Ulyse - Tome II

James Joyce · Chapitre 1 sur 2 · partie 10/10

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Ulyse - Tome II

II (suite)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

ZOÉ (Lève la main.) : Chut !

LE SOLDAT CARR, LE SOLDAT COMPTON ET CISSY CAFFREY :

Pourtant sûr que j’ sens quéqu’ chose Qu’a d’ la saveur

Pour ma p’tite rose…

 

ZOÉ : Ça c’est moi. (Elle bat des mains.) Dansons ! Dan-sons ! (Elle court au pianola.) Qui donne quatre sous ?

BLOOM : Qui est-ce qui ?…

LYNCH (Tend des sous à Zoé.) : Voilà.

STEPHEN (Fait craquer ses doigts d’impatience.) : Vite ! Vite ! Où est ma baguette d’augure ? (Il court au piano, prend sa canne de frêne et bat du pied une danse de pontife .)

ZOÉ (Tourne la manivelle.) : Ça y est.

 

Elle met deux pièces dans la fente. Des lumières do-

rées, roses et violettes s’allument. Le cylindre tourne et ronronne une lente valse-hésitation. Le Professeur Goodwin, perruque à catogan, costume de cour sous un manteau à petit collet plein de taches, plié en deux sous le poids d’un âge fabuleux , traverse la chambre tout branlant et les mains tremblotantes. Il se fait tout petit sur le tabouret de piano et ses manches à balais sans mains pilonnent le clavier tandis qu’il fait avec la tête

 

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des grâces de demoiselle et que son catogan se tré-mousse.

 

ZOÉ (Pivote autour d’elle-même en frappant du talon.) : Dansons ! Y a-t-il amateurs ? Qui c’est qui danse ?

 

Le pianola dont les lumières alternent joue sur un

temps de valse le début de Ma gosse elle est du Yorkshire. Stephen lance sa canne de frêne sur la table et prend Zoé par la taille. Flora et Bella poussent la table vers la cheminée. Stephen qui exagère ses ronds de bras commence à valser avec Zoé autour de la pièce. La manche de Zoé, tombée des rondeurs de son bras, laisse voir une petite rosace blanchâtre de vaccin. Bloom se range. La jambe du Professeur Maginni s’insinue entre les rideaux et sur la pointe de son pied un huit reffets to-tonne. D’un adroit coup de pied, il l’envoie, toujours to-tonnant, sur le sommet de sa tête et tubépatant entre à pas de patineur. Il porte un habit bleu ardoise à revers de soie bordeaux, hausse-col de tulle crème, gilet vert très échancré, col carcan, cravate blanche, pantalon collant lavande , escarpins vernis et gants beurre frais. Un dahlia à la boutonnière . Il fait le moulinet dans les deux sens avec une canne ondée, puis il l’incruste sous son aisselle. Une main molle sur la poitrine, il salue et flatte sa fleur et ses boutons.

 

MAGINNI : La poésie du mouvement, l’art de la callisthé-nie. Rien de commun avec la méthode de Mme Legget Byrne ou de Levinstone. Organisation de bals travestis. Leçons de

– 305 – maintien. Le pas de Katty Lanner. Comme ça. Suivez-moi ! Mes facultés chorégraphiques. (Il avance en faisant trois pas de menuet sur de vives pattes d’hyménoptère.) Tout le monde en avant ! Révérence ! Tout le monde en place !

 

Le prélude est fini. Le Professeur Goodwin, agitant

de vagues bras, s’appetisse et se ratatine jusqu’à rien , son manteau à collet s’affaisse survivant sur le tabouret. L’air commence, martelé sur un rythme plus valsant. Stephen et Zoé tournent tout à leur aise. Les lumières se succèdent, luisent, s’éclipsent, dorées, roses, violettes.

 

LA PIANOLA :

C’était deux gas qui parlaient d’leurs promises, mises, mises, Qui les attendent au pays…

 

Les heures du matin sortent en courant d’un coin,

cheveux d’or, sveltes, vêtues de bleu céleste , tailles de guêpes et mains innocentes. Lestes elles dansent et font tourner leurs cordes à sauter. Les heures de l’après-midi viennent à leur tour en ambre doré. Rieuses qui font la chaîne, leurs grands peignes espagnols lancent des éclairs, elles lèvent les bras et captent le soleil dans des miroirs moqueurs.

 

MAGINNI (Claquements de mains gantfeutrés.) : Carré ! Avant deux ! Respirez bien également ! Balance !

 

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Les heures du matin et de l’après-midi valsent sans

 

se mélanger, tournent, avancent l’une vers l’autre, se cambrent , saluent leur vis-à-vis. Derrière elles, les cava-liers, les bras arqués et suspendus au-dessus de leurs épaules, les mains qui descendent jusqu’à les toucher, les effleurent et s’en retirent.

 

LES HEURES : Vous pouvez toucher mon…

LES CAVALIERS : Puis-je toucher votre… ?

LES HEURES : Oh, mais légèrement !

LES CAVALIERS : Oh, très légèrement !

LE PIANOLA :

Ma douce blonde a une taille…

 

Zoé et Stephen tournent intrépides en se balançant

moins. Les heures crépusculaires, sortent des grandes ombres du paysage, s’avancent, sans ordre, hésitantes, l’œil chargé de langueur, les joues subtilement rehaus-sées de cipria et d’une faible roseur artificielle. Elles sont vêtues de gaze grise et leurs manches chauve-souris fré-missent, sombres, à la brise de terre.

 

MAGINNI : Avant huit ! Traversé ! Salut ! Cours de mains ! Croisé !

 

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Les heures nocturnes se glissent à la place vide. Les

heures du matin, de l’après-midi et les heures crépuscu-laires reculent devant elles. Elles ont un loup, des poi-gnards dans la chevelure et des bracelets de clochettes estompées. Lasses, elles courbevettecourbevettent sous leurs voiles.

 

LES BRACELETS : Aïho ! Aïho !

ZOÉ (Se tortille, la main à son front.) : Oh !

MAGINNI : Les tiroirs ! Chaîne de dames ! La corbeille ! Dos à dos !

Elles tracent de lasses arabesques, elles font tout un

parterre de figures, le font et le défont, exécutent des ré-vérences, ondulent, tournent nos pauvres têtes.

 

ZOÉ : La tête me tourne.

 

Elle se dégage, et se laisse tomber sur une chaise ;

Stephen empoigne Flora et tourne avec elle.

 

MAGINNI : La Boulangère ! Les ronds ! Les ponts ! Chevaux de bois ! Escargots !

 

S’enlaçant, reculant, changeant de main, les heures

nocturnes avec leurs bras en arceaux s’en-chaînent en

 

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une mosaïque de mouvements. Stephen et Flora tour-nent laborieusement.

 

MAGINNI : Dansez avec vos dames ! Changez de dames ! Donnez le petit bouquet à votre dame ! Remerciez !

LE PIANOLA :

Meilleur que ça, y a pas meilleur,

Tararaboum !

 

KITTY (Saute sur ses pieds.) : Oh, c’est ça qu’ils jouaient sur les chevaux de bois à la kermesse Mirus !

 

Elle court à Stephen. Il lâche brusquement Flora et

empoigne Kitty. Un sifflement de butor, dur et strident, déchire l’air. Le manège Toft, toton mastodonte, tétras trémolise tandis qu’il tourne la chambre autour de la chambre.

 

LE PIANOLA :

Ma gosse elle est du Yorkshire.

 

ZOÉ :

Elle en est jusqu’au bout des ongles.

 

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Rassemblement !

 

Elle prend Flora et valse avec elle .

 

STEPHEN. – Cavalier seul !

 

Il envoie en tournant Kitty dans les bras de Lynch,

attrape sa canne sur la table et mène la danse. Tous vi-revoltent, valsent et tourbillonnent. Bloombella, Kitty-lynch, Florazoé, femmes jujubes. Stephen chapeau canne de frêne grand écart de grenouille au milieu gin-gades à plein plafond bouche serrée main fermée sous la cuisse et clique et tinte, marteauxboum corstaïaut éclairs bleus verts jaunes mastodonte de Tuft teufteuf-tourne cavaliers chevaux de bois suspendus aux serpents dorés, fandango de boyaux dansants sautant pied dé-gagé pied reposé.

 

LE PIANOLA :

Bien qu’elle turbine

Dans une usine

Et qu’elle porte pas de falbalas…

 

Agrippement, daredare en vitesse de luminair-

éclaircirculaire vent-arrière ils véloçavancent ronron-nant fracatras. Baraboum !

 

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TUTTI : Encore ! Bis ! Bravo ! Encore !

SIMON : Pensez à la famille de votre mère !

STEPHEN : Danse de mort.

 

Dang nouveau badang de la clochette du crieur

cheval bidet bouvillon cochonnets. Conmee sur Chris-tânesse marin jambe de bois boiterie béquille bras croi-sés dans canot hale cordages pantalonhisse pilonne chahut jusqu’au bout des ongles. Baraboum ! À bidets cochons chevaux à sonnettes pourceaux de Gadara , Corny en bière. Requin acier pierre Nelson manchot deux vieilles ficelles Frauenzimmer prunellées de voiture d’enfant tombant braillant. Garche , c’est un champion. Regarde fusant bleu pair exbaril révérend angélus Amour dans cab baladant Dache brise-bise colimacy-clistes Dilly avec meringue pas de falbalas. Alors dans un dernier chariotvariot fracatrassant haut et bas heurt quéque chose méli-mélo vice-roi et reine a d’la saveur pour la rose fracatrasbrasse du porcskire. Baraboum !

Les couples s’écartent. Stephen tourne pris de ver-

tige. La pièce tourne en sens inverse. Les yeux fermés, il titube. Des rails rouges foncent dans l’espace. Des étoiles autour des soleils tournent toutautourdutour. Des moucherons lumineux dansent sur le mur. Il s’arrête court.

 

STEPHEN : Ho !

 

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La mère de Stephen, émaciée et rigide, sort du

 

plancher en robe gris lépreux , guirlande de fleurs d’oranger fanées et voile de marié déchiré ; sa face ra-vagée et qui n’a plus de nez est couverte de la moisis-sure verte de la tombe . Des cheveux rares et plats. Elle fixe sur Stephen ses orbites creuses cerclées de bleu, elle ouvre sa bouche sans dents et articule un mot silencieux. Un chœur de vierges et de confesseurs chante à voix muettes.

 

LE CHŒUR :

Liliata rutilantiiim te confessorum… Iubilantium te virginum…

 

Du haut d’une tour, Buck Mulligan, costume de

bouffon mi-partie puce et jaune et birrette à grelot, la regarde bouche bée ; la tranche beurrée d’un scone fen-du fume dans sa main.

 

BUCK MULLIGAN : Elle a crevé. Quelle pitié ! Mulligan rencontre la mère douloureuse. (Il lève les yeux au ciel.) Mer-curiel Malachie.

LA MÈRE (Avec le sourire subtil et dément de la mort.) : J’ai été jadis la belle May Goulding. Je suis morte.

STEPHEN (Horrifié.) : Lémure, qui êtes-vous ? Qu’est-ce que c’est que cette diablerie infernale ?

 

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BUCK MULLIGAN (Secoue sa birrette à grelot.) : Ironie des choses ! Kinch a tué sa pauvre peau de chien de chienne de mère. Elle a passé l’arme à gauche. (Des larmes de beurre fon-du tombent de ses yeux sur le scone .) Notre mère, grande et douce ! Épi oinopa ponton.

LA MÈRE (Se rapproche, et souffle doucement sur lui son ha-leine de cendres mouillées.) : Tous doivent y passer, Stephen. Sur la terre il y a moins d’hommes que de femmes. Vous aus-si. L’heure viendra.

STEPHEN (Suffoquant d’horreur, de peur et de remords.) : On prétend que je vous ai tuée, mère. Il a offensé votre mé-moire. C’est le cancer, ce n’est pas moi. C’est le destin.

LA MÈRE (Un vert filet de bile coulant du coin de sa bouche.) : Vous me chantiez cet air : L’amer mystère de l’amour.

STEPHEN (Ardemment.) : Dites-moi le mot, mère, si vous le savez maintenant. Le mot que tous les hommes savent.

LA MÈRE : Qui vous a sauvé le soir que vous grimpiez dans le train à Dalkey avec Paddy Lee ? Qui avait pitié de vous quand vous étiez triste, entouré d’étrangers ? La prière est toute puissante. Prière pour les âmes du Purgatoire dans le manuel des Ursulines, quarante jours d’indulgences. Re-pens-toi, Stephen.

STEPHEN : Vampire ! Hyène !

LA MÈRE : Je prie pour toi dans mon autre monde. Ob-tiens de Dilly qu’elle te fasse de ce riz à l’eau tous les soirs pour te remettre de ton travail de tête. Pendant tant d’années je vous ai aimé, mon fils, mon premier né, et quand je vous portais en moi.

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ZOÉ (Qui s’évente avec l’écran de la cheminée.) : Je me sens fondre !

FLORA (Désigne Stephen.) : Regarde ! Il est tout blanc.

BLOOM (Va vers la fenêtre pour l’ouvrir davantage.) : Étourdissement.

LA MÈRE (Avec des yeux qui brasillent.) : Repens-toi ! Oh, le feu de l’enfer !

STEPHEN (Haletant) : La mâcheuse de cadavres ! Tête crue, os sanglants !

LA MÈRE (Dont la figure se rapproche de plus en plus, exha-lant un souffle de cendres.) : Prends garde ! (Elle dresse son bras droit, noir et racorni, lentement vers la poitrine de Stephen en écartant les doigts .) Prends garde ! La main de Dieu ! (Un crabe vert aux yeux rouges pleins de méchanceté enfonce profon-dément ses pinces grimaçantes dans le cœur de Stephen.)

STEPHEN (Étranglé de rage.) : Merde ! (Ses traits s’altèrent et vieillissent, terreux.)

BLOOM (À la fenêtre.) : Quoi ?

STEPHEN : Ah non, par exemple ! Délire de l’esprit ! Avec moi c’est tout ou pas du tout. Non serviam !

FLORA : Faudrait lui donner de l’eau fraîche. Attendez. (Elle sort en courant.)

LA MÈRE (Se tord lentement les mains, avec des gémisse-ments de désespérée .) : Ô Sacré Cœur de Jésus, ayez pitié de lui ! Sauvez-le de l’enfer, Ô divin Sacré Cœur !

 

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STEPHEN : Non ! Non ! et Non ! Essayez donc de me dompter tous tant que vous êtes ! C’est moi qui vous mettrai au pas !

LA MÈRE (Dans les râles de son agonie.) : Seigneur, à cause de moi ayez pitié de Stephen ! Indicible était mon angoisse tandis que j’expirais d’amour, de douleur et de détresse sur le Calvaire.

STEPHEN : Nothung !

 

Il brandit sa canne à deux mains et fracasse la sus-

pension. Le dernier éclair livide du temps jaillit , dans les ténèbres qui suivent l’espace s’effondre, verre brisé, ma-çonnerie qui croule.

 

LE BEC DE GAZ : Ppfungg !

BLOOM : Arrêtez !

LYNCH (Se précipite et saisit la main de Stephen.) : Allons ! arrête voire ! Tu ne vas pas nous avoir une crise de folie fu-rieuse !

BELLA : Au secours !

 

Stephen lâche sa canne et, la tête et les bras raidis

en arrière, il trépigne, se lance hors de la pièce et passe la porte en rasant les filles.

 

BELLA (Hurle.) : Coursez-le !

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Les deux filles se précipitent aux portes de

 

l’antichambre. Lynch, Kitty et Zoé se ruent hors de la chambre. Ils parlent très excités. Bloom suit, revient.

 

LES FILLES (Tassées dans l’embrasure de la porte d’entrée, elles indiquent.) : Par là-bas.

ZOÉ (Précisant.) : Là. Il se passe quelque chose.

BELLA : Qui est-ce qui paie la lampe ? (Elle saisit un pan du veston de Bloom.) Vous là. Vous étiez avec. La lampe est cassée.

BLOOM (Court vers le vestibule, revient en courant.) : Quelle lampe dites-vous ?

UNE FILLE : Il a déchiré son veston.

BELLA (Montre, avec des yeux durs de colère et d’avidité.) : Qui est-ce qui va payer ça ? Dix shillings. Vous êtes témoin.

BLOOM (Ramasse précipitamment la canne de Stephen.) : Moi ? Dix shillings ? Vous ne lui en avez pas encore assez soutiré ? Est-ce qu’il… ?

BELLA (Très haut.) : Eh là, pas de vos grande phrases. Ici c’est pas un bordel. Une maison à dix shillings.

BLOOM (La main sous la lampe, tire la chaîne. Sur quoi le bec éclaire un abat-jour mauve pourpré tout aplati. Il lève la canne.) : Il n’y a que le verre de cassé. Voilà tout ce qu’il…

BELLA (Qui recule et qui hurle.) : Jésus ! Faites pas ça !

 

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BLOOM (Fait le geste de parer un coup.) : C’est pour vous montrer comment il a tapé sur le papier. Il n’y a pas pour six pence de dégâts. Dix shillings !

FLORA (Portant un verre d’eau, entre.) : Où est-il ?

BELLA. – Vous voulez que j’appelle les agents ?

BLOOM. – Oui, je sais. Le chien de garde est à son poste. Mais lui c’est un étudiant du Trinity. Les meilleurs clients de votre établissement. Les messieurs qui paient le loyer. (Il fait un signe maçonnique.) Vous savez ce que je veux dire ? Le ne-veu du vice-chancelier. Vous ne désirez pas un scandale.

BELLA (En colère.) : Le Trinity ! Ils arrivent ici pour cha-huter après leurs régates et ils ne crachent pas un rond. C’est-y vous qu’allez me faire la loi ici ? Où est-ce qu’il est ? Je le dénoncerai. Je le déshonorerai. Il verra. (Elle crie.) Zoé ! Zoé !

BLOOM (Pressant.) : Et si c’était notre propre fils à Ox-ford ! (Avertisseur.) Je sais tout.

BELLA (Sidérée.) : Qui êtes-vous incognito ?

ZOÉ (De la porte.) : Ça chauffe là-bas.

BLOOM : Quoi ? Où ça ? (Il jette un shilling sur la table et crie :) Voilà pour le verre. Où ça ? J’ai besoin d’une cure d’air.

 

Il traverse l’antichambre à toutes jambes. Les filles

indiquent du geste. Flora le suit, répandant l’eau du go-belet quelle tient de travers. Groupées à la porte des filles font aller leurs langues et se montrent un point vers

 

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la droite où le brouillard s’est levé. Par la gauche arrive un cabriolet de louage tout cliquetant. Il ralentit à hau-teur de la maison. Bloom de la porte de l’antichambre aperçoit Corny Kelleher sur le point de descendre de voiture avec deux débauchés muets. Il tourne la tête d’un autre côté. Bella , de l’antichambre, stimule ses pensionnaires. Elles envoient des baisers fourrésmouil-lésdouillets niamniam. Corny Kelleher répond avec un pâle sourire égrillard. Les muets libidineux se retournent pour payer le cocher. Zoé et Kitty montrent toujours la droite. Bloom passe rapidement entre elles ; il ajuste son capuchon et son poncho de calife, et dégringole les marches en détournant la tête. Haroun al Raschid inco-gnito, il passe en coup de vent derrière les débauchés muets et trotte le long de la grille à l’allure véloce d’un léopard qui sème le trac derrière lui, des enveloppes dé-chirées et saturées de graines d’anis. La canne de frêne mesure chaque enjambée. Menée par Cocorne de Trini-ty en casquette de piqueur et vieux pantalon gris et qui fait claquer son fouet à chiens, une meute de limiers suit à distance, prenant la voie, se rapprochant, aboyant, pantelants, en défaut, rompus, tirant la langue, mor-dant ses talons, sautant à ses basques. Il va, court, zig-zague, galope, oreilles raplaties. Il est mitraillé de gra-vier, trognons de choux, boîtes à biscuits, œufs, pommes de terre, congres morts, savatisavatons. Sur sa piste éventrée la meute zigzague et galope dans une poursuite effrénée à la file indienne : les sergents de ville 65 C et 66 C, John Henry Menton, Lesage Hely, V. B. Dillon, le Conseiller Nannetti, Alexandre Cleys, Larry O’Rourke, Joe Cuffe, Mme O’Dowd, Pisser Burke, l’Être Sans Nom, Mme Riordan, Le Citoyen, Guaryogrin, Machin-chose, D’Oùquilsort, Fauxairde, Déjàvu, Zigavec, Chris Calli-

 

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nan, sir Charles Cameron, Benjamin Dollard, Lenehan, Bariell d’Arcy, Joe Hynes, Red Murray, l’éditeur Bray-den, T. M. Healy, le juge Fitzgibbon, John Howard Parnell, le Révérend Saumonenboîte, le Professeur Joly, Mme Breen, Denis Breen, Théodore Purefoy, Mina Pu-refoy, la receveuse du bureau de Postes de Westland Row, C. P. M’Coy, ami de Lyons, Clochipède Holohan, l’homme dans la rue, l’autre homme dans la rue, le boydufootball, le conducteur camard, la riche dame protestante, Davy Byrne, Mme Ellen McGuinness, Mme Joe Gallaher, George Lidwell, Jimmy Henry sur cors, le Supérieur Laracy, le Père Cowley, Crofton de la Recette Générale, Dan Dawson, Bloom le chirurgien-dentiste et son davier, Mme Bob Doran, Mme Kennefick, Mme Wyse Nolan, John Wyse Nolan, labellebourgeoi-semariéequilsestfrottécontresonmajestueuxderrière-dansletramdeClonskea, lelibraire des Douceurs du Pé-ché, Miss Saint-Prixetellenpristsapristi, Mmes Gerald et Stanislas Moran du Chevreuil, le principal clerc de Drimmie, le colonel Hayes, Mastiansky, Citron, Pen-rose, Aaron Figatner, Moïse Herzog, Michael E. Ge-raghty, l’Inspecteur Troy, Mme Galbraith, l’agent du coin d’Eccles Street, le vieux docteur Brady et son sté-thoscope, l’homme mystérieux du bord de l’eau, un chien d’arrêt, Mme Miriam Dandrade et tous ses amants.

 

LA MEUTE (Mêlimênloharochaos) : C’est Bloom ! Arrêtez Bloom ! Arrêtablborh ! Arrête-Voleur ! Hi ! Hi ! Pincez-le au tournant !

 

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Au tournant de Castor Street, sous l’échafaudage,

Bloom s’arrête haletant à deux doigts de l’attroupement où on s’attrape à grand tapage, un tas qui ne sait pas un iota de ce hi ! hi ! chambard-pétard autour du qui-quoi gueulentousensemble.

 

STEPHEN (Avec des gestes précis-précieux, et respirant à fond, posément.) : Vous êtes mes hôtes. Les non-invités. En vertu du cinquième des Georges et du Septième des Édouards. Faute à l’Histoire. Forgée par les mères de Mé-moire.

LE SOLDAT CARR (À Cissy Caffrey.) : C’est-y qu’il vous in-sultait ?

STEPHEN : Lui ai parlé au vocatif féminin. Probablement neutre. Cas non génitif.

DES VOIX : Non, pas vrai. C’est des inventions de la fille. Il était chez Mme Cohen. Qu’est-ce qui se passe ? Des soldats et des civils.

CISSY CAFFREY : J’étais que je me trouvais avec les sol-dats et ils m’ont laissée pour aller – vous savez, et le jeune homme il a couru après moi. Mais moi je suis fidèle à l’homme qui est en train de m’offrir quelque chose bien que je ne soye qu’une putain à vingt ronds.

STEPHEN (Aperçoit les têtes de Kitty et de Lynch.) : Salut Si-syphe. (Il se désigne et désigne les autres.) Poétique. Néopoé-tique.

DES VOIX : Elle est fidèlalhommequi.

 

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CISSY CAFFREY : Oui, d’aller vers lui. Et moi qu’étais avec mon ami le militaire.

LE SOLDAT COMPTON : Il n’a pas volé qu’on lui tam-ponne la gueule, le salaud. Fous-lui une bonne baffe, Harry.

LE SOLDAT CARR (À Cissy.) : C’est-y qu’il vous insultait pendant que moi et lui on lâchait de l’eau ?

LORD TENNYSON (Blazer aux couleurs de l’Union Jack, et culottes de flanelle , nu-tête, barbe flottante) : Ils n’ont pas à chercher pourquoi.

LE SOLDAT COMPTON : Fous-lui une baffe, Harry.

STEPHEN (Au soldat Compton.) : Je ne sais pas votre nom mais vous êtes absolument dans le vrai. Le Docteur Swift dit qu’un homme en cuirasse vient à bout de dix hommes en chemise. Chemise est une synecdoque. La partie pour le tout.

CISSY CAFFREY (À la foule.) : Non, j’étais avec le soldat,

STEPHEN (Affable.) : Et pourquoi pas ? Le jeune et hardi guerrier. Je pense par exemple que toute dame…

LE SOLDAT CARR (Son polo de travers, avance sur Ste-phen.) : Dites voir là, le fils à papa, quoi c’est que tu dirais si je te foutais sur la gueule ?

STEPHEN (Regarde le ciel.) : Quoi c’est ? Très désa-gréable. Le bel art de se pourfendre soi-même. Personnelle-ment je déteste l’action. (Il agite la main.) Main me fait un peu mal. Enfin ce sont vos oignons. (À Cissy Caffrey.) Il y a quelque chose qui ne va pas ici. Qu’est-ce que c’est au juste ?

 

– 321 –

MADEMOISELLE ROSE (Sur son balcon agite son mouchoir, faisant le signe de l’héroïne de Jéricho) : Rahab. Fils d’artisan, adieu. Heureux retour vers Dolly. Rêve à celle que tu laisses derrière toi et elle rêvera de toi.

 

Les soldats roulent des yeux troubles.

 

BLOOM (Jouant des coudes dans la foule, tire énergique-ment la manche de Stephen.) : Allons, en route, Professeur, le cocher attend.

STEPHEN (Se retourne.) : Eh ? (Il se dégage.) Pourquoi ne lui parlerais-je pas, à lui ou à tout autre être humain qui par-court sur deux pieds cette orange aplatie ? (Il allonge un doigt .) Je n’ai pas peur d’à quoi je peux parler si seulement je rencontre son œil. Garder la verticale.

 

Il recule d’un pas en vacillant.

 

BLOOM (Qui le soutient.) : Gardez plutôt la vôtre.

STEPHEN (Rire creux.) : Mon centre de gravité est dépla-cé. J’ai oublié le truc. Asseyons-nous quelque part et discu-tons. La lutte pour la vie est la loi de l’existence mais de mo-dernes philirénistes, notamment le tsar et le roi d’Angleterre, ont inventé l’arbitrage. (Il se frappe le front.) Mais il est écrit là-dedans que je dois tuer le prêtre et le roi.

POULO LE PLOMBÉ : Avez-vous entendu ce qu’il dit le professeur ? C’est un professeur du collège.

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MONICHE : Certainement. Je l’ai entendu.

POULO LE PLOMBÉ : Il s’exprime en termes extrêmement choisis.

MONICHE : Vraiment oui. Et tout à la fois sous une forme incisive et appropriée.

LE SOLDAT CARR (Se débarrasse de ceux qui le retiennent et avance.) : Quoi c’est-y que vous dites sur mon roi ?

 

Le roi Édouard Sept apparaît sous une voûte. Il

porte un jersey blanc sur lequel est cousue une image du Sacré-Cœur , et arbore les insignes de la Jarretière et du Chardon, de la Toison d’Or, de l’Éléphant de Dane-mark, du régiment de Cuirassiers Skinner et Probyn, membre de la Faculté de Droit et de l’ancien et hono-rable régiment d’artillerie du Massachusetts. Il suce un jujube rouge. Il porte la robe du grand élu parfait et maçon sublime avec la truelle et le tablier, qui est mar-qué made in Germany. Il tient de la main gauche un seau de plâtrier sur lequel est inscrit : Défense d’uriner. Il est accueilli par des vivats frénétiques.

 

ÉDOUARD SEPT (Élocution lente, solennelle mais indis-tincte.) : La paix, la paix en Dieu. Le seau que j’ai à la main pour identification. À la vôtre les gars. (Il se tourne vers ses su-jets.) Nous sommes venus ici pour assister à un juste et loyal combat et nous souhaitons de tout cœur bonne chance aux deux champions. Mahak makar a back.

 

– 323 –

Il donne une poignée de main au soldat Carr, au

soldat Compton, à Stephen, à Bloom et à Lynch. Ap-plaudissements unanimes. Édouard Sept remercie en le-vant le seau d’un geste gracieux.

 

LE SOLDAT CARR (À Stephen) : Répète-le voir.

STEPHEN (Nerveux, amical, se contenant.) : Je comprends votre point de vue bien que pour l’instant je n’aie pas de roi. Cette époque est celle des spécialités pharmaceutiques. Une discussion en cet endroit est difficile. Mais venons-en au point. Vous mourez pour votre patrie je suppose. (Il met le bras contre la manche du soldat Carr.) Ce n’est pas que je le désire pour vous. Mais moi je dis : que ma patrie meure pour moi. Jusqu’à présent c’est ce qu’elle a fait. Je ne désire pas qu’elle meure. Merde pour la mort. Vive la vie !

ÉDOUARD SEPT (Plane au-dessus de monceaux de cadavres d’égorgés, avec des dehors et l’auréole du Jovial Jésus, un jujube blanc dans sa face phosphorescente .) :

On dit mon procédé nouveau et curieux,

Pour l’aveugle guérir, pan, de la poudre aux yeux.

 

STEPHEN : Rois et licornes ! (Il fait un pas en arrière.) Ve-nez avec moi quelque part et nous… Qu’est-ce que disait cette femme ?…

LE SOLDAT COMPTON : Eh, Harry, fous-lui un coup de pied dans les couilles. Botte-lui le foiron.

BLOOM (Doucement, aux soldats.) : Il ne sait pas ce qu’il dit. Il a bu un peu plus que de raison. De l’absinthe, le

– 324 – monstre aux yeux verts. Je le connais. C’est un gentleman, un poète. Il ne faut pas faire attention…

STEPHEN (Acquiesce, sourit, se met à rire.) : Gentleman, patriote, lettré et juge des imposteurs.

LE SOLDAT CARR : Je m’en contrefous de ce qu’il est.

LE SOLDAT COMPTON : On s’en contrefout de ce qu’il est.

STEPHEN : Il me semble que je ne leur reviens pas. Chif-fon vert d’Érin devant John Bull.

 

Kewin Egan de Paris, chemise noire espagnole à

pompons et chapeau de carbonaro, fait signe à Stephen.

 

KEVIN EGAN : Hello ! Bonjour ! La vieille ogresse aux dents jaunes.

 

Patrice Egan, par derrière , jette un œil, figure de

lapin qui grignote une feuille de cognassier.

 

PATRICE : Socialiste !

DON ÉMILE PATRIZIO FRANZ RUPERT POPE HENESSY (En haubert, deux oies sauvages volant sur son heaume, désigne avec une noble indignation de sa main gantée de fer les deux sol-dats.) : Werf ces ieux devers fussboden, gros gras porcos de bulljohns todos barbouillassés de sauce !

 

– 325 –

BLOOM (À Stephen.) : Il faut rentrer. Vous allez avoir des ennuis.

STEPHEN (Qui tangue.) : Je ne les évite pas. Il provoque mon esprit.

POULO LE PLOMBÉ : On voit tout de suite qu’il est de haut parentage.

LA VIRAGO : Le vert au-dessus du rouge, qu’il a dit. Wolfe Tone.

LA MAQUERELLE : Le rouge, il vaut le vert, même qu’il est plus meilleur. Vive l’armée ! Vive le roi Édouard !

UN VOYOU (Il rit.) : Et vivement qu’on se rende à De Wett !

LE CITOYEN (Avec un vaste cache-nez émeraude et un gourdin ; il claironne.) :

Puisse le dieu bon

Lâcher un pigeon

Avec des dents de bonne forge

Pour couper la gorge

À ces chiens d’Anglais

Qui ont pendu nos chefs irlandais.

 

LE JEUNE REBELLE (Le nœud coulant autour du cou, serre à deux mains ses entrailles qui sortent.) :

Contre nul être au monde il n’est de haine en moi,

Mais je mets mon pays bien au-dessus du roi.

 

– 326 –

RUMBOLD, BARBIER DÉMON (Suivi de deux aides masqués de noir, s’avance avec une légère valise qu’il ouvre.) : Messieurs et dames, un couperet acheté par Mme Pearcy pour assassi-ner Mogg. Le couteau avec lequel Voisin a dépecé la femme d’un de ses compatriotes et il cacha ses restes enveloppés d’un drap dans la cave, la gorge de l’infortunée coupée d’une oreille à l’autre. Flacon contenant de l’arsenic recueilli dans le corps de Miss Baron qui a envoyé Seddon à la potence.

 

Il tend brusquement la corde, les assistants se jet-

tent sur les jambes de la victime et tirent dessus avec des han ; la langue du jeune rebelle sort d’un coup.

 

LE JEUNE REBELLE : Hai hrié hier hour he hepos he ha hère.

 

Il rend l’âme. Une formidable érection du pendu

projette à travers sa robe de condamné des gouttes de sperme sur les pavés. Mme Bellingham, Mme Yelberton Barry et l’Honorable Mme Mervyn Talboys se ruent avec leurs mouchoirs pour les éponger .

 

RUMBOLD : Ça me pend aussi au bout du nez. (Il défait le coulant.) La corde qui a pendu l’abominable rebelle. Dix shil-lings la séance, prix fait avec Son Altesse Royale. (Il plonge la tête dans le ventre grand ouvert du pendu et la ressort grumelée et emberlificotée d’entrailles fumantes.) Mon pénible devoir est maintenant accompli. Dieu sauve le Roi !

 

– 327 –

ÉDOUARD SEPT (Danse avec lenteur et majesté, fait un bruit de ferraille avec son seau et chante béatement .) :

Le jour du couronnement, le jour du couronnement,

Ah qu’ nous s’rons gais et contents,

Buvant whisky, vin et bière !

 

LE SOLDAT CARR : C’est pas tout ça. Quoi c’est que vous disez sur mon roi ?

STEPHEN (Lève les bras au ciel.) : Oh, ceci devient bien monotone ! Rien. Il réclame mon argent et ma vie, mais il en sera pour sa courte honte, au nom de je ne sais quel bougre d’empire. De l’argent je n’en ai pas. (Il se livre à de vagues re-cherches .) Je l’ai donné à quelqu’un.

LE SOLDAT CARR : Qui c’est qui vous demande votre Sa-cré pognon ?

STEPHEN (Il essaie de se mettre en mouvement.) : Quelqu’un voudrait-il me dire où j’ai le moins de chances de rencontrer ces maux nécessaires ? Ça se voit aussi à Paris. Non, que je… Mais par Saint-Patrick !…

 

Les têtes des femmes font bloc. La vieille Grand-

Maman-n’a-qu’une-dent apparaît coiffée d’un chapeau pain de sucre et assise sur un champignon, la fleur de mort de la pomme de terre malade sur sa poitrine.

 

STEPHEN : Aha ! Je te connais, la mère ! Hamlet, ven-geance ! La vieille truie qui mange sa portée !

 

– 328 –

GRAND-MAMAN-N’A-QU’UNE-DENT (Avec un balance-ment.) : Bien-aimée de l’Irlande, fille du roi d’Espagne, alan-na. Des étrangers dans sa maison, que mal leur en advienne ! (Elle se lamente comme une banshee.) Ochone ! Ochone ! Perte de pâturages ! (Elle gémit.) Vous l’avez vue la pauvre vieille Irlande et qu’est-ce qu’elle dit ?

STEPHEN : Qu’est-ce que vous me dites ? Brelan d’as ! Où est la troisième personne de la Sainte Trinité ? Soggarth Aroon ? Le Révérend Charognard.

CISSY CAFFREY (Voix perçante.) : Empêchez-les de se battre !

UN VOYOU : Nos soldats se sont repliés.

LE SOLDAT CARR ( Tire rageusement sur son ceinturon.) : Je lui tordrai le cou à l’enculé qui dira un mot contre mon encu-leur de roi.

BLOOM (Épouvanté.) : Il n’a rien dit. Pas un mot. Un simple malentendu.

LE CITOYEN : Erin go bragh !

 

Le Major Tweedy et le Citoyen s’exhibent mutuel-

lement leurs médailles, décorations, trophées de guerre, blessures. Ils se saluent avec une hostilité non déguisée.

 

LE SOLDAT COMPTON : Vas-y Harry. En plein dans l’œil. Il est pour les Boers.

STEPHEN : Vraiment ? Depuis quand ?

 

– 329 –

BLOOM (Aux tuniques rouges.) : Nous nous sommes battus pour vous dans l’Afrique du Sud, les troupes de choc irlan-daises. Est-ce que ce n’est pas historique ? Le Royal Dublin. Distinguées par notre souverain.

LE TERRASSIER (Passe en titubant.) : Ya, ya. Vingt dieux ! Fais la ggguerre ta gggueule ! Boum-boum !

 

Des hallebardiers casqués et bardés de fer font sail-

lir un auvent de lancés aux pointes emboyautées . Le Major Tweedy, moustache à la Turco le terrible, bonnet à poil avec plumet, grand harnois, épaulettes, chevrons dorés, sabretache, poitrine étincelante de décorations, paré pour l’assaut. Il fait le signe du guerrier pèlerin des Templiers.

 

LE MAJOR TWEEDY (Grognarde, hargneux.) : Rorke’s Drift ! En avant, les dragons, sus, sus ! Mahal shalal hashbaz.

LE SOLDAT CARR : J’aurai sa peau.

LE SOLDAT COMPTON (Fait reculer la foule.) : Franc jeu, ici. Débite-lui sa viande en tranches à cet enculé.

 

Massées, des musiques barrissent Guarygroin et

God save the king.

 

CISSY CAFFREY : Ils vont se battre. Pour moi !

MONICHE : La bravoure et la beauté.

 

– 330 –

POULO LE PLOMBÉ : M’est avis que cestuy chevalier à la sombre armure sera jouteur entre les meilleurs.

MONICHE (Vive rougeur.) : Nenni, Madame. À moi le pourpoint de gueules et le joyeux Saint Georges !

STEPHEN :

L’appel de la fille que l’on marchande Tisse le linceul de la vieille Irlande,

 

LE SOLDAT CARR (Desserrant son ceinturon, braille.) : Je lui tordrai le cou au bâtard d’enculé qui dira un mot contre mon nom de Dieu d’enculeur de roi.

BLOOM (Secoue les épaules de Cissy Caffrey.) : Parlez, vous ! Êtes-vous frappée de mutisme ? Vous êtes le lien entre les nations et les générations. Parle, femme, source sacrée de la vie !

CISSY CAFFREY (Effrayée, saisit la manche du soldat Carr.) : Est-ce que je suis pas là avec toi ? Est-ce que je suis pas ta Cissy ? Ta Cissy à toi ? (Elle crie.) Au secours !

STEPHEN (En extase, à Cissy Caffrey.) :

Blanches louches, rouge pantière, Et friande elle est ta criole.

 

DES VOIX : Au secours !

VOIX LOINTAINES : Dublin brûle ! Dublin brûle ! Ça brûle, ça brûle !

 

– 331 –

Jaillissement de flammes sulfureuses. Des nuages

épais déferlent. De lourds canons-revolvers tonnent. Pandémonium. Les troupes se déploient. Galop des sa-bots. Artillerie. Commandements rauques. Les cloches retentissent. Les parieurs braillent. Les ivrognent vocifè-rent. Les putains ululent. Les sirènes huent . Clameurs des braves. Hurlements des mourants. Des piques heur-tent des cuirasses. Des pillards détroussent des ca-davres. Des oiseaux de proie s’envolent de la mer, s’élèvent des marécages, fondent du haut de leurs aires, planent en piaulant, oies de Bassan, cormorans, vau-tours, autours, coqs de bruyère qui huchent, faucons pé-régrins, émerillons, tétras noirs, aigles de mer, mouettes, albatros, oies barnacles. Le soleil de minuit est obscurci. La terre tremble. Les morts de Dublin, ceux de Prospect et ceux du Mont-Jérôme en pardessus de blanches peaux d’agneaux et en manteaux de noires peaux de chèvres ressuscitent et apparaissent à plusieurs. Un abîme s’ouvre avec un silencieux bâillement. Tom Roch-ford gagnant, maillot et culotte de sport, arrive en tête dans la course d’obstacles handicap national et saute dans le vide . Il est suivi par un peloton de coureurs et de sauteurs. En des attitudes frénétiques ils s’élancent du bord. Leurs corps plongent. Des ouvrières d’usine en falbalas jettent des barabombes du Yorkshire incandes-centes. Des femmes du monde lèvent leurs jupes par-dessus têtes pour s’abriter. De rieuses magiciennes en chemises rouges écourtées chevauchent l’air sur des manches à balais. Quakerlyster sert des clystères. Il pleut des dents de dragon. Des héros armés sortent des guérets. Ils échangent amicalement le mot de passe des chevaliers de la croix rouge et se battent en duel avec des sabres de cavalerie : Wolfe Tone contre Henry Grat-

 

– 332 –

tan, Smith O’Brien contre Daniel O’Connell, Michael Davitt contre Isaac Butt, Justin M’Carthy contre Par-nell, Arthur Griffith contre John Redmond, John O’Leray contre Lear O’Johnny, Lord Edward Fitzgerald contre Lord Gerald Fitzedward, les O’Donoghue des Vallées contre les Vallées du Donoghue. Sur une émi-nence, le centre de la terre, se dresse l’autel rustique de Sainte Barbe. Des cierges noirs se dressent aux deux cornes, côté épître et côté évangile. Des hautes barba-canes de la tour deux javelots de jour tombent sur la pierre de l’autel encrêpé de fumée. Sur la pierre de l’autel me M Mina Purefoy, déesse Déraison, gît, nue et enchaînée, un calice placé sur la bosse de son ventre. Le Père Malachie O’Flynn en long jupon et chasuble à l’envers, ses deux pieds gauches le talon en avant, cé-lèbre une messe militaire. Le Révérend M. Hugh C. Haine-Amour, Licencié ès lettres, en simple soutane et barrette , tête et col devant derrière, tient sur la tête du célébrant un parapluie ouvert.

 

PÈRE MALACHIE O’FLYNN : Introibo ad altare diaboli.

LE RÉVÉREND HAINE-AMOUR : Au démon qui a réjoui ma jeunesse.

PÈRE MALACHIE O’FLYNN (Prend dans le calice et élève une hostie dégouttante de sang.) : Corpus Meum.

LE RÉVÉREND HAINE-AMOUR (Retrousse jusqu’en haut par derrière les jupons du célébrant, mettant à nu ses fesses grisâtres et poilues entre lesquelles est fichée une carotte .) : Mon corps.

LA VOIX DE TOUS LES DAMNÉs : Engèr Tnassiuptuot Ueid el rac, Aiulella !

– 333 –

La voix d’Adonaï clame sur les hauteurs .

 

 

ADONAI : Uuuuuuuuuuueid !

LA VOIX DE TOUS LES ÉLUS : Alleluia, car le Dieu tout puissant règne !

 

La voix d’Adonaï clame sur les hauteurs.

 

ADONAI : Dieueueueueueueueu !

 

Stridents et discordants, paysans et citadins des

factions Orange et Verte chantent Pan dans le Pape et Chaque Jour, Chaque Jour Invoquons Marie.

 

LE SOLDAT CARR (Articule férocement.) : J’aurai sa peau, bondieu d’enculeur de Christ ! Je lui serrerai son sacré bor-del de gaviot à ce sacré enfant de garce d’enculé !

GRAND-MAMAN-N’A-QU’UNE-DENT (Allonge un poignard vers la main de Stephen.) : Expédie-le, acushla. À 8 h, 35 du matin tu seras au ciel et l’Irlande sera libre. (Elle prie.) Ô Dieu bon, reçois-le !

BLOOM (Court à Lynch.) : Pouvez donc pas l’emmener ?

LYNCH : Il aime la dialectique, la langue universelle. Kitty ! (À Bloom.) Emmenez-le, vous. Il ne m’écouterait pas.

– 334 –

Il entraîne Kitty.

 

 

STEPHEN (Le montre du doigt.) : Exit Judas. Et laqueo se suspendit.

BLOOM (Court à Stephen) : Allons, venez avec moi avant que ça ne tourne mal. Voici votre canne.

STEPHEN : Canne, non. Raisonnement. Cette fête de la raison pure.

CISSY CAFFREY (Tire le soldat Carr.) : Viens donc, tu es soûl. Il m’a insultée mais je lui en veux pas. (Elle lui crie dans l’oreille.) Je lui en veux pas qu’il m’a insultée.

BLOOM (Par-dessus l’épaule de Stephen.) : Oui, partez. Vous voyez bien qu’il n’est pas en état.

LE SOLDAT CARR (Se dégage brusquement.) : Je te vais l’insulter, moi.

 

Il s’élance vers Stephen les poings en avant, et le

frappe en pleine figure. Stephen vacille, s’affaisse, tombe étourdi. Il reste à plat, face au ciel, son chapeau roule dans la direction du mur. Bloom le suit et le ra-masse.

 

LE MAJOR TWEEDY (Voix de commandement) : L’arme à la bretelle ! Cessez le feu ! Saluez !

 

– 335 –

L’ÉPAGNEUL ÉCOSSAIS (Aboie furieusement.) : Uez uez uez uez uez uez uez uez.

LA FOULE : Relevez-le ! Ne le frappez pas tant qu’il est par terre ! De l’air ! Qui ? Le soldat l’a cogné. C’est un pro-fesseur. Est-ce qu’il est abîmé ? Ne le maltraitez pas ! Il s’est évanoui !

 

L’épagneul écossais renifle tout autour du rassem-

blement et aboie de toutes ses forces.

 

UNE MÉGÈRE : Quel droit qu’il avait le militaire de taper sur le bourgeois ? et encore qu’il était pris de boisson. I fe-raient mieux d’aller se battre contre les Boers !

LA MAQUERELLE : Non, mais de quoi qu’elle se mêle ! Le soldat il a pas le droit de se promener avec sa bonne amie, peut-être ? L’autre l’a pris en traître.

 

Elles se prennent aux cheveux, se griffent et crachent.

 

L’ÉPAGNEUL ÉCOSSAIS (Aboie.) : Ouaître ouaître ouaître.

BLOOM (Les repousse et crie.) : En arrière, restez en ar-rière !

LE SOLDAT COMPTON (Tirant son camarade.) : Allons, foutons le camp, Harry. V’là les flics !

 

– 336 –

Deux géants de sergents de ville en pèlerine

s’arrêtent dans le groupe.

 

PREMIER SERGENT DE VILLE : Qu’est-ce qu’il y a par ici ?

LE SOLDAT COMPTON : Nous étions avec cette dame et il nous a insultés et il a sauté sur mon copain. (L’épagneul écos-sais aboie.) À qui c’est ce bonsang de cabot ?

CISSY CAFFREY (Avec avidité.) : Est-ce qu’il saigne ?

UN HOMME (Qui était à genoux se relève.) : Non. Il a perdu connaissance. Il va revenir.

BLOOM (Coup d’œil méfiant sur l’homme.) : Laissez-moi faire. Je m’en charge…

LE SECOND SERGENT DE VILLE : Qui êtes-vous ? Vous le connaissez ?

LE SOLDAT CARR (Qui fait une embardée du côté de l’agent.) : Il a insulté ma demoiselle.

BLOOM (Irrité.) : Vous l’avez frappé sans provocation. Je suis témoin. Monsieur l’agent, prenez donc son matricule.

LE SECOND SERGENT DE VILLE : Je n’ai pas besoin de vous pour m’apprendre mon métier.

LE SOLDAT COMPTON (Tirant son camarade.) : Allons, foutons le camp, Harry. Ou Bennett y te collera de la boîte.

LE SOLDAT CARR (Tiré de force et titubant.) : Que le bon-dieu de merde l’encule le vieux Bennett ! Ce trou du cul d’enculé. Je lui chie dessus.

 

– 337 –

LE PREMIER SERGENT DE VILLE (Sortant son carnet.) : Son nom ?

BLOOM (Regarde par-dessus les têtes.) : Je vois justement une voiture par là. Si vous voulez bien me donner un coup de main, une minute, monsieur l’agent…

PREMIER SERGENT DE VILLE : Nom et adresse.

 

Corny Kelleher, crêpe au chapeau, couronne mor-

tuaire à la main, apparaît au milieu des curieux.

 

BLOOM (Vivement.) : Voilà le sauveur ! (Il chuchote.) Le fils de Simon Dedalus. Un peu parti. Tâchez que ces agents fassent circuler tous ces badauds-là.

SECOND SERGENT DE VILLE : Bonsoir M. Kelleher.

CORNY KELLEHER (À l’agent, le regard traînant.) : Ça va bien. Je le connais. Il avait fait un petit bénef aux courses. La Coupe d’Or. Prospectus. (Il rit.) Vingt contre un. Vous y êtes ?

PREMIER SERGENT DE VILLE (Se tourne vers la foule.) : Al-lons, qu’est-ce que vous attendez là, vous autres ? Circulez.

 

La foule se disperse lentement, en maugréant, par

la ruelle.

 

CORNY KELLEHER : Fiez-vous à moi, sergent, ça ira tout seul. (Il rit en secouant la tête.) On sait ce que c’est, pas vrai,

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ça nous est arrivé d’en faire autant et même pire. Quoi ? Hein, quoi ?

PREMIER SERGENT DE VILLE (Il rit.) : Peut-être bien que oui.

CORNY KELLEHER (Pousse du coude le second agent.) : Et maintenant passons l’éponge. (Il chantonne en balançant la tête.) Avec mon mirliton, mon mirliton, tontaine tonton. Quoi, hein, vous y êtes ?

SECOND SERGENT DE VILLE (Nature.) : Pour sûr qu’on s’en est donné.

CORNY KELLEHER (Cligne de l’œil.) : La jeunesse c’est la jeunesse. J’ai une voiture là-bas.

SECOND SERGENT DE VILLE : Très bien, M. Kelleher. Bonne nuit.

CORNY KELLEHER : Pour ça comptez sur moi.

BLOOM (Serre la main d’un agent puis de l’autre.) : Merci beaucoup, messieurs, merci. (Il marmotte, confidentiel.) Il ne faut pas de scandale, vous comprenez. Le père est un homme en vue que tout le monde respecte. On jette un peu sa gourme, voilà tout, vous comprenez.

PREMIER SERGENT DE VILLE : Ça va de soi, monsieur.

SECOND SERGENT DE VILLE : Ça va bien, monsieur.

PREMIER SERGENT DE VILLE : C’est seulement en cas de coups et blessures que j’aurais dû faire mon rapport au commissariat.

BLOOM (Opine vivement.) : Bien entendu. Tout ce qu’il y a de plus juste. C’est le devoir professionnel.

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SECOND SERGENT DE VILLE : C’est le règlement.

CORNY KELLEHER : Bonne nuit mes amis.

LES SERGENTS DE VILLE (Saluent ensemble.) : Soir, mes-sieurs. (Ils s’éloignent lentement, l’allure lourde.)

BLOOM (Il souffle.) : Votre entrée en scène est providen-tielle. Vous avez une voiture ?…

CORNY KELLEHER (Rit, et montre du pouce par-dessus son épaule droite la voiture arrivée au ras de l’échafaudage.) : Deux commis-voyageurs qui nous ont payé le champagne chez Jammet. Des princes, ma parole. Un des deux a perdu deux louis aux courses. Il noyait son chagrin et ils étaient en veine d’aller faire un tour chez ces demoiselles. Ça fait que je les ai chargés sur la voiture de Behan et les ai débarqués dans le quartier aux bordeaux.

BLOOM : Je rentrais chez moi par Gardiner Street quand je suis tombé sur…

CORNY KELLEHER (Rit.) : Naturellement qu’ils tenaient à ce que j’en sois avec les gonzesses. Bougre non, je leur ai dit. Ce n’est plus l’affaire de deux vieux de la vieille comme vous et moi. (Il recommence à rire et le guigne d’un œil voilé.) Dieu merci on a ce qu’il faut à domicile, quoi, hein, vous y êtes ? Ha ! Ha ! Ha !

BLOOM (Essaie de rire.) : Hi, hi, hi ! Oui. Fait est que je sortais de chez un vieil ami qui habite par ici, Virage vous ne le connaissez pas (pauvre diable il est alité depuis la semaine dernière), et nous avons pris un petit verre ensemble et comme je rentrais à la maison…

 

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Le cheval hennit.

 

LE CHEVAL : Honhonhonhonhonhon ! Honhonhonhon !

CORNY KELLEHER : La vérité c’est que c’est Behan, notre cocher que voilà, qui m’a dit ça en sortant de déposer les deux commis-voyageurs ches Mme Cohen et je lui ai dit d’arrêter et je suis descendu voir. (Il rit.) Cochers de corbil-lards sobres, ma spécialité. Voulez-vous que je le mette chez lui ? Où perche-t-il ? Quelque part à Cabra, quoi ?

BLOOM : Non, à Sandycove, je crois, d’après ce que j’ai pu comprendre.

 

Stephen à plat respire face aux étoiles. L’œil traî-

nard de Corny Kelleher louche du côté du cheval. Bloom ténébreux profilé baisse son regard.

 

CORNY KELLEHER (Se gratte la nuque.) : Sandycove ! (Il se penche sur Stephen et l’appelle.) Hé là ! (Il recommence.) Hé là ! En tout cas il est couvert de copeaux. Prenez garde qu’on ne lui ait rien chipé.

BLOOM : Non, non, non. J’ai son argent son chapeau et sa canne avec moi.

CORNY KELLEHER : Ah, bon, il s’en tirera. Rien de cassé. Bon, je vais me rentrer. (Il rit.) J’ai un rendez-vous dans la matinée. Un mort à enterrer. Bon retour à la maison !

LE CHEVAL (Hennit.) : Honhonhonhonhon.

 

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BLOOM : Bonne nuit. Je vais attendre un peu et l’emmener dans quelques…

 

Corny Kelleher s’en retourne au tapecu et y monte .

Le cheval fait cliqueter ses harnais.

 

CORNY KELLEHER (Debout dans la voiture.) : Bonsoir.

BLOOM : Bonsoir.

 

Le cocher secoue les guides et lève un fouet stimu-

lant. Voiture et cheval reculent lentement, laborieuse-ment, et tournent. Corny Kelleher sur le siège latéral fait osciller sa tête comme un guignol en signe de joie devant Bloom dans le pétrin. Le cocher fait sa partie dans la facétieuse pantomime en hochant la tête à l’arrière-plan sur son siège. Bloom exprime une muette bonne humeur en branlant la tête. Du pouce et de la paume Corny Kel-leher l’assure de nouveau que les deux sergots ne vien-dront pas troubler le dormeur car que pourrait-on faire d’autre ? Par une lente inclinaison de tête Bloom mani-feste sa gratitude puisque c’est exactement ce dont Ste-phen a besoin. La voiture cliquette fontaine au coin de la ruelle tonton. De la main, une dernière fois, Corny Kelleher rassuretontaine. Bloom, avec la main, assure-tonton Corny Kelleher qu’il est rassurétontaine. Le tin-tement des sabots et le cliquettement des harnais dimi-nuent dans l’éloignement avec leur mirliton fontaine tonton. Bloom qui garde à la main le chapeau de Ste-phen festonné de copeaux et sa canne de frêne reste de-

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bout indécis. Enfin il se penche sur lui et lui secoue l’épaule.

 

BLOOM : Hé ! Ho ! (Pas de réponse ; il se penche.) M. Dedalus ! (Pas de réponse.) Appeler par le petit nom. Som-nambule. (Il se penche de nouveau et avec hésitation approche la bouche de l’oreille de l’évanoui .) Stephen ! (Pas de réponse, il recommence à appeler.) Stephen !

STEPHEN (Gémit.) : Qui ? Panthère noire vampire. (Il sou-pire et s’étire, et murmure d’une voix étouffée en traînant sur les voyelles :)

Qui… conduit… Fergus maintenant, Et perce… l’ombre que le bois tisse ?…

 

(Il soupire et se tourne sur le côté gauche, en chien de fusil.)

BLOOM : De la poésie. Un homme bien élevé. Dommage. (Il se penche encore et défait les boutons du gilet de Stephen.) Qu’il respire. (Il enlève, avec ses mains et ses doigts, agilement, les copeaux attachés aux vêtements de Stephen.) Une livre sept. En tout cas, pas blessé. (Il prête l’oreille.) Qu’est-ce que… ?

STEPHEN (Murmure.) :

… des bois… les ombres… … obscur… blanche poitrine…

 

Il étend les bras, soupire encore, se replie sur lui-

même. Bloom, tenant le chapeau de Stephen et sa canne de frêne, se relève. Au loin aboiements d’un chien. La

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main de Bloom, sur la canne de frêne, serre et desserre tour à tour son étreinte. Il abaisse ses regards sur le corps et la figure de Stephen.

 

BLOOM (En conversation avec la nuit.) : Sa figure me rap-pelle sa pauvre mère. Dans le bois ombreux. La profonde poitrine blanche. Il me semble avoir saisi : Ferguson. Une jeune fille. Quelque jeune fille. Ce qui pourrait lui arriver de mieux. (Il murmure.)… jure de toujours reconnaître, de tou-jours garder, de ne jamais révéler, aucune part ou parts, au-cun art ou arts… (Il murmure.)… dans les sables inégaux de la mer, à une encablure du rivage… où la marée reflue… et monte…

 

En silence, pensif, vigilant, il se tient en garde, les

doigts sur les lèvres, dans l’attitude de maître du secret. Sur le fond obscur de la muraille, une forme, lentement, devient visible, un enfant de onze ans, troquet, jeune prince enlevé par les Fées, en tenue d’Eton, avec des souliers de cristal, un petit casque de bronze, et qui tient dans sa main un livre ouvert. Il lit de droite à gauche à la muette, il sourit et baise la page.

BLOOM (Émerveillé, l’appelle à la muette.) : Rudy !

RUDY

Rencontre sans les voir les yeux de Bloom et conti-

nue à lire, à baiser, à sourire. Il a une délicate figure mauve. À son vêtement des boutons de diamants et ru-bis. De la main gauche il tient une mince canne d’ivoire

 

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avec nœud de ruban violet. Un agnelet blanc montre le bout de son museau hors de la poche de son gilet.

 

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