Tristano meurt : Une vie
Chapitre 3
Je ne sais pas ce que ça signifie que je sois triste ; une fable des temps anciens a visité mon âme… C’était le poème d’hier, en allemand, parfois la Frau se comporte comme si nous étions retombés en enfance, il y a un peu d’artériosclérose dans tout cela. Le poème du dimanche, mon petit monsieur, dit-elle. Elle respecte le rituel d’autrefois, elle respecte les habitudes, elle. C’était l’habitude imposée par mon grand-père quand il la fit venir pour moi afin que j’apprenne sa langue. Le cérémonial était le suivant, moi j’étais assis dans un fauteuil, au salon, un quart d’heure avant que la leçon ne commence, parce que les enfants doivent attendre, cinq heures moins le quart, grand-père ne transige pas sur les horaires, alors qu’il transigeait sur tout le reste, mais il y en avait, disait-il, qui en
raison de l’horaire avaient raté le paquebot pour Calatafimi(3), sur la petite table se trouvaient le pot de chocolat bouillant et deux tasses, une pour moi et une pour la Frau, je portais des pantalons à la zouave, toc toc, puis guten Abend Herrchen, Entschuldigung, l’heure du poème est arrivée, c’était une jeune fille de mon âge, oui Fraülein, elle était timide, la Frau, à cette époque, et moi encore plus qu’elle, ça l’embarrassait de lire, et moi de devoir l’écouter, elle évitait de me regarder, j’évitais de la regarder, elle m’a beaucoup aimé, la Frau, même si elle est devenue taquine aujourd’hui, et moi aussi à ma façon je l’ai beaucoup aimée, comme tu le sais elle est l’unique personne qui me reste, à bien y réfléchir nous avons passé notre vie à éviter de nous regarder, peut-être du fait que nous avions eu tant envie de nous regarder lorsque nous étions adolescents sans jamais trouver le courage de le faire… Ich weiss nicht was soll es bedeuten, Dass ich so traurig bin, Ein Märchen aus alten Zeiten… Tu connais ce poème ?, les enfants allemands l’apprennent à l’école primaire, ça parle d’une sirène, une créature blonde assise sur un rocher du Rhin et qui séduit les marins par ses cheveux d’or et son chant en leur faisant faire naufrage, elle s’appelle Lorelei… La Frau recommençait toujours ainsi, à chaque fois que je revenais, comme si de rien n’était, comme un rituel vide qu’on doit cependant respecter parce qu’un contrat a été établi, il y a de nombreuses années, un contrat que la vie s’est chargée de solder, même si la langue a changé au cours des ans, avec d’autres poèmes, d’autres accents, mais le rituel non, il est resté comme une enveloppe, la Frau sait qu’il s’agit d’un de ses privilèges et elle en use, c’est elle qui choisit les poèmes, elle les a toujours choisis, et c’est juste, car c’est elle qui sait, elle sait un grand nombre de choses la Frau, elle connaît les heures de ma vie, et de mes jours, comme ces livres d’heures qu’utilisaient les moines il y a bien longtemps… la vie passe en un souffle, tu sais, mais comme il est long parfois de passer un dimanche après-midi, la Frau a toujours su choisir le poème juste pour l’heure juste, quand j’étais là, naturellement, car je n’étais souvent pas là, à vrai dire je n’ai presque jamais été là, mais tu sais ce qu’elle m’a dit ?, elle m’a dit quelque chose qui m’a beaucoup troublé, et presque ému, c’est étrange, car l’émotion relève des humeurs qu’on a dans le flacon, et les minéraux comme moi n’ont plus d’humidité, pourtant quand elle m’a dit cela avec ses mots avares comme elle est avare elle-même, dans cet italien âpre qu’elle a toujours feint de ne pas avoir bien appris depuis plus de soixante-dix ans qu’elle est ici, j’ai tourné la tête vers les persiennes pour ne pas laisser percevoir que la pierre n’était pas complètement sèche, et les lames des persiennes se sont mises à trembler, non pas en raison de la chaleur qu’il faisait dehors, mais parce qu’elle m’a dit à sa façon un peu brusque que même quand j’étais loin, ou quand j’étais en danger, ou qu’elle pensait que je l’étais, chaque dimanche à cinq heures moins le quart elle entrait dans le salon, elle s’imaginait versant du chocolat chaud dans les tasses et disait pour soi, en allemand, mon petit monsieur, c’est l’heure du poème. Et elle lisait celui qu’elle pensait le mieux adapté à moi ce jour-là, comme un viatique, ou un livre d’heures. Il y a tant d’heures, vraiment tant d’heures, l’écrivain. Combien de dimanches y a-t-il en soixante-dix ans, ou presque quatre-vingts plutôt ?, fais le calcul. Quelques milliers, à vue de nez… Donne-moi un verre d’eau, mais vide d’abord le verre, la Frau y met toujours ses gouttes de houblon qui m’abrutissent encore un peu plus, prends de l’eau au robinet de la salle de bains, c’est la porte à côté de l’armoire, excuse-moi de te faire tenir le rôle d’infirmier, non, pas cette porte-là, c’est celle de la petite pièce du vestiaire, celle sur la droite, il faut un peu pousser, la poignée s’enraye parfois, ouvre le robinet avec un point rouge, celui à point bleu donne de l’eau chaude, le plombier s’était trompé en les installant et je ne les ai jamais fait changer, tu ne serais pas par hasard en train de regarder la photographie accrochée dans le petit vestiaire ?, tu la regardes, c’est ça, je l’ai deviné parce que tu ne m’as pas répondu, je t’en prie, pas de commisération, je n’en veux pas, des photos comme celle-là font de la peine quand beaucoup de temps a passé pour les rendre pénibles, pourtant ce corps fut un vrai corps, même s’il imite un tableau, c’était une tentative d’imiter Courbet, il y a une tache jaunâtre qui lui arrive presque jusqu’au nombril, on dirait une main qui est en train de le dévorer, comme ma gangrène, les photographies sont tout comme nous, nous nous ratatinons et elles jaunissent, elles se détériorent, elles ont un épiderme comme le nôtre, tu sais, la peau conserve la mer intérieure dont nous sommes faits, car nous sommes faits d’eau, cette peau protège le corps de la chaleur extérieure et en même temps elle maintient la chaleur interne en l’éliminant quand elle est excessive, avec le temps et quand la mer est évaporée, il reste une enveloppe toute ridée, inutile… J’ai fait cette photo avec un Leica pris à un Allemand, cet officier portait sur lui, dans la casaque à côté de son pistolet, une photo de sa famille et son cher Leica, il aimait sa famille même s’il massacrait celle des autres, c’est humain d’aimer sa propre famille, la photo que tu regardes doit dater de quarante-huit ou peut-être d’un peu avant, quand Tristano retrouva la Guagliona, j’ai envie de l’appeler comme ça aujourd’hui, ils finirent par se retrouver dans une sorte de pension, par hasard, tout arrive par hasard dans la vie, j’en viens parfois à penser que même le libre arbitre est le fruit du hasard… c’est étrange, figure-toi que je me souviens très bien que nous avons mangé une bouillabaisse mais je n’arrive pas à me rappeler si nous avons fait l’amour, il lui proposa cependant de poser comme dans l’origine du monde, c’est indéniable, et cette pauvre photographie en témoigne, c’était la fin d’un après-midi d’été, avec une belle lumière oblique, Rosamunda, faisons l’origine du monde, avait dit Tristano… mais entre elle et lui il n’y eut aucune origine du monde, ils ne furent à l’origine de rien du tout, un amour stérile, dirais-je, sans transmission de la chair… ça valait mieux ainsi, d’ailleurs… L’eau est tiède, je t’avais pourtant bien dit que le robinet d’eau froide était inversé, il se trouve à droite, et la prochaine fois prends la paille qui est sur la commode, sans quoi je mouille tout le drap, tu ne vois pas que je ne réussis plus à avaler, je n’ai pas une langue spongieuse comme les chiens… Je te parlais de la Frau, dimanche dernier elle m’a lu un poème, il me semble qu’il était assez beau… Cette nuit j’ai fait un beau rêve, je suis entré dans l’origine du monde… mais de qui ?… donne-moi encore un peu d’eau, mais prends la paille… les rêves sont de misérables miracles… je n’ai jamais cru aux vrais miracles… les vrais sont des illusions… et surtout des rêves. Dimanche, ce devait être avant-hier, pas vrai ?, j’ai perdu le fil, la Frau entre en frappant doucement à la porte comme elle frappait doucement il y a de cela soixante-quinze ans, c’est l’heure du poème, mon petit monsieur. Elle s’assied, ouvre un livre… Dimanche… La Frau comprend les dimanches, elle fait partie de ces personnes qui dans la vie comprennent les dimanches, elle essaie de s’éclaircir la voix, chose impossible, on dirait désormais un soufflet, quand elle parle ça souffle, c’est l’emphysème, le docteur lui a parlé clairement mais elle a fait semblant de ne pas comprendre, la Frau est extraordinaire, si tu lui dis quelque chose qui ne lui plaît pas elle joue à l’Allemande qui ne serait arrivée ici qu’hier, elle fume le cigare en cachette, tapie au fond de la vigne, c’est le neveu d’Agostino qui me l’a dit, le garçon qui vient piocher les mottes qu’il est inutile de piocher dans cette vigne malade, monsieur le professeur, m’a-t-il dit, la madame Frau s’assied sous le peuplier au fond de la vigne et elle fume trois toscans l’un après l’autre, tous les jours entre trois et cinq heures, je voulais vous le dire parce que ça m’a fait une sacrée impression. Et que fait-elle pendant qu’elle fume le cigare ?, lui ai-je demandé. Rien, m’a répondu le neveu d’Agostino, elle regarde au loin, avec un air perdu, je lui suis passé devant et elle ne m’a même pas vu, ou elle a fait semblant. Elle pense sans doute à son enfance, lui ai-je dit, dans son Allemagne natale, toi tu ne penses jamais à ton enfance ?, bien sûr que tu y penses, mais pour toi c’est plus facile car tu es chez toi et tu as passé ton enfance chez toi, alors ne t’en fais pas et laisse-la fumer tous les cigares qu’elle voudra, même les gens qui n’ont personne se doivent de penser à quelqu’un… J’ai entendu un bourdonnement, il y a quelque chose qui m’est passé devant le visage, ce doit être la grosse mouche. Peut-être que si tu entrouvres la persienne elle réussira à trouver une issue, mais ouvre-la à peine un tout petit peu, la lumière est trop forte, et avec la lumière c’est comme si ma jambe me faisait plus mal… La Frau a lu un poème d’un poète que je ne connais pas, ce doit être une poétesse, si un poète est une femme on dit poétesse, non ?, mais cela n’a pas d’importance, la voilà qui me sort, cher petit monsieur, le poème du dimanche, et elle commence… cette poussière tranquille. Je le connais par cœur, dis-je, c’est l’Américaine, celle qui m’a donné des remords pour toute la vie. Non, dit-elle, ça c’est l’Italienne, elle a seulement pris le même titre, mais il est déjà cinq heures moins cinq, nous sommes en retard de dix minutes… Renate, ai-je dit, ce n’est pas possible, tu es vraiment terrible, il y a tellement de temps qui a passé depuis notre jeunesse, vraiment tout le temps possible, avec tout ce que le temps traîne avec lui de faim, de guerres et de disettes, et les désastres qu’il provoque en nous, et surtout les morts, ils sont tous morts, Renate, nous demeurons seuls toi et moi, et tu viens me dire que nous sommes en retard de dix minutes, mais en retard sur quoi ?, dis-moi un peu. Sur la morphine, répond-elle avec conviction, et même si j’y vois à peine désormais je devine son expression de têtue, avec son chignon de cheveux blancs qui lui font comme une auréole… Sur la morphine, le docteur m’a prescrit de faire une piqûre toutes les huit heures, je dois te donner la prochaine dans cinq minutes, voilà pourquoi on n’a que peu de temps, et je voulais te lire le poème de cinq heures avant que tu ne comprennes plus rien. Alors vas-y, Renate, lis-le. Et elle de chantonner, que fait mon enfant, que fait mon petit daim ?, encore trois petits tours et puis s’en vont. Renate, ai-je dit, ne me chante pas de berceuse, s’il te plaît. Mais c’était seulement les premiers vers, qu’elle fait, tais-toi et écoute… les morts si tu les touches sont froids, tandis que les vivants sont tout autre chose, mon amour quand je le touchais j’étais heureuse, hier j’ai eu une vision, mon amour était dans le jardin, il était moitié vieux moitié enfant… Je ne me souviens plus du reste, la Frau lisait et tandis qu’elle lisait elle m’avait fait la piqûre de morphine, sans que je m’en rende compte, je me suis ainsi retrouvé dans le monde des rêves, et je suis entré dans l’origine du monde, on a parfois la chance de rêver ce qu’on veut, mais c’est rare, un privilège rare, je te raconterai peut-être mon rêve par la suite, si je le garde en tête, mais plus tard, à présent je suis fatigué. Quelle heure est-il ?
Ferruccio disait qu’on ne doit pas raconter ses rêves, car c’est comme livrer son âme. Je lui ai toujours donné raison, mais avec toi c’est différent, tu es venu pour entendre une vie, tu as parcouru tellement de kilomètres, tu as tout lâché, alors tu mérites même les rêves… Je voulais te parler d’une plage, je ne sais pas si j’en ai rêvé récemment ou si j’en ai fait le rêve au cours des ans, cela n’a qu’une importance relative, je te le dirai après, parce qu’en attendant il me semblait avoir trouvé un fil logique que je ne voudrais pas perdre, c’est un fil si ténu… Je ne sais pas comment fait la Frau pour ne jamais perdre le fil. Imagine un peu, depuis que je suis revenu dans cette maison elle a repris le rituel de quand nous étions des adolescents, de quand elle m’enseignait l’allemand, le poème du dimanche… comme si c’était hier, comme si entre-temps la vie n’avait pas passé…
… Et pendant ce temps les années avaient passé, longues, égales, avec des bombes toutes égales, dans les trains, sur les places, dans les banques… je saute un peu, je suis déjà à la fin, c’est que j’aimerais bien être déjà à la fin, d’ailleurs, plus à la fin que ça… tout égal, disais-je, avec des procès tous égaux pour des accusés tous égaux, dans le sens qu’ils n’étaient pas là, les accusés, il y avait des procès mais les accusés faisaient défaut, c’est curieux, non ?, mais dans une démocratie c’est le dehors qui est important, pas du tout l’intérieur, et ce qui compte c’est le rituel, ensuite s’il n’y a pas les accusés qu’est-ce que ça peut te faire ?… vraiment tout égal, et des sourires tous égaux, oh ! de grands sourires tous égaux à la table des grandes puissances dont on nous disait que nous faisions partie… eux gonflés d’orgueil comme des dindons, et les épouses en habits longs, parce qu’il s’agissait de cérémonies, et pas de plaisanteries, des lieux très choisis genre ambassades, délégations, villas, propriétés… surtout des propriétés, avec tel ou tel ministre et des chefs d’État et des prélats et des entrepreneurs et des envoyés spéciaux et des envoyés simples, des envoyés du dimanche et de tous les jours, il fallait voir les banquets… des mets exquis, très raffinés, et des banquiers pendus ou à pendre, empoisonnés ou à empoisonner, et quelque moine terroriste, avec de temps en temps un beau crac, crac-crac, la soi-disant civilisation avançait avec ses petites dents, comme une petite bête têtue infiltrée dans le bois de chêne, crac-crac, mon dieu quel siècle, disaient les rats en commençant de ronger l’édifice… voilà ce que pensait Tristano, peut-être en délirant, mais comme je te l’ai dit j’en arriverais ainsi déjà au terme, et ce n’est pas juste que je conclue ici, autrement je t’aurai fait venir pour quoi, pour te faire écrire la fin ? Le fait est que quand Tristano et Daphné rentrèrent, après que tout avait déjà eu lieu, celui-ci se mit à regarder les années passées depuis sa Malafrasca, comme il avait désormais rebaptisé cette colline le long des pentes de laquelle les oliviers jaunissaient pendant que la vigne croupissait… il pensait parfois que c’était lui qui lui avait transmis le phylloxéra, à la vigne, il en avait fait l’aveu à Daphné… ne sois pas injuste avec toi, lui susurrait Daphné en passant à côté de lui tandis qu’avec les yeux perdus sur la plaine il regardait le soleil mourir à l’horizon, et elle lui faisait une caresse sur la nuque, comme si elle effleurait le clavier de son piano, arrête de regretter le vin d’origine contrôlée et l’huile d’olive extra-vierge, l’idée de l’entreprise agricole que tu voulais monter il y a de si nombreuses années était très belle, c’était de belles idées, mais pas faites pour toi, elles n’avaient pas d’importance, vraiment, alors que sont au contraire importants les livres que nous avons faits, nos feuillets d’Hypnos, c’était eux ton véritable rêve, à présent ils existent, et ils resteront, c’est à notre garçon que tu avais confié la propriété, tu aimais cette campagne par personne interposée, tu voulais que quelqu’un l’aime à ta place car c’est ici que tu es né et que tu as grandi, on le comprend, tu voulais que ça continue, mais à l’inverse la vie s’est montrée méchante et la branche s’est cassée, pourtant ta Daphné est encore ici avec toi, arrête de penser à cette vigne et à ces oliviers… Mais ce n’était pas à la campagne que pensait Tristano, il regardait l’horizon derrière le feuillage des oliviers souffrants et il pensait à ce pays pour lequel il avait pris son fusil, est-ce que ça avait valu la peine, et pendant ce temps il balayait le paysage de son regard et s’appuyait contre le dossier de son siège de toile comme ceux des cinéastes que Daphné lui avait offert par plaisanterie pour un de ses anniversaires, en écrivant la phrase de Scarlett O’Hara avec un feutre sur le dossier, demain est un autre jour, afin qu’il ne soit pas le réalisateur d’un cinémascope amer qu’on pouvait contempler depuis la terrasse couverte, mais qu’il pense qu’au fond dans la vie il y a toujours quelque chose qui vaut la peine pour autant qu’on n’ait pas l’âme rachitique, et qu’il faut lutter contre le rachitisme de certaines journées, quand la source semble tarie, car le courant peut tout à coup revenir, tu ne t’y attendais plus et alors quelle beauté, un jet d’eau fraîche arrive, qui t’inonde, te revigore, t’entraîne, d’où vient ce fleuve souterrain, alors que la plaine semblait si sèche, quels méandres cachés a-t-il suivis pour arriver jusqu’à toi, et pour te dire que demain est un autre jour ? En attendant il regardait en cinémascope la plaine si féconde, qui lui semblait sèche, les exploitations, les vignobles et les entreprises en société anonyme ou à gestion familiale, des hectares à perte de vue, appartenant pour la plupart à des Allemands ou à des Américains désormais, avec quelques exceptions pour l’aristocratie locale, de façon à préserver les traditions, ou faire semblant, et l’entreprise qui l’embêtait le plus était celle nommée Pontormo, non tant pour l’appellation d’origine contrôlée qu’on avait donnée au vin, d’après lui tout à fait infondée, que parce qu’ils avaient volé l’effigie d’un peintre qu’il aimait plus que tout autre pour faire figurer sur l’étiquette un de ses tableaux dans une version pop du style de ce peintre américain au regard sinistre… Je divague, et d’ailleurs ces choses ne m’intéressent pas, mais à bien y réfléchir rien n’est intéressant dans cette histoire, sauf une chose, peut-être, le hic, encore que je ne sais pas si j’aurai envie de te raconter le hic, je dois y réfléchir, dans le fond le hic de Tristano tu l’as raconté mieux que moi, tout est tellement clair dans ton livre, pourquoi devrais-je te casser la baraque ? Quoi qu’il en soit je suis à présent fatigué, et toi aussi tu dois être fatigué, je ferais bien une petite sieste, peut-être t’appellerai-je plus tard à l’aide de cette sonnette que j’ai fait installer, ça sonne dans toute la maison, ici aussi, tu veux l’entendre ?, elle fait cracra, on dirait un crapaud, je n’ai pas fait exprès, c’est un pur hasard, l’électricien m’a expliqué que ça dépendait de l’amplificateur en celluloïd, il est tombé et s’est fissuré… tu t’es fait donner une bonne chambre par la Frau, pas vrai ?, je te l’ai déjà dit, ne reste pas dans la première qu’elle t’a proposée, demande à changer, elle n’offre jamais tout de suite la meilleure, non par méchanceté, c’est simplement dans sa nature, il me semble qu’il y a une grosse mouche, tu l’entends ou c’est moi qui ai un bourdonnement dans les oreilles ?
Pirimpipim, pirimpipim, pirimpipim, elle avait des yeux des yeux d’opale qui me fascinaient, qui me fascinaient, il y avait l’ovale de son visage pâle de femme fatale qui me fut fatal… Tu entends comme les petits oiseaux gazouillent ?, moi aussi je gazouille aujourd’hui, je me sens joyeux, la journée est plus fraîche, on le sent, le vent s’est levé, on s’est connu, on s’est reconnu, on s’est perdu de vue, on s’est reperdu de vue, on s’est retrouvé, on s’est réchauffé, puis on s’est séparé… Par des journées comme celle-ci il faut descendre vers une plage que je connais, l’écrivain, tu enlèves ta chemise qui gonfle au vent, c’est le premier jour de libeccio, il n’est pas encore fort, il arrive par rafales et t’ébouriffe les cheveux, quelques pas seulement vers la pinède et tu es sur la plage, le visage devient aussitôt humide d’embrun, tu peux te lécher les lèvres, elles ont un goût de… le soleil tape fort, ah ! quelle envie, tu la sens dans l’aine, elle te fait mal, quelle chaleur, qui brûle tout, le soleil, le sable, le ventre, la plage est déserte, mais elle, où est-elle ?… Je me suis réveillé en sentant ses baisers sur mon front brûlant, ses baisers sur mon front brûlant, pirimpipim, pirimpipim… tu regardes l’horizon et tu plisses les yeux à cause de la lumière, il n’y a vraiment personne, déshabille-toi, vas-y, laisse sur la plage ce que tu as sur toi, Giuditta ! Tu l’appelles, la pinède au fond répond, Giudittaaaa ! C’est moi, Giuditta ! C’est moi, Giudittaaaa ! J’ai envie de toi, Giuditta ! J’ai envie de toi, Giudittaaaa !, on s’est connu, on s’est reconnu, on s’est perdu de vue, on s’est reperdu de vue, on s’est séparé, puis on s’est réchauffé, pirimpipim, pirimpipim, pirimpipim, chacun pour soi est reparti dans le tourbillon de la vie, pirimpipim, pirimpipim… les témoins sont durs et petits comme deux noix, stupides témoins, ils ne servent à rien, tandis que lui est dur comme un bâton, Giuditta !, l’envie te prend de danser, écarte les bras… je l’ai revue, un soir la-la-la, elle est retombée dans mes bras, elle est retombée dans mes bras… comme elle est grande la piste de danse de cette plage, une autre fois dans tes bras, retombée dans tes bras, et maintenant tu danses et elle danse avec toi, idiote, tu es finalement arrivée, je n’en pouvais plus, je n’en pouvais vraiment plus, ça fait une heure qu’il est comme ça, à me faire presque mal, je n’en pouvais plus, allons au village, là-haut sur les collines, dit-elle, Sassète, c’est la fête du pistou, le pistou ne m’intéresse pas, dis-tu, allons plutôt dans la cabine, la cabine est fraîche de ses roseaux, entre les frais roseaux, pirimpipim, pirimpipim, mais cette plage se trouvait-elle vraiment en Provence, qu’en dis-tu, l’écrivain ?, c’était une plage provençale ?… peut-être que oui, peut-être que non, il se peut que je me trompe, cela n’a pas d’importance, aujourd’hui je me sens heureux comme un petit oiseau, tu les entends gazouiller, les petits oiseaux ? Entre-temps ils sont entrés dans la cabine, il n’y a même pas besoin d’étendre une serviette, le sable est tiède mais dedans il fait frais, ah ! Cary, Cary, dit-elle. Elle t’embrasse. Tu me fais mourir, Cary. Stupide Giuditta, que faisais-tu ailleurs ?, pourquoi as-tu tant tardé à rentrer ?… on s’est connu, on s’est reconnu… comme tu es stupide, Giuditta, mais pourquoi m’appelles-tu Cary ?, je ne suis pas Cary, c’était ton oncle. Ah ! c’est vrai, Clark, tu as toujours voulu que je t’appelle Tristano, oui, comme ça, Tristano, ça suffit, non, oui, continue, pirimpipim, pirimpipim, quand on s’est connu, quand on s’est reconnu, pourquoi se perdre de vue ?… et quand on s’est retrouvé, quand on s’est réchauffé, pourquoi se séparer ? Tu le sais, l’écrivain ? Non tu ne le sais pas, je ne le sais pas moi-même, comment pourrais-tu le savoir, toi qui ne sais rien de Tristano, et sais-tu que je ressens ici, précisément ici, la même urgence que ce jour-là ?, précisément ici, où la gangrène me ronge, oui, à l’aine, c’est le même désir… ça te semble absurde ? Je comprends que ça te semble absurde, et en fait ça ne l’est pas, je ressens ici le même désir qu’alors, tel quel, pour le reste il n’y a plus rien, tout s’est éteint avec la chair morte, mais il y a ce même désir… le désir est resté, et il n’y a plus la chair, tu ne peux pas comprendre, qu’est-ce que tu peux comprendre, toi, qu’est-ce que tu sais, toi, d’un autre corps, de mon corps ?
… Quel jour sommes-nous ? Je ne suis pas mort, je gardais seulement les yeux fermés mais je ne suis pas mort, il te faut encore patienter… Aujourd’hui je suis très lucide, la fièvre a dû baisser, je n’ai plus de cauchemars. Je t’ai parlé des cauchemars ? Si c’est le cas, ne jette rien, tout rentre dans une vie, en particulier dans la vie des héros, y compris les cauchemars… J’ai un sifflement, tu l’entends ?, quand je respire j’ai un sifflement de la gorge, mais sois tranquille, ce ne sera pas pour aujourd’hui, la chose sera longue, il te faudra de la patience, et à moi aussi. Quel jour sommes-nous ? Quand nous serons le dix août, dis-le-moi, n’oublie pas, mais c’est peut-être déjà passé. J’ai beaucoup dormi, je dois avoir beaucoup dormi. Ou peut-être non… en une minute de sommeil peuvent entrer parfois des années… La Frau lésine sur la morphine, elle est conne… ou peut-être pense-t-elle que ça me fait du mal, la pauvre… Parfois les souvenirs semblent en gélatine, les choses collent l’une à l’autre comme désossées, elles fondent, tu vois un visage… arrête-toi, dis-tu, je t’ai attrapée, idiote, tu ne me reconnais pas ?, c’est moi, tu ne me vois pas ?, c’est moi, attends un moment… Elle te sourit… Ah ! tu m’as reconnu, dis-tu, et à l’inverse elle te sourit d’un air moqueur, turlututu, mon cher, turlututu, et elle cligne de l’œil… Elle avait des paupières si allongées, et le sourire de malice est vraiment le même, mais la bouche a changé, et le visage aussi, comme si c’était de la cire chaude qui se modèle toute seule, et c’est déjà un autre. Et celui-ci, qu’est-ce qu’il veut maintenant ? Ah ! mais c’est Sirio, tu le reconnais, c’est Sirio, qui mourut d’un cancer du cul… mais il demeure Sirio pour un instant seulement, il est déjà devenu Cary, le commandant américain qui se trouvait avec toi dans les montagnes, tu le vois bien, et Tristano aussi tu le vois comme si c’était un autre, quand il était le commandant Clark, au fond ils étaient la même personne, unis par la peau, frères jumeaux, on l’appelait ainsi parce qu’il ressemblait à un acteur américain de ces années-là, avec une mèche lustrée de brillantine sur le front, il ne lui manquait que les moustaches. Et lui, ce jour-là, dans l’aube livide, il est en train d’attendre, caché derrière le rocher, il a le fusil-mitrailleur pointé, mais il te sourit comme s’il t’attendait pour te raconter une bonne histoire… et tu lui souris toi aussi, c’est étrange de se retrouver ainsi, après tant de temps, et lui est encore là, au même endroit, dans l’aube livide. Est-il possible qu’il n’ait pas bougé ? Oui, c’est possible. Les hommes ne bougent pas, ils demeurent sous le charme en de si nombreux moments fixes, sauf qu’ils ne le savent pas, nous croyons que c’est un flux continu qui petit à petit s’évapore, et en fait non, quelque part dans l’espace demeure ce moment fixe avec son geste et tout, comme par enchantement, une photographie sans plaque d’impression. Il faut être capable de la voir, mais elle existe, je te le dis.
… Bref, ça se passa ainsi, il la vit au fond du pré, devant la ferme, qui lui tournait le dos, il posa la lunette astronomique qu’il portait en bandoulière, car il était arrivé dans les montagnes sans une arme, et il pensa qu’il s’agissait d’un miracle. Elle portait une paire de petits pantalons de cuir qui lui arrivaient à mi-jambe, des grosses chaussures, et elle avait une mitraillette à l’épaule dont le canon se mêlait à ses cheveux noirs défaits dans le dos. Il se mit à trembler. En raison de la surprise, de l’émotion, quelque chose que je ne saurais te décrire, comme une petite flamme qui lui explosait dans la poitrine, avec les tempes qui battaient très fort. Il cria, Daphné ! Elle ne se retourna pas. Elle parlait avec quelqu’un, un soldat à l’uniforme savoyard, lui sembla-t-il. Il cria encore, Daphné !, et il se mit à courir. Elle se retourna en entendant les pas, avec la main déjà sur la détente, en garde. Elle le regarda les yeux grands ouverts de surprise, ils étaient d’un intense bleu ciel, avec une expression un peu moqueuse, en raison peut-être d’un léger strabisme. Je m’appelle Marilyn, dit-elle, que veux-tu ? Elle n’avait pas plus de vingt ans, et parlait avec la voix de quelqu’un qui est habitué à commander. Je suis nouveau, balbutia-t-il, j’arrive de Grèce. Je m’occupe des contacts avec les alliés, dit-elle, je suis américaine, tu peux m’appeler capitaine, capitaine Mary. Rosamunda t’irait mieux comme prénom, dit-il. Ne joue pas au petit spirituel, dit-elle, qui est Rosamunda ? C’est un morceau de Schubert, dit-il.
La Frau voulait me mettre la pendule sur la commode, au moins tu verras l’heure qu’il est, dit-elle, il te suffit de tourner la tête, comme ça tu pourras t’orienter durant la journée, tu es toujours à demander l’heure. Je lui ai répondu que le tic-tac me dérangeait, mais elle ne s’est pas avouée vaincue. Avec la cloche de verre on ne l’entend pas, dit-elle, même un tuberculeux ne l’entendrait pas. Un tuberculeux non, mais moi oui, j’entends tout… la nuit, le ver qui ronge l’armoire fait un bruit insupportable, on dirait une voix dans une caverne… c’est une armoire de châtaignier, les vers aiment beaucoup le bois de châtaignier, et plus il est vieux plus ils y prennent goût, je connais bien les vers… je lui ai dit exactement cela, je connais bien les vers, Renate, il faut le voir pour le croire, jette un coup d’œil à ma jambe… et je connais bien aussi les bruits, j’ai un fil direct avec le souterrain, je suis déjà relié, j’entends même marcher les fourmis, qui ont des pattes légères comme des poils. Tu prends trop de morphine, dit-elle par dépit, tu parles de fourmis, c’est la troisième piqûre que je te fais depuis hier soir, mais bon, si tu es dérangé par la pendule sur la commode, pas de problème, pourtant, à présent que tu as quelqu’un qui est là toute la journée à t’écouter, c’est à lui que tu demanderas l’heure, moi j’ai trop à faire. Trop à faire… ce qu’elle aura de trop à faire est un mystère, c’est la femme d’Agostino qui s’occupe des tâches ménagères, un fournisseur apporte les provisions… son occupation revient à donner des ordres à qui lui tombe sous la main. À toi aussi elle te donne des ordres ? Quoi qu’il en soit, si je ne m’oriente pas de jour, la nuit c’est plus facile, il y a un avion, je ne sais si tu l’as déjà entendu, peut-être pas, à minuit tu dors probablement, et puis il est trop haut, il fait un bourdonnement lointain, c’est l’avion de minuit, je l’appelle ainsi… il est ponctuel, peut-être retarde-t-il parfois mais de peu, il frappe minuit mieux que cette stupide pendule qui ne sonne plus, elle fait seulement tic-tac… tu peux le voir de la fenêtre de ta chambre, mais il faut l’attendre, parce que quand tu entends le bruit il est déjà passé, tu verras, ce sont deux petites lumières bleues parallèles… ça fait désormais dix ans qu’il passe, je le remarquai précisément le soir de notre retour définitif dans cette maison, nous étions très fatigués à notre arrivée, tu peux le comprendre, cet après-midi d’août nous étions partis d’une petite place de Plaka où Daphné par plaisanterie s’était mise à flotter à la hauteur de la branche d’un oranger, je l’avais priée de ne pas me laisser rentrer seul, et nous avions fait le voyage… cette nuit-là je ne parvins pas à trouver le sommeil, ça arrive quand on est trop fatigué, je me mis à la fenêtre, tu sais ce que c’est, une cigarette… C’est un avion qui vient du sud et qui va vers l’occident, quand il arrive à notre hauteur, précisément ici au-dessus de la maison, il tourne vers la côte… pour lui c’est tout de suite la mer… je l’imagine qui passe sur la Sardaigne, un voyageur qui par le hublot voit en bas de petites lumières se demande qui habite ces lumières, qui il peut y avoir là en bas, dans cette maison, dans ce village… impossible de le savoir, tout comme je ne sais pas qui est le voyageur qui se le demande, mais pendant ce temps nous nous l’imaginons, lui et moi, et sans savoir qui nous sommes nous avons pensé la même chose… et puis le voilà au-dessus de l’Espagne… peut-être passe-t-il même par Pancuervo, à Pancuervo aussi il y aura bien quelqu’un qui à minuit ne dort pas et regarde cet avion… et enfin il survole le Portugal, puis c’est l’océan, eh oui, il n’y a pas d’autre solution, mon cher, il faut traverser l’Atlantique… et tu es tout de suite en Amérique, parce qu’en avion on y arrive vite en Amérique. L’Amérique… Mon père a toujours rêvé d’aller en Amérique, c’est mon grand-père qui me le racontait, il pensait que là-bas il aurait pu poursuivre ses recherches, en Amérique il serait devenu un biologiste connu dans le monde entier… L’Amérique… comme elle devait être belle l’Amérique au temps où mon père en rêvait ! Il savait tout des prairies, des Indiens séminoles, de Benjamin Franklin, de Charlie Chaplin, de Walt Whitman, de l’Empire State Building, de la musique… ça aussi mon grand-père me le racontait, personne ici chez nous n’appréciait alors cette musique, elle paraissait sonner faux, c’était une musique de nègres… ignorants… mais mon père avait un phonographe, et les disques lui arrivaient directement d’Amérique… c’est mon grand-père qui m’apprit à aimer cette musique, après la mort de mon père, désormais son épée de garibaldien ne m’amusait plus, et il avait inventé un jeu pour les dimanches au matin, on entrait sur la pointe des pieds dans le bureau de mon père, comme si celui-ci avait eu l’œil collé à son microscope et qu’il ne fallût pas le déranger, puis mon grand-père mettait le disque d’un type qui jouait de la trompette et il s’enthousiasmait, il roulait ses moustaches blanches en suivant le rythme, écoute ce musicien, disait-il, écoute comme il fait pulser la vie dans sa trompette, la vie est souffle, mon garçon, au commencement était le verbe, et qui sait ce que les prêtres ont pu imaginer là-dessus, mais le verbe est souffle, mon garçon, rien d’autre que respiration… dans la vie il faut aimer la vie, et la vie devra toujours te plaire, souviens-t’en, la mort plaît aux fascistes… Oh, l’écrivain, si tu regardes dans la bibliothèque, à côté de la table sous la fenêtre il y a la lunette de mon grand-père et le microscope de mon père… Comme c’est étrange, pense un peu, mon père étudiait les vies très proches au microscope, mon grand-père cherchait celles très lointaines avec sa lunette, tous les deux avec des lentilles. Mais la vie se découvre à l’œil nu, ni trop lointaine ni trop proche, à hauteur d’homme… Mon père aimait beaucoup New York et il mourut avant d’y aller… Moi aussi j’aurais tellement voulu aller à New York, mais je n’y ai jamais été, l’occasion ne s’est jamais présentée. Tu connais, New York ? Quelle question, qui n’est pas allé à New York, de nos jours, et puis dans votre milieu… Tu sais, ça me plairait vraiment de prendre cet avion dont je te parlais, un de ces soirs, il s’en faudrait de peu… Excuse-moi, de quoi étais-je en train de parler, je crains d’avoir sauté du coq à l’âne, peut-être étais-je sur le point de m’endormir, tu te mets à parler entre veille et sommeil et il te sort des discours sans construction, peut-être que nous reprendrons après, j’ai l’impression qu’il est tard… Tu penses que je pourrais fumer une cigarette, ne serait-ce que deux bouffées, sans que la Frau s’en rende compte ? Si jamais, ouvre la fenêtre, de toute façon avec la chaleur qu’il fait.
J’ai entendu dire que tu n’as jamais voulu aller chez dingodingue. C’est ça qui me plaît chez toi, félicitations, il y a toujours plein de pédants chez dingodingue, ils sont là à parler doctement de tout, ce qui plaît aux gens cette année, si tel ou tel type du gouvernement s’habille bien ou s’habille mal, s’il serait mieux de voter un peu plus de ce côté-ci ou de ce côté-là, et comment ça va se terminer avec le trou d’ozone, et si par hasard le monde était carré, on ne sait jamais… dieu sait combien de fois on t’aura invité, surtout après que ton premier roman a triomphé aux États-Unis, c’est typique, d’abord ils ne te regardent même pas, mais si tu gagnes un prix aux États-Unis tu deviens une star et tu ne peux pas échapper à dingodingue… Tristano se la joue en héros, dans ton roman, mais tu lui fais avoir peur, et ça m’a plu, les héros ont peur, c’est ce que les simplistes ignorent, mais il surmonte sa peur… mais il y a un autre mais, et là tu as réussi un vrai morceau de bravoure, serait-ce que le héros réussit à vaincre la peur du fait que celle-ci l’a désormais écrasé ?… bref le héros surmonte sa peur parce que la peur l’a vaincu. À vrai dire tu t’es trompé, mais le raisonnement est digne d’intérêt… Tu es un type compliqué, et on n’écrit pas un livre comme le tien pour se laisser ensuite attraper par un dingodingue… tu es d’ailleurs un peu sénateur, passe-moi cette expression, dans le sens que tu as une façon de faire assez austère, tu cultives bien le genre, quand je pensais à toi je te voyais en toge blanche, comme certains sénateurs, à la Sénèque, si je puis dire, étant donné aussi ton style d’écriture, mais peut-être Sénèque n’était-il pas sénateur, je l’ignore… Écoute, est-ce qu’en n’allant pas chez dingodingue ce n’était pas une manière d’y aller tout de même ? Excuse la malice, mais comme tout le monde dit que tu te refuses à aller chez dingodingue, tu es sur les lèvres de tout le monde et à la fin ne pas y aller revient en quelque sorte à y être allé… car dingodingue est terrible, mon cher écrivain, il te roule de toute façon, que tu y ailles ou que tu n’y ailles pas, tu n’y avais jamais pensé ? Je sais ce qu’ils ont dit de toi dans une émission de dingodingue que la Frau appelle la purge cathodique. Je suis très informé de cet engin même si je ne le regarde pas, la Frau me tient au courant. Le mois dernier, alors que je venais de me coucher, elle apparaît à la porte et me fait, mon petit monsieur, à la purge cathodique de ce soir ils ont parlé de l’écrivain que tu lisais hier. Renate, viens-en au fait, lui fais-je. L’émission d’aujourd’hui s’intitulait le courage de changer d’idées, le présentateur fait le tour des invités et d’un air mielleux il dit, nous avions aussi invité le célèbre auteur d’un roman primé qui parle du courage, mais il a malheureusement décliné l’invitation, nous ne voudrions pas qu’il ait peur de notre émission, alors nous vous attendons, monsieur l’illustre écrivain, vous savez nous sommes gentils, allons, courage… J’ai compris, Renate, et après ?, lui ai-je demandé. Tu ne m’as pas dit que tu aurais besoin de quelqu’un qui vienne t’écouter, mais qui devrait être un écrivain ? Et elle a refermé la porte avant que je puisse répondre…
Aujourd’hui je me sens bien, vraiment bien, je vais tout te raconter point par point, avec logique, c’est le morceau de choix, ce sera le moment fort de ton livre, alors écoute et écris, écris et tais-toi, tu es prêt ?… C’est l’aube. Tristano est seul dans cette maudite forêt, et il a peur. Car les héros aussi ont peur, tu l’as dit toi-même. Et puis Tristano ne sait pas encore qu’il est un héros, il est seul, caché derrière un rocher devant le refuge du commandant, il sait qu’il est seul parce que tous ses compagnons sont descendus cette nuit-là pour une opération dans la vallée, c’est le commandant lui-même qui en a donné l’ordre, une caserne à prendre d’assaut dans le petit village, il y a des armes et des munitions, et des républicards aux ordres de Salò qui surveillent, il faut faire une sortie, c’est pour ça que les compagnons sont descendus dans la vallée, et Tristano est seul dans la maudite aube de cette maudite forêt, une aube qui devrait être rose, douce, pas faite pour les jours de tragédie, mais pour aimer, pour embrasser le corps d’une femme dans un lit, ce serait fait pour l’amour, et non pour rester derrière un rocher en tremblant de peur, c’est une aube glaciale. Combien sont-ils ? D’habitude ils sont prévoyants, ils ne viennent jamais en petit nombre pour leurs incursions, ils doivent être à dix, ou vingt, un peloton entier. Tristano a entendu les tirs, les rafales de mitraillettes, quelques cris, et maintenant un silence de mort, dans l’aube qui apparaît, une aube dangereuse, car le jour est un ennemi, pour Tristano, il est seul derrière ce rocher, et eux sont si nombreux. Le silence est retombé sur le massacre. Mais pourquoi s’attardent-ils ? Pourquoi ne sortent-ils pas ? Que font-ils dans le refuge ? Peut-être cherchent-ils des papiers, des cartes, des notes ? Ils ont réussi un coup de maître, ils ont éliminé le commandant le plus dangereux de toute la zone, un grand commandant, pas n’importe lequel, ce commandant, pas un partisan improvisé de bonne volonté, non, c’est un vieux militaire, il a fait la Grande Guerre, en mil neuf cent quinze il était déjà officier avec de hautes responsabilités de commandement, c’est un homme qui connaît la stratégie, il est calme, expert, pondéré, décidé, les nazis le craignent, il leur a causé de lourdes pertes, l’ordre de l’éliminer est venu du haut commandement allemand en Italie, peu importent les hommes de sa formation, c’est lui qu’il faut éliminer, une fois la tête du rebelle écrasée le corps ne vaut plus rien, ce seront de pauvres gars dans le maquis sans dessein précis, il est urgent de le mettre hors service, et à présent ils y sont parvenus. Mais quelqu’un les aura conduits jusqu’ici, autrement comment auraient-ils fait pour arriver au refuge ? Tristano connaît le refuge, qui est aussi le quartier général, il y a quatre pièces, dans cette maison abandonnée, au rez-de-chaussée se trouve la cuisine, où se tiennent les réunions, se discutent les actions, se préparent les plans et se reçoivent les ordres, puis il y a une chambre contiguë, où dorment les deux soldats de l’armée savoyarde, deux jeunes militaires, des garçons très gentils dépourvus d’expérience qu’il vaut mieux ne pas employer dans les actions, ils servent de sentinelle, ce sont les gardes du corps du commandant, à l’étage se trouve une espèce de fenil, où les paysans faisaient sécher les figues et les châtaignes sur des claies, puis il y a la chambre où dort le commandant. La fusillade a eu lieu à l’étage inférieur. Tristano a vu l’éclat des coups de feu dans le cadre des deux petites fenêtres à côté de la porte en bois toute branlante de cette petite maison de fable située à la lisière de la forêt. Mais pourquoi ne sortent-ils pas ? Il fait froid. L’aube est froide. Tristano a peur, derrière ce rocher. Les héros n’ont pas peur, mais Tristano ne sait pas encore qu’il est un héros, il est un homme seul qui serre sa mitraillette soustraite à un Allemand tué, il a les mains gelées, les pieds gelés, il lui semble être incapable de penser, même si sa tête pense à une vitesse incroyable, ses yeux sont fixés sur la petite porte branlante, de temps en temps il regarde autour de lui, mais de façon si rapide qu’il ne voit rien du paysage qui l’environne, il s’aperçoit seulement que la lumière augmente d’intensité, sous peu il fera pleinement jour. Il pense, depuis combien de temps ai-je entendu la fusillade, dix minutes, une heure ? Tristano a dormi dans la cabane à la lisière de la forêt, où les paysans abritaient auparavant leurs cochons, il avait choisi d’y dormir, cette nuit-là, plutôt que dans la grotte en bas le long du torrent, où il dort d’habitude avec ses compagnons. Pourquoi ? Tristano ne sait dire pourquoi. Pourquoi, pourquoi, pourquoi…
… pourquoi, pourquoi, pourquoi. Tu es venu jusqu’ici pour connaître le pourquoi de la vie de Tristano. Mais dans la vie il n’y a pas de pourquoi, on ne te l’a jamais dit ?… pourquoi écris-tu ? Ou fais-tu partie de ceux qui cherchent le pourquoi, qui veulent mettre toutes les choses à leur place ?… Alors écoute, un des pourquoi tient à ce que dans les montagnes il avait rencontré l’Américaine, je te l’ai déjà dit, Marilyn, qu’il appela aussitôt Rosamunda, parfois il l’appelait aussi Guagliona, mais plus rarement, quand il lui tirait les cheveux sur la nuque, ces cheveux qu’elle portait en tresse durant le jour, et il lui disait défais ta tresse, Marie-Madeleine, défais ta tresse, Guagliona… Tu voudrais connaître d’autres pourquoi, pourquoi il alla dans les montagnes, et comment, et quand, et Daphné, ce qu’il en fut d’elle… Tu es trop curieux, l’écrivain, qu’est-ce que ça peut te faire ? Et puis excuse-moi, c’était logique, que pouvait-il faire d’autre, il était désormais un débandé, un soldat fugitif, il était rentré à la maison après que Badoglio eut renvoyé tout le monde chez soi, il aurait pu choisir de se cacher dans le fenil, sous la paille, étant donné que les nazis ratissaient partout, ou rejoindre son roi à Brindisi ou par là-bas… Se mettre sous la paille ne lui plaisait pas, et toi à sa place est-ce que tu aurais rejoint un roi qui avait laissé les Italiens en plan pour aller manger des orechiette aux pousses de raves ?… D’une certaine façon Tristano fit de même, en allant résister dans les montagnes, car pour lui les raves vinrent après… mais tout cela est dit par pur esprit d’escalier, pour autant que j’aie encore de l’esprit, car j’ai pris de la morphine… Tu sais que la Frau m’en a administré deux doses ? La Frau est ainsi faite, un jour elle lésine, le lendemain elle double la portion, elle s’émeut… elle est antipathique, tu as vu cette bouche si dure, mais à l’intérieur… d’après moi elle a toujours pleuré à l’intérieur sans pleurer au-dehors, qui sait comment elle fait, j’ignore si c’est son caractère ou si cela tient au fait qu’elle est allemande, les Allemands me semblent parfois être des gens qui peuvent pleurer à l’intérieur sans pleurer au-dehors, il suffit de lire certaines choses qu’ils ont écrites… nous, nous sommes différents, peut-être pleurons-nous beaucoup au-dehors et qu’à l’intérieur tout reste au contraire tel quel… un fait hydraulique… d’après moi l’âme obéit elle aussi à des lois hydrauliques… je me suis perdu, où en étais-je ?… tu aimerais en savoir plus sur Daphné, et pourquoi et comment, à propos du fait qu’il l’abandonna en Grèce… attends un peu, tu crois vraiment qu’il devait l’emmener avec lui dans les montagnes après tout ce qu’elle avait souffert dans son pays ?… et puis que t’importe Daphné ? Daphné est la seule belle chose de toute cette histoire, le reste est un désastre… tu n’y crois pas ?, alors regarde autour de toi, si tu n’y crois pas, et demande-toi pourquoi, ou dans quel but, dans quel but Tristano alla-t-il dans les montagnes avec une lunette en bandoulière ?… ah ! ça tu l’ignorais, tu ne l’aurais jamais imaginé, ça me fait plaisir de te le dire, ces choses-là vous plaisent, à vous les écrivains, ensuite vous brodez dessus… dans les montagnes Tristano portait une mitraillette à l’épaule, et avec cette mitraillette il devint le héros que tu sais, mais il fit le chemin jusque-là avec une lunette en cuivre à laquelle il était très attaché, elle appartenait à son grand-père, avec cet engin il avait découvert le ciel dans son enfance, et il l’avait emporté avec lui pour regarder les étoiles depuis le sommet des montagnes, parce que plus tu es haut et mieux tu vois les étoiles… Un Anglais qui comme toi écrivait des livres a dit que nous sommes tous dans un égout mais que quelques-uns d’entre nous regardent les étoiles, et peut-être Tristano avait-il envie de regarder les étoiles du fait que son pays était bel et bien un égout… Le tien, à présent, comment est-il ? Il te plaît ?
Un autre morceau du poème de la Frau m’est revenu en tête, c’est un poème très long, mais elle le dit par étapes, c’en est devenu une torture… J’ai vu un crapaud qui sautait du bord du fossé et emportait mon bien le plus grand, c’était une créature lisse et répugnante, une blancheur molle de velours, elle m’avait volé un vieux médaillon et me le ramenait corrodé par sa bave, un vieux médaillon avec une photographie et à l’intérieur duquel dort l’écho de ma bien-aimée.
… Les cigales ont cessé… il doit faire déjà nuit, tu es peut-être fatigué d’écrire. Mais tu es venu pour ça, non ? Et moi aussi je suis fatigué de parler, mais c’est pour ça que je t’ai fait venir, si la Frau vient nous déranger dis-lui que nous n’en avons plus pour longtemps, dix minutes, parce que je ne sais pas si j’aurai encore la force de raconter la suite demain. Et elle est importante, tu le sais mieux que moi, tu l’as reconstruite dans ton livre, tu as même gagné un prix, ou je me trompe ? Si je te renvoyais maintenant, tu passerais une nuit blanche, pire que la mienne, en craignant que demain je ne retrouve plus le fil, tu l’aurais dans le baba, pas vrai ?, toi qui as fait tous ces kilomètres pour venir ici m’écouter dans cette odeur de phénol et de gangrène, et moi au moment le plus fort je perds le fil… Sois tranquille, je ne l’ai pas perdu, car la porte branlante s’ouvre tout à coup, à l’intérieur de la maison il fait sombre, et Tristano ne réussit pas à voir quoi que ce soit. En avant, pense-t-il, sortez, sales bêtes. Voici le premier, finalement. Mais il le connaît, c’est Stefano, qui était toujours si cordial, le concierge de l’école du village dans la vallée, celui qui lui avait laissé entendre qu’on pouvait se fier à lui. Et à présent il est vêtu de noir lui aussi, avec le pompon sur le chapeau, le cochon. Stefano regarde autour de lui avec méfiance, il craint d’être découvert, il vérifie qu’il n’y a personne, fait un signe vers l’intérieur, un Allemand sort, puis deux, trois, quatre… Tire, se dit Tristano, ce ne sont que quatre salopards. Le doigt appuie avec impatience sur la détente de la mitraillette mais Tristano se retient, s’il y en avait d’autres dedans il serait cuit. Pendant ce temps les cinq avancent dans le pré, ils s’approchent, s’ils le voient c’est un homme mort, que faire, cette attente est un coup de poker, Tristano, abats tes cartes, tire. À cet instant on entend une voix de femme qui chante, c’est une voix mélodieuse et elle chante une mélopée étrange avec des paroles étranges, une ancienne berceuse comme est ancien le timbre de cette voix, est-il possible qu’une voix de femme chante dans une forêt de montagne à l’aube après un massacre ? Mais cette voix existe-t-elle vraiment ? Tristano l’écoute, il se souvient de ce qu’il a lu chez les Pères de l’Église, c’est une voix interne, elle ne peut venir de dehors, lui seul peut l’entendre, les Pères de l’Église l’appelaient la voix des anges, seuls l’entendent ceux qui peuvent l’entendre ou qui veulent entendre ce qu’ils désirent entendre, c’est une voix très ancienne, qui envoûte, et elle dit… j’avais un petit cheval moucheté, il comptait les pas que faisait la lune, j’avais un beau petit cheval à robe brune et il m’a abandonné, on voit bien que je n’ai pas de chance en amour… et l’on comprend qu’elle berce un landau, et à ce moment-là le pré, les montagnes, la forêt, tout se met à ondoyer comme un berceau poussé par les mains d’une femme qu’on ne voit pas, on entend seulement sa voix qui chante, j’avais un petit cheval sans queue, je le tenais attaché avec une corde, il tire il tire la corde s’emmêle, il fait comme l’homme quand il est amoureux… et tout ondoie devant les yeux de Tristano, à présent les Allemands sont finalement tous sortis sur le terrain devant la maison, ils sont réunis en un petit groupe stupéfait et pris d’enchantement par la voix d’une femme qui berce tout le paysage, fate la ninna, fatela la nanna, questo cittino l’è