en l’air… Et c’est ce qui lui arriva, à Tristano, c’était un dimanche, et même si ce n’est pas le cas ça revient au même car j’ai décidé que les choses importantes pour Tristano eurent lieu le dimanche, et si tu l’écris dans le livre que tu vas écrire, cela aussi deviendra vrai, parce qu’une fois écrites les choses deviennent vraies, et oui c’était au mois d’août, car j’ai décidé que les choses importantes de la vie de Tristano arrivèrent un dimanche d’août, et si tu l’écris, eh bien cela aussi deviendra vrai, tu verras… il errait dans Plaka déserte et pensait à certains de ses sourires mélancoliques à elle, à certaines soirées mélancoliques à Malafrasca, Daphné méditative devant les fenêtres grandes ouvertes sur la plaine, les lampes à pétrole, et sa voix au léger accent crétois qui disait, Tristano, voilà une de mes volontés, quand je mourrai je ne veux pas être enterrée ici, dans cette plaine où il y a un cimetière plein de brouillard, ramène-moi à la maison et fais-moi incinérer, et répands les cendres dans ma mer, entre mes îles de l’Égée, mais pas en un geste dramatique, s’il te plaît, de manière simple, tu iras çà et là, d’une île à l’autre, tu te feras prêter une barque par un pêcheur, éloigne-toi un peu de la plage, mais pas beaucoup, à Syphnos, à Naxos, à Paros, et tu me jetteras une pincée ici et une pincée là, et toi s’il te plaît mets-toi tout nu au fond de la barque, comme quand nous faisions ces excursions parce que tu t’entêtais à vouloir pêcher ces gambusinen que tu n’attrapais jamais, puis nous finissions par faire l’amour et la barque tanguait dangereusement et tu criais, naufrage en vue !… Tristano fit une halte auprès du mercier de Plaka, celle qu’il cherchait gisait dans une chapelle byzantine juste là à côté, il faisait une chaleur… et il pensait que le mercier allait lui offrir le moyen de la lui faire retrouver du fait qu’il l’avait connue jeune fille, mais le mercier ne s’en souvenait pas, alors Tristano alla au kiosque de boissons et demanda au bonhomme, vous vous souvenez d’une femme qui, jeune fille, achetait parfois ici des caramels, elle s’appelle Daphné, surnommée Phine, les amis l’ont toujours appelée ainsi, elle repose dans un cercueil de la petite église ici à côté sur la place, vous vous la rappelez, pourriez-vous me la faire restituer ?, j’ai entendu dire que de tels sortilèges ont parfois lieu et je suis en train d’essayer… Mais le bonhomme du kiosque ne se souvenait pas de Daphné, désolé, dit-il, il y a tant de Daphnés en Grèce… et Tristano se retourna alors vers la femme cul-de-jatte qui vendait des violettes, et la femme cul-de-jatte qui vendait des violettes s’en souvint aussitôt, elle dit mais certainement, mais certainement, cette jeune fille qui avait des yeux comme des olives noires, beaucoup de temps a passé mais je me la rappelle bien, sache qu’elle ne s’est pas évanouie dans le néant, elle est juste à côté de toi, à la hauteur de la branche de cet oranger, il suffirait que tu l’attrapes par les jambes et que tu la tires en bas… La magie est étrange, l’écrivain, car aussitôt dit aussitôt fait, Tristano se retourna, il vit Mavri Elià qui était en train de flotter à la hauteur d’une orange et il lui dit, comme je suis stupide, avec la vieillesse je dois avoir perdu la vue, tu étais précisément là derrière moi et je ne m’en étais pas rendu compte, heureusement qu’il y avait cette dame qui vend des violettes et qui m’a fait comprendre que tu étais simplement sous enchantement… Merci, madame, dit-il à la femme cul-de-jatte qui vendait des violettes, il tira Daphné en bas de l’arbre et ils se mirent à cheminer à travers Plaka, contrairement à ce qu’il avait cru c’était une journée d’hiver, et Daphné lui dit, entre par ma porte, ils sont en train de tirer, c’est dangereux, et tu as tué un officier allemand.

 

Ferruccio disait toujours que les organismes inférieurs possèdent une vitalité plus grande que celle des organismes évolués. Ça doit être la théorie de quelqu’un qui est mort jeune, les personnes qui pensent ainsi doivent mourir jeunes, ne serait-ce que par cohérence… J’aurais une histoire à te raconter, c’est un morceau de choix, et vraiment personne n’en a le soupçon, mais maintenant je suis fatigué, et je crois que la nuit est bien avancée, j’ai besoin de dormir… je te la raconterai de manière synthétique, cependant tu devras l’orner un peu, car elle n’est pas vraiment exaltante… mais à présent j’ai vraiment besoin de dormir, le souffle me manque. Demain matin viens un peu plus tôt, s’il te plaît, même à l’aube, de toute façon tu me trouveras éveillé, il ne me reste plus beaucoup de temps, je veux mourir avant la fin du mois d’août, et septembre est déjà derrière la porte, je le sens.

 

Il me semble qu’on touche désormais à la fin, je te le dis parce que cette nuit j’étais sur le point d’entrer dans le cercle… je veux dire, ça fait désormais un moment que je lui trotte autour… c’est drôle, le verbe trotter pour quelqu’un qui a une jambe dans cet état, tu vois le tableau ?… moi je le vois, essaie de te l’imaginer, un vieillard rabougri, tout nu, enroulé dans un drap, traînant une jambe rongée, qui sautille sur une petite place déserte en tournant en rond… si tu y penses il te vient l’envie de l’encourager… vas-y, entre, décide-toi, en avant !… Il y a une chose que je pensais ne pas te dire, j’ai hésité jusqu’au bout, de moi à moi je pensais que tout compte fait ça n’ajoute rien, et puis je me disais que ça n’améliore pas vraiment la figure de Tristano… au contraire, et puis il me semble t’avoir déjà assez gâché ton personnage… gâché c’est peut-être trop dire, pourtant… les misères… tu sais, un écrivain s’invente le personnage et d’une certaine façon le purifie… je ne m’explique pas bien, ce n’est pas vraiment qu’il le purifie, c’est que quoi qu’il en soit, même si tu lui fais vivre une vie humaine, et la vie des hommes est pleine de misères, l’homme est un animal cruel, cependant c’est une vie de papier, et sur le papier les misères ne puent pas… mais si certaines choses te sont en revanche dites par quelqu’un qui les a vécues, et surtout si celui qui te les raconte est là en chair et en os, à côté de toi, et respire, et que peut-être sa chair n’est pas même dans un très bon état, eh bien ces misères sont moins aseptisées, je me fais comprendre ?… Cependant, quand on est au bout… bref, j’ai pensé que grâce à toi elles se transformeront en papier, et tu les rendras ainsi plus abstraites. Mais ce ne sont pas des misères… qui sait, il est parfois si difficile de distinguer entre cruauté et justice… tuer… au sens d’assassiner… Tristano était un pacifiste, ça tu le sais depuis cette interview lointaine, avant qu’il ne fasse perdre sa trace, et il était surtout contre la peine de mort, celle obtuse, bureaucratique, fournie par l’État, la mort sur papier timbré… certes, mais ça, c’est un fait de principe, cela vaudrait si le monde était parfait, et si tu suis ce principe jusqu’à ses extrêmes conséquences, tu devrais alors aller embrasser ce général chilien qui a assassiné des milliers de personnes dans les stades, allons, va l’embrasser et explique-lui ce qu’est l’amour du prochain, vous deviendrez peut-être amis… Malheureusement le monde n’est pas tel que l’imaginait Tolstoï, convaincre l’assassin par la force de l’amour et du pardon… comme elle serait belle cette utopie. Hitler avait promis que le nazisme régnerait mille ans sur l’Europe, tu crois que nous aurions dû le laisser faire au nom de nos principes d’amour et de fraternité ?… Nos principes excluent l’homicide, mais tuer le tyran, je veux dire la Bête, celle qui dévorerait nos principes, ne contredit pas nos principes… En tout cas c’est un dilemme que je te laisse, désormais ça ne me regarde plus… Mais je serai synthétique, je n’ai pas envie d’hésiter sur les détails, et puis ils ne sont pas nécessaires à cette histoire, il suffit que tu saches que Tristano n’était pas seul et que la voiture était conduite par Taddeo. Un détail, Tristano n’était plus si jeune, au contraire, il était vieux désormais et avait besoin de compagnie… et Taddeo aussi était assez vieux, mais il était la compagnie qu’il fallait… Non, écoute, j’ai changé d’idée, de cette histoire je ne te raconterai que les détails, je préfère, j’abandonnerai l’essentiel, de toute façon tu le comprendras tout seul… c’est-à-dire, comment Tristano était arrivé au bout de l’écheveau, comment il avait trouvé le lieu exact, qui l’avait aidé dans ses recherches… ce n’est pas intéressant. Taddeo conduisait la voiture et Tristano chantonnait une sorte de comptine, ahi luna luna luna el niño la mira mira el niño la está mirando… Une légende gitane dit que la pleine lune enlève les enfants, l’enfant qu’elle lui avait enlevé n’était plus un enfant, mais pour lui il était encore un enfant… Proserpine couvre les défunts de draps blancs, lune lune lune montre-nous la route… la route était blanche de poussière entre les petits buissons, et les phares la rendaient encore plus blanche… Tristano avait déjà écrit une carte postale à Rosamunda, mais il ne l’avait pas encore postée, il la gardait dans la boîte à gants… tout le monde était parti de ce village, il allait être transformé en village touristique, avait précisé le carabinero qui leur indiqua la route, mais spécial, d’élite, étant donné que ceux qui s’y étaient déjà installés étaient des touristes culturels, il les avait définis ainsi, bref une communauté studieuse, tout des gens tranquilles, des intellectuels, pas de ces jeunes qui vont dans les discothèques ou font des fêtes avec de la musique qui dérange les voisins et qui ensuite se saoulent et nous, nous devons intervenir… Et l’habitation était vraiment élégante, vue de dehors, une vieille maison paysanne restructurée par un architecte intelligent, de ceux qui restaurent et ne gâtent pas le paysage… Et son locataire aussi était un monsieur élégant, aimable, et il les reçut aimablement, ils venaient d’ailleurs en amis, mais à quel point ils réussirent à se faire recevoir en amis je ne te le dis pas, car ce n’est pas un détail… de même que n’est pas un détail la façon dont se passèrent exactement les choses, après qu’ils se furent installés dans ces beaux divans couverts de châles traditionnels de Castille et que le gentil monsieur leur eut offert un brandy de première qualité, un Carlos Primero vieilli, il vaut la peine de souligner ce détail, car le brandy favorise la digestion, autre détail important, parce qu’ils avaient copieusement dîné, lui et Taddeo, détail important non seulement en raison du gaspacho et des angulas au four, des plats auxquels Taddeo n’avait jamais goûté, mais parce que si c’était après le dîner c’était le soir, et plutôt tard… Un brandy qui plut tellement à Taddeo qu’il en accepta un deuxième, puis un troisième, et tandis qu’il buvait son troisième verre il dit, autre détail, qu’il en avait vraiment besoin ce soir-là, il lui fallait quelque chose qui lui mette un peu de feu dans les veines… Et là nous arriverions à l’essentiel, que je t’évite comme promis… je voudrais simplement ajouter qu’avant l’essentiel Tristano avait posé sur la petite table la photographie d’un garçon assis dans un fauteuil en osier sous une pergola, avec une carafe d’eau devant lui et un livre à la main, on comprend que c’est l’été, et le garçon a les cheveux foncés et lisses, un visage joyeux et le sourire de qui va à la rencontre de la vie… Et en montrant cette photographie il avait dit… il avait dit… je ne m’en souviens pas, l’écrivain, je te le jure, je ne saurais te répéter les paroles exactes, mais puisque ce n’est pas un détail je te dis le concept, disons qu’il a dit qu’il tenait à préciser que ce garçon était son fils et qu’il l’avait beaucoup aimé… Et à ce moment-là le gentil monsieur comprit tout et il devint beaucoup moins gentil, comme tu peux l’imaginer, Tristano ne se limita pas à ces paroles, parce que déjà qu’il était là, ça l’intéressait de savoir de qui il prenait ses ordres, le gentil monsieur… quels services, ceux des autres, c’est-à-dire d’outre-Atlantique, ou les nôtres ? Et si c’était un produit national, était-ce ceux qui s’étaient écartés de la bonne route ou ceux qui avaient trouvé la voie juste ? Mais ce sont des détails que je livre à ta réflexion, l’écrivain, d’ailleurs si tu as la patience il y a un dossier de quelques milliers de pages dans les archives du parlement de notre république… ce sont les documents d’une commission au nom singulier, aucun autre pays d’Europe n’en possède une, c’est un record dont nous seuls pouvons nous vanter, elle s’appelle commission parlementaire massacres, ces documents peuvent être consultés par les citoyens, si tu en trouves le temps va y jeter un œil, je te les laisse volontiers, comme je te laisse ce siècle… Et finalement, quand les serpents s’avachirent sur la tête de la Méduse, ils sortirent dans la nuit, Taddeo reprit le volant, il y avait une belle pleine lune, luna luna luna el niño la mira mira el niño la está mirando, quand ils passèrent devant la petite place de l’église, Tristano vit qu’il y avait une boîte postale contre le mur du clocher, et ça lui parut la boîte aux lettres la plus indiquée pour la carte postale qu’il avait écrite à Rosamunda, Miss Marilyn-Rosamunda, Pancuervo céleste, Cosmos. C’était l’adresse… une adresse introuvable pour n’importe quel facteur de ce monde, mais cela plut à Tristano de faire une telle chose, c’était comme s’il s’était soulagé d’un poids… In dreams begins responsability, j’ai fait ce que tu me demandais en rêve, un adieu de la part de Tristano.

Au loin on voyait des feux sur les montagnes, peut-être des bergers. Le soir tombait et un indigo teintait de bleu foncé la bande de la plaine, il lui vint en tête un mot enseveli par les ans, bleu de lessive, ainsi que s’appelait le liquide bleu foncé qu’utilisaient les ménagères pour faire leur lessive… et pendant ce temps la route courait maintenant droit vers la montagne, une grappe de lumières s’était allumée sur la pente, peut-être un village, non, ce n’est pas Thèbes, dit Ghiannis, même si Thèbes est aujourd’hui un village, nous l’avons déjà dépassée mais tu ne t’en es pas rendu compte, ça doit être une petite ville quelconque, mais à présent on va avoir une série de virages, nous sommes en train de monter vers le Parnasse, qui dans la littérature semble être une douce colline et qui est au contraire un énorme massif, nous pourrions nous arrêter pour manger quelque chose à Arachova… Et à ce moment-là Ghiannis se mit à parler de la guerre de Crimée, qui sait pourquoi, et Tristano repensa à sa maîtresse d’école primaire, qui l’aimait bien, au manuel scolaire, et sur ce Parnasse de muses défuntes affleurèrent dans la nuit des visages sans visage, le général La Marmora et ses bersagliers, et surtout une voix qui chantait j’avais un petit cheval moucheté… Mais la lune était un disque froid, la route était déserte, un chien errant arrêté au bord d’un virage semblait attendre quelqu’un, il avait le cou tendu et la tête dressée, comme s’il hurlait… Et avec cette image arriva une autre voix, une de celles qui avaient pris domicile en lui, mais peut-être était-ce toujours la même avec des timbres différents, et elle chantait une plainte à la façon d’une berceuse… Antheos, dit-il, si tu connais ce si beau poème des voix, récite-le en grec, s’il te plaît. Je ne m’appelle pas Antheos, dit Ghiannis, je m’appelle Ghiannis. Ça revient au même, répondit Tristano, tu as la même voix qu’un ami dont j’ai fait la connaissance il y a de nombreuses années à Plaka, mais je l’appelais Marios, parfois elles nous parlent en rêves, parfois elles nous résonnent dans le cœur, ou dans le cerveau si tu préfères… Ils commencèrent à grimper la pente de la montagne en dessous de laquelle s’étendait l’oliveraie de Delphes, ils firent une halte devant l’onphalòs… il leva les yeux. Le ciel était bas, avec une épaisse couche de brouillard pluvieux, Tristano caressa la surface ronde de la pierre et continua sa montée vers le temple d’Apollon. Sous le portique du trésor d’Athènes se trouvait un petit homme mal vêtu qui se protégeait de la pluie, il avait un buzuki sur les genoux et se mit à gratter les cordes de son instrument à peine il le vit. Tristano lui donna une pièce de monnaie et le type se mit à chantonner une chanson peut-être antique dont il comprit avec peine la ritournelle, tram to teleftèo puis un dring dring… c’était une musique populaire et triste… Il demanda au vagabond de mieux prononcer les paroles, il ne comprenait pas… Essùrossa ki arghìsame, ma osso ke na fteo, perpàta na prolàvume, to tram to teleftèo… je me suis saoulé, nous avons fini tard, je sais que c’est de ma faute, mais dépêchons-nous de prendre le dernier tram, dring dring fait la sonnette dans le soir, dring dring… c’est le dernier tram… Il pria Ghiannis de l’attendre et entama sa montée vers le temple d’Apollon, en équilibre précaire sur le pavement rendu glissant par la pluie. Il posa la main sur une colonne sectionnée et fit un geste, il avait lu quelque part qu’on questionnait l’oracle de cette façon. Il s’assit sous la pluie et alluma une cigarette… Pas même l’ombre d’une Pythie, naturellement, elles étaient toutes mortes depuis des siècles. Quel idiot, se dit-il, faire toute cette route pour arriver jusqu’ici, il aurait suffi que tu te concentres bien, une belle céphalée ménagère et la Pythie serait venue à domicile… La pluie s’était mise à tomber plus fort, il se leva, commença de descendre lentement dans l’obscurité. Au loin, à l’horizon, on voyait les lumières de la côte, Galaxidi… c’était une file de lumières tremblantes, jaunâtres, une seule était blanche, c’était étrange cette unique lumière blanche au milieu d’une file de lumières jaunâtres, Tristano la fixa et cette lumière se mit à venir à sa rencontre, elle s’approchait à une vitesse incroyable jusqu’à lui rentrer dedans comme un météore, et il se retrouva sur une place froide et déserte, face à un officier nazi étendu par terre, et tandis qu’il regardait son fusil avec stupeur, une jeune fille ouvrit une grande porte et lui fit signe d’entrer… Ce n’était pas ça l’énigme dont j’étais venu chercher l’explication, se murmura-t-il à lui-même, ce passé-là est clair pour moi… Je sais, répondit le cyprès, ce n’est pas pour ce passé-là que tu es venu jusqu’ici… tu es venu afin que ma voix te dise ton vrai passé, car tu n’as pas le courage de le faire, et ainsi tu me charges, moi qui prédis l’avenir, de prédire ce qui ayant déjà été ne pourra plus être changé… alors écoute… un jour, il y a de nombreuses années, tu te trouveras dans une forêt, entre les montagnes, ce sera une aube livide et froide, et tu seras caché derrière un rocher une mitraillette à la main, attendant que les ennemis sortent d’une maison de paysans en ruine… tu seras impatient, tremblant de froid et de peur, car lourde est la tâche qui t’attend et de toi dépend le sort de tous tes compagnons et de l’idéal pour lequel tu t’es décidé à lutter… et finalement ces ennemis sortiront, et toi tu les tueras tous par des rafales précises… un silence de mort est maintenant tombé sur cette clairière entre les montagnes, et toi tu te lèves triomphant, tu es le nouveau commandant de ce détachement, tu es un héros, tu les as tous tués, tu as du même coup vengé le vieux commandant que les ennemis ont massacré… mais à cet instant surgit l’inattendu, quelque chose qui te fait battre les veines des tempes et te glace… une femme est sortie de la maison, elle a les cheveux en désordre comme quelqu’un qui n’a pas eu le temps de s’arranger après la nuit, et les yeux écarquillés de stupéfaction et de terreur… elle te voit, s’arrête au milieu du terrain devant la maison, parmi les cadavres des soldats, on dirait une statue, et puis elle te crie, traître !, tu as fait l’espion, traître !… Tu voudrais aller à sa rencontre, lui dire que ce n’était qu’un vieux commandant et que pour un seul homme, tu les as tous exterminés… mais tu ne dis rien, c’est comme si ce que tu penses s’était congelé dans l’air sans trouver de voix… est-ce possible ?… cette nuit-là elle devait être en mission dans la vallée, et au contraire… voilà où elle était… tu as à présent pointé la mitraillette dans sa direction, elle est au centre du viseur, un seul coup et tu te seras vengé et en même temps disparaîtra l’unique témoin de ce qui s’est vraiment passé, et tu seras un parfait héros… Mais tu ne tireras pas, ça la Pythie le sait, et tu le sais toi aussi… Oh toi qui as fait le pèlerinage jusqu’ici, tu le savais qu’elle passait ses nuits dans cette maison ? C’est pour ça que tu as fait l’espion ? Ou alors parce que tu voulais vraiment exterminer le peloton allemand ? Ou encore parce que ce commandant luttait contre un ennemi commun, mais il était aussi ton ennemi en croyant à un avenir différent de celui auquel tu croyais ?… Il y a trois hypothèses dans ta vie, cher pèlerin, la Pythie ne peut cependant pas les connaître, car elle peut prévoir les événements, mais pas la volonté qui les a provoqués, parce qu’il est donné aux Pythies de connaître ce qui se passe hors des hommes, mais elles ne peuvent pas lire dans leurs pensées.

 

… Et le monde est au contraire fait d’actes, d’actions… des choses concrètes qui cependant passent par la suite, car l’action, cher écrivain, se vérifie, elle a lieu… et elle a lieu seulement dans un moment précis, puis elle s’évapore, elle n’est plus, elle fut. Et pour rester elles ont besoin des paroles, qui continuent à les faire être, et en portent témoignage. Ce n’est pas vrai que verba volant. Verba manent. De tout ce que nous sommes, de tout ce que nous fûmes, ne restent que les paroles que nous avons dites, les paroles que tu écris à présent, l’écrivain, et non ce que je fis en tel lieu donné et à tel moment donné du temps. Les paroles restent… les miennes… surtout les tiennes… les paroles qui témoignent. Le verbe n’est pas au commencement, il est à la fin, l’écrivain. Mais qui témoigne pour le témoin ? C’est le problème, personne ne témoigne pour le témoin… Heureux, malheureux, tu sais, ce n’est pas ça la question que je me pose, l’écrivain, ce qui me console c’est que dans la grande addition, dans votre odieuse addition pleine de chiffres, je ne figure pas comme une unité parmi toutes les autres, je n’ai pas été compté dans la somme, bien, vous me vouliez pair et j’étais impair, je vous ai fait vous tromper dans les calculs. C’est mon poème du lundi, ou du mardi… celui du dimanche je l’ai oublié car il ne me plaisait pas, et je t’offre celui-ci.

 

… Mais malgré ce que je disais avant, j’ai un avantage sur toi, l’ami, je suis voix, et tu es seulement écriture, j’ai la voix… l’écriture est sourde… ces sons que tu entends maintenant dans l’air mourront sur ta page, l’écriture les fixe et les tue, comme un fossile confit dans le quartz… l’écriture est une voix fossile, et n’a plus de vie, l’esprit qu’elle avait avec ces ondes qui vibraient dans l’espace a disparu… bientôt ma voix ne sera plus là, il restera ton écriture… certes, tu peux enregistrer ma voix avec ton instrument, mais elle sera morte, là aussi ce seront toujours les mêmes paroles, immuables, à jamais privées d’intention, non pas une voix, le simulacre d’une voix… et ce que je suis au contraire en train de te dire, même si je le dis avec difficulté, avec mes cordes vocales fêlées qui grommellent, qui râlent, ce sont des paroles vivantes, parce qu’elles sont ma respiration, tout pendant qu’il y en a… la voix est respiration, l’écrivain, mets-toi à l’écoute, tu l’entends ce lourd silence du dehors rompu par les pleurs de la cigale ? Et la respiration étouffante de cette campagne d’août… tu l’entends ?… elle respire comme toi et moi, et tout respire autour, ce globe qui tourne dans l’espace, et nous qui tournons dessus, et l’espace dans lequel nous tournons, et l’univers dans lequel tourne l’espace, et les univers dans lesquels tourne l’univers… mais maintenant ne pense pas à la rotation de la terre, l’écrivain, pense plutôt à ma tête, j’ai une céphalée qui vient de se déclencher, justement à présent quand j’arrive au bout, les céphalées ont la vie dure, plus dure que la nôtre, regarde si tu trouves quelque chose sur la commode, n’importe quel comprimé… et dieu aussi respire, s’il existe… qui sait quels poumons il doit avoir… cosmiques, dirais-je, avec des alvéoles monstrueuses qui s’ouvrent et se ferment comme des mandibules, en une respiration sans mesure, mais il respire… c’est pour moi aujourd’hui le dernier jour, ou l’avant-dernier, je ne saurais le dire avec précision, mais fie-toi à ce que je dis, ma respiration touche à sa fin, je le sens, et donc aussi la voix, cette voix qui t’a raconté une vie comme elle pouvait, excuse-moi, j’aurais voulu faire mieux, mais tu comprendras… la vie ne se raconte pas, je te l’ai déjà dit, la vie se vit, et tandis que tu la vis elle est déjà perdue, elle s’est échappée… de sorte que ce que tu as entendu est un temps ressuscité mais n’est pas le temps de cette respiration qui fut vivante, celle-ci est une respiration qui ne peut se répéter, on peut seulement la raconter, comme un gramophone… Et puis sache-le, je ne t’ai rien raconté de neuf, je t’ai raconté une histoire antique, l’Histoire nous a raconté cette histoire à toutes les sauces, la pauvre, elle aussi comme nous les hommes n’a pas beaucoup de choix, quelqu’un doit avoir déjà dit ça… c’est pourquoi il faut toujours quelqu’un pour se sacrifier, en vue du bien… au début de notre histoire cela incomba à Judas, et regarde le mépris qui s’est ensuivi, il faudrait mieux réfléchir au sacrifice qu’il fit, ce n’est pas tellement facile de faire son choix, même si c’est en vue du bien, c’est un choix suprême, le choix des choix, il mériterait une réhabilitation, étant donné qu’aujourd’hui on réhabilite des types pas piqués des hannetons… il y a un de tes collègues, argentin, qui a affronté cette énigme comme peu d’autres, je l’ai lu et relu… grandiose… il en fait cependant un théorème, peut-être connaissait-il peu la vie, il connaissait mieux ses mécanismes, ce qu’on appelle des paradigmes… Mais si tu creuses sous les paradigmes tu trouves souvent de la merde, et celle-ci est difficile à résoudre, la merde n’a pas de solution… Tu parles d’un héros et tu trouves peut-être de la merde… qu’est-ce que tu en fais, une statue ? Pourquoi pas, les paroles imprimées ont cette fonction, au fond, elles sont elles aussi destinées à la mémoire future comme les statues, mémoire et en même temps oubli, car le premier élément sera un jour englouti par le second… mais s’il y avait seulement l’oubli ce serait déjà beaucoup, parce que avant il y aurait la mémoire, dont on dit qu’elle se réfère à la réalité, et je crains que les paroles ne se prennent à l’illusion de saisir la réalité… d’après moi elles ne décrivent que les mécanismes, nous revoilà au paradigme… Mais en dessous, la vie… la vie pullule comme quand tu soulèves une pierre et que tu trouves une fourmilière, et les fourmis fuient dans toutes les directions… nous appelons cela une fourmilière, et avec ça nous nous sommes compris, mais la fourmilière est faite de fourmis, et entre-temps elles se sont toutes enfuies. Que te reste-t-il ? Un trou. Creuse, creuse toujours.

 

Qui sait à quel point ils te haïront d’avoir raconté mon histoire… surtout dans le pays où il t’incombe de vivre… et au siècle dans lequel tu es en train d’entrer. Tu sais, s’il y a quelqu’un que les judas au petit pied, ceux qui trahissent pour trahir, haïssent sans répit, c’est précisément Judas, qui trahit par fidélité… mais ne t’en fais pas, tu as eu un privilège, tu as écouté la voix de Tristano, sa vive voix, comme on dit, ensuite personne ne l’entendra plus car elle sera morte. À présent Tristano est vraiment fatigué, il n’a plus de souffle, tu l’entends, il voudrait dormir, mais pas le bref sommeil d’une piqûre, non, longuement, comme doit être long le sommeil qui compense la fatigue d’avoir vécu… Il est temps que les paupières se baissent et étendent sur l’intérieur une ombre plus sombre que ces persiennes… Tu ne me dis jamais quel jour nous sommes, ou peut-être est-ce moi qui l’oublie, mais c’est encore le mois d’août, la canicule touche à sa fin, je ressens quelque chose qui a un goût de septembre, je ne sais pas quoi, mais j’ai fait plus vite que lui, je l’ai bien eu… Tu sais ce que voit Tristano, derrière ses paupières ? Il voit une nuit d’août d’il y a beaucoup d’années, mais vraiment beaucoup, il est un enfant assis sur les genoux de son grand-père, et ils sont dans la cour de cette ferme et le grand-père connaît bien le ciel et lui a promis que ce soir-là il le lui expliquera, le grand-père est un homme bourru, il est descendu jusqu’en Sicile pour tirer sur les Bourbons et il garde une chemise rouge dans une commode qui sent le camphre, tout le monde lui parle en le vouvoyant, l’enfant peut cependant le tutoyer, et avec lui le grand-père rit souvent, il a maintenant pris sa main et la guide en haut, vers le ciel étoilé, et il lui dit de fermer un œil comme s’il pointait un mousqueton, un peu plus vers la montagne, dit-il, un peu plus vers la mer, tu vois ?, celle-ci c’est Orion, derrière nous il y a le septentrion, que ton grand-père appelle vers la montagne, compris Ninototo ? Le grand-père a maintenant une voix curieuse sous les paupières fermées de Tristano, le grand-père et l’enfant à qui il est en train de parler sont la même personne, comme c’est étrange. Mais est-ce plus étrange que le ciel, avec toutes les étoiles qui y sont depuis toujours ?… Les choses du monde sont si vieilles qu’à force d’être vieilles elles rajeunissent, comme si elles étaient fatiguées d’être vieilles. Commençons par le couchant, dit le grand-père, ou plutôt, non, commençons par le méridien, que ton grand-père appelle vers la mer quand il parle avec les gardiens de troupeaux. Commençons par le méridien car il y a là Pégase, le petit cheval, maintenant je vais te le faire voir, suis mon doigt, j’ai entendu que le soir grand-mère te chante la chanson du petit cheval moucheté pour t’endormir, j’avais un petit cheval moucheté il comptait les pas que faisait la lune… voilà, ce sont ces étoiles-là, ça s’appelle ainsi parce qu’il y a une histoire, c’est le petit cheval que Mercure offrit à un de ses amis, mais chez les Grecs Mercure était appelé Hermès, ce sont les Grecs qui ont en premier découvert les étoiles, parce qu’ils vinrent avant, mais ce sont les étoiles qui étaient là avant tout le monde, ça en revanche c’est l’est, c’est l’Orient, tout est venu de là, de l’Orient, tout vient de là, de cet Orient magnifique et antique où les hommes ont compris les choses dans leur abstraction, nous, nous sommes en aval, Ninototo, nous n’avons rien découvert même si nous nous croyons tellement braves, mais là je suis en train de m’égarer, reprenons avec calme, à côté de Pégase il y a le Cygne, et celle-là c’est l’étoile la plus lumineuse du Cygne, elle s’appelle Albirée, avec ma lunette on voit sa couleur, elle est orange, et à côté d’elle se trouve Deneb, comme l’appelèrent les Arabes, c’est-à-dire la queue… non, je me suis trompé, Deneb est plus lumineuse, elle a un compagnon, c’est cependant un étrange compagnon, il ne se fait voir que tous les cinq ans, un jeune homme fut transformé dans cette constellation, il s’appelait Phaéton, c’était quelqu’un comme Amilcare, qui conduit son char à bœufs, sauf que Phaéton conduisait le char du soleil, comme il n’était pas attentif il finit dans un fossé et les dieux transformèrent le char en ces étoiles que tu vois. Maintenant on va se déplacer et tu vas suivre mon doigt, tu trouves là le Capricorne et le Verseau, ce sont de pâles étoiles, on dirait les petites lampes du cimetière, je ne les vois pas, il me faudrait la lunette, mais toi tu as de bons yeux… comment je fais pour savoir tout ça par cœur ? C’est parce que le ciel est pareil chaque été, Ninototo, toujours pareil à lui-même, et je l’ai regardé chaque été de ma vie…

 

Aujourd’hui tout le monde se tutoie, tu l’auras remarqué, c’est une manière hâtive et faussement confidentielle. Moi ça ne me plaît pas, car c’est irrespectueux… Je crois que quand deux personnes s’estiment elles doivent se vouvoyer, c’est une forme qui signifie civilité et respect de l’autre. Et puis cela marque cette distance nécessaire à se faire comprendre l’un à l’autre que même si nous nous connaissons bien, fût-ce de manière intime, en toute connaissance de nos secrets respectifs, nous faisons semblant du contraire, que nous ne savons pas certaines choses, et nous le faisons pour que l’autre se sente plus à l’aise, comme quand quelqu’un t’a confié une chose importante qu’il ne dirait à personne, mais toi tu avais l’air un peu distrait, ce n’est pas ça, bien sûr, tu l’as écouté avec beaucoup d’attention, mais… voilà, c’est comme si tu n’y pensais déjà plus, tu as mis cette chose dans un petit coffre secret de ton cœur et tu l’as fermé à clé… Maintenant qu’est arrivé le moment de se saluer, je voudrais te vouvoyer en prenant congé. Je suis certain que tu peux le comprendre, ce n’est pas un détail sans importance… y compris pour ce que tu devras écrire sur moi. Tu es d’accord ?

 

Il me semble que la grosse mouche est encore là, faites-la sortir, je ne veux pas qu’elle se pose sur ma bouche quand je l’aurai fermée. Quand vous écrirez cette histoire, vous en ferez un livre, mettez votre nom sur le livre, je ne veux pas du mien, je ne veux pas être celui qui raconte, je veux être raconté… Vous avez autrefois écrit que Tristano avait connu la peur, et j’en ai donné confirmation. Mais la vraie peur est autre chose, ça c’était une peur qui importait peu, car elle avait le privilège de l’aléatoire, ça pouvait tourner mal pour lui, mais il pouvait aussi s’en sortir… La vraie peur c’est quand l’heure est fixée et que tu sais que c’est inévitable… c’est une étrange peur, insolite, on ne l’éprouve qu’une fois dans sa vie, et on ne l’éprouvera jamais plus, c’est comme un vertige, comme si on se penchait à une fenêtre sur le rien, et là la pensée se noie vraiment, comme si elle s’anéantissait. C’est ça, la vraie peur… Bientôt, quand vous n’entendrez plus ma respiration, ouvrez cette fenêtre, laissez entrer la lumière et les bruits du monde vivant, ils vous appartiennent, le silence est à moi. Et allez-vous-en tout de suite, fermez la porte et laissez le cadavre ici, celui-ci n’est pas moi, j’ai déjà donné des dispositions à la Frau pour s’en débarrasser rapidement… Il y a un amour religieux de la mort qui a quelque chose de nécrophile, comme si on aimait plus le cadavre que le vivant… Une belle mort… quelle connerie, la mort n’est jamais belle, elle est laide, toujours, elle est la négation de la vie… On dit que la mort est un mystère, mais le fait d’avoir existé est un plus grand mystère encore, c’est banal en apparence, et en fait c’est si mystérieux… Vous savez, par exemple le fait que vous et moi nous nous trouvions ici, dans la même pièce, en ce moment précis, est très mystérieux, ou en tout cas assez singulier, vous ne croyez pas ?… Je vous remercie… Je voudrais vous faire un autre cadeau, vous voyez cette photographie sur le meuble ?, non, pas celle sur la commode, l’autre qui est sur le meuble avec un miroir, à côté de la cloche en verre sous laquelle la pendule continue de déplacer ses aiguilles, car les aiguilles avancent même quand nous nous arrêtons, c’est nous qui avons inventé les horloges, mais elles obéissent à un autre patron… celle dans le cadre d’ébène où il y a un homme de dos qui marche le long de la mer… vous voyez ces maisons au fond ?… c’est dans ce village qu’habitait ma mère, et mon père est en chemin pour se marier, c’est pour cela qu’il est si élégant même s’il marche sur une plage, après la cérémonie il amènera ma mère ici, dans cette maison où je suis né et qui sera prochainement mise en vente, à la mort de la Frau… C’est une belle photo, je vous l’offre, mettez-la en couverture de votre livre, ce n’est pas Tristano mais c’est un peu lui, vu que c’est son père… Il nous tourne le dos comme s’il disait adieu, ce qui est d’ailleurs ce que j’ai fait tous ces jours avec vous, et que je fais maintenant pour la dernière fois… Regardez la pendule, quelle heure est-il ? Ça vous semblera stupide, mais je tiens à le savoir, c’est la dernière chose que je veux savoir… De toute façon demain est un autre jour, comme on dit.

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Ce livre m’a longuement accompagné. Hormis chez moi, il a été écrit, dans des cahiers ou en

pensée, dans des maisons que des amis chers ont mises à ma disposition afin que j’y travaille. Je les en remercie. Il est inutile de les nommer, ils se reconnaîtront.

Je remercie Valentina Parlato qui avec beaucoup de rigueur et d’intelligence a transformé en

tapuscrit les cahiers écrits à la main et les parties issues de ma mémoire dont était fait ce livre quand il n’était pas encore un livre.

A.T.

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