Trois maîtres

Alexandre Dumas · Chapitre 9 sur 10 · partie 1/3

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Trois maîtres

Titien

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

 

Au nom seul de Titien, ce Rubens de l’Italie, ce peintre en-thousiaste et passionné de la couleur et de la forme, mille idées de volupté, de plaisir et d’amour se réveillent dans les cœurs les plus froids, dans les imaginations les plus engourdies. Ce ne sont plus les hautes conceptions de Léonard, ni les Vierges idéales de Raphaël, ni les formidables dessins de Michel-Ange. Le temps des suaves rêveries, des inspirations célestes, des épouvantements bibliques est passé ; nous sommes en pleine Renaissance, en pleine orgie, au milieu de cette Venise ardente et sensuelle, et ivre comme une fille de joie. Ce sont des Vénus aux contours voluptueux, des Bacchantes aux poses lascives, de royales courtisanes à la beauté éclatante, aux dévorantes ar-deurs. Ce sont de frais paysages remplis d’ombre et de mystère ; des groupes d’enfants nus se jouant sur un sable d’or ou sur un gazon d’émeraude ; des chœurs mélodieux et invisibles chantant des hymnes tout empreints de la poésie d’Horace et de Tibulle. Ce sont de blondes chevelures ruisselant sur des seins d’albâtre, de tendres et langoureux regards noyés dans les larmes du bon-heur ; c’est une exubérance de chairs bondissantes à donner le frisson ; c’est la pourpre, c’est le sang, c’est la vie.

S’il est vrai, comme nous croyons l’avoir prouvé, que Mi-chel-Ange est le Dante de la peinture italienne, Titien en est l’Arioste.

Nous n’étonnerons pas nos lecteurs, habitués qu’ils sont aux brusques revirements de la mode, en leur avouant, dès le début de cette notice, que le roi des coloristes vénitiens a été, dans ces derniers temps, en butte à toute espèce d’injures de la part des néobyzantins, s’il nous est permis de créer un mot pour

– 75 – désigner cette classe de fanatiques. Il est de toute évidence que ceux qui n’apprécient dans le corps que le squelette, qui n’adorent que le gris dans la couleur, doivent préférer Giotto à Titien et Cimabue à Giorgione.

Quant à moi, je le confesse en toute humilité, quoique j’aie renoncé pour ma part et tout comme un autre à Satan et à ses pompes, je ne crois pas avoir contracté implicitement l’obligation de mettre à l’index les tableaux de Titien et de Ru-bens. Je pousserai plus loin ma franchise en proclamant tout haut ma prédilection pour les écoles vénitienne et flamande.

Titien Vecelli est né en 1477 dans la Pieve, petit château si-tué sur la frontière du Friuli, chef-lieu des sept communes de Cador.

Ici, l’historien Ridolfi, que j’ai, entre autres, sous les yeux, se lance à perte de vue dans une phrase interminable, que je ne me sens pas l’haleine de poursuivre jusqu’au bout, pour prouver que la Pieve est entourée de hautes montagnes, de vallées pro-fondes, de torrents, de précipices, dont je fais grâce au lecteur, comme aussi des dispositions naturelles et presque innées de l’enfant, des prodiges qui accompagnèrent sa venue au monde, de son horoscope enfin, que tout biographe un peu distingué se croyait alors en devoir de tirer pour l’homme dont il allait ra-conter la vie.

Titien a cela de commun avec Michel-Ange, qu’il est né gentilhomme. Son père s’appelait Gregorio Vecelli ; ses aïeux remontent, dit-on, au XIIe siècle, et notre artiste eut le privilège de pouvoir se choisir un patron sans sortir de sa famille. Saint Titien, évêque d’Oderzo, était un Vecelli.

On remarquera en passant que Titien est un nom de bap-tême : à ces causes, il ne peut être précédé d’un article. Dire le Titien, comme on en a généralement l’habitude, c’est commettre la même faute que si l’on disait le Raphaël ou le Michel-Ange. Ce n’est, du reste, qu’un péché véniel contre les lois de la gram-

– 76 – maire ; et, comme l’usage, à tout prendre, excuse et justifie les coupables, notre absolution leur est acquise et octroyée d’avance.

Titien n’avait pas six ans que déjà, à en croire ses bio-graphes, il donnait des preuves non équivoques de son merveil-leux génie. On sait avec quelle ardeur d’investigation et avec quel aplomb de certitude les faiseurs de notices, ces prophètes après coup, recherchent dans l’enfance des grands hommes tout ce qui aurait pu faire deviner ce qu’ils seraient un jour. Un détail très curieux, et qui sort un peu de la banalité de ces pronostics calqués les uns sur les autres, nous a été conservé précieuse-ment. Tous les gamins, ceux qui deviendront de grands peintres comme ceux qui ne seront rien du tout, commencent par bar-bouiller les murs à la craie ou au charbon. Ici se révèle déjà le prodigieux instinct de Titien pour la couleur. Dédaignant, dès ses premières années, le trait et le dessin, il s’en allait dans les jardins, dans les prés, le long des haies, cueillant les fleurs les plus belles et les plus éclatantes ; il les admirait, les comparait, s’enivrait de leur vue : la blancheur du lis, l’incarnat de la rose, la pourpre de l’œillet, les mille nuances de ces vivantes pierre-ries, le plongeaient dans une muette extase. Le parfum n’était qu’un luxe, je dirais presque un défaut, pour cet étrange enfant, qui devait être un jour le plus grand coloriste de son siècle.

Une fois en possession de cette immense et magique pa-lette que la nature a semée dans les champs, le petit Titien n’avait plus besoin ni de crayon ni de plume pour esquisser ses figures. Il pressait tout bonnement le suc de ses plus belles fleurs, et la fresque était aussitôt conçue qu’exécutée. Les habi-tants de Cador purent ainsi admirer longtemps une très jolie tête de Vierge que le jeune Vecelli avait peinte sur un chapiteau par ce procédé aussi simple que charmant. On venait la voir de tous les côtés ; et ce fut je ne sais quel envieux et brutal archi-tecte qui fit jeter à bas la peinture, le chapiteau et la façade, sous prétexte qu’ils gênaient le passage.

 

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Une autre particularité qui a paru digne de remarque aux admirateurs du grand peintre, c’est que l’homme qui passe pour lui avoir donné les premières leçons de son art est un certain Antonio Rossi, artiste de quelque valeur, dont il reste à Cador deux ou trois peintures à la détrempe, entre autres une Vierge sur son trône, entourée de petits anges qui ne manquent pas de correction et de grâce. Au bas de ce petit tableau, que l’on con-serve religieusement dans l’oratoire de M. Zamberlani, on lit en toutes lettres l’inscription suivante : Opus Antonii RUBEI. Or, je vous le demande, quelle bonne fortune pour les étymologistes qui ont foi dans la prédestination des noms propres ! Titien, le précurseur de Rubens, a eu pour premier maître Antonio Rossi : en italien, c’est exactement le même nom rendu immortel par le Michel-Ange néerlandais. Ne dirait-on pas que la Providence s’en est mêlée ?

Mais laissons désormais le côté merveilleux et poétique pour aborder franchement l’histoire. Il est certain qu’après avoir reçu quelques conseils de Sebastiano Zuccati, le jeune Titien fut envoyé par son père à Venise pour faire de sérieuses études sous la direction de Jean Bellini.

Les deux frères Bellini, Jean et Gentile, liés par la plus tendre amitié, quoique séparés d’atelier et d’affaires, avaient alors la réputation d’être les dessinateurs les plus corrects et les plus purs de l’école vénitienne, à laquelle, comme on sait, on a de tout temps reproché de pécher par le dessin. Jean se distin-guait surtout par une ardeur de nouveauté et par des idées de progrès qui ne laissaient point d’étonner chez un homme fon-cièrement classique. Rien de plus commun que ces contrastes chez les fortes natures. D’un côté, le génie les entraîne et les porte malgré elles vers tout ce qui est grand, vers tout ce qui est beau, vers tout ce qui est neuf ; de l’autre, le préjugé les retient, la règle les enchaîne, l’autorité les arrête. Le cœur bout, la tête raisonne. À quoi bon avoir des ailes au front quand on a du plomb aux pieds ?

 

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Comme il n’entre point dans notre plan d’écrire la biogra-phie de Bellini, nous ne pouvons résister à l’envie de raconter une anecdote qui montre à quel point les élans de l’âme étaient en guerre ouverte avec les prescriptions de l’école chez ce peintre austère et compassé. D’ailleurs, mieux on aura connu le maître, mieux on connaîtra l’élève.

On avait peint jusqu’alors à la détrempe. Tout à coup un bruit se répand, sur la place Saint-Marc, qu’il vient d’arriver à Venise un peintre sicilien nommé Antonello de Messine, et pos-sesseur de secrets admirables pour préparer et broyer les cou-leurs. La nouvelle est colportée d’atelier en atelier et n’y trouve que des incrédules ou des détracteurs. Gentile lui-même n’hésite pas à traiter le Sicilien d’aventurier et de charlatan. Mais son frère, mieux avisé, au lieu de mêler sa voix à ce chœur de railleries et de reproches dont on accable en général les nova-teurs, se prit à réfléchir profondément et n’eut plus qu’une pen-sée : ce fut celle de s’emparer du secret, d’étudier le procédé d’Antonello.

Une fois son projet arrêté, rien ne lui coûta plus pour at-teindre son but ; l’ardeur de l’artiste l’emporta sur les scrupules du dévot ; il ne recula pas devant la ruse et le mensonge, et voici comment il s’y prit pour surprendre le secret de son rival :

Un jour, Jean Bellini mit son plus riche pourpoint de satin, sa plus belle toque de velours, ses plus blanches plumes et son médaillon le plus artistement travaillé. Quant à l’air noble et dégagé, quant aux façons de gentilhomme et de cavalier, il n’eut rien à changer à sa manière d’être habituelle ; car rien ne res-semble plus pour l’élégance et pour la noblesse aux beaux sei-gneurs vénitiens de cette merveilleuse époque, que les peintres qui nous en ont laissé les portraits.

Ainsi déguisé, notre artiste se présenta à l’atelier de son confrère et le pria en grâce de faire au plus vite son portrait, pressé qu’il était de partir pour un assez long voyage ; quant au prix, le gentilhomme s’engagea d’avance à le laisser fixer par le

– 79 – peintre lui-même. Antonello, trompé par la bonne mine de l’inconnu, n’eut garde de laisser échapper une si belle occasion, et répondit à Sa Seigneurie que, si elle daignait poser, rien ne l’empêchait de commencer immédiatement son esquisse.

Il s’y mit en effet, et, en moins de deux heures, les contours étaient tracés ; Antonello avança assez la tête pour que le gentil-homme pût se reconnaître. La ressemblance était parfaite ; mais ce qui paraissait étonner beaucoup l’inconnu, c’était le ton des chairs et une certaine morbidezza de coloris dont on n’avait pas d’exemple jusqu’alors.

– Ah ! ah ! fit le Sicilien d’un air capable, je sais ce qui oc-cupe Votre Seigneurie ; ceci tient à un procédé que j’ai inventé, et dont vos peintres vénitiens ne se doutent pas seulement.

Antonello se vantait évidemment : il n’avait pas inventé la peinture à l’huile ; il l’avait apprise en Flandre, de Jean de Bruges.

– Y aurait-il de l’indiscrétion à vous demander en quoi consiste ce nouveau procédé ? répondit le gentilhomme, qui ne perdait pas un mouvement de son confrère.

– Nullement, reprit le Sicilien ; voyez-vous ce flacon, mon-seigneur ?

– À merveille.

– Ce flacon contient une espèce d’élixir très coûteux, extrait par moi de certaines herbes qu’on trouve dans les environs de l’Etna. On verse quelques gouttes de cette liqueur dans une sou-coupe, on trempe le pinceau dans la soucoupe et l’on produit des tons qui ont toute l’apparence de la vie.

– C’est singulier ! fit le gentilhomme de son air le plus na-turel, j’aurais cru que votre élixir était tout bonnement de l’huile de lin.

 

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Antonello rougit et regarda fixement l’inconnu ; mais, comme rien ne décelait, ni dans la voix, ni dans l’attitude de ce dernier, qu’il attachât la moindre importance à sa découverte, le Sicilien s’étendit longuement sur les qualités et sur les vertus secrètes de son liquide et sur les soins infinis qu’il fallait pren-dre pour l’extraire et pour l’employer. Le Vénitien fit semblant d’être parfaitement convaincu, et l’on parla d’autre chose.

Deux jours après, le portrait était fini ; le gentilhomme le paya largement et l’emporta : le tour était fait.

Il est possible que Jean Bellini ait passé le reste de sa vie à prier Dieu de lui pardonner son mensonge ; mais il avait appris la peinture à l’huile.

Ce fut à cette époque justement que Titien fut envoyé par son père chez Bellini. Le bouillant jeune homme ne pouvait tomber plus mal à propos. Dans son ardeur d’expiation, et vou-lant sanctifier par l’usage un secret qu’il devait à la ruse, il avait décidé de ne peindre que des sujets de dévotion et de pénitence. Jamais il ne s’était montré si sévère dans le choix et dans l’exécution de ses tableaux. C’étaient des moines d’une maigreur effrayante, des martyrs dans toutes les angoisses et les convul-sions de leurs tortures, des vierges au front désolé, aux joues creuses, aux yeux remplis de larmes et de douleur. Sans doute, on ne pouvait voir ces saintes images sans être ému de pitié, pénétré de repentir ; sans doute, Jean Bellini eut la gloire et le mérite d’enrichir plus d’un couvent par les pieuses offrandes que venaient déposer les fidèles au pied de ses tableaux, de con-vertir plus d’un pécheur endurci, par la contrition profonde, par l’humilité sincère et par l’édifiante charité que respiraient de leurs toiles ses sombres cénobites, ses belles et illustres péni-tentes.

Mais songez quelle triste mine dut faire ce pauvre Titien, tout bouillant de jeunesse, de liberté et d’amour, lorsqu’il se vit claquemuré dans cet austère atelier au plafond gothique, aux noires parois, aux étroites ogives, entre deux filières de saints

– 81 – squelettes et de madones jaunies ! autant eût valu l’enfermer dans un couvent, le jeter dans un cachot, le descendre tout vi-vant dans un tombeau ! Aussi le pauvre garçon n’avait-il pas assez de regrets pour ses chères montagnes, pas assez de larmes pour ses vallées fleuries où il allait ramasser si joyeusement ses couleurs, pas assez de soupirs pour sa riante chambrette de la Pieve, nid aérien d’où il contemplait tous les soirs, au soleil cou-chant, avec les yeux d’un artiste déjà vieux et le cœur d’un amoureux de vingt ans, un immense et poétique horizon.

Effrayé de l’imagination brûlante et des tendances sen-suelles de son élève, Jean Bellini le soumit à un régime plus sé-vère que les autres. Les Vierges et les Madeleines, quelle que fût la sécheresse de leurs contours et la roideur de leurs poses, lui furent absolument interdites. À peine si on lui permit les petits anges jouant du luth ou de la viole. Mais le Saint Sébastien per-cé de flèches, le Job sur son fumier, le saint Antoine, moins la tentation, devinrent sa ration journalière. Encore une fois, pauvre Titien ! lui qui ne rêvait que Vénus et bacchantes, que soie et velours, que riches seigneurs et royales courtisanes ! Il fallut se résigner.

Nous avons de lui plusieurs tableaux qui appartiennent à cette époque. Un je ne sais quoi de vaporeux, de tendre, de charmant s’y fait jour, malgré les ordres du maître : c’est d’abord l’ange Raphaël tenant par la main le petit Tobie, tel qu’on le voit encore dans l’église de Sainte-Catherine à Venise ; ce sont plusieurs portraits sur bois, suivant l’usage adopté plus communément alors ; c’est une crèche, où il n’a pu se défendre de mettre un peu de sa grâce ; c’est une Vierge assez maigre, flanquée de saint Roch et de saint Sébastien, le tout à la dé-trempe, dont il fit don à la paroisse de la commune ; et grand nombre de peintures dans le même style et de la même manière, dont le catalogue serait trop long et trop monotone.

Comme tous les maîtres qui font leur métier en conscience, Jean Bellini s’appliqua avec persévérance, avec zèle, avec obsti-

– 82 – nation, à faucher dans cette riche et féconde nature tout ce qu’elle avait de trop jeune, de trop vigoureux, de trop luxuriant. Il émonda soigneusement le jeune arbre qui lui avait été confié ; puis, voyant que la chose lui réussissait à merveille, et quittant la serpette pour le rabot, il se mit en devoir de faire disparaître les aspérités et les nœuds de ce robuste et glorieux rejeton dont il avait déjà coupé les branches et les fleurs. Il en avait fait un tronc ; il en voulut faire une planche, ce à quoi s’opposa Titien de toutes ses forces.

Sur ces entrefaites, il arriva un de ces événements desquels dépendent quelquefois, sans qu’on s’en doute, la destinée d’un homme et l’avenir d’un artiste. Bellini reçut dans sa boutique, au nombre de ses élèves les plus assidus, un jeune homme de Castel-Franco. On l’appelait Georges tout court.

C’était un grand et beau garçon de haute taille, d’une noble tournure et d’une prestance herculéenne ; un de ces hommes heureusement doués par la nature qui n’ont qu’à se montrer pour captiver de gré ou de force la sympathie de tous ceux qui les entourent. Brave, enjoué, spirituel, railleur, mais d’un cœur excellent, d’un caractère aimable, d’un courage à toute épreuve, il fut accueilli par ses camarades à bras et à cœur ouverts, comme un ange envoyé par le ciel pour faire diversion aux en-nuis de l’atelier, à la monotonie claustrale de l’école de Bellini. Plus d’une fois, le maître vénitien se repentit de ne pas avoir fermé sa porte à ce hardi tapageur ; mais, dominé par les nobles qualités de son élève, admirant dans toute la candeur et la pro-bité de son âme le talent très réel dont il donnait des preuves, attiré secrètement vers lui par ce désir irrésistible qui le portait vers tous ceux qui se distinguaient dans l’art, Jean Bellini tolé-rait ses escapades et fermait les yeux sur ses défauts, non sans les lui faire payer toutefois par de longs sermons et de sévères réprimandes. Georges courbait la tête et prenait un faux air de résignation tant que l’orage grondait ; mais, dès qu’il apercevait du coin de l’œil un rayon de soleil prêt à poindre sur le front du maître, il relevait ses beaux cheveux noirs, fixait sur le terrible

– 83 – prédicateur ses grands yeux étonnés, et, d’un mot, d’un sourire, d’un geste, ramenait la gaieté dans l’atelier. Les élèves l’avaient surnommé Giorgione à cause de sa bonne humeur et de l’ascendant qu’il avait pris sur eux tous ; la postérité lui a con-firmé ce nom.

On devine qu’un tel homme devait devenir immédiatement l’ami, le compagnon, le frère, le modèle de Titien ; comme tous les cœurs jeunes et enthousiastes, il s’éprit d’une admiration sans bornes, d’une vive amitié pour Giorgione ; on ne pouvait voir l’un sans l’autre. Si Giorgione choisissait un sujet, Titien le copiait, l’imitait ou le reproduisait aussitôt. La manière franche et hardie de son camarade, ses tons chauds et vigoureux, ses contrastes habilement ménagés d’ombre et de lumière, mais surtout la vivacité, la grâce, la douceur de ses figures, la délica-tesse, le moelleux, la transparence de son coloris, lui souriaient beaucoup plus que le dessin correct mais froid de Bellini. Ce fut toute une révélation impérieuse et soudaine pour le génie de Titien. Égaler, surpasser Giorgione, voilà son but, sa seule et légitime ambition.

Un jour que les deux amis se promenaient bras-dessus bras-dessous dans les rues de Venise, comme ils en avaient pris l’habitude, ils rencontrèrent trois jeunes gens de leur connais-sance : c’étaient des sculpteurs. La conversation tomba d’abord sur un cheval de bronze d’André Verrochio ; c’était le succès du jour. Lorsque chacun eut émis son opinion plus ou moins favo-rable sur le nouvel ouvrage, on en vint à discuter lequel des deux arts, de la peinture ou de la sculpture, méritait la préémi-nence.

– La réponse me paraît bien simple, fit le plus jeune des nouveaux venus, et je ne sais vraiment s’il y a quelqu’un qui puisse en douter sérieusement.

– Et lequel de ces deux arts vous paraît donc le plus digne ? demanda Giorgione avec son air railleur.

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– Pardieu ! la sculpture.

– Ah !… et pourquoi cela, mon maître ?

– Parce que c’est un art plus difficile, répondit le premier statuaire.

– Parce que c’est un art plus durable, ajouta le second.

– Parce que c’est un art plus complet, acheva le troisième.

– Messieurs, vous êtes en majorité, fit Titien en souriant, et vous abusez de votre force, c’est-à-dire de votre nombre.

– Laissez-moi parler jusqu’au bout ! s’écria Giorgione, s’animant dans la dispute et serrant le bras de son ami. Un art plus complet, un art plus durable, un art plus difficile, comment l’entendez-vous, messieurs ?

– Sans doute, reprit le premier sculpteur, pour manier le pinceau, une femme suffirait au besoin ; tandis que, pour tailler la pierre, pour couler le bronze et pour ciseler le marbre, il faut la main d’un homme.

– Un art plus durable ? répéta le peintre en s’adressant à son second interlocuteur.

– Évidemment, mon cher Giorgione, la toile s’use, les murs se fendent, le bois tombe en poussière ; tandis que le marbre, l’or ou le bronze défient le temps et réalisent l’éternité.

– Un art plus complet ?

– Ceci n’a pas besoin de démonstration, ce me semble, fit le troisième sculpteur. La peinture ne peut rendre qu’un seul côté de la figure humaine, tandis que notre art, à nous, représente le corps en entier ; vous n’avez qu’à faire le tour de la statue et vous ne perdez aucun aspect de l’objet reproduit.

– Vous dites donc, mes maîtres, répondit lestement Gior-gione lorsqu’il les eut laissés achever, vous dites donc que la

– 85 – peinture est un art facile et vulgaire, à la portée des enfants et des femmes ?

– Permettez, Giorgione.

– Je n’ai pas fini, s’écria le peintre en frappant du pied la terre. Vous dites que votre art doit l’emporter sur la peinture parce que le temps détruit plus vite les tableaux que les statues. Ainsi, mes maîtres, la poésie et la musique seraient, à votre avis, des arts souverainement méprisables, parce que la note se perd dans l’espace, parce que le vers confié à une simple feuille de papier s’anéantit en peu d’années, et vit précisément ce que vi-vent les feuilles ? Mais vous oubliez, messieurs, que l’imprimerie a été inventée pour reproduire et perpétuer le livre, la mosaïque et la gravure pour reproduire et éterniser le ta-bleau.

– Mais…

– Silence ! vous prétendez enfin que la peinture est un art incomplet parce qu’elle ne saurait rendre qu’un seul côté de l’image. Eh bien, messieurs, que diriez-vous si, d’un seul coup d’œil et sans vous obliger le moins du monde à faire le tour de mon tableau, comme vous êtes bien forcés de le faire pour votre statue, je vous montrais le dos, la face et les deux profils d’une figure ?

– Nous dirions, maître, que vous faites des miracles ; ce qui est tout simplement absurde.

– Parions donc ! s’écria Giorgione en rassurant du regard son ami Titien.

– Nous tenons le pari, répondirent d’une voix les trois sculpteurs.

– Eh bien, messieurs, cent sequins, si je réussis à vous peindre une figure ainsi que je viens de vous le dire.

– De profil, de dos et de face ?

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– Parfaitement.

– Va pour les cent sequins. Mais qui sera juge du pari ?

– Vous-mêmes, messieurs.

– Et combien de jours vous faudra-t-il pour achever ce ta-bleau ?

– Quatre, messieurs ; autant de jours que la figure humaine a de côtés.

– Mais c’est une folie ! et c’est vraiment vous voler votre argent !

– Peut-être.

– Voyons, Titien, vous qui êtes le plus raisonnable, tâchez donc de faire comprendre à votre ami que cent sequins ne sont pas si vite gagnés, surtout au métier que vous faites dans l’atelier du bonhomme Bellini.

– Prenez garde, je dirais que vous avez reculé.

– Mais c’est de l’entêtement.

– Comme vous le dites.

– Une fois, deux fois, vous ne retirez pas votre pari ?

– Je le double.

– C’est dit. Dans quatre jours, ou il nous faut les deux cents sequins, ou le tableau merveilleux.

Et les trois sculpteurs se séparèrent en riant des deux peintres, et n’eurent rien de plus pressé que de remplir Venise de l’étrange défi que venait de leur porter Giorgione, et qu’ils n’avaient accepté que dans le but de le punir de sa folle pré-somption.

 

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Dès que les jeunes gens se furent éloignés, Titien, compre-nant que son ami venait de s’engager dans une entreprise im-possible, plutôt dans l’intention de railler ses rivaux que dans l’espoir de réussir, lui offrit sa bourse et réclama une moitié du pari.

– Nous ne sommes pas bien riches, mon cher Giorgione, ajouta-t-il d’un ton affectueux ; mais je prendrai sur mes nuits, et, avec une douzaine de crucifix et d’Ecce Homo, que je m’efforcerai de faire bien maigres et bien effrayants, nous nous tirerons d’affaire. Que la volonté de Dieu et la tienne soient faites !

– Sois tranquille, mon pauvre ami, répondit Giorgione ; je n’en veux pas à ta bourse, qui est bien plus dégarnie que la mienne, et je ne me pardonnerais de ma vie de t’avoir forcé à peindre des christs et des madones malgré toi. C’est assez de sainteté pendant le jour ; les nuits sont à nous, à nos amours, à nos rêves.

– Que comptes-tu faire alors ?

– Eh ! pardieu ! je gagnerai le pari, et cet argent nous servi-ra pour mener quelques jours de bonne et joyeuse vie dont nous avons grand besoin, ma foi ; car, au régime auquel nous soumet maître Bellini, nous deviendrions bientôt méconnaissables, et nos maîtresses se sauveraient de nous en faisant le signe de la croix.

– Et comment t’y prendras-tu, mon pauvre Georges, pour faire l’impossible ?

– Tu verras.

Voici, en effet, l’ingénieux moyen auquel eut recours le compagnon et le frère de Titien.

Il représenta un guerrier, qui, tournant le dos au specta-teur, se mirait dans une fontaine, laquelle reflétait ainsi dans ses

– 88 – eaux limpides le devant de la figure. À gauche du guerrier était suspendue son armure polie et brillante, dont il venait de se dé-pouiller et dans laquelle on voyait le côté gauche, reproduit avec une fidélité et une exactitude irréprochables. À la droite de son guerrier, Giorgione avait placé un miroir qui montrait le côté droit, et complétait ainsi, par une invention aussi bizarre que neuve, les quatre côtés du corps humain.

Tout Venise voulut voir et admirer ce curieux chef-d’œuvre, et les trois jeunes gens qui avaient provoqué le pari s’exécutèrent de bonne grâce, et furent les premiers à proclamer partout la supériorité incontestable de Giorgione.

Les deux amis, se voyant tout à coup maîtres d’une somme qu’ils n’avaient jamais espéré posséder, se hâtèrent d’en jouir ; et, comme le plus cher de leurs vœux avait été de déserter pour quelques jours l’atelier de Bellini, ils disparurent sans donner de leurs nouvelles. Ce fut là ce qui les perdit, ou plutôt ce qui les sauva : car c’est de ce moment que datent la réputation de Gior-gione et l’heureux changement de manière et de style auquel Titien a dû sa gloire ; Titien, d’abord l’ami, l’imitateur, le dis-ciple presque de Giorgione, et bientôt son émule, son rival, son vainqueur.

Jean Bellini n’était pas homme à pardonner à ses deux ap-prentis leur incroyable escapade ; aussi, lorsque le dernier se-quin eut été rejoindre les cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et que les deux compagnons se réveillant sans argent, sans travail et sans maîtresses, s’en retournèrent le visage contrit et l’oreille basse à l’atelier, furent-ils jetés à la porte sans rémission et sans miséricorde.

– Eh bien, tant pis ! s’écria Giorgione, dont le caractère hautain passait brusquement de la prière à l’irritation ; puisqu’il ne veut plus nous recevoir, montrons-nous heureux de le quit-ter. Allons-nous-en à l’aventure, et, si tu m’en crois, Titien, tu rendras grâce au ciel, comme moi, de nous avoir donné une bonne fois l’occasion d’envoyer au diable ce saint homme. Nous

– 89 – louerons une chambre sur le canalazzo et nous vivrons comme nous pourrons : qu’en dis-tu ?

– Je dis, Giorgione, que je suis ton ami et ton frère, et que je te suivrai partout où il te plaira de me conduire.

– Ainsi soit-il.

– J’ai deux bras qui ne savent guère rester croisés, et, de-puis que je t’ai vu travailler, Giorgione, j’ai compris ce que c’était que la véritable peinture. Tu verras, ton nouvel élève ne te fera pas trop rougir.

– Et je te réponds, Titien, que l’ouvrage ne nous manquera pas. Par exemple, il ne faudra pas, au commencement, faire trop les difficiles. Tu penses bien qu’on n’ira pas nous donner tout de suite des églises et des palais à décorer, et que les rois, les cardi-naux, l’empereur et le pape ne se montreront pas très empressés de poser devant deux garnements de notre espèce. Ma foi, je leur pardonne. À leur place, j’en ferais autant. Que veux-tu ! ils en seront quittes pour nous payer le double lorsque enfin la fan-taisie leur prendra de se faire portraiter par maître Georges Barbarelli de Castel-Franco et maître Titien Vecelli de Cador. En attendant…

– Oui, au fait, en attendant… c’est le plus pressé.

– Eh bien, nous peindrons des boîtes, des bahuts, des con-soles, des dossiers de chaises, des bois de lit, des paravents, des enseignes, des boutiques, des façades, tout ce qu’on voudra en-fin, pourvu qu’on nous paye et qu’on ne nous demande pas des anachorètes, c’est là l’important.

– Va pour les boîtes et pour les paravents ; mais, si tu veux bien le permettre, en attendant les reines, les princesses et les favorites, qui ne peuvent manquer bientôt d’avoir recours à mes pinceaux, je commencerai par le portrait de ma maîtresse.

– Pourquoi pas de la mienne ?

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De telle sorte, ou à peu près, étaient les entretiens de Titien et de Giorgione, les deux plus grands coloristes de l’école véni-tienne, à cette heureuse époque de leur vie. C’était, en effet, le bon temps pour les artistes. Les Vénitiens étaient fous de pein-ture. Les portes, les tentures, les meubles, les moindres objets de toilette ou de luxe étaient surchargés de festons, de masques, de figurines, à rendre jalouse l’antiquité. C’était une profusion d’ornements, d’emblèmes, de sujets mythologiques de la plus charmante fantaisie et du goût le plus pur ; une admiration pas-sionnée et exclusive pour la beauté, pour la couleur et pour la forme. Sur la façade des maisons, des églises et des bâtiments publics, on jetait pour des milliers d’écus de chefs-d’œuvre, dont le moindre fragment précieusement conservé fait aujourd’hui la gloire d’un palais ou la richesse d’une galerie.

Comme ils l’avaient espéré avec raison, l’ouvrage ne man-qua pas aux deux amis. En peu de temps, Titien sut s’approprier si bien la manière de Giorgione, que les plus savants connais-seurs n’auraient pu distinguer les tableaux de l’un de ceux de l’autre. Plusieurs portraits sont attribués encore aujourd’hui indistinctement à Titien ou à Giorgione. Pas un seul nuage de rivalité ou de jalousie ne vint, à cette époque, troubler leur douce et sereine amitié. L’ouvrage se vendait en commun, et les deux peintres se partageaient en frères le prix aussi bien que la gloire.

Ce fut vers cette époque que Titien, âgé de trente ans envi-ron, fit le portrait d’un gentilhomme de l’illustre maison Barba-rigo avec lequel il était lié. Il est prouvé que Vasari se trompe en affirmant que notre peintre n’avait que dix-huit ans lorsqu’il acheva ce chef-d’œuvre ; car c’en était véritablement un, et le succès de vogue qu’il obtint parmi les artistes et les praticiens de Venise n’a pas d’égal dans les annales de l’art. On n’avait jamais vu une carnation plus vraie et plus vivante ; le sang coulait sous l’épiderme, les cheveux se comptaient, on pouvait distinguer tous les points d’une étoffe de satin argenté. Cette fois, non seu-

 

– 91 – lement Titien avait égalé son ami Giorgione, mais encore il l’avait surpassé.

Ce fut là probablement le premier levain de discorde qui, les camarades aidant, changea d’abord en froideur, et presque en aversion par la suite, la tendre amitié des deux peintres. Les commandes ne se bornèrent plus à la décoration de quelques meubles ou à quelques portraits d’amis. On commença à les charger de plusieurs fresques pour orner les portiques des mai-sons et les façades des palais.

Un incendie avait détruit, en 1504, le vaste entrepôt de marchandises appelé le Fondaco de Tedeschi, et comme, en cette bienheureuse et regrettable époque, rien ne restait étran-ger aux arts, lorsqu’il fallut reconstruire et décorer les nouveaux bâtiments, le doge Lorédan, dont Giorgione avait fait le portrait, voulant le récompenser en quelque sorte, lui fit accorder la fa-çade qui donne sur le canal. Barbarigo, que Titien avait peint, comme nous l’avons dit, en obtint autant pour son ami ; et notre artiste fut chargé de l’autre côté de l’édifice qui donne sur le port.

Les deux anciens élèves de Bellini rivalisèrent d’éclat, de coloris, de richesse dans ces fresques merveilleuses, qui firent l’admiration des contemporains et dont le temps ne nous a presque pas laissé de traces aujourd’hui. L’invention de Gior-gione était plus savante et plus compliquée : c’étaient des tro-phées, des colonnes, des perspectives à perte de vue ; des cava-liers armés de toute arme, des esclaves nus et courbés dans des postures étranges, des géomètres, le compas à la main, mesu-rant gravement la mappemonde ; tout ce qui pouvait enfin don-ner une idée de son entente du clair-obscur et de l’anatomie humaine, de ses connaissances en architecture, et de sa supério-rité dans les accessoires et dans les détails ; mais Titien l’emporta par la grâce des figures, par la fierté des attitudes et par le fini de sa fresque.

 

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On admirait, dans la partie des peintures qui lui était échue, une femme nue d’une beauté admirable, d’une finesse de traits qui aurait pu sembler prodigieuse même dans un tableau, d’un charme inouï ; un adolescent, nu aussi, debout sur une corniche, serrant dans ses bras un morceau d’étoffe en guise de voile, d’une grâce ravissante ; et plusieurs autres figures remar-quables par la délicatesse des carnations ou par l’arrangement des draperies.

Mais ce qui excita surtout l’enthousiasme, ce fut une Judith placée sur la porte d’entrée, posant son pied gauche sur la tête tranchée d’Holopherne, et tenant dans sa main droite un glaive encore rouge et fumant. Au lieu de la servante traditionnelle, Titien, comptant sans doute sur l’effet du contraste, a fait suivre sa terrible veuve d’un esclave armé, d’une mâle et vigoureuse prestance. Rien de plus beau, de plus fini, de plus saisissant que ce groupe. Et cependant ce n’était qu’un coup d’essai pour Ti-tien.

Tout le monde (excepté les intimes) ignorait que Titien fût l’auteur de la plus belle moitié des fresques du Fondaco. L’ouvrage entier était signé par Giorgione. Or, il arriva que, lorsque les peintures furent découvertes, les amis de Giorgione le comblèrent de félicitations et d’éloges ; mais tous, tant qu’ils étaient, s’accordaient à dire que, quoique l’œuvre entière fût digne de lui, cependant, dans la façade qui donnait sur le pont, Giorgione s’était surpassé, et qu’il n’y avait pas de comparaison possible entre ses géomètres et sa Judith !

Le coup fut mortel à l’âme déjà ulcérée de Giorgione, d’autant plus qu’il paraissait porté de bonne foi, et qu’il l’était peut-être, car Vasari lui-même s’y est trompé. La jalousie de l’artiste étouffa la tendresse de l’ami. Giorgione s’enferma et refusa de voir Titien. Tous les efforts de ce dernier furent inu-tiles pour rentrer en grâce, ou pour obtenir du moins un mot d’explication sur cette étrange rupture ; et il dut se borner à re-

 

– 93 – gretter la perte d’un ami, qu’il venait de blesser si cruellement et à son insu.

Malheureuse destinée que celle de Giorgione ! Il eut deux amis qu’il aima par-dessus toutes choses, Titien et Morto da Feltre ; mais, par-dessus ses deux amis, il aimait, de toutes les forces de sa vie, de toute l’ardeur de ses pensées, de toutes les facultés de son âme, deux choses qui étaient son existence même : sa gloire et sa maîtresse. La première lui fut ravie par Titien, et le pauvre artiste tomba dans une mélancolie pro-fonde ; la seconde lui fut enlevée par Morto da Feltre, et l’amant délaissé en mourut de douleur.

Ne pouvant plus rester dans une ville où il venait de perdre ce qu’il avait de plus cher au monde, l’amitié de son frère, de son compagnon, de son maître, Titien préféra s’exiler. Le savoir à deux pas de lui et ne pas pouvoir lui parler, le serrer dans ses bras, se faire pardonner ses torts involontaires, était un sacrifice au-dessus de ses forces. Le séjour de Venise sans Giorgione lui était devenu insupportable.

Il partit d’abord pour Vicence, et nous le suivrons désor-mais dans sa longue et glorieuse carrière, affranchi de tous liens de servitude et de reconnaissance, et planant comme l’aigle, libre et seul dans l’espace. Les magistrats de Vicence s’empressèrent de mettre à profit le passage de Titien dans leur ville. Ils le prièrent de décorer le salon d’audience de leur tribu-nal, lui laissant le choix du sujet. Titien leur fit sur-le-champ un Jugement de Salomon, leçon on ne peut plus appropriée à la circonstance, mais dont il est douteux que les juges vicentins aient tiré aucun profit.

Après Vicence, Titien voulut visiter Padoue. Or, il est im-possible de rester deux heures à Padoue sans que les Padouans vous demandent quelque chose pour leur patron saint Antoine : de l’argent, si vous êtes riche ; des prières si vous êtes pauvre ; des privilèges, si vous êtes roi ; des vers, si vous êtes poète ; des tableaux, si vous êtes peintre. Titien se trouvait précisément

– 94 – dans l’une des conditions voulues. Quelle que fût l’aversion que le pieux Bellini lui avait inspirée pour les sujets sacrés, il fallut se résigner. Mais, cette fois, notre ardent coloriste s’en tira à sa satisfaction, sinon à son honneur. Ses tableaux furent des com-positions toutes profanes, où le saint n’entra que par force et parce que l’artiste ne pouvait se dispenser de l’y mettre.

La première de ces fresques représente une femme jeune et belle au front pur, aux regards brillants, aux cheveux emprison-nés dans une résille d’or et de perles. Tout dans cette noble tête respire la dignité, l’innocence, la candeur ; néanmoins son mari a osé la soupçonner de trahison. Mais le saint, prenant parti pour la femme outragée, présente au père incrédule un char-mant petit enfant, prodige de grâce et de mignardise, et dissipe dans le cœur du jaloux jusqu’à l’ombre du doute par un de ces mots de l’âme que l’accent de la probité, de la conviction, de la foi, rend irrésistibles. Une joie enivrante éclate dans les yeux de la femme réhabilitée, le repentir et la tendresse gagnent le père, tandis que, dans un coin du tableau, les demoiselles de la suite chuchotent malicieusement, et semblent dire que plus d’une femme de leur connaissance aurait besoin de l’intervention du saint en pareille circonstance et ne la mériterait pas autant que leur maîtresse.

Le second sujet traité par Titien est d’un sentiment exquis et d’une poésie touchante. C’est un tout jeune homme qui, dans un accès d’aveugle fureur, ayant lancé un coup de pied à sa mère et comprenant aussitôt l’impiété de son action, vient de se cou-per la jambe en expiation de son crime. Le malheureux enfant, baigné dans son sang, expire de honte et de douleur sur le sein de sa pauvre mère désolée, qui préférerait mille fois être foulée aux pieds pourvu qu’on lui rendît son fils. Le saint, touché de tant d’amour et de tant de repentir, guérit le blessé et console la mère, au grand ébahissement d’un groupe de soldats et de gens du peuple qu’on voit rester muets de surprise et glacés d’épouvante en présence d’un si grand miracle.

 

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La troisième et dernière fresque peinte par notre artiste à la requête des Padouans et à l’intention de saint Antoine n’est ni la moins hardie pour la conception, ni la moins heureuse pour la forme. Il s’agit aussi d’un jaloux ; mais, cette fois, le terrible cavalier à l’armure de fer, au surcot blanc rayé de lames rouges, ne se contente pas de douter : il a poignardé sa femme. Heureu-sement, le saint s’est chargé de réparer la brutale et inique ven-geance du bourreau, dont les yeux s’étaient dessillés trop tard à la vue du sang de la victime. L’épouse est ressuscitée, et la con-fusion, la joie, la reconnaissance, contrastent de la manière la plus énergique sur les traits bronzés du meurtrier. Je ne parle pas d’un très beau paysage qui encadre et complète cette magni-fique peinture. On sait que Titien a été un des inventeurs et des plus grands maîtres du paysage historique.

Les trois fresques que je viens de décrire, précieusement conservées dans l’école de Saint-Antoine à Padoue, ont été co-piées par Varotari Boschini et par le chevalier d’Arpino. Ridolfi, Ticozzi et les autres biographes et appréciateurs du grand peintre ne tarissent pas en éloges ; et le premier n’hésite pas à affirmer que, par ces travaux, Titien fit oublier le nom de tous les artistes qui avaient peint avant lui à Padoue.

On devine facilement que le succès des trois miracles de saint Antoine devait valoir à Titien d’autres commandes dans le même genre. À son grand désespoir, il fut donc chargé d’un nouveau tableau d’église, et, pour comble de malheur, le sujet en était tellement circonscrit et les dimensions si étroites, que le pauvre peintre ne put trouver aucun biais pour échapper à ce qu’il regardait comme une véritable persécution. Tout ce qu’il put faire, ce fut de glisser dans le tableau les portraits de ses amis aux lieu et place de saint Sébastien, de saint Roch, de saint Côme et de saint Damien. Mince consolation, comme on voit !

Ce fut probablement vers la même époque et sous l’empire de ces tristes pensées que, ne pouvant nullement se soustraire à la peinture religieuse, à laquelle il avait cru dire un éternel adieu

– 96 – en quittant l’atelier de Bellini, il voulut s’en donner à cœur joie. Par une brusque réaction qu’on ne peut attribuer qu’au déses-poir, les murs de la petite chambre qu’il habitait à Padoue, le plafond, les meubles, furent en un instant barbouillés de saints, de patriarches, de prophètes, de sibylles, d’apôtres, d’innocents, de martyrs, un paradis complet auquel rien ne manquait que la bonne intention de l’artiste. Ce fut là, à en croire Ridolfi, l’origine de la belle gravure du Triomphe du Christ, publiée par Titien en 1508, et dont Vasari parle avec éloge.

Revenu à Venise en 1511 après la mort de Giorgione, il fut chargé de terminer, dans la salle du conseil, une fresque laissée inachevée, les uns disent par Bellini, les autres par le malheu-reux Giorgione lui-même. C’est le moment où l’empereur Frédé-ric Ier baise le pied d’Alexandre III dans l’église de Saint-Marc. Titien changea la composition presque en entier, et, sous le cos-tume et l’action historiques, représenta les traits de ses amis ou d’illustres contemporains, comme il en avait pris l’habitude. On remarquait, dit-on, parmi les personnages qui formaient la suite du pape, Pierre Bembo, Jacques Sannazaro, Ludovic Arioste, André Navagero, Augustin Bevazzano, Gaspard Contarini, Mar-co Musuro, frère Gioconde, Antonio Trono, Domenico Trivisa-no, Paolo Cappello, Marco Grimani ; enfin, toute une cour de gentilshommes, d’artistes, de cardinaux, de poètes. On voyait à côté de l’empereur, don Gonzalès Ferrante de Cordoue, le grand capitaine ; le comte de San-Severino, Bartolommeo Liviani, et grand nombre d’illustres guerriers dont les portraits, copiés d’après nature par un homme tel que Titien, donneraient un prix incalculable à cette fresque si elle n’avait malheureusement péri dans l’incendie de 1577.

Cet ouvrage valut à son auteur une place d’environ trois cents écus, espèce de sinécure sous le titre de Senseria del fon-daco de Tedeschi, que le doge accordait au meilleur peintre de la ville, à la charge pour l’artiste de faire le portrait du susdit doge et de ses successeurs ; portraits qui lui étaient payés, du reste, huit écus, prix coûtant.

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On voit qu’il n’y avait pas jusqu’alors de quoi mener cette existence voluptueuse et brillante qui avait été le rêve de Titien. Mais patience ! après les cardinaux et les doges, les princes et les empereurs vont venir. Les rêves se changeront en réalité.

Vers la fin de l’année 1514, et lorsque notre artiste s’y at-tendait le moins, don Alphonse d’Este, duc régnant de Ferrare, le fit appeler à sa cour. Titien s’y rendit aussitôt le cœur rempli d’heureux pressentiments ; car, à cette époque, la cour de Fer-rare passait pour être la plus brillante et la plus magnifique d’Italie, et il n’y avait pas de grand poète, pas d’artiste célèbre, pas d’illustre savant, qui n’y fût admis et honoré suivant ses mé-rites.

Dès que le duc eut appris l’arrivée du peintre vénitien, il al-la au-devant de lui et lui fit avec beaucoup de grâce les honneurs de sa royale hospitalité.

Titien pouvait alors avoir environ trente-sept ans. Le carac-tère de cette noble et belle tête, dont lui-même nous a conservé le type dans de nombreux et saisissants portraits, était donc alors nettement arrêté. Sa taille haute et fière, son front élevé, ses grands yeux pleins de mouvement et d’ardeur, son profit droit et sévère, sa longue barbe bouclée naturellement, tout l’ensemble de cette belle et imposante figure captivait la sympa-thie et inspirait le respect. Ses manières étaient d’une rare dis-tinction, sa conversation vive et attachante, son sourire affec-tueux et plein de charme. Quoique pauvre, il était vêtu avec re-cherche, et pas un gentilhomme de la cour d’Alphonse n’aurait trouvé à reprendre dans l’élégance et dans le goût de son cos-tume.

Continuer : partie 2 sur 3