Tristano meurt : Une vie
Chapitre 4
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
della su’ nonna(4)… voilà ce que chante la voix de sirène, et tous les Allemands sont sous le charme, proches du sommeil et de l’oubli, immobiles l’un à côté de l’autre comme dans une photo de famille, comme un monument aux morts. Tristano tire une première rafale, une deuxième, une troisième, et en tirant il chante lui aussi, accompagnant la voix qui l’a sauvé, fate la ninna, fatela la nanna, questo cittino l’è della su’ nonna, oh oh… la forêt renvoie l’écho des rafales, une grappe d’échos qui rebondit d’une pente à l’autre, de la montagne à la vallée, et qui se perd au loin comme un tonnerre qui dégringole à l’horizon. Tristano est à présent le nouveau commandant de la brigade de partisans, le grade du vieux commandant massacré par les Allemands lui est revenu, mais il ne le sait pas encore, il ne sait rien, Tristano, il est là, debout, à découvert, à côté du rocher qui le cachait, un rayon de soleil à peine surgi l’illumine comme on le fait pour les héros dans les scénarios de films en couleurs. Vas-y, Tristano, avance vers les proies abattues, mets un pied sur leur poitrine et soulève ta mitraillette en un geste triomphateur, c’est ainsi que nous voulons nous souvenir de toi, tels sont tes mémoires, nous sommes en train d’écrire ta biographie. Et toi, tu peux y aller, l’écrivain, il doit être tard et ça suffit pour aujourd’hui, tu as entendu ce que tu voulais entendre.
La vie ne procède pas par ordre alphabétique comme vous le croyez. Elle apparaît… un peu ici et un peu là, comme bon lui semble, ce sont des bribes, le problème est ensuite de les recueillir, c’est un petit tas de sable, et quel est le grain qui soutient l’autre ? Il arrive que celui qui est au sommet et qui semble soutenu par tout le tas soit au contraire celui qui tient ensemble tous les autres, parce que ce tas n’obéit pas aux lois de la physique, tu enlèves le grain dont tu pensais qu’il ne soutenait rien et alors tout s’écroule, le sable glisse, il s’étale et il ne te reste rien d’autre à faire que des gribouillis avec le doigt, des allées et venues, des sentiers qui ne mènent nulle part, et ainsi de suite, tu es là à tracer des allées et venues, mais où sera-t-il passé, ce grain béni qui tenait tout ensemble… et puis un jour le doigt s’arrête tout seul, il n’arrive plus à faire des gribouillis, il y a sur le sable un tracé étrange, un dessin sans logique ni construction, et tu soupçonnes tout à coup que le sens de toute cette affaire était dans les gribouillis.
… Je dois apporter une correction, cette espèce de rêve que je te racontais, celui de la plage, ce n’était pas du tout Rosamunda, c’était Daphné, je peux te l’assurer car j’ai une preuve certaine, je n’y avais pas pensé avant, la pastèque… Il y a une belle pastèque coupée en deux, dans la cabine, une belle pastèque rouge posée sur la tablette de bois où l’on mettait les costumes de bain, je la vois comme si j’y étais, sur la route qui conduisait à la plage il y avait un gros bonhomme qui vendait des pêches, des melons et des karpùzhi, le mot m’est maintenant revenu, Daphné adorait les karpùzhi, pour elle le karpùzhi signifiait la Grèce, on fait même de la glace, avec la pastèque, en Grèce, tu sais, je me rappelle un été, la première fois que j’allai en Crète avec elle, une plage énorme et blanche, et cette pastèque que le gros bonhomme gardait dans de la glace pilée sur sa carriole, au bord de la route qui conduisait à la plage… certains après-midi, sur cette plage… dans la cabine à faire l’amour avec Daphné, après s’être couru après dans l’eau, et en se léchant nos peaux qui étaient pleines de sel… puis nous mangions une tranche de pastèque… ça ne pouvait pas être Rosamunda, Marilyn ne mangeait pas de pastèque, les Américains n’aiment pas la pastèque, peut-être parce que c’est tout de l’eau, sans vitamines.
J’ai entendu ce que chuchotait la Frau… n’écrivez pas ce qu’il raconte quand il est sous morphine. Elle a tort, tu dois tout écrire, tout, morphine ou pas, recueille tout ce que tu peux, les morceaux éclatés et aussi les bribes, car mon délire c’est aussi moi…
… Tu connais un poème qui parle d’une mère vêtue de noir pleurant sur le cadavre de son fils tué sur une place ? La Frau me l’a lu ce matin. Elle a le sens de la divination, elle me précède, elle lit toujours un poème qui se réfère à un épisode dont je veux te parler, elle est entrée dans la chambre et me l’a lu, on n’est pas dimanche aujourd’hui, j’en suis sûr, alors j’ai pensé que le récit que je te fais, et qui te semble peut-être dépourvu de toute construction, est comme une partition musicale où il arrive de temps en temps qu’un instrument parle à sa guise, avec sa voix, et il y a une baguette qui dirige toute la musique, sauf qu’on ne voit pas le chef d’orchestre, et tu sais qui tient la baguette ?, d’après moi c’est la Frau.
Tu ne peux même pas imaginer comment s’interrompent brutalement certains mois d’août qui viennent battre contre un septembre en avance, comme une voiture qui finit contre un arbre, et ils se recroquevillent et se dégonflent comme un accordéon qui perd le souffle. Que d’arrogance à la canicule de l’Assomption ou quand le ciel nocturne fait les feux d’artifice de la San Lorenzo et que les sens semblent si pleins et la vie une caverne aux très hautes voûtes, et pourtant quatre gouttes de pluie, le temps d’une rose et un seul jour suffit à avaler ce mois turgescent et triomphal… La vie aussi est ainsi faite, comme le mois d’août, tu te rends compte qu’elle se périme d’un instant à l’autre, quand tu ne t’y attendais vraiment pas, l’élastique s’est resserré et ne s’allongera plus jamais et dans un angle apparaît le corbeau pour dire son nevermore… La maison vide comme une courge sèche, et lui encore plus vide, et les mortes-saisons, et le jour présent raide mort lui aussi, tout conjurait dans le sens de la plus absolue ataraxie, dans l’immobilité de l’horizon, seuls quelques mots zézayés, adressés au rien à l’écoute. Et quel épais brouillard… Comment vous sentez-vous ?, lui demandait le docteur Ziegler. Mollo-malo, répondait Tristano, je me sens mollo-malo, pour le reste j’irais bien mais je me sens mollo-malo. Le docteur Ziegler ne comprenait pas, il lui demandait de mieux s’expliquer, bitte, Herr Tristano, bitte. Mollo-malo c’est comme un chou trempé par l’averse, docteur, vous avez en tête ces feuilles avachies qui traînent leur bord dans la boue ?, elles sont mollo-malo… Et puis il ajoutait, c’est comme si j’avais eu un vasouillement, vous comprenez ? Le docteur commençait à avoir le soupçon d’un inconscient qui fonctionnait comme un langage, mais avec réticence, car il n’était pas de cette école… Quels diables de mots était-ce ? Tristano tergiversait, mystérieux. Bah, j’y pense la nuit, ou plutôt, ils me pensent, vraiment, je suis pensé, ce sont eux qui me pensent, et qui me poussent, ou mieux qui me piquent, ce sont comme les minuscules débris de quelque chose qui a éclaté en mille morceaux, et ils arrivent par ondes, quand la marée nocturne gonfle… Le docteur Ziegler, les mains dans le dos, appuyait son menton sur la poitrine. Un genre de rêves ?, demandait-il. Pas de réponse. Des demi-rêves, alors ? Voilà, c’est ça, docteur, presque, mais pas tout à fait, un genre de souvenirs qui flottent sur leur petite mousse, je suis à la bordure de mes nuits, certains me rejoignent et me provoquent, d’autres il me suffit de balancer le bras sur le bord du lit pour en pêcher un au hasard. Le docteur Ziegler se promenait de long en large comme s’il avait voulu creuser un sillon dans le pavement, peu lui importait que Tristano fut vautré dans un fauteuil sur la terrasse couverte, pour lui c’était comme s’il se trouvait dans son lit d’insomnies. Essayez d’en pêcher un au hasard, disait-il, laissez-vous aller, laisser pendre votre bras, fermez les yeux, faites comme si je n’étais pas là… Silence. Le docteur Ziegler s’immobilisait, il retenait même son souffle. On entendait seulement la campagne respirer, la terre, l’odeur du chaume, le bourdonnement des mouches bleues, une abeille, l’aboiement d’un chien, mais loin, loin, au-delà du monde. J’ai pêché une petite boîte de conserve de gambusinen, mais elle est ouverte, avec une petite clé enfilée dans la boucle de fer-blanc rouillée, murmurait Tristano comme en transe, nichts, absolut nichts, gambusinen kaputt. Le docteur remuait les mains dans son dos. Gambusinen ?, was bedeutet gambusinen, expliquez-moi, Herr Tristano, concentrez-vous. Oh… oh… oh… Tristano était à la recherche de quelque chose ou peut-être son gosier émettait-il les anneaux concentriques du bruit de celui qui est désormais dans le monde des rêves ? Ziegler, patient, attendait en silence. Je devrais vous parler des antiques traditions schnabelewopsiennes, anthropologie archaïque, grognait Tristano, presque de la géologie, et il volait ainsi en rase-mottes sur des contrées vraiment incompréhensibles, à coup sûr introuvables sur des cartes géographiques, qui appartenaient probablement aux seuls archipels de son imagination, là où se trouve aussi l’île d’Utopie. Le Schnabelewops était une principauté, un mouchoir de terre enserrée dans une couronne de montagnes, avec aussi une vue sur la mer, et cette mer était la mer grecque d’où vierge vit le jour Vénus, c’était sous-entendu, un pays de pics inaccessibles mais aussi de pentes douces, et de prés, d’oliveraies et de châtaigneraies, sillonné par une myriade de riants ruisseaux, d’une eau si pure et cristalline qu’elle ne peut se comparer qu’à celle dans laquelle Roland baptisa sa Durendal, ou celle où Amadis de Gaule prit un bain de pieds restaurateur après des kilomètres de marche, comme dit le hidalgo fou. Et dans ces ruisseaux, lors des fêtes populaires célébrant l’épi du blé, de même que par les journées de grande chaleur, qui ne manquaient pas dans la principauté, la population locale avait pour habitude de se baigner avec une grande jouissance, souvent avec des petits cris des jeunes filles. Et les ruisseaux étaient si nombreux que les Schnabelewopsiens ne s’étaient jamais posé le problème de les compter pour leurs cartes géographiques. Et du reste, à quoi bon ? Chaque village avait son ruisseau qui le longeait ou qui souvent le divisait même en deux, au point d’occasionner de profondes différences culturelles qui remontaient à des usages millénaires entre la communauté appartenant à la rive gauche du ruisseau et celle appartenant à la rive droite, et un folkloriste nordique qui avait passé de terre en terre pour recueillir d’anciens chants avait recensé des quatrains remontant à très loin dans le temps où la jeune fille à peine épousée chantait sa nostalgie de la terre de ses pères qu’elle avait abandonnée pour le mariage, en traversant le ruisseau pour aller vivre dans la maison en face, qui était terre d’autrui, et en passant le gué elle avait mouillé ses bas… Tristano, après l’effort, se tut, les yeux fermés, la main pêcheuse retombant du fauteuil. Peut-être s’était-il endormi… Le docteur Ziegler craignait d’interrompre l’espace onirique, qui est pour chaque patient un espace sacré et pour chaque thérapeute un espace fondamental. La campagne respirait lentement. Il était midi. Le docteur aurait dû être dans son bureau en ville, mais il avait évidemment décommandé tous ses rendez-vous, un tel patient l’intéressait trop. Tristano à présent recommençait de parler, mais peut-être était-il vraiment en train de naviguer dans son espace onirique et parlait-il des gambusinen, créatures aquatiques de sa présumée jeunesse, appartenant sûrement à la zoologie fantastique propre aux gens perturbés, ou aux poètes qui n’ont jamais écrit de poésie, et qui étaient, à l’entendre, dans ses paroles à demi incompréhensibles, des êtres situés entre les crustacés et le poisson proprement dit, c’est-à-dire doté de branchies et de nageoires. Le docteur Ziegler pensait à des animaux antédiluviens, d’époques très lointaines, alors que tout était en devenir, et que toute taxinomie était impossible, on ne savait pas si une chose était une fleur ou un fruit, un poisson ou un oiseau, un insecte ou un mammifère… Voyez-vous, docteur, je ne sais pas si je me fais comprendre, un petit animal semblable à l’écrevisse, mais rosé et sans l’écorce de kératine, donc mou comme un muscardin, avec une petite tête arrondie d’où partent quatre tentacules en miniature, entre un centimètre et demi et deux centimètres, pas plus, et très tendre, il se nourrit d’une petite herbe semblable à la mousse qui pousse dans le lit des ruisseaux les plus inatteignables de la Principauté, les gambusinen en sont très friands, une herbe qui a une saveur exquise et ineffable, qui reste dans la chair des gambusinen, avec un goût de truffe qui comporte aussi un peu de la légère amertume des cèpes… Le docteur Ziegler écoutait et se taisait. Les cigales semblaient folles, et la chaleur pesait sur la pergola. C’était le mois d’août… Un mois d’août comme maintenant, l’écrivain, et Tristano n’avait pas besoin de morphine pour être hors de lui, il perdait la tête tout seul. J’aurais voulu te le raconter plus tard, mais ça m’est venu à présent, et je te l’ai raconté, ne m’en veux pas, je suis certain que ça n’aura pas de sens dans ton livre, laisse tomber cet épisode… Écoute, on doit presque être le soir, et la Frau va venir m’administrer la morphine, pourtant ce soir je n’en veux pas. J’ai faim, dis-lui que j’ai faim, que je voudrais un bol de bouillon, un bol de bouillon de poule, en d’autres temps je lui aurais demandé des gambusinen, mais ils se sont éteints, il ne reste d’eux que des boîtes de conserve en fer-blanc avec une petite clé enfilée dans la boucle rouillée… Dis à la Frau qu’à défaut de gambusinen, je me contenterai d’un bouillon de poule, tu verras qu’elle comprendra.
Ferruccio disait que vous, les écrivains, vous vous voyez toujours dans une lumière future, comme posthumes, et je pensais au mécanisme que tu as mis en branle quand tu m’as raconté à la première personne, comme si tu étais Tristano… tu m’avais déjà confié au futur, comme une pierre tombale, et tu t’y voyais en miroir, car cette pierre tombale te renvoyait ton image telle que tu pensais qu’elle serait aux yeux de la postérité… Et voilà qu’à l’inverse je te change cette image sous le nez, ou plutôt, elle est tête-bêche, comme dans les miroirs des pavillons de foire… Je le regrette pour toi, mais je ne sais pas à quoi tu t’attendais en venant me trouver, je ne suis pas ici pour confirmer, au contraire… jamais se fier aux miroirs, à première vue ils semblent refléter ton image, alors qu’ils te la chavirent, ou pire, ils l’absorbent, ils boivent tout, et ils t’avalent toi aussi… Les miroirs sont poreux, l’écrivain, et toi tu ne le savais pas.
Il ne répondait pas, Marios, le regard perdu dans le néant, d’un doigt il remuait la poudre de café mouillé restée au fond du verre, on aurait dit un devin raté à la recherche d’une réponse introuvable, et il se taisait… La même petite place de Plaka, une froide journée de soleil, l’Acropole impassible au-dessus d’eux… Marios, c’est moi, je suis revenu, regarde-moi dans les yeux, s’il te plaît. Marios parla alors d’une voix neutre, comme un médecin qui lit un diagnostic ou un juge une sentence… les montagnes sont les mêmes, et les pierres, et les arbres, mais tout est fini, il n’y a plus personne, tout le monde est mort, moi aussi je suis mort, le maréchal Papagos, condottiere noir de cœur et d’esprit, a donné à la Grèce un nouveau duce et un nouveau roi, qui sont identiques à ceux d’avant, les Anglais lui ont donné un coup de main, les Américains aussi, le grand stratège général Skolby, spécialiste des exécutions de masse… les Anglais et leurs petits cousins ont deux démocraties, celle bonne à la consommation interne et celle avariée qui reste à moisir dans les magasins du temps, c’est celle d’exportation adaptée aux peuples pauvres, de toute façon les pauvres digèrent tout… et à présent tu es revenu, Tristano, je vois bien que tu es revenu, et tu me demandes ce qu’il en est de nos camarades, de Daphné… les camarades sont morts, Daphné est loin, je ne sais où, pour ses concerts, de toute manière la Grèce n’a pas besoin de sa musique, les maréchaux veulent une musique patriotique à donner au peuple de leur nouvelle Grèce… je vois bien que tu es revenu, tu es ici comme tu l’avais promis, mais peut-être ne t’es-tu pas rendu compte que dix ans ont passé, tu es parti en quarante-trois, à peine la bête dans mon pays sera-t-elle morte que je reviendrai parmi vous, disais-tu, il me semble que la bête est morte depuis longtemps dans ton pays, mais ici elle est plus vivante que jamais, je te l’ai dit, si tu as la nostalgie des montagnes du Péloponnèse va t’y promener, va t’y oxygéner les poumons… Tristano, tu peux retourner d’où tu viens, rentre dans ton pays, si tu es revenu pour nous tu es terriblement en retard, et si c’est pour Daphné, repasse l’année prochaine, ou dans deux ans… Oh l’écrivain, si tu avais connu cet épisode tu l’aurais raconté à ta façon, le héros qui arrive au rendez-vous avec dix ans de retard mérite bien quelques pages, une parodie d’Ulysse, un Ulysse comique qui se serait trompé de tram, au lieu de prendre celui pour Ithaque il a pris celui pour Pancuervo… Je ne sais ce que ton protagoniste aurait répliqué à Marios si tu avais pu écrire ce que je viens de te raconter, quelle justification ton Tristano aurait-il trouvée ? Excuse-moi de faire un procès d’intention, j’essaye de deviner… j’imagine un Tristano solennel et blessé dans son amour-propre… j’ai reçu la croix de guerre, dit-il d’une voix grave, je suis un héros, Marios, tu comprends, les vies des héros sont pleines d’obligations, devoirs de représentation, missions diplomatiques, ambassades de paix et de fraternité, cérémonies, conférences… et un homme comme Marios, qui avait combattu pour la liberté, même si ça avait mal tourné, l’aurait compris et l’aurait embrassé. Mais Tristano avança une justification d’un tout autre genre… je ne suis pas venu plus tôt à cause d’un détail, dit-il avec conviction, un maudit détail. Exactement ainsi, une justification ridicule, digne du comique qui s’est trompé de tram… Et si tu écris la vie de Tristano, sache que ceci est la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, je te le jure… Cependant, l’écrivain, si tu préfères écrire ce que tu aurais écrit de toi-même en connaissant l’épisode avant, sens-toi libre de le faire. Choisis à ta guise, de toute façon qui pourra te démentir ?
Dieu est dans les détails, disait un savant juif, je crois qu’il s’agissait d’un philologue. Mais le diable aussi, probablement. C’était une journée d’été et Tristano se la rappelle bleue, la ville aussi il se la rappelle bleue, même s’il s’agissait en réalité d’une ville rose, avec des maisons roses et jaunes le long des fossés ourlés de murailles antiques qui conduisent à la mer. Dans les immeubles populaires qui se trouvent le long des bastions il y a des draps qui sèchent aux fenêtres, comme des drapeaux blancs, et ils flottent au vent, car c’est une journée de mistral. Et Tristano, quand il allait retrouver Taddeo, prenait sa motocyclette rouge car il aimait bien le parcours le long de la côte, la route juste après la sortie de la ville grimpait par des virages en épingle à cheveux sur des précipices rocheux où poussaient des tamaris et des figuiers de Barbarie et de là on jouissait d’un ample panorama, d’une mer bleu ciel, avec souvent des voiles à l’horizon, et après quelques virages encore on apercevait la pension de Taddeo. En fait ce n’était pas une vraie pension, ça s’appelait Taddeo Zimmer, un bâtiment de petit gabarit que Taddeo avait construit de ses mains, précisément sous les falaises, devant une petite plage de galets. Huit petites chambres équipées d’une kitchenette et d’une salle de bains, chacune avec une petite terrasse séparée des autres par des haies de troènes plantés dans des pots en terre cuite pour donner aux Allemands, que Taddeo appelait les Boches, l’idée de la méditerranée, comme il disait. Des Boches dont il était devenu un excellent ami, et eux d’affectionnés clients, car la pension de Taddeo était modeste et les clients étaient pour la plupart des ouvriers de la Ruhr qui jouaient le soir aux cartes avec lui. Taddeo en avait tué tellement, des Allemands. Il les comptait dans un calepin crasseux, en allemand, notant l’heure et le lieu : ein, zwei, drei, vier, fünf, sechs, sieben, et à côté des morts de haut grade militaire il mettait trois étoiles comme dans le guide Michelin. Taddeo et Tristano s’étaient connus là-bas dans les montagnes peu d’années auparavant. Taddeo était un garçon sauvage d’une famille de bûcherons qui avait été exterminée par les SS conduits jusque dans ces bois par les républicards. Lui, il se trouvait au milieu des petits chênes en face de la maison, et il avait assisté au massacre de loin, d’un œil déchiré et féroce, et il était resté caché dans les feuillages. Mais au moment de se retirer, un militaire nazi s’était attardé par rapport à son détachement pour gober un œuf frais du poulailler, Taddeo l’avait attendu derrière un chêne vert, et au moment où il passait il lui avait asséné un coup entre la tête et la nuque avec le bâton noueux dont il s’était muni. Puis il lui avait pris sa mitraillette et avait grimpé la pente pour se joindre aux partisans. Désormais ils n’avaient plus grand-chose à se dire, lui et Taddeo. En réalité il y allait surtout pour le plaisir de parcourir à motocyclette cette route à pic sur la mer pleine d’odeurs et de vent. Et venons-en au détail. Au lieu d’aller en motocyclette, Tristano prit ce jour-là l’autocar. Pourquoi ? Je l’ignore. Sur la place qui s’étendait derrière les fossés, entre le bâtiment de la poste mussolinien et les premiers môles du port, il y avait un petit marché de poisson improvisé par les pêcheurs, Tristano passait d’une caisse de poissons encore frétillants à l’autre et il eut tout à coup envie d’aller rendre visite à Taddeo, l’arrêt de bus était à deux pas, voilà comment ça se passa. Il acheta le poisson à apporter à Taddeo pour une bouillabaisse, et traversa la rue, il était près de midi, il n’avait que dix minutes à attendre. Tristano se souvient de deux bruits bien précis, comme s’il les entendait maintenant, les cloches de midi et le klaxon ponctuel de l’autocar qui annonçait son arrivée. Puis une voix lui susurra à l’oreille, Glenn Miller est plus joyeux que Schubert. Tristano se retourna et réussit seulement à dire, qu’est-ce que tu fais ici, d’où viens-tu, pourquoi n’es-tu pas rentrée en Amérique ? Je t’attendais, répondit Rosamunda… Je ne suis pas en train d’inventer, l’écrivain, c’est exactement ce qu’elle a dit, je t’attendais, ce qui est une réponse insensée, car tout cela n’avait pas de sens, puis elle ajouta, je viens avec toi, il faut que je te parle. Cependant, ils n’échangèrent pas un mot durant tout le parcours, puis ils descendirent au deuxième arrêt, prirent la route qui conduisait du petit village à la plage et arrivèrent à la pension de Taddeo. Tristano confia le poisson à la jeune fille qui faisait un peu tout, car Taddeo n’était pas encore là. Marilyn lui demanda de prendre une chambre. Ils montèrent. La zimmer, comme toutes les autres zimmer, était une chambre peinte à la chaux avec des parois toutes bosselées qui donnaient une ambiance méditerranéenne, des reproductions de vieilles photographies y étaient accrochées, des pêcheurs aux pantalons rapiécés assis par terre à réparer les nasses. Une petite porte communiquait avec la salle de bains, un réduit avec des toilettes, un évier et une douche à pommeau protégée par un rideau de plastique circulaire. La porte-fenêtre, à vitres coulissantes, donnait sur la petite terrasse protégée par les vases de troènes, Tristano sortit sur la terrasse et alluma une cigarette. Ils n’avaient pas encore prononcé un seul mot. Marilyn s’approcha sur la pointe des pieds et lui entoura les épaules de ses bras. Que veux-tu ?, lui demanda-t-il. Je te veux toi, lui répondit Marilyn. Tristano se retourna et la prit par les poignets afin qu’elle ne l’embrasse pas. Rosamunda, dit-il, tout cela est grotesque, tu ne peux faire semblant que rien ne se soit passé, notre histoire a mal tourné, ne la faisons pas finir de pire façon encore. Le long du mur de la terrasse se trouvait un banc de jardin peint en vert. Marilyn s’y assit et croisa les jambes. Plus rien ne m’importe, Clark, dit-elle, je te le jure, plus rien ne m’importe. Mais je ne t’aime plus, et je ne m’appelle plus Clark, ou plutôt, je ne t’ai jamais aimée, dit Tristano. Moi non plus, dit Marilyn, mais les sens c’est autre chose, et pour toi aussi, je le sais très bien, je le sais parce que je me souviens parfaitement. Oublie-les, dit Tristano, fais un petit effort, tu es si douée pour oublier. Ils dînèrent sous la tonnelle de la véranda que Taddeo utilisait comme restaurant. Il n’y avait presque personne, la saison n’avait pas encore commencé. Taddeo les servit en silence, comme s’ils étaient de quelconques clients. Eux non plus ne parlaient pas, ils écoutaient le clapotis des vagues calmes sur la petite plage de galets. Quand il rompit le silence, c’était presque l’aube. Je dois aller en Grèce, dit-il, il y a une femme qui m’attend, je suis amoureux d’elle. Marilyn lui caressa la poitrine. Si elle t’a attendu jusqu’à présent elle peut encore attendre un peu, susurra-t-elle, et elle l’embrassa avec force, d’abord tu viens avec moi, je dois aller en Espagne, accompagne-moi, je t’ai menti tout à l’heure, je suis amoureuse de toi. Dans le cadre de la fenêtre, au loin, passa une lumière, ce devait être un bateau de pêcheur. Peut-être que moi aussi, dit Tristano, mais seulement avec les sens, et maintenant laisse-moi dormir, je suis fatigué.
… Fais-moi plaisir, appelle la Frau, j’ai besoin d’une piqûre, si elle te dit qu’elle m’en a déjà administré une, c’est toi qui me la feras… Il faut bien que tu fasses aussi quelque chose, en dehors d’écrire les paroles que je te dicte, fais quelque chose de concret pour la gagner, cette histoire, ensuite c’est de toute façon toi qui la raconteras, tu en deviendras l’auteur… mais à présent fais-moi plaisir, appelle la Frau, j’ai besoin d’une piqûre, j’ai peur de me plaindre et les héros ne doivent pas se plaindre, sauf s’ils s’adressent aux dieux, sans quoi ils crèvent et se taisent, il suffit de les toucher au talon, moi je n’ai pas de dieux, et le talon m’arrive jusqu’aux couilles, il me ronge, tu l’as vu… Dépêche-toi, appelle la Frau, que je puisse ensuite te raconter une histoire à la manière du vieil Ernesto, ce gros con d’Ernesto, qui en a tant vu dans sa vie avant de se tirer deux coups dans le cœur, je suis sûr que ça te plaira, tu aimes la littérature, l’écrivain, c’est logique, appelle la Frau…
Tu as l’air de Pinocchio quand il a mal au ventre, l’imita Tristano, hi, hi. Marilyn eut deux petits sanglots, tu es méchant, dit-elle, c’est vrai, j’ai eu une histoire paradoxale, du fait que mon cœur a toujours été occupé par mon amour frustré pour toi, je n’avais qu’un espace limité pour une compagnie masculine, et cette situation paradoxale fut paradoxalement la seule qui m’allait bien, Clark. Ne m’appelle pas Clark, répliqua Tristano, je te l’ai déjà dit, je ne suis plus Clark, à présent je suis Tristano, et je ne comprends pas la comparaison, Guagliona, mais le fait est que Cary te baisait à qui mieux mieux, et peut-être est-ce ça, l’amour, pour toi, Guagliona, tu as confondu le battant et la cloche, et maintenant que veux-tu de moi, un fils ?, il est tard, tu as envie de désirer, mais n’oublie pas que le temps de la vie ne va pas de pair avec le temps du désir, en un jour peuvent passer cent ans, quoi qu’il en soit, cherches-en un autre, pour Tristano le temps est achevé.
… Il me semble t’avoir promis un épisode à la manière du vieil Ernesto, j’ignore s’il te plaît comme écrivain, mais tout d’abord je devrais te parler de Pancuervo. Tu dois te demander ce que c’est. Il s’agit d’un endroit perdu en Espagne, où la grenouille coasse en pleine campagne. Et personne n’y va. Mais ça se croisa avec la vie de Tristano…
… qui sait quand il passera, dit la fille, ici en Espagne on ferme le passage à niveau comme si le train allait passer dans cinq minutes et ensuite il passe peut-être seulement le lendemain, c’est un pays qui est fait comme ça. Ça devrait être un train pour Pancuervo, répondit l’homme, mais peut-être n’y a-t-il plus de train pour Pancuervo, kaputt, et peut-être que Pancuervo n’existe pas, c’est un endroit inventé par toi… Le soleil était impitoyable, mais dans le petit café l’atmosphère était respirable. Le rideau fait de capsules de bière ondoyait sous l’effet de la brise chaude, en produisant une petite musique de type oriental. Ils commandèrent à boire, le patron était un gros bonhomme ventripotent, avec une fine moustache qui ressemblait à un sourcil triste. C’est curieux, dit l’homme, il a une moustache de barbier alors qu’il est cafetier, c’est une moustache incongrue. Pourquoi, dit la fille, il y a des moustaches spéciales ? Il sirota sa bière, bien sûr qu’il y en a, dit-il, essaie d’observer la physionomie des gens, c’est une leçon d’anthropologie, j’ai dessiné dans mon carnet les moustaches des diverses catégories, dans ce pays les moustaches sont un univers, regarde par exemple la Guardia civil, elle porte ce genre de moustache. Il fit une rapide esquisse sur la nappe. Les avocats, au contraire, la portent ainsi. Il fit une autre esquisse. Les juges ainsi, presque comme les avocats, mais différente. Les professeurs universitaires la portent comme ça quand ils sont favorables au régime et comme ça quand ils sont contre. Les propriétaires terriens en ont une comme ça, et là c’est la moustache du grand propriétaire terrien espagnol qui soutient le Généralissime. Lequel l’a en revanche comme celle-ci, qui est en fait semblable aux autres, mais elle appartient au seul Généralissime et se reconnaît tout de suite… à bien y réfléchir, l’histoire de notre siècle est une histoire de moustaches, la moustache manchote de l’Allemand, la grosse moustache paysanne du Russe… le duce, lui, était glabre, en tout, comme les Italiens, nous sommes poilus dans l’âme, comme moi, mais toi tu ne le sais pas, ma petite Guagliona, tu crois être plus poilue que moi, et tu es une colline sans le moindre brin d’herbe. J’aimerais que tu te laisses toi aussi pousser la moustache, dit la fille, ça t’irait bien à ton âge. L’homme sourit. Comme ça je ressemblerais plus à Clark Gable, dit-il, mais désolé, je ne suis pas un acteur américain, je ne suis plus le camarade partisan et je ne m’appelle plus Clark, compris ? Il fit un signe au patron qui somnolait derrière le comptoir. Dos más, dit-il en indiquant la petite bouteille de bière. Quoi qu’il en soit j’avais bien deviné que j’allais te retrouver, dit la fille, que je te retrouverais par cette nuit estivale que je prévoyais dans ma lettre. Quelle lettre ?, demanda-t-il, je ne l’ai jamais reçue. La fille avait un air vague et le regard perdu comme si elle suivait le vol des mouches. Ma lettre ne parlait pas de cette nuit de juin où tu m’emmenas dans une pension, là ce ne furent pas de vraies retrouvailles. Et pourtant je t’ai baisée toute la nuit, dit l’homme, plus retrouvailles que ça… Tu es vulgaire, dit-elle. Toi tu es heureusement très fine, dit l’homme, et alors ? Les vraies retrouvailles ont eu lieu cette nuit, dit la fille, mais les hommes ne comprennent jamais quand il y a de vraies retrouvailles, vous ne comprenez rien à ces choses. Il nous manque la métaphysique, dit l’homme. Et il se mit à rire doucement, en cherchant à se retenir. Clark, dit-elle, s’il te plaît. Ne m’appelle pas Clark, dit-il, je ne suis plus Clark, je te l’ai déjà dit, je suis Tristano, c’est ainsi que ça me plaît, à présent je m’appelle Tristano. Tristano est un faux nom, répliqua la fille, un nom artificiel, je ne l’aime pas, c’est le nom d’un autre, peut-être est-ce ton frère, tu m’as toujours dit que tu avais un frère et tu ne m’as jamais dit comment il s’appelait, peut-être est-ce ton frère. L’homme sourit et de l’index fit des gribouillis dans la buée toute fraîche qui était apparue sur le verre. Tu as tout compris, dit-il, je suis mon frère. Elle essaya de lui prendre la main, mais c’était difficile, il voulait dessiner sur le verre. Tristano, dit-elle, tu m’as dit hier qu’il peut y avoir beaucoup de façons et de degrés dans le fait de tomber amoureux, et que la faute était plus légère si nous en prenions chacun la moitié. Il sortit un mot grossier. Arrête d’être vulgaire, dit la fille, ça ne te va pas, tu sais, Cary n’a jamais essayé de me retenir, il m’aimait bien, ou plutôt il voulait mon bien, ou ce dont je pensais que ça pouvait être bien pour moi, il avait été gagné par une mélancolie infinie, mais toi tu vois tout comme une machination contre toi et tu te venges à ta façon, tu augmentes la mise. L’homme fouilla dans sa poche et en sortit une feuille. Il lut à haute voix, parce que Cary n’a jamais essayé de me retenir, il m’aimait bien, ou plutôt il voulait mon bien, ou ce dont je pensais que ça pouvait être bien pour moi… il avait été gagné par une mélancolie infinie, une douleur causée par moi, tu comprends ? Il leva la tête de sa feuille. Excuse-moi, ma petite Guagliona, dit-il, tu es en train de te répéter, ce sont les mêmes mots que tu m’as écrits dans cette lettre, nous sommes en Espagne, le passage à niveau est fermé, le train ne passera peut-être jamais, les horaires sont déjà périmés, et toi, à un horaire caduque, tu me répètes au haut-parleur l’avis aux voyageurs d’un train supprimé, pourquoi ? Parce que Cary était malheureux, dit-elle, alors je suis vraiment tombée amoureuse, voilà pourquoi, c’était pour moi comme trouver les racines que je n’ai jamais eues, et un soir il m’a téléphoné, il m’a dit viens, s’il te plaît, j’ai besoin de toi, pour moi c’était comme trouver les racines que je n’ai jamais eues, je suis une pauvre Américaine qui vient de l’East coast, d’une famille petite-bourgeoise, avec un père notaire et une mère crétine, tu ne peux pas comprendre, Clark. Ne m’appelle pas Clark, dit l’homme, et arrête de raconter des salades, ton père est un Sicilien émigré à Brooklyn que les Américains ont emmené avec eux quand ils ont débarqué en Sicile parce qu’il leur assurait les contacts avec les parrains qu’il fallait, tu sais très bien ce que je veux dire, ils vous ont envoyés tous les deux en mission, à chacun sa tâche, quant à Cary, bah, je ne sais pas, c’est un personnage sinistre, mais c’est ton affaire, et c’est ta vie. C’était ma seule liberté, dit la fille, et on n’a qu’une vie. Le patron vint nettoyer la table et chassa les mouches avec un chiffon. Le train est passé, dit-il, il s’est arrêté et est reparti, monsieur et madame ne s’en sont pas aperçus, c’était le train pour Pancuervo. La liberté est un mot élastique, dit l’homme, tu sais, Guagliona, je me demande si ce mot a le même sens pour moi, peut-être que oui, mais un même mot, selon qu’il est prononcé dans l’une ou l’autre bouche, devient différent. La fille regarda la montre qu’elle avait au poignet. Clark, demanda-t-elle, toi, quelles libertés défends-tu ? L’homme regarda dehors par la fenêtre. Le paysage était aride, on aurait dit des collines comme des éléphants blancs. Jouons à un déjà-vu, dit-il, ce n’est pas toi qui dois avorter, d’ailleurs ma semence n’a jamais pris, et de toute façon il est tard, c’est moi qui dois avorter, tu sais, je commence à avoir peur de m’être trompé sur la liberté que j’ai défendue, mais je suis venu avec toi pour mieux comprendre ça, parce que tu es en train d’essayer de m’entraîner dans une sale affaire, vous êtes très élémentaires mais pas moins dangereux pour autant, vous êtes élémentaires au point de penser que ceux qui n’ont pas voulu du communisme peuvent trouver leur compte avec Francisco Franco, et j’aimerais bien comprendre en quoi consiste votre plan Marshall, si c’est de cela qu’il s’agit. Personnellement ça m’a servi, dit Marilyn, j’ai trouvé un philanthrope, la semence a pris et je n’ai aucune intention d’avorter, je suis désolée de changer le finale de ton petit récit à la Hemingway. Je suis sûr que c’est un autre bobard, tu as pété un plomb, dit Tristano. Il posa quelques pièces de monnaie sur la table. Peut-être devrais-je rentrer chez moi, dit-il, toute cette comédie ne me plaît pas. Elle lui prit la main. Tu ne comprends jamais rien, dit-elle, dans les moments importants c’est comme si tu fermais les yeux, c’est vrai, c’est un bobard, mais j’ai besoin de toi, j’ai besoin que tu me protèges, s’il te plaît, Tristano, j’ai besoin que tu me protèges.
Que fais-tu, Tristano, dis-moi ?, demanda la Guagliona en regardant la mer qui se reflétait dans ses yeux. Tristano embrassa l’horizon d’un geste large et libéral. Je devrais défendre la liberté, répondit-il, la liberté que j’ai cherchée et qui est si chère, mais pour te dire la vérité je commence à ne plus savoir ce qu’elle est, je me suis embarqué dans une aventure qui ne me regarde pas, j’ignore pourquoi, lorsque nous étions dans les montagnes tout était si clair, ou du moins cela semblait l’être, et à présent plus rien n’est clair, et je veux comprendre… Excuse-moi, je fais une parenthèse, tu devrais dire à la Frau que je ne veux pas de morphine pour le moment, en revanche j’ai besoin d’ergotamine, une céphalée est en train de se déclencher, ou peut-être le crains-je seulement, il y en a probablement sur la commode, regarde si tu la trouves, ce sont des pastilles… Si je devais te dire où se déroulait la conversation que je viens de te raconter, et surtout quand, ce serait un problème, l’écrivain. Mais c’est aussi de ta faute, tu ne m’aides pas, tu ne dis pas un seul mot, tu ne poses jamais de question, il est vrai que tu obéis à la consigne que je t’ai donnée quand je t’ai fait venir, bouche cousue… je t’ai dit, viens ici, écris, et bouche cousue… mais à présent tu obéis trop, si je perds le fil il faut me seconder, chez moi les années se chevauchent, et les lieux aussi, il suffirait parfois d’une observation, d’une question, pour me faire retrouver la boussole… ça aide… d’après moi tu le fais exprès, par méchanceté, tu es méchant à ta façon, tu t’es dit cette vieille carcasse arrogante me traite de manière hautaine, il m’offre le privilège de raconter sa vie, mais il me traite comme un pauvre connard, eh bien voyons un peu s’il ne va pas s’incliner à un certain moment, et si ce n’est pas lui qui me présentera ses excuses, s’il ne me demandera pas un coup de main ou un peu de lumière pour s’y retrouver dans ses souvenirs… Tu as pensé cela, n’est-ce pas ?, et à présent tu t’attends à ce que je pleurniche… s’il te plaît… s’il te plaît, tu connais ma vie dans ses grandes lignes, je dis dans ses grandes lignes c’est-à-dire plus ou moins où j’étais en quarante-neuf ou en cinquante-quatre ou en soixante-sept, ou en soixante-neuf, quand la première bombe explosa et qu’eut lieu le premier massacre, et alors, étant donné que tu as ces points de repère essentiels que je n’ai plus car je suis dans un état de grande confusion, donne-moi un coup de main. C’est cela que tu veux t’entendre dire ? Et à l’inverse je ne te le demande pas… je ne veux rien de toi, je n’ai pas besoin de ton aide, je m’en tire tout seul, Tristano dit qu’il lui avait fallu aller en Espagne, c’était quand c’était, qu’est-ce que ça peut me faire ?, et à toi qu’est-ce que ça peut te faire ?, l’important c’est que Rosamunda lui proposa d’aller en Espagne avec elle, viens avec moi, dit-elle. Il pensait que la Guagliona faisait de l’esprit, alors il se mit lui aussi à faire de l’esprit, bien sûr, répondit-il, nous irons avec une voiture de luxe, une Balilla toute blanche, nous voyagerons à travers les Pyrénées, ce sera frais, beau et plein de virages, et à un certain point je m’arrêterai à un belvédère d’où l’on contemple des montagnes plus belles encore que la Marmolada, où ton oncle d’Amérique t’emmenait faire des promenades romantiques en te faisant t’appuyer à l’alpenstock qu’il avait dans son caleçon, et si la fantaisie m’en prend je te parlerai d’un écrivain français génial et pouilleux. Mais mon oncle c’est toi, dit Rosamunda, comme tu es stupide, Clark, tu ne t’y retrouves plus, tu es là, et tu es en train de tout me raconter parce que je suis venue t’écouter, tu as une forte fièvre, mon pauvre Clark, la gangrène te ronge la jambe, tu prends de la morphine et tu ne t’es pas rendu compte que mon oncle c’est toi… excuse-moi si dans ces conditions je me suis pris pour ton oncle… quelle heure est-il ?… je disais quelque chose ?… ne m’en veux pas, je m’étais peut-être endormi et je parlais dans mon sommeil, la Guagliona me tend parfois des pièges, tu sais, elle me pose des questions traîtres, elle croit que j’ai perdu le sens de l’identité, comme si je ne savais pas que je suis ce Tristano qu’on appelait commandant Clark et qui est devenu un héros… sauf que pendant un instant j’avais perdu conscience et je m’étais pris pour son oncle, et j’étais sur le point de lui demander comment allait son oncle d’Amérique, je veux dire le beau Cary, parce que je l’appelais oncle d’Amérique, et tu sais, je connais la réponse par cœur, la Guagliona me répondrait qu’il va très bien, qu’il a une nouvelle femme, et il lui a dédié un petit poème qu’il a envoyé aux parents comme Christmas card avec une photographie faite au Polaroid… ah ! l’écrivain, il me semble les voir dans la Balilla blanche, qui riaient tous les deux comme des crétins parce que Tristano avait dit que le titre du texte de Noël ne pouvait être que bonne femme ma bonne femme, et la Guagliona avait continué, prépare le chaudron vu que j’ai capturé le petit poucet… Mais ne crois pas que ça s’est fini par une rigolade, oh non, tu sais, ce n’est pas si facile, la Guagliona voulait en savoir plus et elle insistait pour apprendre qui était l’écrivain pouilleux dont il lui aurait parlé en traversant les Pyrénées. Tristano demeurait vague, disant que c’était quelqu’un qui avait voyagé dans le ventre de la nuit, et la Guagliona tout alarmée, il ne sera au moins pas favorable aux régimes totalitaires ! La Guagliona tenait à ces choses-là, lors de son parachutage chez nous elle déclara que la première chose qu’on voit quand on arrive à New York c’est la statue de la Liberté… ne me donne pas de leçon, Rosamunda, c’est vrai, il y a entre nous une attraction magnétique comme si nous étions deux aimants, mais le reste n’y est pas, tu es quelqu’un qui dit une chose et qui en fait une autre par-derrière, je le sais bien car de ce lit où je pourris, je connais ton passé, qui sera ton futur que je suis à présent en train de raconter à cet écrivain, alors laissons tomber, et ne fais pas trop de distinguos, quant à l’écrivain que j’ai qualifié de pouilleux, garde patience et écoute-moi bien, c’est seulement une question de point de vue et il faut regarder le champ en entier, comme cet immense panorama que nous avons devant nous… Attends un peu, l’ami, maintenant je ne me souviens vraiment plus de rien, c’est exactement comme si tout était blanc, pourtant je préférerais parler, parce que si je parle ça me distrait et je pense moins à la céphalée… j’ai une attaque de céphalée… J’en ai depuis si longtemps, de ces trucs-là… depuis l’époque où les Abdéritains disaient que Tristano avait perdu la tête… bah, oui, il avait tellement perdu la tête que cette tête explosait, chez lui seule la tête explosa, tandis que celui qui explosa vraiment, ce fut le garçon… personne n’a jamais rien compris aux céphalées, les symptômes oui, bien sûr, et les crises, comment les affronter et les alléger, mais pourquoi la vasodilatation se produit, c’est un mystère, il semble que ce soit une chose neurovégétative, ou psychosomatique, comme on dit aujourd’hui, quand j’étais plus jeune il m’arrivait même de me taper la tête contre les murs… Écoute, le reste du récit je vais l’inventer, comme ça, pour parler, tu vois je suis honnête, je t’avoue que je suis en train de l’inventer, disons que Tristano déballa le pique-nique sur la table de pierre qui se trouvait au milieu du belvédère, sous deux sapins, face à l’horizon… Tiens compte que nous sommes dans les Pyrénées… les Français sont géniaux, quand il y a un panorama à admirer ils construisent une place où l’on peut se garer, avec une cabane en chaume, deux toilettes pour monsieur et madame, deux tables de pierre pour y pique-niquer et les familles s’arrêtent pour manger et regarder le panorama français libre et républicain et tout le monde est content… Tristano aussi avait l’impression d’être content, et même s’il n’avait pas de famille, il mit une nappe en papier et des assiettes en carton qu’il avait achetées au supermarché de Saint-Jean-de-Luz, c’étaient des assiettes sur lesquelles figuraient des phrases d’écrivains célèbres ou des titres de livres célèbres, et sur celles qu’il avait achetées il y avait écrit tout autour, le meilleur des mondes possibles, au milieu de l’assiette était dessiné au crayon le visage de l’inventeur de la vaisselle littéraire, un monsieur à l’air imbécile avec la joue appuyée sur la main et une mèche de cheveux sur le front qui avait l’air d’une perruque. La marque, en petits caractères sur le bord, disait, se nourrir de littérature. Guagliona, dit-il, il me semble que nous sommes en avance sur notre temps. C’est toi qui es en avance, répondit-elle, tu n’as pas un bon rapport avec le temps, parfois tu retardes, parfois tu procèdes par sauts, tu n’es pas cohérent. Tristano sourit, parce que le paysage était riant, et parce qu’il lui parut qu’il souriait lui aussi, il souriait à tous ceux qui passaient par là, l’important était de s’en rendre compte, Tristano s’en rendit compte, et lui renvoya son sourire… Le soir tombait sur cette souriante vallée pyrénéenne et la lumière se faisait bleue, et Tristano, profitant de cette atmosphère sereine, dit qu’il aimait cet écrivain plein de poux parce que cet écrivain s’était lui aussi fait pou et avait sucé le sang des hommes et avait compris qu’il est sale puis il dit que le soir à lui cher arrivait parce qu’il avait un faible pour ce poème. La Guagliona acquiesça car de toute évidence le soir lui était cher aussi, puis elle lui demanda pourquoi cet écrivain qu’il appelait un pou lui plaisait tant, s’il était si négatif et tellement dépourvu d’espoir. Alors Tristano regarda son assiette en carton avec les paroles de Voltaire, désormais un peu sale, tu sais, dit-il, c’est parce qu’il a plongé dans la merde de ce siècle qu’il nous est donné de vivre, et pour plonger dans la merde il faut du courage, écoute, quand nous arriverons en Espagne je te ferai vivre un comme-si, ensuite si tu veux tu le liras, mais avec moi tu le vivras simplement comme si nous étions dans une page, tu verras, il y a un passage à niveau, un train qui ne passe jamais, un après-midi immobile et une vie immobile, et un homme et une femme qui sont là à boire une bière et à regarder les mouches, ils ont avorté tous les deux, lui et elle, chacun à sa façon, et derrière les barrières du passage à niveau il y a les collines comme des éléphants blancs, un cimetière d’éléphants atteints de vitiligo…