Ulyse - Tome II

James Joyce · Chapitre 1 sur 2 · partie 9/10

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Ulyse - Tome II

II (suite)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

– 262 – cher Gerald. À force de regarder le corset de sa sœur il avait pris ce dada-là. Maintenant Gerald le bien-aimé fait usage du bâton de rouge et passe ses paupières à la poudre d’or. Culte du beau.

BELLO (Joie méchante.) : Du beau ! Tu nous fais suer ! Et quand tu faisais bien attention avant de t’asseoir comme une belle dame, que tu relevais tes volants houleux pour te poser sur le trône poli par le frottement.

BLOOM : Purement scientifique. Pour comparer les di-vers plaisirs que nous pouvons éprouver. (Convaincu.) Et puis sincèrement c’est préférable comme posture… car il m’est arrivé souvent de mouiller…

BELLO (Sévère.) Pas d’insubordination. Il y a de la sciure de bois pour vous dans le coin. Mes ordres ont été formels, je crois ? Faites ça debout, monsieur ! Je vous apprendrai à vous conduire comme un gincleman ! Si jamais je trouve une trace dans vos langes. Hinhin ! Par Saint Antoine et son co-chon je te ferai voir si je suis un bon martinet. Tous tes pé-chés passés s’élèvent contre toi. Ils sont nombreux. Ils sont trop.

LES PÉCHÉS PASSÉS (Confusion de voix.) : Il a contracté avec au moins une femme une espèce de mariage clandestin sous le couvert de l’Église Noire. Il a téléphoné mentalement à Miss Dunn quelque part d’Olier Street des choses impos-sibles à dire tout en entrant en communication de la façon la plus obscène avec l’appareil de la cabine téléphonique, il a encouragé de la voix et du geste une belle de nuit à déposer des matières fécales et autres dans un petit bâtiment non af-fecté à cet usage et dépendant de locaux inhabités. Cinq fois dans des urinoirs il a crayonné des billets pour offrir sa légi-time épouse à des mâles bien membrés. Et ne longeait-il pas

– 263 – tous les soirs l’usine de vitriol qui empeste pour frôler les couples amoureux et voir si, et quoi, et combien il pourrait voir ? N’a-t-il pas, couché dans son lit, ce verrat brutal, passé des heures à repaître sa vue d’un nauséabond morceau de papier hygiénique copieusement usagé et dont une sale pros-tituée, incitée par du pain d’épice et l’envoi d’un mandat-poste, lui avait fait cadeau ?

BELLO (Avec un haut sifflement) : Dis donc ! Quelle a été l’action obscène la plus révoltante de toute ta vie d’infamie ? Étale toute ta turpitude. Dégueule-la. Pour une fois au moins dis l’honnête vérité.

 

Des faces inhumaines se pressent en foule hors de

l’ombre, lancent des œillades et se détournent en bara-gouinant ; Booloohoom. Poldy Kock. À deux-sous-les-lacets, la sorcière de Cassidy, le jeune aveugle, Larry Rhinocéros, la jeune fille, la femme, la putain, l’autre, le…

 

BLOOM : Ne m’interroge pas : le serment qui nous lie. Pleasants Street. Je n’ai pensé que la moitié du… j’en jure parce que j’ai de plus sacré…

BELLO (D’un ton sans réplique.) : Réponds ! Scélérate ré-pugnante ! Je veux tout savoir. Dis-moi quelque chose pour m’amuser : une cochonnerie, ou une bougre de nom de dieu d’histoire de revenants, ou une citation poétique, allons, vite, plus vite que ça ! Où ? Comment ? À quelle heure ? Avec combien ? Je te donne trois secondes, pas plus ! Une ! Deux ! Tr… !

 

– 264 –

BLOOM (Obéissant, gargouillant.) : J’ai rérépugnariné en rérépupuantabject…

BELLO (Impérieusement.) : Oh, va-t’en ! Bête puante ! Tais-toi ! Parle quand on t’adresse la parole !

BLOOM (Inclinée.) : Maître ! Maîtresse ! Dompteuse de Mâles !

 

Il lève les bras. Ses bracelets tombent.

 

BELLO (Satirique.) : Le jour vous ferez tremper et vous frotterez nos dessous malodorants, même quand nous les dames seront indisposées, et vous récurerez nos latrines, les jupes relevées et un chiffon sale entortillé autour de votre queue. Ça ne serait-il pas gentil ? (Il lui passe au doigt une bague avec un rubis.) Et voilà. Cette bague te consacre mienne. Dis : merci, maîtresse.

BLOOM : Merci, maîtresse.

BELLO : Vous ferez les lits, vous préparerez mon tub, vous viderez les pots de pipi dans toutes les chambres, y compris celui de la vieille cuisinière, M me Keogh, toujours plein de sable. Oui, oui, et il faudra les rincer tous les sept, et bien, entendez-vous ou me siffler ça comme du champagne. Buvez-moi tout chaud tout bouillant. Ouste ! Il faudra pas que ça traîne, sinon je vous ferai un sermon en trois points sur vos écarts de conduite, Miss Rubis, et je vous donnerai une raclée sur votre cucu, mademoiselle, avec la brosse à cheveux. Je vous ferai revenir de vos égarements. Le soir après avoir bien enduit de crème vos mains bracelettées vous enfilerez pour dormir des gants de quarante-trois bou-

– 265 – tons frais poudrés de talc et délicatement parfumés au bout des doigts. Pour telles faveurs les chevaliers d’antan offraient leur vie. (Il ricane.) Mes fanfans ne seront pas à moitié con-tents de faire connaissance avec une aussi belle dame, sur-tout le colonel. Quand ils vont s’amener pour enterrer leur vie de garçon le soir avant le mariage et qu’ils pourront ca-resser mon nouveau numéro sensationnel. Mais avant je m’offrirai un petit tour de faveur. Un homme que j’ai connu aux courses qui s’appelle Charles Alberta Marsh (j’étais jus-tement couchée avec lui tout à l’heure et un autre client qui est expéditionnaire chez M. Lebureau) cherche en ce mo-ment une bonne à tout faire libre tout de suite. Développez le buste. Faites risette. Effacez les épaules. Y a-t-il amateur ? (Il la désigne.) Pour cet article dressé par son propriétaire à chercher et à rapporter, le panier dans la gueule. (Il retrousse sa manche et plonge son bras jusqu’au coude dans la vulve de Bloom.) Vous voyez, ça ne manque pas de profondeur ! Eh bien, mes petits agneaux ? ça vous la met en l’air ? (Il fourre son bras dans la figure d’un enchérisseur .) À la régalade, et qu’on se rince la dalle.

L’AMATEUR : Un florin.

 

Le garçon de salle de chez Dillon agite sa clochette.

 

UNE VOIX : Un shilling et huit pence de trop.

LE GARÇON DE SALLE : Badang !

CHARLES ALBERTA MARSH : Doit être vierge. Bonne ha-leine. Nette.

 

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BELLO (Petits coups secs de son marteau.) : Une roue de devant. C’est mon dernier mot et pas chère pour le prix. Hauteur quatorze mains. Touchez-la et examinez ses quali-tés. Manipulez-la. Cette peau duvetée, ces muscles souples, cette chair tendre. Si seulement j’avais mon poinçon d’or sur moi ! Et si facile à traire. Tous les jours trois litres de lait du jour. Une reproductrice de choix qui aura pondu d’ici une heure. Son taureau de père a battu son propre record avec mille litres de lait intégral en quarante semaines. Ho, mon trésor ! Fais la belle ! Ho ! (Il estampille la croupe de Bloom avec son initiale C.) Zo ! Du Cohen garanti ! Qui met sur deux balles, allons messieurs ?

UN HOMME À VISAGE SOMBRE (Accent déguisé.) : Zent fivres sderlink.

DES VOIX (Impressionnées.) : C’est pour le Calife Haroun Al Raschid.

BELLO (Satisfait.) : À merveille. Y en aura pas pour tout le monde. La jupe économisée, audacieusement courte, qui grimpe au-dessus du genou pour montrer un aperçu de blanc pantalonnet, vaut une arme offensive, et des bas transpa-rents, jarretés d’émeraude, et brodés d’une longue couture droite qui chemine au-dessus du genou, en appellent aux meilleurs instincts du blasé des villes. Apprenez à glisser avec une grâce affectée sur des talons Louis XV de dix cen-timètres, la croupe provocante selon la courbe grecque, les cuisses fluantes, les genoux qui se caressent avec pudeur. Exercez sur eux tous vos pouvoirs de séduction. Soyez toute complaisance pour toutes leurs perversions de Gomorrhe.

BLOOM (Cache son visage rougissant au creux de son ais-selle et sourit niaisement un doigt dans la bouche.) : Oh, je vois bien ce vous voulez dire.

– 267 –

BELLO : Et à quoi d’autre êtes-vous bon, espèce de do-renchiant ? (Il se baisse, investigateur, pique rudement de l’éventail sous les plis gras de la hanche de Bloom, en pleine panne.) Lève-là ! Lève-la ! Marcou sans queue ! Qu’est-ce que nous avons là ? Où a-t-il fichu le camp ton saucisson de Bo-logne ? on te l’a-t-il coupé, mon petit zozo ? Chante, chante, petit noiseau. Aussi molasson que celui d’un gosse de six ans qui fait son petit pipi derrière une voiture. Achète un seau ou vends ta pompe. (Très haut.) Es-tu un homme ?

BLOOM : À Eccles Street…

BELLO (Sarcastique.) : Je ne voudrais pour rien au monde blesser votre amour-propre, mais le fait est que la place est occupée et par un homme qui a du biceps. Les temps sont bien changés, mon bon petit jeune homme ! C’est pas préci-sément une fleur de serre, c’est pas une demi-portion ce râ-blé-là, ce cogne-toujours. C’est-il malheureux pour toi ma pauvre patate que t’aies pas son outil plein de nœuds et de bosses et de verrues. Il en a mis un coup c’est moi qui te le dis ! Pied contre pied, genoux contre genoux, ventre contre ventre, tétons contre poitrine ! Rien d’un eunuque. Il a une touffe de crins rouges qui lui sort du postérieur comme un balai de bruyère ! Attends seulement neuf mois, mon gar-çon ! Saint Paprika, il est déjà à ruer et à faire le diable à quatre dans ses boyaux ! ça te fait endêver ça ! Touché au bon endroit ? (Il crache de mépris.) Dépotoir, va !

BLOOM : J’ai été outrageusement traité, j’i…rai en jus-tice. Demanderai cent livres. Inqualifiable. Je…

BELLO : Voudrais, mais tu ne peux pas, couille molle. C’est pas tes trois gouttes qu’on veut, c’est une bonne averse.

 

– 268 –

BLOOM : C’est à devenir fou ! Moll ! J’ai oublié ! Pardon ! Moll !… Nous… Pourtant…

BELLO (Inexorable.) : Non, Léopold Bloom, tout a chan-gé, par la volonté de la femme, depuis que tu t’es endormi tout de ton long dans le Vallon du Sommeil pour ta nuit de vingt ans. Retourne chez toi et regarde.

 

Le Vieux Vallon du Sommeil clame au-dessus de la

lande.

 

LE VALLON DU SOMMEIL : Rip Van Winkle ! Rip Van Winkle !

BLOOM (Mocassins en lambeaux, fusil de chasse rouillé, va sur la pointe des pieds, doigts tâtonnants , coller sa figure barbue, osseuse et hagarde contre les carreaux taillés diamant et s’écrie :) Je la vois ! C’est elle ! Le premier soir chez Mat Dillon ! Mais cette robe, la verte ! Et ses cheveux sont teints en blond et il…

BELLO (Rire moqueur.) : C’est ta fille, eh hibou, avec un étudiant de Mullingar.

 

Milly Bloom, cheveux dorés , veste verte, légères

sandales, son écharpe bleue tournant nos pauvres têtes au vent de mer, s’arrache des bras de son amoureux et s’exclame, ses jeunes yeux grands ouverts d’étonnement :

 

– 269 –

MILLY : Non, mais ! C’est mon petit pépère ! Oh, mon petit Papa, comme vous êtes devenu vieux !

BELLO : Il est changé, hein ? Notre étagère, notre table à écrire sur laquelle nous n’avons jamais écrit, le fauteuil de la tante Hegarty, nos reproductions des chefs-d’œuvre des vieux maîtres. Il y a un homme qui vit là avec ses amis comme dans un fromage. L’Auberge du Coucou ! Et pourquoi pas ? Vous, combien de femmes avez-vous eues, répondez ? Qui est-ce qui les suivait dans les rues mal éclairées, hein, pantouflard, en les excitant avec vos grognements en sour-dine ? Quoi, prostitué mâle ? D’honnêtes dames avec leurs paquets de chez l’épicier ! Chacun son tour. Ce qui est bon pour la pigeonne mon pigeon, Ô.

BLOOM : Elles… Je…

BELLO (Tranchant.) : Les talons de ces messieurs laisse-ront leur trace sur le tapis de faux Bruxelles que vous avez acheté à la salle des ventes de Wren. Dans leurs cavalcades avec ce bout-en-train de Moll quand ils chercheront la puce enragée qu’elle a dans ses culottes ils mutileront la petite statue que tu as rapportée une fois sous la pluie dans ton amour de l’art pour l’art. Ils violeront les secrets de ton petit tiroir. Ils arracheront des pages de ton traité d’astronomie pour se faire des fidibus. Et ils cracheront sur le garde-feu de cuivre qui t’a coûté dix shillings chez Hampton Leedom.

BLOOM : Dix shillings six. Le fait de viles canailles. Lais-sez-moi partir je veux rentrer. Je prouverai…

UNE VOIX : Jure !

 

– 270 –

Bloom serre les poings et avance en rampant, un

bowieknife entre les dents.

 

BELLO : Tu paieras pension ou tu te feras entretenir ? Trop tard. Comme tu as fait ton lit numéro deux les autres y couchent. Ton épitaphe est écrite. Tu es dans le trente-sixième dessous, faut pas l’oublier mon pauvre vieux.

BLOOM : Justice ! Toute l’Irlande contre un seul ! Est-ce que personne ?

 

Il se mord le pouce.

 

BELLO : Si tu as encore le moindre sentiment de pudeur, crève et va te faire foutre en enfer. Je te réserve une bonne vieille bouteille qui te fera faire un saut chez Méphisto et plus vite que ça. Rédige ton testament et laisse-nous ta ga-lette si tu en as. Et si tu n’as pas le rond faudrait voir à te démerder, vole, pille ! Nous t’enterrerons dans les chiottes au fond du jardin, là tu pourras pourrir à ton aise avec le vieux Cuck Cohen, mon neveu par alliance que j’avais épou-sé, le nom de dieu de vieux goutteux de procureur sodomite qui avait le cou de travers, et mes dix ou onze autres maris, je ne sais plus même le nom de toutes ces tantes-là, tous as-phyxiés dans la même fosse d’aisance. (Il éclate d’un gros rire gras de crachats.) Nous vous donnerons de la fumure, M. Fleury ! (Il sifflote persifleur.) Dodo Poldy ! Dodo petit pé-père !

BLOOM (Se prend la tête à deux mains.) : Ma volonté ! Le passé ! Ici horrible supplice ! Ici holocauste sac…

– 271 –

(Il larmoie les yeux secs.)

 

 

BELLO (Ricane.) : Chialeur ! Larmes de crocodile !

 

Bloom, brisé, strictement voilé pour le sacrifice,

sanglote, face contre terre. On entend la cloche des morts. Couvertes de sac et de cendre sous leurs sombres châles, les silhouettes des circoncis restent debout de-vant le mur des lamentations. M. Shulomowtiz, Joseph Goldwater, Moïse Herzog, Harris Rosenberg, M. Moisel, J. Citron, Minnie Watchman, O. Mastiansky, le Révérend Léopold Abramovitz , Cha-zen. Balançant les bras ils gémissent dans le pneuma sur Bloom l’apostat.

 

LES CIRCONCIS (Chantent à voix sombre et gutturale en je-tant sur lui, non des fleurs, mais des fruits de la mer Morte.) : Shema Israël Adonai Elohenu Adonai Echad.

DES VOIX (En soupirant) : Ainsi le voilà parti. Ah oui. Oui vraiment. Bloom ? Connais pas. Non ? Drôle de pistolet. Voi-là sa veuve. Ah, si ? Parfaitement.

 

La flamme résineuse du bois de camphre s’élève du

bûcher des sutties. La fumée de l’encens, drap funèbre, le cache, et s’éparpille. Sortant de son cadre de chêne , une nymphe aux cheveux flottants , légèrement vêtue de

 

– 272 –

couleurs artistiques thé-infusé, descend de sa grotte, passe sous une voûte d’ifs et s’arrête au-dessus de Bloom.

 

LES IFS (Leurs feuilles murmurent.) : Sœur. Notre sœur. Ch !

LA NYMPHE (Doucement.) : Mortel ! (Compatissante.) Nenni, point ne te sied larmoyer.

BLOOM : (Gélatineux à quatre pattes sous les branches, tigré de soleil, et très digne.) : Cette posture. Je sentais qu’on atten-dait ça de moi. La force de l’habitude.

LA NYMPHE : Mortel ! Vous m’avez trouvée en mauvaise compagnie, danseuses qui lèvent le pied à la hauteur de l’œil, crainquebilles en goguette, boxeurs, généraux popu-laires, immorales étoiles de pantomime en maillots chair, et les pimpantes danseuses de shimmy. La Aurora et Karini, sketch musical, le clou de l’époque. J’étais cachée parmi les feuilles roses d’un papier camelote qui sentait l’huile de naphte. J’étais entourée par les obscénités rances des cer-cleux, des histoires qui troublent la tendre jeunesse, des an-nonces de cartes transparentes, dés pipés, fausses poitrines, articles spéciaux et pourquoi porter un bandage, avec attes-tation d’un monsieur hernieux. Et de conseils utiles aux gens mariés.

BLOOM (Lève vers son giron une tête de tortue.) : Nous nous sommes déjà rencontrés. Sur une autre planète.

LA NYMPHE (Avec tristesse.) : Articles en caoutchouc. In-déchirables. Marque fournie à la clientèle aristocratique. Corsets pour hommes. Je guéris les convulsions ou je rends

– 273 – l’argent. Témoignages spontanés en faveur du merveilleux mammogène du Professeur Waldmann. Mon tour de poitrine a augmenté de dix centimètres en trois semaines, déclare Mme Gus Rublin en joignant sa photo.

BLOOM : Vous voulez parler du Frou-Frou ?

LA NYMPHE : Mais oui. Vous m’avez emportée, encadrée de chêne et de zinc doré, placée au-dessus de votre lit conju-gal. Un soir d’été que personne ne vous voyait, vous m’avez embrassée à quatre places différentes. Et avec un crayon vous avez amoureusement ombré mes yeux, mes seins et ma pudeur.

BLOOM (Baise humblement ses longs cheveux.) : Vos courbes dignes de l’antique, belle immortelle. J’étais heureux de vous regarder, de vous louer, ô chose de beauté, presque de vous adresser mes prières.

LA NYMPHE : Oui par les sombres nuits j’entendis ta louange.

BLOOM (Vivement.) : Oui, oui. Vous voulez dire que je… Le sommeil nous montre tous sous notre vilain jour, excepté peut-être les enfants. Je sais qu’il m’est arrivé de tomber de mon lit ou plutôt d’être poussé dehors. On prétend que le koka-coca-quina vous empêche de ronfler. Pour tout le reste il y a cette invention anglaise dont j’ai reçu la brochure il y a quelques jours, avec une adresse incorrecte. Elle prétend procurer un échappement sans bruit et sans odeur. (Il sou-pire.) C’était ainsi au temps béni. Souvent hymen varie.

LA NYMPHE (Un doigt dans chaque oreille.) : Et des mots ! Ils ne sont pas dans mon dictionnaire.

BLOOM : Vous les compreniez ?

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LES IFS : Ch !

LA NYMPHE (Se cache la figure avec sa main.) : Que n’ai-je pas vu dans cette chambre ! Sur quoi mes yeux ont-ils dû se poser !

BLOOM (S’excusant.) : Je sais. Du linge de corps sale, re-mis soigneusement à l’envers, côté à ne pas ouvrir. Les pommes sont desserrées. Depuis Gibraltar, par longue mer, longtemps a.

LA NYMPHE (Baisse la tête.) : Pire ! Pire !

BLOOM (Réfléchit prudemment.) : Cette antiquaille de chaise-percée. Ça n’allait pas pour son poids. Elle pesait alors juste soixante-dix kilogs. Elle a pris neuf livres après avoir sevré. Le bois était fendu et ça manquait de colle. Pas vrai ? Et ce ridicule ustensile à filet orange qui n’a qu’une anse.

 

On entend le bruit d’une chute d’eau, gaie cascade .

 

LA CHUTE D’EAU :

Poulaphouca Poulaphouca

Poulaphouca Poulaphouca.

 

LES IFS (Mêlant leurs branchages.) : Écoutez. Murmure. Elle a raison, notre sœur. Nous avons grandi près de la cas-cade de Poulaphouca. Nous prêtions notre ombrage aux jours langoureux de l’été.

 

– 275 –

JOHN WYSE NOLAN (À l’arrière-plan, en uniforme de garde des Eaux et Forêts, soulève son chapeau à plume .) : Croissez et multipliez ! Prêtez votre ombrage aux jours langoureux de l’été, arbres d’Irlande !

LES IFS (Murmurent.) : Qui est venu à Poulaphouca en excursion avec son collège ? Qui a laissé ses camarades chercher la noisette pour rechercher notre ombre ?

BLOOM (Thorax étriqué, épaules en porte-manteau, rem-bourrées, dans un impossible petit complet rayé gris et noir, trop juste pour lui, souliers de tennis blancs, bas à liséré et revers, cas-quette d’uniforme rouge avec insigne.) : J’avais dans les douze ans, en pleine croissance. Alors il me fallait peu de chose, un véhicule qui vous secoue, les odeurs mêlées du vestiaire et du lavabo des dames, leur foule moutonnante, pressée sur les marches du vieux Théâtre Royal car elles aiment les en-droits où on s’écrase, l’instinct du troupeau, et la salle obs-cure qui sent le sexe lâche la bride au vice. Même rien qu’un catalogue de bonneterie pour dames. Et puis, la chaleur. Il y avait des taches sur le soleil cet été-là. La fin des classes. Et le baba au rhum. Jours alcyoniens.

 

Les jours alcyoniens, collégiens en jerseys blancs et

bleus et culottes de football, le jeune Donald Turnbull, le jeune Abraham Chatterton, le jeune Owen Goldberg, le jeune Jack Meredith, le jeune Percy Apjohn, sont dans une clairière et crient pour appeler le jeune Léopold Bloom.

 

LES JOURS ALCYONIENS : Maquereau ! Reviens-nous ! Hourra ! (Ils acclament.)

– 276 –

BLOOM (Un grand dégingandé, gants chauds et cache-nez tricotés par maman, abasourdi par les balles mortes de boules de neige, fait des efforts pour se relever.) : Encore ! J’ai seize ans ! Quel chopin ! Allons tirer toutes les sonnettes de Montague Street. (Il pousse une faible acclamation.) Hourra pour le Ba-hut !

L’ÉCHO : Cul !

LES IFS (Bruissent.) : Elle a raison, notre sœur. Murmure. (Des baisers murmurants bruissent dans tout le bois. Au creux des arbres et parmi le feuillage des faces d’hamadryades sont aux aguets, fleurs fleuries.) Qui osa profaner nos ombrages muets ?

LA NYMPHE (Effarouchée, derrière ses doigts en éventail.) : Là ! En plein air !

LES IFS (Avec de grandes ondulations.) : Oui, sœur. Et sur notre vierge gazon.

LA CASCADE :

Poulaphouca Poulaphouca

phoucaphouca phoucaphouca

 

LA NYMPHE (Les doigts ouverts.) : Oh, infamie !

BLOOM : J’étais précoce. La jeunesse. Les faunes. J’ai sacrifié au dieu de la forêt. L’éveil du printemps. Le temps des amours. L’attraction capillaire est un phénomène natu-rel. Lotty Clarke aux cheveux de lin, je l’avais vue faire sa toilette du soir entre ses rideaux mal fermés grâce aux lor-gnettes de théâtre du pauvre papa. La petite polissonne mâ-chonnait l’herbe comme un lapin. Elle s’est laissée débouler le long de la pente au pont de Rialto pour m’exciter par

– 277 – l’exubérance de sa jeune animalité. Elle a grimpé à leur fa-meux arbre tout tortu et moi je… Un saint n’y aurait pas te-nu. J’étais possédé du démon. Et puis après tout, personne ne m’a vu.

 

Un branlant meuglard à la tronche blanche avance

dans le feuillage un faciès ruminant aux naseaux hu-mides.

 

LE MEUGLARD : Moi. Moi voir.

BLOOM : Simplement pour satisfaire un besoin. (Ému.) Pas une ne voulait de moi quand je me risquais. Trop vilain. Elles ne voulaient pas jouer…

 

Sur les hauteurs de Ben Howth au milieu des rho-

dodendrons passe une chèvre, mamelliflue, la queue en trognon de chou, elle sème des raisins de Corinthe.

 

LA CHÈVRE (Bêle.) : Mehgehgeehegheh ! Biquêquêêêêê !

BLOOM (Sans chapeau, rouge, couvert de bourres de char-don et de brins de bruyère.) : Nous étions officiellement fian-cés. Le cas change d’après les circonstances. (Il regarde in-tensément dans les profondeurs de l’eau.) Trente-deux par se-conde la tête la première. Cauchemar journalistique. Vertigi-neux Élie. Tombé d’une falaise. Triste fin d’un commis de l’Imprimerie Nationale. (Dans l’air estival au silence argenté, le mannequin de Bloom, ficelé comme une momie, tombe en tour-

 

– 278 – noyant du sommet de la Tête de Lion dans la pourpre des eaux avides.)

LE MANNEQUIN-MOMIE : Vvrvrvrvrvrvrvrvrpltch !

 

Au large de la baie entre les feux de Bailey et de

Kish le Roi d’Erin navigue, et son panache de fumée noire va s’élargissant de sa cheminée vers la côte.

 

LE CONSEILLER NANNETTI (Seul sur le pont, vêtu d’alpaga noir, profil jaune de milan, déclame, la main dans l’échancrure de son gilet.) : Quand mon pays prendra sa place parmi les nations de la terre, alors, mais alors seulement, que mon épi-taphe soit écrite. J’ai…

BLOOM : Fini. Prff !

LA NYMPHE (Hautaine.) : Nous les immortelles, vous l’avez bien vu aujourd’hui, nous n’avons pas d’endroit pareil ni de poil autour. Nous sommes de marbre. Nous mangeons la lumière électrique. (Elle se cambre et se contorsionne lasci-vement, l’index dans la bouche.) Tu m’as parlé. Je t’ai entendu par derrière. Comment as-tu osé ?…

BLOOM (Va et vient dans la lande au comble de l’humiliation. ) : Oh, je me suis conduit comme un parfait co-chon. Des lavements aussi j’en ai administré. Un tiers de pinte de quassia auquel vous ajoutez une cuillerée à bouche de sel gemme. En enfonçant bien. Avec la seringue Hamilton Long, la préférée des dames.

LA NYMPHE : En ma présence. La houppe à poudre. (Elle rougit et fait une révérence .) Sans compter le reste.

– 279 –

BLOOM (Affaissé.) : Oui. Peccavi ! J’ai rendu hommage à ce vivant autel où le dos change de nom. (Avec une subite fer-veur.) Car pourquoi cette main délicatement parfumée et chargée de bagues, cette main qui gouverne… ?

 

Des formes à la file, lente frise sylvestre, serpentent

autour des troncs d’arbres, en se hélant.

 

LA VOIX DE KITTY (Dans le fourré.) : Passe un de ces coussins.

LA VOIX DE FLORA : Tiens.

 

Un coq de bruyère volette lourdement dans le sous-

bois.

 

LA VOIX DE LYNCH (Dans le fourré.) : Fichtre ! Tout chaud tout bouillant !

LA VOIX DE ZOÉ (Sortant du fourré.) : C’est venu d’un en-droit où ça chauffe.

LA VOIX DE VIRAG (Cacique sur le sentier de guerre, zébré de bleu, emplumé et armé d’une sagaie , traverse à grandes en-jambées un champ de roseaux bruissants en piétinant faines et glands.) Ça chauffe ! Ça chauffe ! Gare au Buffle-Accroupi !

BLOOM : C’est plus fort que moi. La tiède empreinte de sa forme tiède. Le fait seul de m’asseoir là où une femme s’est assise, surtout avec les cuisses écartées, comme pour

 

– 280 – accorder les suprêmes faveurs, et davantage encore quand elle a commencé par bien relever les pans d’une jaquette doublée de satin blanc. C’est féminin tout plein. J’ai besoin d’un trop-plein.

LA CASCADE :

Pleniplena, Poulaphouca

Poulaphouca Poulaphouca

 

LES IFS : Ch ! Murmure, Sœur !

LA NYMPHE (Aveugle, en robe blanche de nonne, guimpe et cornette aux larges ailes, avec douceur, et les yeux absents.) : Le couvent Tranquilla. Sœur Agathe. Le Mont Carmel, les appa-ritions de Knock et de Lourdes. Plus de désirs. (Sa tête s’abandonne, elle soupire.) Rien que de l’éthéré. Où la crème de rêve mouette sur le flot morne volette.

 

Bloom se lève à moitié. Un bouton de derrière de

son pantalon saute.

 

LE BOUTON : Bip !

 

Deux gerces de la Coombe dansent sous la pluie,

dans leur châle, et glapissent de bon cœur.

 

LES GERCES :

 

– 281 –

Léopold a perdu l’épingle de sa culotte Qui n’sait comment faire

Pour que ça ne tombe pas

Pour que ça ne tombe pas.

 

BLOOM (Froidement.) : Vous avez rompu le charme. La goutte qui fait déborder. Si il n’y avait que de l’éthéré où se-riez-vous, postulantes et novices ? Des façons, mais du vice, comme âne qui pisse.

LES IFS (Précipité du papier d’argent de leurs feuilles ; leurs bras décharnés tremblent, caducs.) : Décidument !

LA NYMPHE : Sacrilège ! Attenter à mon honneur ! (Une grande tache humide apparaît sur sa robe.) Souiller mon inno-cence ! Vous n’êtes pas digne de toucher le bord du vête-ment d’une honnête femme. (Elle serre sa robe contre elle.) At-tends un peu, Satan. Tu ne roucouleras plus. Amen, Amen, Amen, Amen. (Elle tire un poignard-miséricorde et, revêtue de la cotte de mailles d’un chevalier élu par les neuf preux, le frappe au flanc.) Nekum !

BLOOM (Saute sur ses pieds et lui saisit la main.) : Holà ! Nebrakada ! Chipie à neuf queues ! Franc jeu, madame ! In-terdit de jouer du sécateur. Serait-ce le renard et les raisins ? Qu’est-ce que vous avez contre nous pour vous entourer de fil de fer barbelé ? Le crucifix n’est-il pas assez gros ? (Il at-trape son voile.) Est-ce un saint abbé qu’il vous faut, ou Bro-phy le jardinier boiteux, ou la statue sans jet d’eau du por-teur d’eau, ou la bonne mère Alphonsus, hein, Renart ?

LA NYMPHE (Pousse un cri et fuit en lui laissant son voile ; son moulage se fend et une puanteur s’élève en nuage des fentes du plâtre.) : Au sec !

– 282 –

BLOOM (Crie après elle.) : Comme si vous ne vous en ré-galiez pas au double, telles que vous voilà. Pas de sursauts et un corps à multiples mucosités. J’en sais quelque chose. C’est notre faiblesse qui est votre force. Et qu’est-ce que vous nous payez la monte ? Qu’est-ce que vous voulez bien payer rubis sur l’ongle ? J’ai lu que vous louiez vos danseurs sur la Riviera. (La nymphe qui fuit entonne un vocero.) Eh ! Moi j’ai derrière moi seize ans d’un travail de nègre blanc. Et est-ce que je trouverai demain un jury pour m’accorder cinq shil-lings de pension alimentaire, eh ? Montez le job à un autre, pas à moi. (Il renifle.) Tiens. Oignons. Du rance. Soufre. Graisse.

 

C’est Bella Cohen qui se tient devant lui.

 

BELLA : Vous me reconnaîtrez la prochaine fois.

BLOOM (L’examine avec sang-froid.) : Passé fleur. Vieille bique qui veut se donner pour de l’agneau. La dent branlante et trop de poils follets. Un oignon cru au moment de vous coucher serait excellent pour votre teint. Et faites donc quelques exercices pour réduire votre double menton. Vos yeux sont aussi expressifs que les boules de verre de votre renard empaillé. Ils sont en proportion du reste, c’est tout ce qu’on peut en dire. Je ne puis pas une torpille à trois hélices.

BELLA (Méprisante.) : Vous voulez dire que vous n’êtes pas de force. (Son con de truie jappe.) Fohracht !

BLOOM (Non moins méprisant.) : Commencez donc par essuyer votre petit divertissoire, la jute de votre mec dégou-

 

– 283 – line de votre crête de coq. Prenez une poignée de foin et bouchonnez-vous.

BELLA : Je te connais, bourreur de crâne ! Congre mort !

BLOOM : Je l’ai vu, futaille de foutoir ! Marchande de chtouille et de castapiane !

BELLA (Se tourne vers le piano.) : Lequel de vous jouait la marche funèbre de Saül ?

ZOÉ : C’est bibilolo. Rangez vos cors-z-aux pieds. (Elle fait un saut jusqu’au piano et avec ses bras croisés, plaque des accords.) Le chahut du chat dans la cascafouine. (Elle regarde derrière elle.) Ben quoi ? Qui est-ce qui en a après mes petits joufflus ? (Elle revient d’un saut à la table.) Ton tien c’est le mien et le mien c’est mon mien.

 

Mal à l’aise Kitty habille ses dents avec le papier

d’argent. Bloom vient près de Zoé.

 

BLOOM (Câlin) : Rendez-moi cette pomme de terre, dites ?

ZOÉ : Un gage, du bath et de l’extrabath.

BLOOM (Sentimental.) : Ce n’est rien mais tout de même c’est une relique de ma pauvre maman.

ZOÉ :

Donne une chose et reprends-la

Dieu te d’mandera où qu’ c’est ça

Tu diras qu’ tu n’ sais pas trop

 

– 284 –

Dieu t’enverra dans le Four-chaud.

 

BLOOM : C’est le souvenir qui s’y attache. Je voudrais bien la ravoir.

STEPHEN : L’avoir ou ne pas l’avoir, c’est là la question.

ZOÉ : La voilà. (Elle prend un ris dans sa robe, découvrant sa cuisse nue, et désemmaillote la pomme de terre enroulée dans le haut de son bas .) Ceusse qui cachent ils savent où trouver.

BELLA (De mauvaise humeur.) : La ferme ! C’est pas la ba-raque à la belle Fatma ici. Et faudrait voir à ne pas écrabouil-ler le piano. Qui est-ce qui paie ici ?

 

Elle va au pianola. Stephen fouille dans sa poche,

saisit un billet par un angle et le lui tend.

 

STEPHEN (Avec une politesse exagérée.) : Cette bourse de soie je me la suis faite de l’oreille de cochon du public. Excu-sez-moi, madame. Si vous voulez bien me permettre. (Il montre vaguement Lynch et Bloom.) Nous sommes tous de la même ponte Kinch et Lynch. Dans ce bordel où tenons nostre état.

LYNCH (Près de la cheminée, interpelle.) : Dedalus ! Don-nez lui votre bénédiction de ma part.

STEPHEN (Tend une pièce à Bella.) : C’est de l’or. Elle est servie.

 

– 285 –

BELLA (Regarde l’argent, puis Zoé, Flora et Kitty.) : Vous voulez les trois ? Ici c’est dix shillings.

STEPHEN (Aux anges.) : Mille et mille excuses. (Il se fouille encore , ramène et lui tend deux couronnes.) Permettez, brevi manu , j’ai la vue un peu trouble.

 

Bella va jusqu’à la table pour compter l’argent

tandis que Stephen monologue en monosyllabes, Zoé bondit vers la table, Kitty se penche sur l’épaule de Zoé , Lynch se lève, remet sa casquette dans le bon sens, et prenant la taille de Kitty, ajoute sa tête au groupe.

 

FLORA (Peine pour se remettre debout.) : Oï ! J’ai mon pied qu’est endormi. (Elle va en boitant jusqu’à la table. Bloom s’approche.)

BELLA, ZOÉ, KITTY, LYNCH, BLOOM (Papotage et chamail-lis.) : Le monsieur… dix shillings… il paie pour les trois… s’il vous plaît un moment… ce monsieur-ci paie de son côté… qui est-ce qui touche ?… faites donc attention qui vous pin-cez… Restez-vous la nuit ou une passe ?… qui est-ce qui ?… vous mentez, pardon… le monsieur a payé comme un gen-tleman… boire… y a longtemps qu’il est onze heures.

STEPHEN (Au pianola, fait un geste d’horreur.) : Rien à boire ! Quoi, onze heures ? Une devinette.

ZOÉ (Relève sa robette et roule un demi-souverain dans le haut de son bas.) : Gagné à la sueur de mon front sur mon dos.

LYNCH (Enlève Kitty de la table.) : Arrive !

– 286 –

KITTY : Attends. (Elle rafle les deux couronnes.)

FLORA : Et pour moi ?

LYNCH : Houp là !

Il la soulève, l’emporte et la flanque sur le sopha.

 

STEPHEN :

Le renard chantait, les coqs fuyaient, La cloche du bon Dieu

Sonnait onze heures.

Grand temps pour sa pauvre âme

De s’en aller des cieux.

 

BLOOM (Pose tranquillement un demi-souverain sur la table entre Bella et Flora .) : Voilà. Permettez. (Il prend le billet d’une livre.) Trois foix dix. Compte rond.

BELLA (Admirative.) : T’es plutôt démerdard avec ton air andouille. Viens que je t’embrasse, ma vieille ficelle.

ZOÉ (Le montre.) : Hem ? Profond comme un puits. (Lynch renverse Kitty sur le sopha et l’embrasse. Bloom apporte le billet à Stephen.)

BLOOM : Votre bien.

STEPHEN : Comment ça ? L’absent-minded beggar ou le pioupiou distrait. (Il fourrage encore dans sa poche et en retire une poignée de monnaie. Quelque chose tombe.) C’est tombé.

BLOOM (Se baisse, ramasse et lui tend une boîte d’allumettes.) : Oui, ceci.

– 287 –

STEPHEN : Mes Lucifer. Merci.

BLOOM (Tranquillement.) : Vous feriez mieux de me don-ner cet argent-là à garder. Pourquoi donner trop ?

STEPHEN (Lui donne toutes ses pièces.) : Soyons juste avant d’être généreux.

BLOOM : Je veux bien mais est-ce raisonnable ? (Il compte.) Un, sept, onze, puis cinq. Six. Onze. Je ne réponds pas de ce que vous avez pu perdre.

STEPHEN : Pourquoi onze heures sonnaient ? Eleven pro-paroxyton. L’avant-prochain moment comme dit Lessing. Renard assoiffé. (Il rit très fort.) Il enterrait sa grand’mère. Lui qui l’avait tuée probablement.

BLOOM : Ça fait une livre six shillings onze. Disons sept shillings.

STEPHEN : M’en fous comme de l’an quarante.

BLOOM : Oui, mais…

STEPHEN (S’approche de la table.) : Cigarette s.v.p. (Du sopha Lynch jette une cigarette sur la table .) Et alors Georgina Johnson est morte et épousée. (Une cigarette lui apparaît sur la table, il la considère.) Renversant. Magie de salon. Mariée. Hm. (Énigmatique et mélancolique il craque une allumette et se met en devoir d’allumer la cigarette.)

LYNCH (Qui l’observe.) : Vous auriez plus de chance de l’allumer en tenant l’allumette plus près.

STEPHEN (Approche l’allumette de son œil.) : Œil de Lynx. Faut que je m’achète des lunettes. Les ai cassées hier. Il y a seize ans. La distance. L’œil voit tout plat. (Il éloigne

 

– 288 – l’allumette. Elle s’éteint.) Le cerveau pense. Près ; loin. Inéluc-table modalité du visible. (Il frogne avec un air de mystère.) Hm. Sphinx. La bête qui a deux dos à minuit. Mariée.

ZOÉ : C’est un voyageur de commerce qui l’a épousée et qui l’a emmenée avec lui.

FLORA (Appuie.) : C’est M. Lagneau, de Londres.

STEPHEN : Agneau de Londres, qui enlevez les péchés du pauvre monde.

LYNCH (Qui enlace Kitty sur le sopha, psalmodie.) : Dona nobis pacem.

 

La cigarette glisse des doigts de Stephen. Bloom la

ramasse et la jette dans la grille.

 

BLOOM : Ne fumez donc pas. Vous devriez manger. Si je n’avais pas rencontré ce maudit chien. (À Zoé.) Vous n’auriez pas quelque chose ?

ZOÉ : Il a faim ?

STEPHEN (Allonge la main dans sa direction en souriant et chante sur l’air du serment du sang dans le Crépuscule des Dieux .) :

Hangende Hunger

Fragende Frau,

Macht uns alle kaput.

 

– 289 –

ZOÉ (Tragique.) : Hamlet, je suis le gibelet de ton père ! (Elle lui prend la main.) Mon beau gosse qu’a les yeux bleus je vais te lire dans la main. (Indiquant du doigt son front.) Ni rides, ni raison. (Elle compte.) Deux, trois, Mars, c’est du cou-rage. (Stephen fait non de la tête.) Pas une poule mouillée.

LYNCH : Un foudre de guerre. L’enfant qui ne savait pas la peur. (À Zoé.) Qui vous a appris la chiromancie ?

ZOÉ (Se retourne.) : Demande à mes roustons que je sais pas où qu’y sont. (À Stephen.) Je vois ça à votre figure, à l’œil, comme ça. (Tête penchée elle frogne.)

LYNCH (En riant, donne deux claques à Kitty par derrière.) : Comme ça, Ursule. Pampan-la-férule.

 

Deux fois, très fort, une férule claque ; le cercueil du

pianola s’ouvre d’un coup , la petite tête chauve du Père Dolan surgit comme un diable de sa boîte.

 

LE PÈRE DOLAN : Pas de garçon qui ait besoin d’être fouetté ? Il a cassé ses lunettes ? Vilain petit carottier. Je vois ça dans ton œil.

 

Indulgente, bénigne, rectoriale, désapprobatrice, la

tête de Don John Conmee sort à son tour du pianola.

 

DON JOHN CONMEE : Voyons, Père Dolan ! Voyons. Je suis sûr que Stephen est un très bon petit garçon.

 

– 290 –

ZOÉ (Qui examine la paume de Stephen.) : Main de femme.

STEPHEN (Murmure.) : Continue. Mens. Tiens-moi. Ca-resse. Je n’ai jamais pu lire Son écriture sauf la marque cri-minelle de Son pouce sur le haddock.

ZOÉ : Quel jour êtes-vous né ?

STEPHEN : Jeudi. Aujourd’hui.

ZOÉ : L’enfant du jeudi a du chemin devant lui. (Elle suit des lignes dans sa main .) Ligne de la destinée. Amis influents.

FLORA (Montrant du doigt.) : Imagination.

ZOÉ : Mont de la lune. Vous aurez une rencontre avec… (Elle jette un regard brusque sur ses mains.) Je ne vous dirai pas ce qui n’est pas bon pour vous. Ou bien si vous voulez sa-voir ?

BLOOM (Détache les doigts de Zoé et lui présente sa paume.) : Ça ferait plus de mal que de bien. Tenez. Lisez dans la mienne.

BELLA : Faites voir. (Elle retourne la main de Bloom.) Je pensais bien. Os des doigts en boules, homme à femmes.

ZOÉ (Examinant la paume de Bloom.) : Le gril. Traversées, voyages et mariage d’argent.

BLOOM : Pas ça.

ZOÉ (Vivement.) : Oh, j’y suis. Petit doigt court. Coq me-né par sa poule. C’est y ça ?

 

Lise la noire, une grosse poule qui pond dans un

cercle à la craie, se dresse, étend ses ailes et glousse.

– 291 –

LISE LA NOIRE : Codèk. Klouk. Klouk. Klouk.

 

Elle passe à côté de son œuf frais, pondu et

s’éloigne en se dandinant.

 

BLOOM (Montre sa main.) : Ce bourrelet-là c’est un acci-dent. Tombé et coupé il y a vingt-deux ans. J’avais seize ans.

ZOÉ : Je vois, dit l’aveugle. Quelles nouvelles ?

STEPHEN : Vois-tu ? En route vers un grand but. Moi aussi vingt-deux ans. Il y a seize ans moi vingt-deux ans je suis tombé, il y a vingt-deux ans lui seize ans il est tombé de son grand cheval de bois. (Il grimace.) Je me suis écorché la main je ne sais où. Il faut que je consulte un dentiste. Et l’argent ?

 

Zoé parle à l’oreille de Flora. Elles ricanent. Bloom

dégage sa main et s’occupe à tracer sur la table des ca-ractères d’une écriture renversée dont son crayon fignole les courbes.

 

FLORA : Quoi ?

 

Une voiture de place numéro trois cent vingt-

quatre, attelée d’une jument aux belles fesses, conduite par James Barton , Harmony Avenue, Donnybrook,

– 292 –

passe au trot. Dache Boylan et Lenehan le long des banquettes se laissent aller au balancement du véhicule . Le chasseur de l’Ormond est accroupi derrière sur l’essieu. Par-dessus le brise-bise Lydia Douce et Mina Kennedy regardent tristement.

 

LE CHASSEUR (Secoué, leur fait la nique avec un pouce et des doigts qui gigotent comme des vers coupés .) : La ca, la ca, avez-vous la canne ?

 

Bronze et Or proches murmurent.

 

ZOÉ (À Flora.) : Chchchch.

 

Elles murmurent encore.

Dache Boylan se penche entre les banquettes, cano-

tier de paille sur l’oreille, fleur rouge aux dents. Lene-han, en casquette de marine et souliers blancs, cueille avec empressement un long cheveu sur l’épaule de Dache Boylan.

 

LENEHAN : Holà ! Qu’aperçois-je là contre ? Autour de quels cons avez-vous ramassé ces toiles d’araignées ?

BOYLAN (De sa place, sourit.) : J’ai plumé une dinde.

LENEHAN : Un travail de nuit bien gagné.

 

– 293 –

BOYLAN (Lève quatre doigts aux ongles spatulés et cligne de l’œil.) : La môme à son Dache ! Ceux qui ne sont pas con-tents de la marchandise on leur rend l’argent. (Il allonge l’index .) Sentez-moi ça.

LENEHAN (Renifle, joyeux.) : Ah ! Homard mayonnaise. Ah !

ZOÉ ET FLORA (Rient ensemble.) : Ha ha ha ha.

BOYLAN (Saute de la voiture de place d’un pied sûr et crie bien haut pour que tous entendent me .) : Allô, Bloom ! M Bloom encore levée ?

BLOOM (En veste de peluche prune et culottes de larbin de grande maison, bas chamois, perruque poudrée.) : J’ai peur que non, monsieur, les derniers accessoires…

BOYLAN (Lui jette six pence.) : Voilà pour vous payer un gin à l’eau. (Il accroche son chapeau, avec désinvolture à l’un des andouillers de la tête boisée de Bloom .) Introduisez-moi. J’ai besoin de m’entretenir avec votre femme en particulier. Vous comprenez ?

BLOOM me : Merci, monsieur. Oui monsieur. M Tweedy est dans son bain, monsieur.

MARION : Il doit se considérer comme très honoré. (Elle sort de l’eau floc-floc plouf-plouf.) Raoul, mon chéri, viens me sécher. Je suis en peau. Je n’ai que mon chapeau neuf et une éponge de voiture.

BOYLAN (L’œil allumé.) : Ça gaze !

BELLA : Quoi ? Qu’est-ce que c’est ?

 

– 294 –

Flora lui parle tout bas .

 

MARION : Qu’il regarde, le pouacre ! Procureur ! Et qu’il se flagelle ! Je vais écrire à une courtisane de grande vigueur ou à Bartholomona, la femme à barbe, de lui bourreler la peau à un pouce d’épaisseur et de lui faire me rapporter un reçu signé et timbré.

BELLA (Elle rit.) : Ho ho ho ho.

BOYLAN (À Bloom, par-dessus l’épaule.) : Vous pouvez mettre l’œil au trou de la serrure et faire joujou tout seul pendant que je mettrai dans le trou-madame une-deux, une-deux.

BLOOM : Merci monsieur, c’est ce que je vais faire, mon-sieur. Puis-je amener deux camarades à moi pour être té-moins et prendre un instantané ? (Il tient un pot d’onguent.) De la vaseline, monsieur ? De la fleur d’orange ?… De l’eau tiède ?…

KITTY (Du sopha.) : Raconte-nous, Flora. Raconte-nous. Qu’est-ce que… (Flora lui murmure quelque chose.)

 

Murmure d’un monde de mots d’amour murmurés

à liche lèvrelanguelape, papotement pioucplouc.

 

MINA KENNEDY (Les yeux en extase.) : Oh, ça doit être comme un parfum de géraniums et de pêche fondante ! Oh, il idolâtre jusqu’au plus petit coin de sa peau ! Collés en-semble ! Recouverts de baisers.

 

– 295 –

LYDIA DOUCE (Sa bouche s’ouvre) : Niamniam. Ah, il l’emporte autour de la chambre tout en faisant ça ! À dada, adada, au radada ! On les entendrait à Paris et à New York. C’est comme des fraises et de la crème plein la bouche.

KITTY (Elle rit.) : Hi hi hi.

LA VOIX DE BOYLAN (Douce et rauque, du creux de l’estomac.) : Hah ! Bondacherokbrutarchkrachtt !

LA VOIX DE MARION (Rauque, douce, au sortir du gosier.) : Hoh ! Ouissouassbizimapooisthnapoojoui !

BLOOM (Les yeux exorbités, se tient à deux mains.) : Fais voir ! Cache-le ! Fais voir ! Enfonce-la ! Encore ! Feu !

BELLA, ZOÉ, FLORA, KITTY : Ho ho ! Ha ha ! Hi hi !

LYNCH (Geste indicateur.) : Le miroir présenté à la Na-ture. (Il rit.) Hu hu hu hu.

 

Stephen et Bloom regardent le miroir. Le visage de

William Shakespeare, sans barbe, y apparaît, les traits figés par la paralysie faciale, et couronné par l’image réfléchie des cornes de cerf du porte-manteau de l’antichambre.

SHAKESPEARE (Ventriloquise noblement.) : Au rire trop so-nore on connaît l’esprit vide. (À Bloom.) Tu vas pensant comme un qui se cuide invisible. Regarde. (Il coqueline comme un chapon noir en gaieté.) Iagogo ! Comment mon Oqtébo estouffa sous Testrébonne, Iago-gogo !

BLOOM (Sourit jaune dans la direction des filles.) : Pour quand cette plaisanterie ?

 

– 296 –

ZOÉ : Avant d’être deux fois marié et une fois veuf.

BLOOM : Fermons les yeux. Même le grand Napoléon, quand on prit ses mesures à nu après sa mort…

 

Mme Dignam, épouse et veuve, nez retroussé et

joues échauffées à force de funèbre bavardage, d’appréhensions et de porto Tunny rouge extra , arrive affairée sous ses crêpes , le chapeau de travers, tout en mettant du rouge et de la poudre sur ses lèvres, ses joues et son nez, mère cygne poussant devant elle sa couvée de cygnelets. On aperçoit sous sa jupe les pantalons de tous les jours de son mari et des godillots aux bouts qui relèvent , du quarante-cinq. Elle tient une police d’assurance de la Veuve Écossaise et un grand parasol sous lequel ses petits trottinent à côté d’elle, Patsy à cloche-pied, col détaché, agitant un chapelet de côte-lettes de porc, Freddy qui pleurniche , Susy qui fait un bec de merluche affligée, Alice qui se débat avec le bébé. Elle les bourre pour les faire avancer, tous voiles dehors.

 

FREDDY : Oh, maman, vous me tirez trop !

SUZY : Maman, l’écume du bouillon qui passe par-dessus !

SHAKESPEARE (Avec une rage impuissante de paraly-tique.) : Nouvas chervachons a quiva va tuvaé leva prevamièva.

 

– 297 –

Le visage de Martin Cunningham, barbu, s’imprime

sur le visage imberbe de Shakespeare. Le grand parasol tangue comme un ivrogne, les enfants se sauvent. Sous le parapluie on aperçoit Mme Cunningham en robe ki-mono et chapeau de veuve joyeuse. Elle fait des glis-sades à droite et à gauche , salue, et se tortille à la nip-pone.

 

Mme CUNNINGHAM (Elle chante.) :

On dit qu’ je suis la perle de l’Asie.

 

MARTIN CUNNINGHAM (La fixe, imperturbable.) : Énorme ! Sacrée bougresse de gourgandine !

STEPHEN : Et exaltabuntur cornua iusti. Les reines cou-chaient avec les taureaux primés. Rappelez-vous Pasiphaë pour les débordements de laquelle mon grosvieuxgrandpère a fabriqué la première boîte à confesse. N’oublions pas Mme Grissel Steevens ni les rejetons porcins de la famille des Lambert. Et Noé s’enivra de vin. Et son arche était ouverte.

BELLA : Nous ne tenons pas cet article-là. Vous vous êtes trompé de maison.

LYNCH : Laissez-le tranquille. Il revient de Paris.

ZOÉ (Court à Stephen et s’accroche à lui.) : Oh, allez-y ! Donnez-nous un échantillon de parleyvoo.

 

Stephen enfonce son chapeau sur sa tête et va d’un

bond à la cheminée, où il se campe, les épaules remon-

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tées, les nageoires déployées et un sourire de conven-tion.

 

LYNCH (Bat du tambour sur le sopha.) : Brmm Brmmm Brmmm Brrmmbrrmmbrmm.

STEPHEN (Guignol épileptique, fait son boniment.) : Mille lieux de plaisir pour prodiguer vos soirées avec jolies dames qui vendent les gants et autre chose peut-être-son cœur brasserie établissement tiptop à la mode very excentric tas de cocottes-là huppées nippées comme qui dirait princesses dansent le cancan et qui marchent clowneries parisiennes extra idiotes pour célibataires étrangers quand même elles parlent mauvais anglais faut voir comme ça est calé sur la bagatelle et les sensations voluptueuses. Gintleman copur-chics ils doivent visiter pour son plaisir ciel et enfer spectacle avec bougies mortuaires et larmes d’argent tous les soirs. Moquerie comme ça absolument very shocking de la religion y a pas dans le monde entier. Toutes les chic girls qui entrent à l’intérieur bien modestes elles se déshabillent et piaillent pour voir l’homme-vampire faire l’amour avec une religieuse tout ce qu’y a de plus jeunette avec dessous troublants. (Il fait clapper bruyamment sa langue.) Ho, lala ! Ce pif qu’il a !

LYNCH : Vive le vampire !

LES FILLES : Bravo ! Parleyvoo !

STEPHEN (Fait des grimaces, la tête renversée, rit aux éclats et s’applaudit lui-même.) : Grand succès de rire. Les anges kif-kif cocottes et les saints apôtres avec des gueules d’assassins. Demi-mondaines pschutteuses étincelantes de diamants et si smart. Ou peut-être que plutôt préférez-vous perfectionné plaisir bien moderne turpitudes des vieux mes-

– 299 – sieurs ? (Il trace dans le vide des arabesques grotesques aux-quelles répondent Lynch et les filles .) Femme mannequin caout-chouc réversible et nudités vierges très lesbiennes le baiser à répétition. Gentlemen entrez vous verrez dans les glaces toutes les positions et trapèzes et toute cette mécanique là aussi si on veut on voit un salaud de garçon boucher qui for-nique dans du foie de veau encore chaud ou avec sur le ventre une omelette pièce de Shakespeare.

BELLA (Se tape sur le ventre et se laisse aller sur le sopha en riant comme une bossue.) : Une omelette sur le… Ho ! ho ! ho ! ho ! Omelette sur le…

STEPHEN (Il minaude.) : Moi aimer vous. Sir darling. Moi parler anglais vous pour double entente cordiale. Ô yes, mon loup. How much cost ? Waterloo. Water-closet. (Il s’arrête brusquement et lève l’index.)

BELLA (Elle rit.) : Omelette…

LES FILLES (Elles rient.) : Bis ! Bis !

STEPHEN : Écoutez. J’ai rêvé d’un melon d’eau.

ZOÉ : C’est un voyage et vous aimerez une dame étran-gère.

LYNCH : À travers le monde à la recherche d’une femme.

FLORA : Les rêves c’est le contraire qu’ils veulent dire.

STEPHEN (Étendant les bras.) : C’était ici. La rue des filles. Dans la Serpentine Avenue. Belzébuth me l’a montrée, veuve potelée. Où est-ce qu’il est étalé, le tapis rouge ?

BLOOM (Allant à Stephen.) : Voyons…

 

– 300 –

STEPHEN : Non, me suis envolé. Laissant sous moi mes ennemis. Dans tous les siècles des siècles. (Il crie.) Pater ! Libre !

BLOOM : Voyons, écoutez…

STEPHEN : Il veut me dompter, c’est ça, s’pas ? Ah merde alors ! (Il crie et ses serres de vautour se font plus acé-rées.) Holà ! Hélaho !

 

La voix de Simon Dedalus, un peu endormie mais

pleine de bonne volonté, répond en hélant.

 

SIMON : Tout va bien. (Avec de puissantes ailes de busard, il fonce gauchement à travers l’air, tournoie , pousse des cris pour se faire écouter.) Hé mon garçon ! Est-ce que vous allez ga-gner ? Houp ! Pschatt ! Est-ce que vous allez vous acoquiner avec ces métèques ? Je ne leur donnerais pas la queue de mon chien à garder. Tête haute ! Faites flotter nos couleurs ! Aigle de gueules volant éployée sur champ d’argent. Roi d’armes de l’Ulster ! Hé houp ! (Il imite le basset donnant de la voix.) Boulboul ! Biourblblbrourblbl ! Hé mon garçon !

 

Feuillages et fonds du papier de tenture filent à

toute vitesse à travers la campagne. Un gros renard chassé du couvert, queue droite, ayant enterré sa grand’mère, débouche rapidement dans l’espace libre, yeux luisants, en quête sous les feuilles d’un terrier à blaireau. La meute des chiens courants suit, nez à terre , éventrant leur proie, aboiboyant, biourlebraillant à la curée. Les chasseurs de la Ward Union, hommes et

– 301 –

femmes, ne font qu’un avec eux, dans leur rage de tuer. De Six Mile Point, de Flathouse, de Nine Mile Stone, une foule de curieux arrive pour suivre avec des gour-dins noueux, des harpons, des lassos, des conducteurs de troupeaux avec leurs fouets, les chasseurs d’ours et leurs tam-tams, les toreros et leurs espadas, des nègres blafards agitant des torches. La foule hurle, des joueurs de dés , de zanzibar, de bonneteau, de cocagne. Grinches à la tire et racoleurs, books enroués sous leurs chapeaux pointus de magiciens font un tapage infernal.

LA FOULE :

Programme des courses. Programme officiel ! Dix contre un les outsiders !

Par ici la Consolation ! La Parfaite ! Dix contre un sauf un ! Dix contre un sauf un ! Essayez votre chance aux petits-chevaux ! Dix contre un sauf un !

Un petit Juge de Paix, les pontes ! Un petit Juge de

Paix !

Je donne à dix contre un !

Dix contre un sauf un !

 

Un outsider noir sans jockey brûle le poteau comme

une apparition, sa crinière écume de lune, ses prunelles étoiles. Le peloton suit, grappe de chevaux qui se ca-brent, chevaux squelettes : Sceptre, Maximum II, Zin-fandel, Shotover, au duc de Westminster, Repulse, Cey-lan, prix de Paris, au duc de Beaufort. Ils sont montés par des nains vêtus d’armures rouillées, pilant, pilant, pilant, pilant du poivre. Le dernier arrive sous un grain, sur son bidet poussif à robe Isabelle, c’est le Coq du

– 302 –

Nord, le favori, monté par Garrett Deasy, casquette bouton d’or, blouse verte, manches orange, les rênes bien en main, une canne de hockey prête au lancer . Son roussin, chancelant sur ses pieds guêtrés de blanc, trotte cahin-caha sur la rude route.

 

LES LOGES ORANGISTES (Raillant.) : Descendez et pous-sez, monsieur. Le dernier coup de reins ! Vous serez chez vous à la nuit !

GARRETT DEASY (Il part droit comme un i, visage couturé de coups d’ongle sous un cataplasme de timbres-poste ; il brandit sa canne de hockey, ses yeux bleus flamboient dans le prisme du lustre tandis que sa monture passe auprès en un galop d’école.) : Per vias rectas !

 

Une kyrielle de seaux répandent , sur toute sa per-

sonne et sur son roussin cabré , un torrent de bouillon de mouton ocellé de ronds de carottes, d’orge, d’oignons, de navets, de pommes de terre, monnaies dansantes.

 

LES LOGES VERTES : Beau temps, sir John ! Beau temps, Votre Honneur !

 

Le soldat Carr, le soldat Compton et Cissy Caffrey

passent sous les fenêtres en chantant chacun dans un ton.

 

– 303 –

STEPHEN : Oyez ! Notre ami, cette rumeur dans la rue !

Continuer : partie 10 sur 10