Trois maîtres

Alexandre Dumas · Chapitre 4 sur 10

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Trois maîtres

Chapitre IV

Pourquoi faut-il que la lâcheté de cet homme l’ait protégé contre les coups de Cellini !

« J’étais bien décidé, raconte Benvenuto, à le jeter par terre et à le fouler aux pieds partout où je l’aurais rencontré. Arrivé à la place Saint-Dominique, j’aperçus Bandinelli qui entrait dans la même place par le côté opposé. Rempli plus que jamais de mon sanglant projet, je me jetai à sa rencontre ; mais je n’eus pas plus tôt levé les yeux sur ce misérable, que je le vis sans armes, monté sur un méchant mulet qui avait bien moins l’air de mulet que d’âne, et se traînant après un petit garçon d’une dizaine d’années. Bandinelli, en me voyant, pâlit comme un mort, et trembla de la tête aux pieds. Je compris que ce serait trop de lâcheté que de tuer ce lâche, et je lui dis : « N’aie pas peur, vil poltron, tu n’es pas digne de mes coups. »

 

IV

 

Alexandre VI, le terrible Roderigo Borgia, venait de mourir empoisonné par un flacon de son propre vin qu’il avait préparé pour d’autres. Le siècle était vengé. Les orphelins des nom-breuses victimes que cette famille incestueuse et meurtrière avait plongées dans le deuil, voyant porter sur les bras des valets le cadavre du pape enflé, noir, hideusement défiguré, s’écriaient en tremblant : « Laissez passer la justice de Dieu ! »

Jules II monta sur le trône de saint Pierre. C’était un homme d’une vaste ambition, d’un caractère de fer, hautain, inflexible, impérieux, avide de dominer, impétueux dans sa co-lère, emporté dans ses ordres, ne souffrant pas de réplique, et brisant sous ses pieds tout ce qui osait lui faire obstacle.

Un seul trait peindra l’homme.

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Lorsque le pape chargea Michel-Ange de faire son portrait, voici en quels termes il formula sa commande :

– Tu vas, dit-il à son sculpteur, me jeter en bronze une sta-tue colossale que tu placeras sur le portail de Saint-Pétrone. Voici mille ducats à compte. Lorsque tu auras besoin d’argent, adresse-toi directement à moi. Fais bien vite ton modèle, et tâche que cela soit digne à la fois de Jules II et de Michel-Ange.

– J’ai mon dessin tout prêt, répondit Michel-Ange. Votre Sainteté, de la main droite, donnera sa bénédiction, comme de juste ; dans sa main gauche, je placerai un livre…

– Un livre ? un livre ? interrompit Jules II avec fureur. Une épée, par saint Paul ! Je n’entends rien, moi, à vos grimoires ! tandis qu’à l’épée, c’est autre chose, et je défie le plus habile…

Quelques jours après, étant venu à l’atelier de l’artiste pour voir si l’ouvrage avançait, il dit en souriant :

– Tout cela est fort bien. Mais, dis-moi, ta statue donne-t-elle la bénédiction ou la malédiction ?

– Elle menace ce peuple, s’il n’est pas sage, répliqua Mi-chel-Ange.

Le peuple ne fut pas sage, en effet ; car, en 1511, il brisa la statue du pape.

Mais revenons aux premiers jours du pontificat de Jules II. À peine fut-il sur le trône, qu’il appela Michel-Ange. Un tel ar-tiste était digne de comprendre un tel pape.

Jules II réfléchit plusieurs mois sur l’ouvrage auquel il em-ploierait le plus grand sculpteur de son siècle. Nous l’avons dit, l’ambition du pape n’avait pas de bornes, sa soif de gloire et de grandeur était insatiable. Oubliant peut-être la parole de Dieu : Regnum meum non est de mundo, il se prit à rêver l’immortalité sur la terre. Dès lors son choix ne fut plus dou-teux.

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Il fit venir l’artiste devant lui, et lui tint ce langage :

– Si tu étais chargé de faire un tombeau pour Jules II, quel serait ton dessin pour un tel monument ?

– Je voudrais, répondit Michel-Ange après s’être recueilli un instant, que la grandeur du tombeau répondît à la grandeur du pontife qui l’ordonne. La forme générale du monument se-rait un parallélogramme de trente pieds de longueur sur quinze de large ; sa hauteur serait au moins de trente pieds. Quarante statues, sans compter les bas-reliefs, enrichiraient ce mausolée, couronné par un groupe de figures représentant l’apothéose de Votre Sainteté. Quatre Victoires, deux sous la forme féminine, deux sous la forme virile, seraient aux deux côtés du monument, écrasant sous leurs pieds des esclaves ou des rebelles. Seize sta-tues de sept à huit pieds, représentant les provinces vaincues ou les Vertus captives, rivées par leurs chaînes au tombeau de celui qui a, de son vivant, dompté l’orgueil des premières et fait la gloire des secondes. Huit colosses de dix à douze pieds de haut orneraient la partie supérieure de l’attique. Enfin, on entrerait dans l’intérieur du massif par les deux petits côtés, et on trouve-rait une rotonde, au centre de laquelle serait placé le sarco-phage.

Le pape écoutait en silence, et regardait fixement l’artiste, inspiré par la hauteur du sujet, et s’occupant avec le plus grand sang-froid de ce palais mortuaire, sans se douter des pensées sombres et lugubres qu’il jetait au cœur du vieillard qui devait l’habiter.

Ceux qui connaissent le caractère italien et l’aversion ins-tinctive qu’on ressent dans ce pays pour la mort et pour les idées qui s’y rapportent, comprendront facilement ce qu’il y a de majestueux et d’étrange dans l’entretien de ces deux hommes, dont l’un ordonne son tombeau, que l’autre lui explique avec le plus grand soin et dans ses plus petits détails.

 

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Lorsque le sculpteur eut fini, Jules II ne fit qu’une seule ob-jection.

– Où placerons-nous cet immense monument ?

– J’y ai pensé, répliqua Michel-Ange. Votre tombeau, tel que je le rêve, ne tiendrait pas dans le vieux Saint-Pierre. Mais nous avons la Tribuna, dont Nicolas V a fait jeter les fonde-ments. J’achèverai la nouvelle église sur les dessins de Rosse-lino, et la chapelle sera digne du tombeau.

– Et combien pourrait coûter cette nouvelle construction ?

– Cent mille écus à peu près.

– Deux cent mille s’il le faut, répondit le pape.

– Je puis donc partir pour Carrare ?

– À l’instant même, et n’oublie pas de t’adresser à moi, sans intermédiaire, toutes les fois que tu auras besoin de me parler. Ou plutôt, ajouta le pape en se ravisant, je ferai jeter un pont de ma chambre à ton atelier, et j’irai te voir, moi, et te gronder lorsque l’ouvrage sera en retard. Adieu, Michel-Ange ; tu m’as compris.

Je n’essayerai point ici de donner une idée du bonheur que dut éprouver Michel-Ange en sortant du Vatican. Ceux qui ont le sentiment du beau, du sublime dans les arts ; ceux qui ont gémi longtemps sous l’obsession d’une idée fixe, implacable, dont la réalisation ne dépend pas de leurs forces ; ceux qui ont conçu dans la fièvre de leur imagination ou dans le délire du rêve un projet immense, gigantesque, impossible, et qui voient tout à coup les obstacles s’aplanir, la pensée prendre un corps, l’impossible reculer ses limites, ceux-là seulement pourront comprendre ce qui dut se passer dans l’âme de l’artiste en ce moment inespéré et suprême.

Tandis qu’un peuple d’ouvriers, placé sous ses ordres, vi-dait de leurs plus beaux marbres les entrailles de Carrare, lui,

– 31 – silencieux, pensif, assiégé de ses images gigantesques, s’arrêtait debout sur un grand rocher isolé qui surplombe la mer.

– Pourquoi ne creuserais-je pas ce roc ? se disait-il souvent dans les transports de son imagination brûlante ? pourquoi n’enfoncerais-je pas mes ciseaux dans les flancs de la mon-tagne ? Sous ma main, le rocher deviendrait un colosse qui épouvanterait au loin les navigateurs. Mon nom serait gravé sur le granit en caractères ineffaçables ; mon œuvre, à moi, serait éternelle comme l’œuvre de Dieu… Mais, patience ! j’aurai bien-tôt aussi mes montagnes de marbre, et toute une création d’êtres surnaturels et grandioses surgira sous ma main puis-sante. Je n’aurai qu’à leur dire : « Vivez ! » et ils vivront !

Va, pauvre grand homme, berce-toi de ton rêve ! élève ta Babel aux nuages ! Tandis que, dans ton orgueil insensé, tu te crois l’égal de Dieu, un reptile, un insecte, moins que cela, le dernier des courtisans a piqué ton œuvre au cœur et tout s’est évanoui en fumée.

Tu ne te connais pas en intrigue, mon maître. Le génie est quelque chose, mais le savoir-faire est tout dans ce monde. La fierté, la droiture, l’honneur, sont d’excellentes qualités, à coup sûr ; mais elles réussissent médiocrement chez une certaine classe d’hommes ; celui-là monte plus haut qui sait descendre plus bas. Qui se humiliat exaltabitur. As-tu déjà oublié le mot de l’Évangile ?

Laisse donc là tes projets et tes folies, tes montagnes sculp-tées et tes châteaux fantastiques. Tu as assez regardé le ciel et la mer ! Vite ! à l’atelier, mon maître ; on t’a perdu dans l’esprit du pape.

La place Saint-Pierre était encombrée, presque couverte des énormes blocs de marbre transportés de Carrare. Un der-nier débarquement avait eu lieu au quai du Tibre, et Michel-Ange, qui vivait, par habitude, dans l’isolement le plus complet, ignorant ce qui venait de se passer à la cour pendant son ab-

– 32 – sence, monta au Vatican, pour demander l’argent qui revenait aux matelots.

On lui répond que Sa Sainteté n’est pas visible.

Quelques jours après, il se rend de nouveau chez le pape.

Comme il traversait l’antichambre, un valet lui barre le passage, et lui dit sèchement qu’il ne peut entrer.

– Malheureux ! tu ne sais pas à qui tu parles, s’écrie un pré-lat qui avait reconnu Michel-Ange.

– Je le sais fort bien, réplique impudemment le laquais, et je m’acquitte de mes ordres.

– C’est bien, répond l’artiste indigné, quand le pape m’enverra chercher, vous lui direz que, moi non plus, je n’y suis pas.

Une heure après, il partait pour Florence.

Mais Jules II n’était pas homme à laisser échapper ainsi de ses mains un artiste qu’il considérait comme étant à ses gages.

En apprenant la réponse et la fuite de Michel-Ange, la co-lère du pape éclata. Cinq courriers, les uns sur les autres, par-tent au galop pour ramener le fugitif. Voyant que les prières ne servaient à rien, les messagers de Jules voulurent employer la force. Mais Michel-Ange sauta sur ses armes, et, d’une voix ter-rible :

– Si vous avancez, dit-il, je vous tue.

Les messagers, intimidés, laissèrent Michel-Ange continuer son chemin.

La colère du pape ne connut plus de bornes. Il menaça de mettre Florence à feu et à sang si on ne lui rendait pas son sculpteur. Soderini reçut trois brefs en trois jours ; le premier promettait à l’artiste amnistie et pardon ; le second déclarait la

– 33 – guerre à la République ; le troisième annonçait que, si Michel-Ange ne partait pas pour Rome dans les vingt-quatre heures, tous les Florentins seraient excommuniés.

– Tu veux donc nous perdre tous ? disait le pauvre gonfa-lonier tremblant de peur.

– Ah ! ah ! répondait Michel-Ange, cela lui apprendra à me défendre sa porte.

– Mais je ne puis pas te garder ici, malheureux.

– Eh bien, je m’en irai chez le Grand Turc !

– Chez le Grand Turc ?

– Oui ! il me traitera mieux que le pape, j’en suis bien sûr. D’ailleurs, il a l’intention de jeter un pont de Constantinople à Péra, et il m’a fait faire des propositions magnifiques.

– Va chez le diable, si tu veux ; mais délivre-nous de la co-lère du pape.

Cependant Jules II, tenant sa parole, s’avançait à la tête d’une armée. Il avait pris Bologne, et montrait une grande joie de sa victoire. Michel-Ange, changeant tout à coup d’avis, entra dans la ville conquise, et se présenta au pape.

Jules II était à table, au palais des Seize, où il logeait provi-soirement, lorsqu’on lui annonça l’arrivée du sculpteur. Il fit signe qu’on l’introduisît, et, ne pouvant plus contenir sa colère à la vue du rebelle, il s’écria d’une voix altérée :

– Tu devais venir à nous, et tu as attendu, au contraire, que nous vinssions à toi.

Michel-Ange avait fléchi un genou ; mais, malgré cette atti-tude de soumission et de respect, on lisait sur ses traits plutôt l’orgueil que le repentir. Sombre, muet, le sourcil froncé, il sem-blait dire au pape : Non homini sed Petro.

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Tous les témoins de cette scène tremblaient pour le pauvre sculpteur ; mais, comme on connaissait l’impétuosité du pape, personne n’osa prendre la parole. Seul, le cardinal Soderini, digne frère du gonfalonier, voulant conjurer l’orage, commença à présenter les excuses de l’artiste.

– Saint-père, pardonnez à cet homme, car il ne savait pas ce qu’il faisait… Les artistes, si vous les tirez de leur art, sont tous ainsi… S’il a péché, c’est par erreur, par ignorance.

Jules II n’y tint plus, et, frappant d’un coup de canne le maladroit cardinal, il s’écria d’une voix de tonnerre :

– Comment, malheureux, tu oses dire des injures à mon sculpteur ! C’est toi qui es l’ignorant et le pécheur ; ôte-toi de mes yeux.

Et, comme le pauvre prélat, tout troublé, restait à sa place, immobile d’étonnement et de peur :

– Jetez-moi cet indiscret par la fenêtre, ajouta le pape exaspéré.

Les valets eurent beaucoup de peine pour mettre Son Émi-nence à la porte.

Comme on voit, les Soderini jouaient de malheur.

Le soir même, Jules II et Michel-Ange étaient les meilleurs amis du monde. Ces deux hommes s’entendaient à merveille. Il fallait un tel ouvrier à un tel maître. Le pape posa pour son por-trait, et partit pour Rome en priant le sculpteur de l’y rejoindre aussitôt sa statue finie.

– Songez, Michel-Ange, que mon tombeau vous attend.

Telles furent les dernières paroles de Sa Sainteté.

Michel-Ange employa seize mois à cette statue colossale. C’était quinze mois de plus qu’il n’en fallait à ses ennemis pour

– 35 – renouer sourdement leur intrigue. Cette fois, Bramante était à leur tête, et, au nombre des rivaux qu’on opposait à Michel-Ange, on comptait Raphaël.

Heureusement pour notre artiste, Jules II portait le même entêtement dans ses amitiés que dans ses antipathies : plus on s’efforça de lui peindre Michel-Ange sous un fâcheux aspect, plus il s’obstina à le combler de sa faveur. La jalousie aveugle et la haine maladroite de ces hommes servit mille fois mieux Mi-chel-Ange que n’eussent pu le faire l’amitié la plus franche et le plus généreux dévouement.

Les courtisans ne se tinrent pas pour battus, et, changeant tout à coup de tactique, au lieu de critiquer leur ennemi com-mun, ils commencèrent à le louer outre mesure. Seulement, leurs éloges étaient plus perfides et plus venimeux que leurs calomnies. Michel-Ange était un grand sculpteur, on l’exalta comme peintre. Ce moyen, tout grossier qu’il est, a réussi de tout temps. Le coup porta comme d’habitude. Michel-Ange ne perdit pas la grâce du pape, mais le pape oublia son tombeau.

Il y a, dans la vie de cet homme extraordinaire que nous es-sayons de faire connaître à nos lecteurs, un moment solennel et terrible, dont nul drame humain ne saurait présenter l’équivalent.

C’était en 1508 ; Michel-Ange, arrivé de Bologne, descend au Vatican, encore tout essoufflé de sa course, poudreux, cou-vert de sueur. Le pape le reçoit dans ses bras, l’accable de bontés et de caresses.

– Et ma statue ?

– Terminée. Le bronze est très bien venu. Le portrait de Votre Sainteté, trois fois plus grand que nature, respire la ma-jesté et la terreur. Une épée nue brille dans votre main gauche, comme vous l’avez désiré.

 

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– Et, maintenant, causons de nos grands projets ; tout ton temps m’appartient, j’espère ?

– Je suis aux ordres de Votre Sainteté. Nouveaux témoi-gnages d’amitié et de bienveillance.

Le pape se lève aussitôt, et, s’appuyant sur le bras de son artiste favori, s’empresse de lui montrer tout ce qui s’est fait en son absence : les constructions de San-Gallo, les travaux de Bramante, les fresques de Raphaël. Michel-Ange, toujours équi-table, même envers ses ennemis, ne tarit pas en éloges. Ils tra-versent la place Saint-Pierre. Les énormes blocs de Carrare sont encore là, attendant, sollicitant presque le ciseau du grand sculpteur.

Enfin, après avoir parcouru en tous sens l’église, les jar-dins, le Palais, Jules II et Michel-Ange entrent dans la chapelle Sixtine. Le jour commençait à baisser.

Le pape s’arrêta au milieu de cette vaste chapelle, et, levant sa main vers la voûte, il laissa échapper ce peu de paroles comme une chose parfaitement naturelle :

– Depuis la mort de mon oncle, la décoration de ce beau monument est restée inachevée dans sa plus grande partie. Je veux qu’on dise : « Jules II a terminé ce que Sixte IV avait commencé. » Voilà l’ouvrage que je te destine. Tu seras à la fois l’architecte, le peintre, le décorateur. À toi cette voûte immense. Remplis-la de fresques et d’ornements, peuple-la d’innombrables figures. On n’a connu, jusqu’ici, qu’un seul côté de ton génie ; je veux que le monde apprenne, en admirant le plafond de la Sixtine, que Michel-Ange est aussi grand peintre qu’il est inimitable sculpteur.

Michel-Ange regarda le pape dans les yeux pour voir s’il parlait sérieusement.

– Eh bien, tu ne me réponds pas ? reprit le pape.

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– Je crois n’avoir pas bien entendu, reprit l’artiste étonné.

– Je t’ai choisi pour peindre à fresque le plafond de la cha-pelle Sixtine ; as-tu compris, cette fois ?

– Votre Sainteté se rit de son pauvre serviteur.

– Comment cela, maître Buonarotti ?

– Mon métier est de manier le ciseau et le maillet, je n’ai jamais peint de ma vie, j’ignore jusqu’aux procédés mécaniques de la fresque. Il est vrai que j’ai dessiné un carton pour la salle du conseil à Florence ; mais c’était un dessin, voilà tout. Com-ment voulez-vous qu’à mon âge je change tout à coup de car-rière ? Encore une fois, cela ne saurait être sérieux, et Votre Sainteté veut sans doute m’éprouver.

– J’ai dit : « Je le veux ; » c’est à toi d’obéir.

– Et moi, je vous dis, saint-père, que cette idée n’est pas venue, qu’elle ne pouvait pas venir à Votre Sainteté. C’est un piège infâme que me tendent mes ennemis. Si je refuse, je reste là dans un coin, sans ouvrage, et j’encours votre disgrâce ; si j’accepte, j’échouerai infailliblement, et j’y perdrai le peu de ré-putation que j’ai acquise dans mon art. Eh bien, non, j’aime en-core mieux endurer la colère de Votre Sainteté, que m’exposer à une honte certaine. Mon parti est pris. Je pars à l’instant même pour Florence.

– Cette fois, nous y mettrons bon ordre ! s’écria Jules II.

Et il se retira brusquement, laissant l’artiste en proie à son muet désespoir.

Ce qui se passa alors dans l’âme de Michel-Ange, il n’y a que Dieu et lui qui l’aient su. L’histoire n’a pas d’exemple de pareilles tortures. S’il ne succomba pas à ce coup, c’est qu’il était doué vraiment d’une force surhumaine.

 

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Figurez-vous un homme qui a déjà quarante statues dans sa tête, qui n’a plus qu’à frapper sur le marbre pour voir jaillir et s’animer ses créations gigantesques, qui arrive heureux et con-fiant pour se mettre à l’œuvre ; figurez-vous ce même homme, par un effort sublime, inouï, désespéré, changeant tout à coup de plan, de but, de moyens, oubliant son peuple de pierre, et évoquant tout un royaume d’ombres et de couleurs, passant d’un art à l’autre dans l’intervalle d’une nuit ! Quelle lutte im-mense ! quel magnifique spectacle ! C’est là le plus éclatant triomphe de la volonté humaine.

Le lendemain, Jules II trouva l’artiste à la même place où il l’avait laissé la veille ; il avait la tête baissée vers la terre, le re-gard fixe, les bras croisés sur la poitrine, et paraissait absorbé par une méditation profonde. Les souffrances de cette longue nuit avaient bien laissé quelques traces sur ses joues flétries, sur ses yeux rouges et secs ; mais le feu du génie rayonnait sur son front.

– Eh bien ? dit le pape.

– J’accepte, répondit Michel-Ange.

– J’en étais sûr. Crois-moi, Michel-Ange, tes ennemis, en croyant te nuire, t’ont ménagé un nouveau triomphe.

– Qu’on fasse à l’instant venir Bramante pour construire les échafauds.

Pris dans ses propres filets, l’envieux architecte essaya du moins de faire partager les travaux de la voûte entre Michel-Ange et Raphaël, son propre neveu. Mais Jules II fut inébran-lable. Bramante reçut sèchement l’ordre de préparer les planches et les cordes nécessaires pour la charpente des écha-faudages.

Quant à Michel-Ange, il s’était enfermé, la rage au cœur, la fièvre à la tête, et refusait de voir qui que ce fût au monde.

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Lorsque tout fut prêt, le fougueux artiste montra ses des-sins, et voulut s’en remettre, pour l’estimation de son travail, à Julien de San-Gallo, un de ses principaux ennemis. Mais, cette fois, la haine et l’envie eurent aussi leur pudeur. San-Gallo pro-posa la somme de mille ducats, et le marché fut passé immédia-tement.

Après quoi, Michel-Ange se dirigea vers la Sixtine, et, adressant pour la première fois la parole à Bramante, lui dit, en présence du pape, avec un ton de hauteur et d’ironie insultante :

– Comment vous y prendrez-vous, maître, pour m’élever cet échafaud ?

– Mais… comme l’art l’exige, répondit Bramante avec non moins de fierté.

– C’est-à-dire ?…

– C’est-à-dire, monsieur, puisque vous semblez ignorer les premières règles du métier que vous venez d’embrasser, que je ferai pratiquer des trous dans la voûte ; que, de ces trous, je fe-rai descendre des cabestans, et que ces cabestans soutiendront le plancher mobile sur lequel vous travaillerez.

– À merveille, maître Bramante ; mais me permettez-vous une simple question ?

– Faites…

– Comment boucherez-vous ces trous, lorsque mes pein-tures seront terminées ?

– On y pourvoira, répondit Bramante avec humeur.

Michel-Ange haussa les épaules, et, appelant à voix haute le maître charpentier :

 

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– Maître, lui dit-il, prends tous ces cordages, je te les donne ; tu peux les vendre à ton profit : ce sera la dot de tes deux pauvres filles.

Puis il expliqua au pape étonné par quel mécanisme ingé-nieux et simple il entendait construire son échafaud, au moyen de contre-fiches détachées des murs, et sur le modèle qui a été suivi depuis dans tous ces grands ouvrages.

Les jours suivants, il fit venir de Florence Jacques de San-dro, Ange de Donnino, Bujiardini, Granani, enfin les peintres les plus connus dans la pratique de la fresque. Il les fit monter sur son échafaud, leur livra un pan de muraille, et les fit travail-ler à côté de lui. Deux ou trois heures lui suffirent pour être au fait du mécanisme qu’il ignorait. Il les paya largement, abattit ce qu’ils venaient de faire, se renferma seul dans la chapelle, et ne voulut plus voir personne.

Sans aides, sans manœuvres, sans apprentis, il trempait lui-même la chaux, faisait son crépi, broyait ses couleurs. Ce qu’il dut dépenser de travail opiniâtre et de patience infinie pour vaincre de petits obstacles matériels qui ne tiennent qu’à la pratique d’un art, c’est incalculable et prodigieux. Souvent un peu plus ou un peu moins d’eau, une couche plus mince ou plus épaisse, la moindre misère, enfin, faisait moisir et tomber sa fresque à demi terminée. Ce qui était un embarras sérieux et presque insurmontable pour le pauvre Michel-Ange n’était qu’un jeu pour le savant San-Gallo et autres grands esprits de sa trempe, et, pour peu qu’on eût voulu avoir recours à leur haute expérience et à leurs profondes lumières, ils vous auraient ex-pliqué doctoralement les qualités du granit ou du travertino, la dose d’eau convenable pour bien pétrir un enduit, le temps strictement nécessaire pour le délayement ou la dessiccation de la chaux, etc., etc. C’est ainsi que va le monde ! Aussi, quoi qu’en ait pu dire le vieux Buonarotti, le grand Michel-Ange ne faisait qu’un maçon fort médiocre.

 

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Mais le génie se joue des grandes comme des petites diffi-cultés. Déjà la couleur et la chaux obéissent au maître souve-rain, comme lui avaient obéi le marbre et le bronze. La matière domptée, il ne lui restait plus qu’à dérouler sa vaste épopée bi-blique, conçue en une seule nuit ! La pensée du Dante, le divin poète, incarnée sous une autre forme, dans l’artiste divin, se traduisait en peinture. Même originalité de conception, même grandeur de style, même aspiration puissante vers la sublime unité.

Tous les deux ont embrassé dans leur vaste composition la création entière, l’ordre de la série des temps, depuis la chute des anges rebelles jusqu’au jugement suprême.

Je ne m’arrêterai pas à décrire le poème de la Sixtine à ceux qui ne l’ont pas vu, comme je ne traduirai pas l’épopée dan-tesque à ceux qui ne l’ont pas sentie : ce serait parler musique aux sourds et couleurs aux aveugles.

Michel-Ange n’avait employé que vingt mois à son œuvre immense. Le jour où il descendit des échafaudages, ses yeux s’étaient tellement habitués à regarder en haut, qu’il ne pouvait plus les tourner vers la terre. Touchant et douloureux symbole du génie, obligé encore à faire route avec les hommes après avoir habité quelque temps les régions célestes.

Au milieu des tourments de toute sorte qui assiégèrent Mi-chel-Ange pendant cette grande épreuve, il faut compter aussi les impatiences, les ennuis, les menaces du bouillant pontife. Tout vieux et tout cassé qu’il était, cet homme indomptable montait à chaque instant sur l’échafaud, se glissait sous la voûte, grondait, conseillait, pressait le pauvre artiste, qui eût donné volontiers ce qui lui restait d’années à vivre pour qu’on le laissât travailler en paix.

Un jour, c’étaient des remarques sur l’emploi trop sobre de couleurs brillantes et sur la pauvreté des dorures.

 

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Et l’artiste de répondre :

– Saint-père, les hommes que j’ai peints là-haut ne por-taient point d’or dans leur temps ; c’étaient de saints person-nages, qui avaient l’amour de la pauvreté et le mépris des ri-chesses.

Une autre fois, c’étaient des plaintes et des exclamations sur la lenteur de l’artiste.

– Quand finiras-tu donc ? s’écriait le pape.

– Quand je serai satisfait, répondait Michel-Ange.

Enfin, comme la Toussaint approchait, le pape monta une dernière fois sur la charpente, et signifia brièvement au peintre qu’il voulait, ce jour-là, lui, Jules II, à qui personne n’avait ja-mais résisté, dire la messe dans sa chapelle.

– Mais, si je n’ai pas fini ce jour-là ?… riposta le peintre avec une égale impatience.

– Si tu n’as pas fini… si tu n’as pas fini… je te ferai jeter à bas de cet échafaud.

– C’est qu’il est homme à le faire comme il le dit, pensa Mi-chel-Ange.

Et, le soir même, l’échafaud fut enlevé.

Je n’essayerai même pas de décrire l’impression fou-droyante et terrible que fit ce chef-d’œuvre lorsqu’il fut livré à l’admiration du public. Alors, comme aujourd’hui, la voûte de la Sixtine fut considérée comme le prodige le plus étonnant de l’art humain. Michel-Ange avait trente-sept ans lorsqu’il acheva ses peintures.

Deux ans après, le pape mourut, et Michel-Ange pleura amèrement sa mort. Ces deux caractères étaient faits l’un pour l’autre. Jules II ne pouvait plus se passer de Michel-Ange. On

– 43 – raconte que, peu de temps avant la mort du pape, une scène fort vive eut lieu entre lui et Michel-Ange, à l’occasion d’un congé que demandait ce dernier pour aller voir la fête de Saint-Jean à Florence, scène qui se termina, comme toujours, par un redou-blement d’amitié et de faveur. On assure même que le pauvre vieillard, sentant peut-être que sa fin approchait, et ne voulant pas laisser un souvenir amer au cœur de l’artiste qu’il avait le plus estimé, lui fit faire de touchantes excuses, et lui envoya un cadeau de cinq cents ducats pour s’amuser pendant la fête.