Tristano meurt : Une vie
Chapitre 2
acqua mai(2). C’était une berceuse. Il est difficile de dire si c’était pour bercer Vanda en route pour son rien de rien, ou pour se bercer eux-mêmes, ou alors pour bercer les rêves, qui ne finissent jamais.
… Ça commence ainsi… attends, laisse-moi me souvenir… ça dit, j’ai vu des jeunes filles qui criaient dans la tempête, les paroles étaient emportées par le vent et rapportées par lui et moi, lâchement, j’écoutais mais je ne comprenais pas, peut-être voulaient-elles annoncer que la jeunesse était morte… voilà en gros ce que ça dit mais c’est trop long, c’est une de ces choses avec lesquelles la Frau me tourmente le dimanche, je te le dirai fragment par fragment, peut-être, si jamais ça me vient en tête, de toute façon nous avons le temps… je lui ai dit à la Frau, Renate, s’il te plaît, ne me lis pas de poèmes de ce genre le dimanche, tu ne vois pas dans quel état je suis ?, lis-moi quelque chose de léger, du genre la petite pluie de mars qui bat argentine sur les toits, des choses comme ça, Renate, s’il te plaît. On est au mois d’août, dit-elle, il fait une chaleur épouvantable dans cette plaine, mon petit monsieur, c’est le mois d’août, qu’est-ce qu’une petite pluie de mars peut bien venir faire là-dedans ?
Elle s’appelait Daphné, mais lui l’appelait aussi Mavri Elià, en raison de ses grands yeux comme deux olives noires. Ça arriva ce jour-là à Plaka, l’officier nazi gisait au milieu de la place, les jambes écartées, à quelques mètres seulement du gamin et de la femme qu’il avait tués, avec un filet de sang qui coulait de sa bouche, un groupe d’Allemands déboucha d’une petite rue qui descendait des Colonnes de Zeus, le quartier général se trouvait à l’hôtel Britannia, quelqu’un se mit à tirer des fenêtres de la place, il y avait donc des partisans grecs, quelques balles ébréchèrent le pylône d’Éole, des balles portées par le vent, Tristano retira sa veste de militaire italien et la jeta sur le pavé à côté du nazi mort, il ne voulait pas être pris pour cible par les partisans, il ne voulait surtout plus être italien, il voulait détacher de sa peau cette horrible étoffe de soldat envahisseur envoyé par un moissonneur fou qui voulait briser les reins de la Grèce à peine débarqué… Elle apparut par une porte cochère verte, Tristano vit s’ouvrir une petite porte dans ce grand pan de bois massif, elle en sortit comme un petit animal égaré, regardant la place d’un air perdu, elle avança dans le vide, hésita, vit Tristano à côté d’elle, le regarda de ses énormes yeux noirs. Je suis un soldat italien, dit-il, je viens à peine de tuer un officier allemand. Elle ne comprenait pas, alors Tristano indiqua sa propre personne en pointant un doigt sur lui-même et répéta, italien. Puis, avec le pouce levé et l’index tendu comme un pistolet, il montra le nazi étendu par terre et dit, poum, et il souffla sur son index. Elle recula, et lui fit signe de la main d’entrer par la porte cochère. Pourquoi je te raconte ça, l’écrivain ?… Je ne le sais pas, un écrivain comme toi n’a pas besoin d’un tel épisode… ou peut-être oui… tu es un écrivain qui ne méprise pas le lyrisme, quand il y en a, voilà pourquoi je te raconte ça… Tristano entra, et elle referma. Elle le regardait avec de grands yeux perdus, incrédule, peut-être apeurée, il était un ennemi. Tristano dit son nom, celui par lequel on l’appelait quand il était enfant, Ninototo. Elle lui dit en grec, je m’appelle Daphné, et Tristano, avec un sourire, comme s’il ne pensait plus à rien de ce qui se passait autour, lui répondit en grec aussi, en vous envahissant j’ai appris un peu de grec, je ne sais utiliser les verbes qu’à l’infinitif, mais moi t’appeler Mavri Elià parce que tes yeux être des olives noires. Elle lui fit signe de la suivre, ils montèrent de vieux escaliers, la maison avait un plafond voûté, le long des murs se trouvaient des amphores couvertes d’incrustations marines, et sur les parois on voyait des toiles sombres qui représentaient des hommes sérieux portant la barbe. Elle le conduisit à travers des pièces désertes qui donnaient sur un jardin intérieur. Ils se taisaient. Lui grelottait de froid, elle dit quelque chose qu’il ne comprit pas, le soleil avait entre-temps percé la grisaille de la journée et un rayon pleuvait à l’oblique dans ces pièces silencieuses, ils entendirent des coups de pistolet mais comme s’ils étaient lointains, très lointains, ils arrivèrent dans une grande chambre, presque nue, où il n’y avait qu’un petit lit avec une icône à sa tête, un miroir et un piano. Elle lui parla en français. Elle dit, cette chambre, à moi, maintenant pour toi. Puis elle dit, dans sa langue, efraistò. Et elle eut le geste de s’en aller. Merci de quoi ?, demanda-t-il. D’avoir tué mon ennemi, dit-elle. Moi aussi je suis l’ennemi, dit Tristano. Elle sourit, s’assit sur le bord du petit lit couvert d’un châle à motif floral et dit, nous deux, qui sommes-nous ? Elle souriait, et ses yeux étaient d’une douceur que tu ne peux imaginer, l’écrivain, et même si tu es un écrivain qui aime décrire les femmes, une telle douceur tu ne peux pas y arriver, c’était inconcevable pour Tristano aussi, ce soldat italien envahisseur qui sans bien savoir pourquoi venait à peine de tuer un officier nazi, un allié de son pays, tout lui semblait insensé. Mais tu sais quoi ? Tout était insensé, à l’époque, voilà la vérité. Tristano était inquiet, son cœur battait fort dans sa poitrine, trop d’émotions, ce jour-là, pour un garçon de son âge, tu peux l’imaginer, l’écrivain, toi qui joues avec les émotions d’autrui. Il s’approcha prudemment de la fenêtre qui donnait sur la place, regarda à travers les rideaux de dentelle, sur le pavé ne se trouvaient plus que les cadavres de la femme et du garçon, les Allemands avaient entre-temps réussi à traîner l’officier mort jusque derrière le Monument des Vents, on ne voyait personne, comme dans certains moments de suspension, comme dans un théâtre vide, il y avait juste une motocyclette attachée à un side-car et sur le volant un soldat immobile écroulé avec le casque de travers, ça devait être le pauvre gars qu’on avait envoyé auparavant récupérer le cadavre et un franc-tireur grec l’avait descendu. Elle le laissa seul dans la chambre. Il se regarda dans le miroir, il était un jeune homme, Tristano, à cette époque, et il lui sembla être un vieux. Il regarda la partition sur le piano et vit que c’était une musique de Schubert. Il se coucha sur le lit, dans cette chambre si franciscaine qui faisait pourtant partie d’un palais aristocratique, une chambre modeste, avec un miroir taché et un lit où l’on fera si souvent l’amour… Mais ça, il n’y pensa pas, je te le dis simplement parce que la Frau m’a encore lu un de ses poèmes. Tu le connais ? Quoi qu’il en soit ce poème Tristano ne le connaissait pas, mais il comprit que la sobriété franciscaine de cette chambre était l’unique manière de s’opposer à la dégueulasserie de la vie et du monde, il se leva comme un somnambule, les bras tendus devant lui, presque pour se protéger de la saloperie qui était tombée sur le temps qu’il était en train de vivre, qui était tombée sur tout, il entra dans le corridor sombre et cria, Mavri Elià !, Mavri Elià, sauvons-nous ! Puis il s’allongea de nouveau sur le petit lit et ferma les yeux. Elle arriva sur la pointe des pieds, sans qu’il l’entende, vous m’avez appelée ?, demanda-t-elle toujours en français. Tristano dit, s’il te plaît, joue-moi le morceau de Schubert que tu as sur le piano. Elle s’installa au piano. Tristano l’interrompit. Connais-tu le thème que Schubert a utilisé aussi comme accompagnement pour Rosamunde ? Puis ils s’aimèrent toute la nuit, comme si ce fût une chose due et naturelle, sans parler. Au matin, tandis qu’il l’embrassait, elle lui parla du visage d’un saint Georges représenté dans une icône byzantine qui se trouve sur une île de la mer Égée, je ne saurais dire à présent laquelle. Je crois que lui, il lui parla d’une cathédrale romane de son pays, avec une immense rosace sur la façade, il était à moitié endormi, presque délirant, il parla d’une rose des vents, disant que dans la vie l’unique chose à faire est de suivre les vents, Éole, disait-il, Éole… L’aube gagnait. Tristano se leva et regarda la place de Plaka en espionnant à travers les rideaux de la fenêtre. Elle était déserte. À côté du Monument des Vents, il ne restait que les cadavres du garçon et de la femme vêtue de noir en plus du soldat allemand écroulé sur le guidon de sa motocyclette side-car. Tristano alla vers elle et baisa ses yeux fermés, il lui parlait à l’oreille, Mavri Elià, disait-il, je t’ai trouvée et je ne te lâcherai plus, je t’emmène, sais-tu ce que nous allons faire ?, c’est l’aube, sortons maintenant, on se protégera du froid avec les tapisseries de cette vieille maison, toi tu t’assieds dans le side-car, moi j’enfourche la motocyclette et on file au Pirée, les alliés y sont, ils nous emmèneront loin d’ici, on arrivera jusque chez moi, la tête du serpent est là-bas, et c’est là-bas qu’il faut le combattre, il faut lui écraser la tête, sans quoi son venin arrivera partout, je vais lui écraser la tête et je t’emmène avec moi, nous traversons la ville assiégée et nous arrivons à la mer, pourquoi pas, et puis ce n’est pas plus absurde que l’absurde dans lequel nous sommes plongés… Elle ouvrit les yeux, peut-être avait-elle entendu ce que Tristano lui susurrait dans son sommeil, ou peut-être non, elle fit un sourire qui semblait se perdre dans le vide. Si ça me réussit je t’emmène dans un autre royaume aux allures de Principauté, dit Tristano, mais il est heureusement moribond, on m’a dit qu’il était moribond, on tombe au moins de Scylla en Charybde.
… Naturellement, ça ne se passa pas ainsi, tu l’auras compris. Mais toi, écris-le comme si c’était vrai, parce que pour Tristano ce fut vraiment vrai, et l’important est ce qu’il imagina durant toute sa vie, au point que c’est devenu un souvenir pour lui. Certes, le soldat nazi, il l’avait zigouillé pour de vrai, et Daphné lui donna refuge dans cette maison ancienne, elle joua du Schubert pour lui, et elle le regarda, avec ses grands yeux sombres. Mais ils ne s’effleurèrent même pas, elle lui parla seulement de sa Grèce violée et à l’aube elle le fit sortir en cachette vêtu des habits de son père à elle, et il ne gagna pas le Pirée, c’est seulement après le huit septembre qu’il rentra en Italie, deux amis de Daphné l’emmenèrent jusqu’à Corinthe, où il rejoignit les partisans grecs, dans les montagnes du Péloponnèse. Et tandis qu’il se glissait dehors par la porte cochère, ce matin-là, il lui susurra, je reviendrai, Daphné, je te le jure, attends-moi, s’il te plaît.