Trois maîtres

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 10

Pages du PDF

Trois maîtres

Michel-Ange

 

I

 

L’an 1474, le 6 mars, un lundi, quatre heures avant le jour, naquit, au château de Caprese, dans le territoire d’Arezzo, un enfant du sexe masculin qui reçut sur les fonts de baptême le nom de Michel-Angelo.

Singulière prédestination, et qu’il est presque impossible d’attribuer au hasard : Sanzio ! Buonarotti ! les deux plus grands peintres de l’Italie et du monde ont reçu tous les deux, en naissant, le nom d’un ange ! et, rapprochement plus bizarre encore : Raphaël n’est-il pas l’ange de la tendresse, de la pitié et de l’amour ? Michel n’est-il pas l’ange de la justice, de la force, de l’extermination ?

Le père de cet enfant qui venait de naître était Ludovico di Leonardo di Buonarotti, podestat de Chiusi et de Caprese, des-cendant des illustres comtes de Canossa, une des plus anciennes familles de la Toscane.

J’en demande bien pardon aux savants biographes qui m’ont précédé, mais je me permettrai de rectifier tout d’abord une erreur, qui n’a pas, du reste, une très grande importance pour les faits qui vont suivre. Le père de Michel-Ange s’appelait Ludovic, ou, si vous l’aimez mieux, Louis Buonarotti. C’était son grand-père qui s’appelait Léonard. Les Italiens du XVe siècle, par un usage emprunté aux anciens, signaient, à côté de leur nom, celui de leur père, qui se trouvait ainsi précéder le nom de

– 3 – famille. Comme, en général, les historiens du grand artiste dont j’entreprends de raconter la vie à mon tour ont fort maltraité le podestat de Caprese pour avoir contrarié la vocation de son fils, j’ai voulu réhabiliter le nom du pauvre Léonard, auquel il ne revient aucune part du blâme, attendu qu’il était mort depuis longtemps lorsque son petit-fils vint au monde.

Ce n’est donc pas de la pédanterie que je fais, je vous prie de le croire ; c’est tout simplement une bonne œuvre.

Messer Ludovico en était au dernier mois de sa charge lorsqu’il plut au ciel de lui envoyer cet enfant, qui devait lui donner tant de souci et tant de gloire. Il fit donc ses préparatifs de départ pour quitter le lieu de sa résidence, et retourner dans sa terre de Settignano aussitôt après la cérémonie du baptême. Plus tard, il n’hésita pas à placer ses autres fils dans le com-merce, profession que les Florentins regardaient comme une des plus nobles, et à laquelle ils durent en partie leur puissance. Cependant le bon podestat rêvait pour son aîné un avenir plus brillant, une carrière plus ambitieuse et plus illustre. Il le desti-nait à lui succéder dans les emplois civils. Un jour, son petit Mi-chel-Angelo deviendrait podestat, secrétaire, ambassadeur, gon-falonier peut-être ! tant il était loin, le digne homme, de penser qu’il venait de pousser dans sa famille un maçon !… comme il le disait depuis dans sa naïve colère.

Tout est providentiel dans la vie des grands hommes ! Set-tignano est un pays de carrières, où l’on rencontre plus d’ouvriers que de savants. La seule nourrice qu’on put donner au futur magistrat était la femme d’un scarpellino. L’enfant, vigoureux et robuste, grandit en plein air et au soleil ; il mania de ses petites mains, durcies de bonne heure, le ciseau et la pierre ; ses premiers cris furent dominés et couverts par le grin-cement de la scie et par le bruit du marteau.

Je vous laisse à penser quelle piteuse mine dut faire le pauvre enfant lorsqu’on lui mit un petit manteau sur l’épaule, une barrette au front, une grammaire sous le bras, et qu’on

– 4 – l’envoya décliner des noms et conjuguer des verbes chez messire Francesco d’Urbino.

C’est un instinct chez les pères que cette rage de forcer leurs enfants à embrasser précisément la carrière pour laquelle ils ont le moins de goût et le moins de dispositions. Soyez poète comme Ovide et Pétrarque, on vous farcira la tête de droit ro-main et de décrétales ; soyez artiste comme Michel-Ange ou Cel-lini, on vous forcera à apprendre le grec ou à jouer de la flûte.

Dante s’est écrié dans un de ses accès de haute indigna-tion :

… Ma voi torcete alla religione

Tal ch’era nato a cingersi la spada,

E fate re di tal ch’è da sermone :

Onde la traccia voztra è fuor di strada !

« Mais vous tournez à la religion celui qui était né pour ceindre une épée ; vous voulez faire un roi de celui qui n’était bon qu’à prêcher. C’est pourquoi vous marchez hors de la route ! »

La leçon n’a profité à personne, et tous les pères du monde se conduiront de la sorte jusqu’à la fin des siècles. Le père Buo-narotti, tout podestat qu’il était, ne fit pas une trop longue résis-tance. Il est vrai qu’il avait affaire à plus entêté que lui. Mais, après tout, le pauvre homme ne manquait pas d’excuses. Tous les enfants commencent par dessiner des nez au charbon, et tous les enfants ne deviennent pas des Michel-Ange. Lorsqu’il vit que la fatalité s’en mêlait, et que son malheureux fils préfé-rait décidément la brosse aux bouquins et la truelle à la plume, il se résigna, avec peine sans doute, avec humeur, avec empor-tement ; mais enfin il se résigna.

La vérité est que messire Ludovic jouait de malheur. À l’école même où il avait son fils, il se trouva un petit polisson

– 5 – nommé Granacci, qui lui fournissait en secret des modèles à copier. C’était comme fait exprès. Un jour, le drôle alla jusqu’à débaucher Michel-Ange, et l’entraîna avec lui à l’atelier, ou, comme on disait alors par un mot bien plus noble, à la boutique de son maître. Granacci présenta hardiment son jeune cama-rade à Ghirlandajo, qui lui fit un accueil des plus gracieux, et lui demanda s’il n’avait pas quelque essai à lui montrer. Le petit Michel-Ange, dont le caractère était naturellement timide et farouche, rougit légèrement, et baissa les yeux sans répondre ; mais, apprivoisé par les encouragements du maître, il finit par tirer de sa poche une gravure qu’il avait coloriée avec un grand travail et une patience inouïe. C’était une estampe de Martin Schœne de Hollande, représentant la tentation de saint Antoine. Le sujet ne pouvait manquer de séduire une imagination jeune et ardente. C’étaient des groupes de démons hideux et gro-tesques, excitant le saint ermite à grands coups de bâton. Non-seulement Michel-Ange donna une nouvelle vie à la gravure par le contraste des ombres et par l’éclat des couleurs, mais il en corrigea le dessin à sa manière, tourna bizarrement quelques figures, écarquilla les yeux, fendit les bouches, hérissa les cri-nières, fit grimacer les maudits dans les postures les plus étranges et les plus variées, et sut tirer d’un travail mécanique un tableau original et saisissant. Le maître, étonné et un peu jaloux de cette précocité de génie, contemplait l’ouvrage en si-lence, se demandant tout bas s’il ne devait pas étouffer par un froid mépris cette gloire naissante qui menaçait bientôt d’absorber sa propre gloire et celle de bien d’autres ; mais, l’admiration l’emportant sur l’envie, il s’écria qu’il n’avait rien vu de plus beau, et, montrant du doigt le jeune homme, il ajouta en soupirant :

– C’est une étoile qui se lève, mais qui éclipsera plus d’un astre qui maintenant brille au ciel, couronné de lumière et en-touré de satellites !

Le lendemain, Dominique Ghirlandajo frappait à la porte de l’ex-podestat de Caprese.

– 6 –

Messire Ludovic le reçut avec cette cordialité parfaite et cette bienveillance presque fraternelle qui régnait alors entre tous les citoyens du même parti, et qui leur permettait de s’appeler, quoique très éloignés matériellement l’un de l’autre, du doux nom de voisins.

– Je viens vous demander une grâce, messer Buonarotti, dit le peintre après les premiers compliments, et j’espère que vous ne voudrez pas me la refuser.

– Parlez, maître Ghirlandajo, répondit Ludovic avec ce lé-ger ton de suffisance que laissent toujours les charges de l’État, même chez les plus excellents et les plus affables. Avez-vous besoin de conseils ? Disposez librement de mon expérience et de mes lumières. Avez-vous besoin d’appui ? Ma famille et mes amis sont à vos ordres. Avez-vous besoin d’argent ? Ma bourse est à vous.

– Je vous rends mille grâces, messire ; votre courtoisie m’est bien connue, et je ne manquerai pas d’avoir recours à vos bontés si l’occasion s’en présente. Mais je ne viens vous deman-der pour le moment ni conseils, ni argent, ni soutien.

– Et que venez-vous donc me demander, maître Ghirlanda-jo ?

L’artiste hésita un instant avant d’entamer une négociation qui ne laissait pas que d’être un peu délicate, vu l’humeur assez difficile du vieux gentilhomme.

Mais, déguisant aussitôt ses inquiétudes sous l’air le plus naturel qu’il put prendre, il ajouta d’un ton passablement déga-gé :

– Je viens vous demander votre fils pour en faire un artiste.

À une proposition aussi inattendue, le podestat bondit sur sa chaise, et fut pris d’une violente envie de jeter son voisin par la fenêtre. Mais, comprimant tout à coup sa colère par une de

– 7 – ces réactions subites parfaitement explicables chez le père de Michel-Ange, il fit appeler son fils, lui lança un regard d’une expression indéfinissable, et, sans adresser un seul mot au peintre ébahi, qui ne comprenait rien à cette pantomime, et commençait à désirer vivement de se trouver ailleurs, il s’approcha de la table, trempa une plume dans l’encrier, et se mit à écrire sur un parchemin, répétant tout haut les paroles à mesure qu’il les traçait.

« L’an 1488, le premier jour d’avril, moi, Ludovic, fils de Léonard de Buonarotti, je place mon fils Michel-Ange chez Do-minique et David Ghirlandajo, pour trois ans à dater de ce jour, et aux conditions suivantes : le susdit Michel-Ange s’engage à rester chez ses maîtres, pendant ces trois années, en qualité d’apprenti pour s’exercer dans la peinture, et faire, en outre, tout ce que ses maîtres lui ordonneront ; et, pour prix de ses services, Dominique et David lui payeront la somme de vingt-quatre florins : six la première année, huit la seconde, et dix la dernière ; en tout, quatre-vingt-seize livres. »

– Et maintenant, maître Ghirlandajo, ajouta l’homme d’une voix qu’il essaya de rendre ferme, veuillez me payer douze livres, premier à-compte du salaire de mon fils. Voici ma quit-tance.

En prononçant ces mots, Buonarotti fut vraiment sublime de dignité, d’abnégation, de douleur. Brutus, en signant l’arrêt de mort de son enfant, ne dut pas avoir une autre voix, un autre regard !

Ghirlandajo s’empressa de payer le prix convenu, ne se souciant pas d’irriter davantage par des paroles inutiles l’irascible aristocrate, et tout fut dit.

Le podestat se leva gravement, accompagna le visiteur jusqu’à la porte ; et, montrant son fils d’un geste digne et sé-vère :

 

– 8 –