Trois maîtres
Chapitre VI
« La Nuit, que tu vois dormir dans une si douce attitude, a été sculptée dans ce marbre par un Ange ; et, puisqu’elle dort, c’est qu’elle est vivante. Éveille-la, si tu en doutes ; elle parle-ra. »
Michel-Ange répondit par cet autre quatrain aux vers du poète inconnu :
Grato m’è il sonno e più l’esser di sasso
Mentre che il danno e la vergogna dura ;
Non veder, non sensir m’è gran ventura.
Pero non mi destar ! deh ! parla basso !
« Il me plaît de dormir, encore plus d’être de pierre, tant que durent la honte et l’esclavage. Ne pas voir, ne pas sentir, m’est un bonheur suprême. Ne m’éveille donc point, de grâce ; parle bas. »
VI
Alexandre de Médicis, ivre d’orgies et de sang, régnait à Florence, en attendant que Lorenzino, ce Brutus du XVIe siècle, vînt en délivrer sa patrie, en égorgeant le bâtard sur un lit de débauche.
Une page de Benvenuto (le lecteur connaît déjà notre pré-dilection pour les Mémoires de l’artiste florentin) nous fait as-sister à l’exposition de ce drame, et nous peint les deux person-nages avec une vérité de couleurs à laquelle aucun récit ne pour-rait atteindre.
– 54 –
« J’avais fini la médaille à ma manière, raconte Cellini, et je l’avais enfermée dans une petite boîte (c’était le portrait d’Alexandre). Je dis alors au duc : « Monseigneur, soyez tran-quille, votre médaille sera supérieure à celle du pape Clément ; et cela est bien naturel, car la médaille du pape est la première que j’ai faite ; et messer Lorenzo, ici présent, qui est un homme d’un grand génie et d’un immense savoir, me donnera le sujet d’un beau revers pour votre médaille. » À ces paroles, Lorenzo répondit brusquement : « Je ne songe à autre chose qu’à te donner un revers digne de Son Excellence. » Le duc sourit, et, ayant regardé Lorenzo, lui dit : « Laurent, faites-lui son revers, et il le gravera ici et ne nous quittera point. – Je le ferai le plus tôt que je pourrai, » répliqua vivement Lorenzo, « et je compte faire une chose qui étonnera le monde. »
Le duc, qui le prenait tantôt pour un fou, tantôt pour un poltron, se roula sur son lit et rit beaucoup de ces paroles.
Après la mort du tyran, François Soderini s’écria en voyant Benvenuto :
– Voilà le revers de la médaille que t’avait promis Lorenzi-no.
Or, ce même duc Alexandre eut, un jour, la fantaisie d’inviter Michel-Ange à monter à cheval pour faire avec lui le tour des remparts. Buonarotti fit répondre à Son Excellence qu’il n’avait pas de temps à perdre et partit immédiatement pour Rome. À Rome, un nouveau procès l’attendait. Les procu-reurs du duc d’Urbin, avec cette ténacité qui caractérise les gens de loi de tout temps et de tout pays, avaient remis en train l’affaire du tombeau. De son côté, Clément VII, qui avait bien le droit d’avoir une volonté à lui, s’était promis qu’ils n’en vien-draient pas à bout. Aussi ne manquait-il pas d’exhorter l’artiste à tenir bon : ce que faisant, la bénédiction de Sa Sainteté lui se-rait octroyée.
– 55 –
Mais Michel-Ange, qui avait plus envie au fond de terminer le monument que de tomber dans les mains du duc Alexandre, s’arrangea avec les procureurs, c’est-à-dire qu’il en passa par tout ce qu’ils voulurent, et se remit sérieusement au tombeau de Jules II.
Le dessin de ce mausolée, qui devait être en origine le plus grand monument de ce genre que les hommes eussent jamais vu, avait été réduit à une simple façade en marbre, adossée au mur de l’église de Saint-Pierre-aux-Liens.
Jules II avait lui-même choisi cette église pour l’endroit où serait placé son tombeau. Il aimait ce titre cardinalin de Saint-Pierre-aux-Liens. Sixte IV, son oncle, qui avait jeté les bases de la grandeur de sa famille, l’avait porté le premier. Lui-même avait été cardinal de San-Pietro-in-Vincoli pendant trente-deux ans, et, devenu pape, avait transmis cette dignité au plus chéri de ses neveux.
Par une de ces fatalités qui s’attaquent aussi bien aux œuvres d’art qu’à la vie des artistes, tous les pouvoirs divins et humains sont venus s’opposer à l’achèvement de ce tombeau, quelque réduites, quelque amoindries qu’en fussent successi-vement les proportions.
De tous ces projets avortés, la seule statue vraiment digne de Michel-Ange qui nous reste, est le Moïse, et encore cette sta-tue, tout admirable et terrible qu’elle est, arrachée à sa destina-tion première, déplacée de son point de vue naturel, isolée de l’ensemble dont elle devait faire partie dans la pensée de l’artiste, ne produit-elle pas aujourd’hui la moitié de l’effet qu’elle aurait dû produire élevée à vingt pieds de hauteur, assise éternellement au bord de l’immense tombeau, entre le ciel et la terre, au milieu d’un cortège de prophètes et de sibylles, à la place que lui avait marquée le sculpteur.
Je plains les critiques qui ont voulu mesurer ce géant à leur taille de nains : tant de grandeur les écrase. C’est ici qu’il faut
– 56 – sentir au lieu de raisonner. Rien dans ce chef-d’œuvre ne rap-pelle un précédent quelconque, une idée reçue, une tradition même lointaine ; rien ne ressemble à l’antique, au classique, ni par la conception, ni par le style, ni par la forme. C’est un rêve étrange et colossal, traduit dans le marbre, dans une nuit d’insomnie et de terreur ; c’est une inspiration biblique de la plus haute puissance, et telle que Dante lui seul saurait nous la décrire. Tout est naturel et formidable dans cette personnifica-tion sublime, qui surpasse de cent coudées les héros des âges fabuleux.
Entrez dans l’église San-Pietro-in-Vincoli, seul à la nuit tombante ; contemplez à la lueur incertaine du crépuscule cette apparition surhumaine, et vous serez saisi d’un de ces épouvan-tements hyperboliques que produit sur une imagination fié-vreuse la lecture de l’Apocalypse.
Le demi-dieu est assis dans sa majesté olympienne. Un de ses bras est appuyé sur la table de la loi ; l’autre est ramené en avant avec la superbe nonchalance d’un homme qui n’a besoin que d’un froncement de sourcil pour se faire obéir de la multi-tude. Une barbe épaisse et séculaire se répand par flots sur sa vaste poitrine, comme un torrent qui déborde. Le caractère agreste et primitif de ce grand pasteur de peuples est empreint dans chaque muscle de son corps, dans chaque pli de son vête-ment. Le double rayon que la vision de Jéhovah a laissé comme une marque indélébile sur le front du prophète ressemble d’une manière frappante à la double corne acérée qui vient de percer la tête d’un bouc. Cet ensemble d’énergie sauvage et de force animale ajoute je ne sais quoi d’étrange et de redoutable à la physionomie du colosse ; car, en vérité, homme ou monstre, réalité ou symbole, cet être pense, et le peuple hébreu, comme l’a dit un poète n’aurait pas eu tout à fait tort de se prosterner devant lui. Dieu lui eût pardonné peut-être !
Pendant que Michel-Ange travaillait à son Moïse, Clé-ment VII, à l’exemple de Jules II, ne le laissait pas tranquille un
– 57 – instant. C’était une ruse pour tous ces papes d’exiger du pauvre artiste toujours autre chose que ce qu’il était en train de faire. Pour obtenir quelque répit, il dut promettre au pape qu’il s’occuperait en même temps du carton du Jugement dernier. Mais Clément VII n’était pas homme à se payer de paroles ; il surveillait l’ouvrage en personne, et Buonarotti était obligé de passer continuellement du ciseau au crayon, et de la plume au maillet. Le Jugement ! le Moïse ! voilà deux ouvrages de peu d’importance et qu’il est facile de mener de front ! Et cependant il le fallait, Sa Sainteté n’entendait pas raison.
Un jour, on vint annoncer à Michel-Ange qu’il ne recevrait pas sa visite ordinaire : Clément VII était mort. L’artiste respira tout juste le temps du conclave.
Le nouveau pape, Paul III, n’eut rien de plus pressé que de se présenter à l’atelier de Buonarotti, suivi pompeusement de dix cardinaux. On reconnaît bien là le nouvel élu !
– Ah çà ! dit le saint-père d’un ton tout à fait décidé, j’espère bien que dorénavant tout ton temps m’appartiendra, maître Buonarotti ?
– Que Votre Sainteté daigne m’excuser, repartit Michel-Ange, mais je viens de signer un engagement avec le duc d’Urbin, qui me force à terminer le tombeau du pape Jules.
– Comment ! s’écria Paul III, voilà trente ans que j’ai un désir, et, maintenant que je suis pape, je ne pourrais le satis-faire !
– Mais le contrat, saint-père, le contrat !
– Où est-il, ce contrat, que je le déchire ?
– Comment ! s’écria à son tour le cardinal de Mantoue, qui faisait partie du cortège ; mais que Votre Sainteté regarde le Moïse, que maître Michel-Ange vient d’achever : cette statue seule suffirait, et au delà, pour honorer la mémoire de Jules.
– 58 –
– Maudit flatteur ! murmura tout bas Michel-Ange.
– Allons, allons, je prends l’affaire sur moi, dit le pape. Tu ne feras que trois statues de ta main : d’autres sculpteurs se chargeront du reste, et je réponds du consentement du duc d’Urbin. Et maintenant, maître, à la Sixtine. Il y a là un grand mur vide qui vous attend.
Que pouvait répondre Michel-Ange à une volonté si pré-cise, si nettement exprimée ? Il finit de son mieux ses deux sta-tues de la Vie active et de la Vie contemplative, la Rachel et la Lia symboliques de Dante ; et, ne voulant pas tirer profit du nouvel arrangement qu’on le forçait de subir, déposa quinze cent quatre-vingts ducats sur les quatre mille qu’il avait reçus, pour solder, sur ses propres bénéfices, le prix des travaux con-fiés aux autres artistes.
Ayant ainsi terminé cette malencontreuse affaire, qui lui avait causé tant de tracas et tant d’ennuis, Michel-Ange put en-fin s’occuper exclusivement de l’exécution de son Jugement dernier, àlaquelle il n’employa pas moins de huit à neuf ans.
Cet immense et unique tableau, où la figure humaine est représentée dans toutes les attitudes possibles, où tous les sen-timents, toutes les passions, tous les reflets de la pensée, tous les élans de l’âme sont rendus avec une perfection inimitable, n’a jamais eu jusqu’ici, n’aura jamais de pendant dans le do-maine de l’art.
Cette fois, le génie de Michel-Ange s’attaquait tout bonne-ment à l’infini. Le sujet de cette vaste composition, la manière dont elle est conçue et exécutée, la variété admirable et la sa-vante disposition des groupes, la hardiesse inimaginable et la fermeté des contours, le contraste de la lumière et des ombres, les difficultés, je dirais presque les impossibilités vaincues, comme en se jouant, et avec un bonheur qui tient du prodige, l’unité de l’ensemble, la perfection des détails font du Jugement dernier l’œuvre la plus complète, le plus grand tableau qui
– 59 – existe. Cela est large et grandiose comme effet, et pourtant chaque partie de cette prodigieuse peinture gagne infiniment à être vue et étudiée de près ; et nous ne connaissons pas de ta-bleau de chevalet travaillé avec une telle patience et fini avec un tel amour.
Le peintre ne pouvait choisir qu’une scène, quelques groupes isolés, dans ce drame épouvantable qui se jouera le dernier jour dans la vallée de Josaphat, où toutes les généra-tions seront entassées. Et cependant admirez la toute-puissance du génie ! rien qu’avec un seul épisode, dans un espace borné, et par la seule expression du corps humain, l’artiste a su vous frapper d’étonnement et de terreur, et vous faire assister réel-lement à la suprême catastrophe.
Au bas du tableau, à peu près vers le milieu, on aperçoit la barque infernale, souvenir fantasque, emprunté à la tradition païenne, d’après laquelle le poète d’abord, et le peintre ensuite, se sont plus à revêtir un maudit de la figure et de l’emploi de Caron.
« Caron, le diable aux yeux de braise, rassemble d’un geste
toutes ces âmes et frappe de son aviron celles qui s’arrêtent. »1
Il est impossible de se faire une idée de la science in-croyable déployée par Michel-Ange dans toutes les contorsions de ces damnés, entassés les uns sur les autres dans la barque fatale. Tout ce que la douleur, le désespoir, la rage, peuvent produire sur les muscles humains de contractions violentes, de tortures visibles, de crispations affreuses, est rendu dans ce groupe avec une évidence à donner le frisson aux plus insen-sibles. À gauche de cette barque, on voit l’ouverture béante
1 Dante, Enfer, III.
– 60 – d’une caverne ; c’est l’entrée du Purgatoire, où quelques dé-mons se désespèrent de n’avoir plus d’âmes à tourmenter.
Ce premier groupe qui s’offre naturellement à l’attention du spectateur est celui des morts, que l’éclat de la trompette éternelle a réveillés dans leurs tombeaux. Les uns secouent leur linceul, d’autres entr’ouvrent avec peine leur paupière appesan-tie par un si long sommeil. Il y a vers l’angle du tableau un moine qui montre de sa main gauche le divin juge ; ce moine est le portrait de Michel-Ange. Le second groupe est formé par les ressuscités qui montent d’eux-mêmes au jugement. Ces figures, dont plusieurs sont sublimes d’expression, s’élèvent plus ou moins légères vers l’espace, suivant le fardeau des péchés dont elles vont rendre compte.
Le troisième groupe, toujours en montant à la droite du Christ, est celui des bienheureuses. Il y a parmi toutes ces saintes, dont les unes montrent l’instrument de leur supplice, les autres les stigmates de leur martyre, une tête admirable de beauté et de tendresse : c’est une mère qui protège sa fille, en tournant vers le Christ des yeux remplis de foi et d’espoir.
Au-dessus de la foule des saintes, on voit un quatrième groupe d’esprits angéliques, les uns portant la croix, les autres la couronne d’épines, instruments et attributs de la passion du Sauveur.
Le cinquième groupe, parallèle au quatrième que nous ve-nons d’indiquer, est aussi composé d’anges ; tels nous les révèle du moins l’éclat de leur jeunesse et la légèreté aérienne de leurs mouvements ; et ceux-là aussi portent, comme en triomphe, d’autres emblèmes de l’expiation divine, la colonne, l’échelle, l’éponge.
Au-dessus de ces anges, et sur le même plan qu’occupent les saintes, à la gauche du Christ, est le chœur des justes ; les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, les saints personnages forment le sixième groupe.
– 61 –
Le septième est le plus horrible, et celui dans lequel l’art de Michel-Ange se montre dans toute son effrayante grandeur : ce sont les proscrits foudroyés par l’arrêt et entraînés au supplice par les anges rebelles. Le spectateur le plus froid ne saurait ré-sister à un tel spectacle. On se croit dans l’enfer ; on entend les cris de douleur et les grincements de dents des misérables, qui, suivant la terrible expression dantesque, désirent en vain une seconde mort.
Les huitième, neuvième et dixième groupes, qui occupent le bas de la composition, sont formés, comme nous l’avons dit, par la barque de Caron, par la grotte du Purgatoire, et les anges du jugement, au nombre de huit, soufflant de toutes leurs forces dans leur trompette d’airain pour convoquer les morts des quatre points de la terre.
Enfin, dans un onzième groupe, au centre à peu près de la partie supérieure du tableau, au milieu des deux foules de bien-heureux, assis sur les nuages, le souverain juge, d’un mouve-ment terrible, lance la malédiction sur les réprouvés : Ite male-dicti in ignem œternum. La Vierge détourne la tête, et fris-sonne. À la droite du Christ est Adam, à sa gauche est saint Pierre. C’est la même place que leur avait assignée Dante dans son Paradis.
Cette œuvre immense fut découverte au public le jour de Noël 1541. Elle avait coûté huit années de travail. Michel-Ange avait alors soixante-sept ans.
Plusieurs anecdotes relatives à ce grand tableau sont par-venues jusqu’à nous.
On raconte que le pape, scandalisé de la nudité de certaines figures, nudité que fut chargé d’habiller dans la suite Daniel de Volterre, fit dire à Michel-Ange qu’il eût à les couvrir.
Michel-Ange répondit avec sa brusquerie ordinaire :
– 62 –
– Vous direz au pape qu’il s’occupe un peu moins de corri-ger mes peintures, ce qui est très aisé, et qu’il s’occupe un peu plus de réformer les hommes, ce qui est très difficile.
On dit que maître Biaggio, maître de cérémonies de Paul III, ayant accompagné le pape dans une visite que Sa Sain-teté voulut faire à la fresque de Michel-Ange, lorsqu’elle n’était qu’à moitié terminée, se permit de dire aussi son opinion sur le tableau du Jugement.
– Saint-Père, dit le bon messer Biaggio, si je dois exprimer mon avis, ce tableau me paraît plus propre à figurer dans une taverne que dans la chapelle d’un pape.
Malheureusement pour le maître de cérémonies, Michel-Ange se trouva derrière lui et ne perdit pas un mot du compli-ment de messer Biaggio. À peine le pape fut-il sorti, que l’artiste irrité, voulant faire un exemple qui dégoûtât à jamais les cri-tiques, plaça bien et dûment dans son enfer le brave messer Biaggio, sous le déguisement peu flatteur de Minos. C’était tou-jours le procédé de Dante, lorsqu’il avait à se venger de quelqu’un de ses ennemis.
Je vous laisse à penser les lamentations et les plaintes du pauvre maître de cérémonies, lorsqu’il se vit damné de la sorte. Il se jeta aux pieds du pape, déclarant qu’il ne se relèverait pas, que Sa Sainteté ne l’eût fait tirer de l’enfer : c’était le plus pres-sant. Quant à la punition que méritait le peintre pour cet affreux sacrilège, messer Biaggio s’en remettait entièrement à la haute impartialité du saint-père.
– Messer Biaggio, répondit Paul III avec tout le sérieux qu’il put garder, vous savez que j’ai reçu de Dieu un pouvoir ab-solu dans le ciel et sur la terre, mais je ne puis rien en enfer ; ainsi restez-y.
Pendant que Michel-Ange travaillait à son tableau du Ju-gement, il tomba de l’échafaud et se blessa gravement à la
– 63 – jambe. Aigri par la douleur et pris d’un accès de misanthropie, le peintre s’enferma chez lui et ne voulut voir personne.