Ulyse - Tome II

James Joyce · Chapitre 1 sur 2 · partie 4/10

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Ulyse - Tome II

II (suite)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

 

– 83 – d’Écosse, Will Madden, T. Lenehan qui était de triste humeur à cause d’un pur sang en lequel il avait eu foi et Stephen D. Léop. Bloom qui se trouvait là pour certaine langueur qui lui était venue mais déjà dissipée, de ce qu’il avait eu le soir d’avant un songe singulier de sa dame Mme Moll laquelle lui était apparue portant babouches rouges et pantalons à la turque ce qui dans l’esprit des clairvoyants est signe de mu-tation, et dame Purefoy qui avait obtenu l’entrée là de par l’état de son ventre, et présentement sur son lit de misère, pauvre créature, son terme étant passé de deux jours, et les matrones au désespoir de ne la pouvoir délivrer, elle qui avait la nausée pour un bol d’eau de riz qui est subtil assé-chant des humeurs intestines, et son souffle plus embarrassé qu’il eût été désirable, et ce devait être un gros brise-tout de garçon, à ce qu’elles disaient, à en juger par ses trépigne-ments, mais que Dieu lui envoie prompte délivrance. C’est à venir son neuvième chérubin, à ce qu’il paraît, et le jour de l’Annonciation elle rogna les ongles de son dernier qui avait lors douze mois, et qui est, comme trois autres tous nourris de son lait, défunt, dont fut écrit en belle bâtarde dans la bible de famille. Son ép., bien dix lustres et méthodiste, mais communie, et on le peut voir tous les beaux dimanches avec une couple de ses garçons hors la rade de Bullock faisant la pêche au lancer dans le chenal avec sa canne à moulinet, ou en une flette qu’il a, pêchant à la traîne carrelets et merlans et en rapporte pleins paniers m’a-t-on dit. En bref il tomba prodigieuse quantité d’eau et tout en fut rafraîchi et la ré-colte s’en trouvera bien d’autant, jacoit que les clairvoyants prétendent qu’après vent et eau vient le feu, selon une pro-nostication de l’almanach Malachie (et je me suis laissé dire que M. Russel a écrit un oracle prophétique du même ton-neau tiré de l’hindoustani pour sa Gazette du Fermier) qui avance que jamais deux sans trois mais ceci est hasardeux et

 

– 84 – sans fond de raison et bon pour mères-grands et enfonçons encore qu’ils soient quelquefois tombés juste avec leurs sin-gularités on ne s’explique comment.

Ce fut alors que se poussa Lenehan au bout de la table, qui conta comment avait paru cette lettre dans la gazette du soir et il fit semblant de la chercher sur lui (car il jura ses grands dieux qu’il avait pris la chose fort à cœur mais sur le conseil de Stephen il abandonna cette recherche, et invité de prendre place tout à côté, il le fit très allègrement). C’était une sorte de gentilhomme badin qui passait pour franc gode-not ou galant vaurien et s’il s’agissait de femmes, de chevaux ou d’un bon scandale il était toujours au fait. À ne rien celer, il était de pauvre état et la plupart du temps il hantait les ca-fés et cabarets borgnes en compagnie de recruteurs marrons, de palefreniers et de parieurs, de tire-laine, de pousse-cul d’apprentifs, de souillardes, de dames de bordel et autres gi-biers de potence, ou encore s’attablait du soir jusqu’au petit jour avec quelque sergent ou quelque huissier de hasard dont il tirait mainte grasse histoire entre deux possets. Il avait ac-coutumé de prendre ses repas à une rôtisserie et s’il arrivait seulement de faire bombance avec force rogatons ou platées de tripes lorsqu’il n’avait qu’un teston en sa bourse, toujours il s’en tirait grâces à sa langue, et par un mot bien salé qu’il tenait d’une guenipe, ou autre tour de bâton qui les faisait tous tant qu’ils étaient se tenir les côtes. L’autre, c’est-à-dire Costello, entendant ce propos, demanda si c’était un conte ou bien de la poésie. Ma foi non, Frank (c’était son nom), lui répondit-il, il ne s’agit que des vaches de Kerry qui de néces-sité seront abattues en raison de l’épidémie. Mais qu’elles voisent à tous les diables, fit-il en clignant de l’œil, quant est de moi, avec leur barbaque de cambuse. Cette boîte contient aussi d’excellent poisson qu’on y en pêcha jamais, et très obligeamment il leur offrit de goûter de (quelques éperlans

– 85 – salés qui se trouvaient là et qu’il avait tout ce temps considé-rés avec convoitise, et il atteignit ainsi son but après avoir tourné autour du pot, car il avait les dents longues. Mort aux Vaches, dit alors Frank en langue française, de ce qu’il avait été en apprentissage chez un brandevinier qui fait le cabo-tage et a un entrepôt à Bordeaux et pour son compte il par-lait un français de gentilhomme. Dès l’âge le plus tendre Frank s’était montré un mauvais sujet que son père, maire d’un borough, qui pouvait mal aisément le tenir à l’école pour lui faire apprendre le rudiment et la lecture des cartes, avait fait inscrire à l’université pour y étudier la mécanique, mais il avait pris le mors aux dents comme un poulain non dressé et il était devenu plus familier avec la justice civile et paroissiale qu’avec ses livres. Parfois il rêvait d’être acteur, puis vivandier, ou parieur marron, et alors rien ne pouvait l’arracher au parterre et aux combats de coqs, puis c’était la mer océane qu’il lui fallait ou déambuler sur les routes avec les bohémiens, ravissant l’héritier du seigneur de l’endroit à la faveur du clair de lune ou dérobant le linge des lavan-dières ou étranglant quelque volaille à l’abri d’une haie. Il avait fait autant d’escapades qu’il avait de cheveux sur la tête, et, le gousset vide, revenait chaque fois à son père, le maire du borough, qui chaque fois qu’il le revoyait versait une pinte de larmes. Quoi ! dit M. Léopold, les mains croisés, et qui était anxieux de savoir où cela tendait, vont-ils les égorger toutes ? J’atteste que je les ai vues ce matin même qu’on dirigeait vers les bateaux de Liverpool, dit-il. J’ai peine à croire que ce soit si grave, dit-il. Et il avait l’expérience de semblables bêtes de race et de bouvarts, de brebis d’un an aux grasses toisons et de moutons de fine laine, pour avoir occupé quelques années auparavant l’emploi de commis aux écritures chez M. Joseph Cuffe, un riche courtier qui faisait commerce de bétail sur pied et de ventes de pâturages tout à

– 86 – côté de la cour de M. Gavin dans Prussia Street. Je ne par-tage point votre sentiment, dit-il. C’est plus probablement le hoquet de la glossite bovine. M. Stephen, quoiqu’un peu ému, lui dit avec beaucoup de grâce qu’il n’était pas question de cela et qu’il avait reçu un courrier du Grand Asticoteur de Queues de l’Empereur le remerciant pour son hospitalité et qui lui dépêchait le Docteur Piétin, le bousilleur de bétail bien connu de toute la Moscovie, avec un ou deux bols de médecine pour prendre le taureau par les cornes. Allons, al-lons, dit M. Vincent, cartes sur table. Il se trouvera de soi-même sur les cornes d’un dilemme s’il s’en prend à un tau-reau irlandais, du nom de Pataquès, dit-il. Irlandais de nom et irlandais de nature, dit M. Stephen, cependant qu’il faisait tourner son verre. Un taureau irlandais dans une boutique anglaise de porcelaines. Je vous entends, fit M. Dixon. C’est le même taureau qui fut dépêché dans notre île par le fermier Nicolas, le plus honnête éleveur de toute la chrétienté, avec un anneau d’émeraude dans le nez. Vous dites vrai, fit M. Vincent de l’autre côté de la table, voilà qui s’appelle une estocade et jamais taur plus replet et plus majestueux, dit-il, n’a conchié le trèfle. Il avait cornes d’abondance, un pelage d’or, et une suave haleine sortait en fumant de ses naseaux, si bien que les femmes de notre île, laissant là boules de pâte et rouleaux à pâtisserie, lui firent escorte en suspendant à sa pro-Eminence des chapelets de marguerites. Qu’est-ce à dire ? fit M. Dixon, mais avant qu’il ne se mît en route, le fermier Nicolas qui était eunuque l’avait fait proprement châ-trer par un collège de docteurs dont les membres n’étaient pas logés à meilleure enseigne que lui-même. Et maintenant prenez vos jambes à votre cou, dit-il, et faites tout ce que mon cousin-germain Henry-le-Diable vous dira de faire, et acceptez la bénédiction d’un fermier, et ce disant il lui en-voya sur les fesses de fameuses claques. Mais claques et bé-

 

– 87 – nédiction portèrent leur récompense, dit M. Vincent, car pour compenser il lui enseigna un tour qui en valait deux, si bien qu’il n’est fille, épouse, abbesse ou veuve qui n’affirme à présent qu’elle ne préférerait en quelque moment du mois que ce fût lui soupirer à l’oreille dans l’obscurité d’une étable ou se faire lécher la nuque par sa grande langue sacro-sainte que de coucher avec le mieux fait et le plus jeune séducteur des quatre cantons de toute l’Irlande. Un autre, alors, dit son mot : Et ils l’habillèrent, dit-il, d’une chemise à dentelles et d’un jupon, ajustement qui se rehaussait d’une palatine, d’une ceinture et de manchettes, et tondirent son toupet et le frottèrent sur tout le corps avec du blanc de baleine et lui bâ-tirent des étables à tous les tournants de route et mirent dans chacune d’elles une mangeoire d’or pleine du foin le meilleur qui fût au marché afin qu’il pût pioncer et bouser son cœur content. Entre temps, le père des fidèles (car ainsi l’appelait-on) était devenu si pesant que c’est à peine s’il pouvait aller au pâturage. Pour y porter remède nos rusées dames et de-moiselles lui apportaient son fourrage dans leurs devantiers et sitôt que son ventre était plein il se cabrait sur ses quar-tiers de derrière pour montrer à leurs seigneries un beau mystère, et mugissait et beuglait en langage de taureau, et toutes se mettaient après lui. Oui da, fit un autre, et il était si dorloté qu’il ne pouvait souffrir que rien poussât par le pays qu’herbe verte à son usage (car c’était la seule couleur qui fût de son goût) et il y avait un écriteau placé sur un monti-cule en plein milieu de l’île et qui portait cette inscription en caractères d’imprimerie : Par Henry-le-Diable, grâces au ray-grass qui gratis nous engraisse. Et, dit M. Dixon, si d’aventure il avait vent d’un larron de bêtes au mailles de Roscommon ou des Landes de Connemara ou d’un métayer de Sligo qui semait la valeur d’une pincée de moutarde ou une once de graine de navette, il se ruait dans un accès de

 

– 88 – folle rage sur la moitié du pays, déracinant de ses cornes tout ce qui se trouvait de plantations et tout cela sur les ordres d’Henry-le-Diable. Ils se prirent d’abord de querelle, dit M. Vincent, et Henry-le-Diable envoya le fermier Nicolas à tous les diables et le traita de vieux bordelier qui a sept pu-tains dans sa maison, et j’aurai l’œil sur lui, disait-il. Je lui mettrai le nez dans son ordure à cet animal, avec le secours de ce fameux nerf que me légua mon père. Mais, dit M. Dixon, certain soir qu’Henry-le-Diable s’occupait de bros-ser son pelage royal pour s’en aller dîner après avoir gagné une course nautique (il disposait quant à lui de pelles en guise d’avirons mais la règle première de la course portait que les autres devaient ramer avec des fourches à foin) il se trouva une merveilleuse ressemblance avec un taureau et étant venu à ramasser un livre de chevet marqué de traces de pouce crasseux qu’il serrait dans la dépense, il découvrit en effet qu’il était un authentique descendant par la main gauche du fameux taureau champion des Romains, Bos Bo-vum, qui signifie en bon latin de latrine le patron de la boîte. Après quoi, dit M. Vincent, Henry-le-Diable plongea la tête dans une auge à faire boire les vaches en la présence de tous ses courtisans, et la retirant, apprit à tous son nouveau nom. Puis, tout ruisselant d’eau, il passa une vieille chemise et une jupe qui avait appartenu à sa mère-grand et s’acheta une grammaire de la langue taureau pour se familiariser avec elle, mais il ne put jamais en apprendre un traître mot à l’exception de la première personne du pronom personnel qu’il transcrivit en lettres majuscules et finit par savoir sur le bout du doigt, et quand il lui arrivait de sortir pour faire un bout de promenade, il bourrait ses poches de craie à seule fin de l’écrire où bon lui semblait, que ce fût sur la paroi d’un rocher, ou sur une table de maison de thé, ou sur une balle de coton, ou encore sur le bouchon de liège d’une ligne. Bref

– 89 – lui et le taureau irlandais devinrent bientôt aussi compères et compagnons que le cul et la chemise. C’est pure vérité, dit M. Stephen, et la fin de l’histoire, c’est que les hommes de cette île, voyant qu’il n’y avait pas de secours à espérer, puisque toutes ces ingrates femelles étaient d’un même sen-timent à cet égard, construisirent un radeau de passage, y embarquèrent eux et leurs biens meubles, dressèrent les mâts, parèrent les vergues, vinrent au lof, prirent la panne, amenèrent du vent dans les voiles, mirent le nez entre vent et marée, hissèrent l’ancre, mirent la barre à bâbord, arborè-rent le pavillon tête de mort, poussèrent trois fois trois hour-ras, larguèrent la bouline, poussèrent sur leur gabare et pri-rent la mer pour redécouvrir l’Amérique. Ce qui fut l’occasion, dit M. Vincent, pour un contremaître de compo-ser cette gaillarde chanson de matelots :

 

Le pape Pierre il n’est qu’un pisse-au-lit. Un homme est homme malgré ça.

 

Notre digne connaissance, M. Malachie Mulligan, faisait maintenant son apparition sur le seuil, tandis que les écoliers terminaient leur apologue, en compagnie d’un familier qu’il venait justement de rencontrer, un jeune homme, Alec Ban-non était son nom, qui venait d’arriver en ville, avec l’intention d’y acheter une charge d’enseigne ou de cornette dans le corps de la milice et de s’enrôler pour faire cam-pagne. M. Mulligan fut assez honnête pour y donner quelque approbation d’autant qu’il se trouvait que cela concordait avec un sien projet pour la guérison du mal même dont il avait été question. Sur quoi il fit passer entre les mains de la compagnie un lot de cartons qu’il avait eus le jour même de

– 90 – l’imprimerie de M. Quinnell et qui portaient cette suscription imprimée en beaux caractères italiques : M. Malachie Mulli-gan, Fertiliseur et Incubateur, Île Lambay. Son projet, ainsi qu’il entreprit de s’en expliquer, était de se retirer du cercle des plaisirs oiseux tels que ceux qui constituent la plus sé-rieuse occupation en ville de sir Paon Papegai et de sir Pâ-temolle Lecurieux, et de se consacrer à la plus noble tâche pour laquelle notre machine ait été créée. Eh bien, parlez-nous de cela, mon brave ami, dit M. Dixon. Je gage que cela fleure le putanisme. Allons, asseyez-vous tous les deux. Il n’en coûte pas plus de s’asseoir que de rester debout. M. Mulligan agréa l’offre, et, s’étendant sur son dessein, con-fia à ses auditeurs qu’il avait été amené à cette conception par un examen des causes de la stérilité, inhibitoires et pro-hibitoires, soit que l’inhibition découle de persécutions con-jugales ou tout aussi bien d’une mauvaise balance, soit que la prohibition provienne de vices congénitaux ou d’habitudes acquises. Il était profondément affligé, disait-il, de voir la couche nuptiale frustrée de ses gages les plus chers ; et de méditer sur le sort de tant d’aimables créatures nanties de riches douaires, proie désignée pour la prêtaille la plus vile, qui ont mis leur flambeau sous le boisseau dans un cloître qui leur est contraire ou gaspillent la fleur de leur âge dans les bras d’un impertinent quand-pour-Phillis alors qu’il leur serait loisible d’ouvrir sans cesse à la félicité de nouvelles perspectives, et qui font bon marché de l’inestimable joyau de leur sexe quand tant et tant de gentils compagnons s’offrent à leur prodiguer les caresses, voilà, ils en pouvaient être assurés, qui lui fendait le cœur. Pour mettre ordre à ce funeste état de choses (qui selon ses conclusions était dû à une retraite de la chaleur latente) et après avoir pris l’avis de conseillers émérites et fait de cette matière un examen ap-profondi, il avait décidé d’acquérir par bail perpétuel le fief

– 91 – de l’île Lambay de son détenteur lord Talbot de Malahide, un gentilhomme Tory, des plus distingués et qui jouissait d’un grand crédit auprès de notre parti tout puissant. Il proposait d’établir en ce lieu une ferme nationale de fécondation qui serait nommée Omphalos, avec un obélisque taillé et érigé à la mode d’Égypte, et d’offrir ses respectueux offices de féal fécondateur à toute femme, quel que fût son rang dans la so-ciété, qui viendrait lui confier le désir de faire remplir ses fonctions à son quoniam bonus. Ce n’était nullement là une entreprise d’argent, disait-il, pas plus qu’il n’eût toléré qu’on le payât en rien de ses peines. La plus humble fille de cuisine aussi bien que la plus authentique grande dame, pour peu que leurs formes et leurs tempéraments plaidassent chaude-ment leur cause, trouveraient en lui leur homme. Quant à ce qui est de son alimentation, il exposa comment il entendait se contenter pour son ordinaire de savoureux tubercules, de poisson et de laperaux, la chair de ces prolifiques rongeurs étant particulièrement recommandable pour le dessein qu’il poursuivait, grillée ou bouillie avec une pointe de macis et une capsule ou deux de poivre de Guinée. Après cette homé-lie qu’il prononça sur le ton de la plus grande conviction, M. Mulligan en un tournemain enleva de dessus son chapeau un mouchoir avec lequel il l’avait garanti. Tous deux, à ce qu’il semblait, avaient été surpris par la pluie et nonobstant leur allure accélérée s’étaient vus percés par ce déluge, ainsi qu’on pouvait l’observer par les culottes de droguet de M. Mulligan qui pour lors avaient tourné au pie. Entre temps son projet s’était vu favorablement accueillir de son auditoire et avait conquis les chaleureux suffrages de tous, encore que M. Dixon de Sainte Marie en prît le contre-pied, demandant d’un air vétilleux s’il se proposait aussi de porter de l’eau à la fontaine. Toutefois M. Mulligan fit sa cour aux lettrés de la compagnie par le truchement d’une heureuse citation em-

– 92 – pruntée des classiques, et qui, comme il se la remémorait, lui paraissait fournir au débat un argument solide et savoureux : Talis ac anta depravatio huju seculi, O Quirites, ut matres fami-liarum nostrae lascivas cujuslibet semi-viri libici titillationes testi-bus ponderosis atque excelsis erectionibus centurionum Romano-rum magnopere anteponunt, tandis que pour ceux d’esprit plus grossier il fit valoir son point de vue par des comparaisons ti-rées du règne animal, nourriture mieux adaptée à leur palais, le cerf et la biche des essarts, le canard et la cane des basses-cours.

Ce beau parleur qui n’avait pas une petite idée de son élégance, étant à vrai dire bien fait de sa personne, s’attachait maintenant à l’état de son propre ajustement, avec des remarques quelque peu véhémentes sur les caprices soudains de l’atmosphère, tandis que la compagnie prodi-guait ses louanges au projet qu’il avait mis en avant. Le jeune gentilhomme son ami, tout réjoui qu’il était d’une aventure qui venait de lui échoir, ne se put tenir de la racon-ter à son voisin le plus proche. M. Mulligan, qui maintenant apercevait la table, demanda à qui étaient destinés ces pains et ces poissons et, voyant l’étranger, il lui fit un salut fort ci-vil et dit : S’il vous plaît, monsieur, seriez-vous dans le be-soin d’une aide professionnelle que nous serions à même de vous donner ? Lequel, à cette offre, le remercia de bon cœur, tout en gardant ses distances, et repartit qu’il était venu là s’enquérir d’une dame qui présentement logeait en la maison de Horne, et qui était, la pauvre dame, dans une situation in-téressante, par males fortunes de la femme (et là-dessus il poussa un profond soupir), pour savoir si elle était heureu-sement délivrée. M. Dixon, pour rompre les chiens, se prit à demander à M. Mulligan si sa naissante ventripotence sur la-quelle il le railla était la marque d’une gestation ovulaire dans l’utricule de la prostate ou utérus mâle, ou si elle était

– 93 – la conséquence, comme chez le distingué praticien, M. Austin Meldon, d’un loup dans l’estomac. En manière de réponse M. Mulligan, qui s’était mis à rire de ses culottes, se frappa bravement au-dessous du diaphragme en s’exclamant avec une mimique bouffonne qui rappelait à miracle la Mère Grogan (la meilleure des femmes mais quelle pitié qu’elle soit pute) : Ce ventre-ci jamais n’abrita bâtard. Ce trait d’esprit était si heureux qu’il renouvela les éclats de la plus franche gaieté et fit se pâmer d’aise et de ravissement toute la chambrée. Le joyeux bavard eût continué avec la même mimique si quelque chose dans l’antichambre n’avait donné l’alarme.

À ce moment, l’auditeur qui n’était autre que l’étudiant écossais, une tête chaude, d’un blond de filasse, complimen-ta le jeune gentilhomme avec la plus vive animation, et inter-rompant le récit à l’endroit le plus attachant, non sans avoir prié son vis-à-vis, avec un signe poli, d’avoir l’obligeance de lui passer un flacon de cordial, demanda en même temps au conteur par un mouvement de tête interrogateur aussi clair que jamais mots ne l’exprimèrent (tout un siècle d’éducation raffinée n’eût pas suffi à parfaire un geste aussi gracieux) que compléta un mouvement équivalent mais contraire du chef, s’il pouvait le régaler d’une coupe de ce breuvage. Mais bien sûr, noble étranger, dit-il avec enjouement, et mille compli-ments. Il vous est loisible et fort à propos. Il ne manquait que cette coupe pour mettre le comble à ma félicité. Mais justes dieux, quand il ne me serait laissé en partage qu’une croûte dans ma besace et un gobelet d’eau claire, mon Dieu, je m’en contenterais et j’aurais assez d’humilité dans mon cœur pour me prosterner à deux genoux et remercier les puissances cé-lestes pour le bonheur qu’eût daigné m’accorder le Dispensa-teur de tous biens. Ce disant il porta le gobelet à ses lèvres, avala une délectable gorgée du cordial, lustra sa chevelure

– 94 – et, portant la main à son sein, en sortit soudain un médaillon retenu par un ruban de soie, cette miniature même qu’il ché-rissait depuis que la main aimée y avait tracé quelques mots. Contemplant ces appas d’un regard où se lisait un monde de tendresses, Ah Milord, fit-il, seulement vous aviez pu la voir comme moi avec ces yeux à cet instant émouvant, avec son exquise chemisette et son béret de jeune coquette (un pré-sent de son jour de fête à ce qu’elle me dit) dans un désordre si dénué d’artifice, d’un abandon si attendrissant, sur mon honneur, vous-même, Milord, vous fussiez trouvé contraint par votre tempérament généreux de vous remettre entière-ment entre les mains d’un tel ennemi ou d’abandonner pour jamais la lice. Je le proclame, de toute ma vie je ne fus si fé-ru. Mon Dieu, je te remercie de m’avoir donné le jour ! Trois fois heureux celui qu’une si aimable créature distinguera de ses faveurs. Un soupir de tendresse donna à ces mots toute leur éloquence, et ayant remis le médaillon en son sein il se sécha les yeux et soupira encore. Bienfaisant Dispensateur de bonheur à toutes tes créatures, que grande et universelle doit être la plus douce de tes tyrannies qui peut tenir dans les fers l’homme libre et l’esclave, le simple berger et le mu-guet des salons, l’amant dans tout le feu de la jeunesse et l’époux plus rassis ! Mais sur ma foi, monsieur, je m’écarte du sujet. Qu’imparfaites et mêlées de peines sont nos joies terrestres ! Malédicité ! Plût à Dieu que cette prescience m’eût fait songer à prendre ma cape ! j’en pleurerais, rien que d’y penser. Alors, malgré tous les jets d’eau du ciel, nous nous en fussions tirés sains et saufs. Mais misère de moi, s’exclama-t-il, en se frappant le front, demain il fera jour, et mille tonnerres, je sais un certain marchand de capotes, Master Poyntz, chez qui je pourrai me fournir pour une livre de la plus seyante cape à la mode anglaise qui ait jamais gardé dame d’être mouillée ! Ta, ta ! s’écrie Le Fécondateur,

 

– 95 – entrant en scène, mon ami Master Moore, ce voyageur des plus distingués (nous venons justement de vider tous les deux un flacon en compagnie des plus beaux esprits de la ville), m’a juré qu’au Cap Horn, ventre de biche, règne une pluie qui percerait toutes les capes, sans en excepter la plus résistante. Un arrosage de cette violence, me dit-il, sans blague, a dépêché grand train plus d’un infortuné dans un monde meilleur. Peuh ! Une livre ! se récria Master Lynch. Ces petits maladroits-là ne valent pas un sol. Un parapluie ne fût-il pas plus grand qu’un Tom Pouce de champignon vau-drait cent fois de tels bouche-trous. Il n’est pas une femme de sens qui consentirait à s’en affubler. Ma chère Kitty me disait aujourd’hui qu’elle préférerait de beaucoup danser dans un déluge que de mourir d’inanition dans pareille arche de salut, car, comme elle me le rappela (avec une piquante rougeur et susurrant à mon oreille bien qu’il n’y eût personne pour saisir au vol ses propos si ce n’est quelques étourdis de papillons), dame Nature, par une grâce divine, l’a gravé dans notre cœur, et il est passé en proverbe qu’il y a deux choses pour lesquelles l’innocence de notre accoutrement originel, qui en d’autres circonstances choquerait la bienséance, est le plus convenable, et même le seul. La première, dit-elle (et ici mon charmant philosophe, comme je l’aidais à monter dans son cabriolet, pour attirer mon attention, chatouilla genti-ment du bout de sa langue le creux de mon oreille), la pre-mière est un bain… mais à cet instant une cloche qui tintait dans le vestibule coupa court à ce propos qui promettait de concourir si généreusement à l’enrichissement du trésor de nos connaissances.

Au milieu de la franche hilarité de toute l’assemblée une cloche sonna et, tandis qu’on se demandait à la ronde quelle en pouvait être la raison, Miss Callan fit son entrée, et après avoir glissé quelques mots à l’oreille du jeune M. Dixon, se

– 96 – retira avec un profond salut à la compagnie. La présence, toute passagère qu’elle fût, parmi ces libertins d’une femme ornée de toutes les grâces de la modestie et non moins prude que belle refréna les plaisantes saillies des plus licencieux mêmes, mais sa retraite fut le signal d’une explosion d’obscénités. Pristolette, dit Costello, un vil personnage qui avait trop levé le coude. Quel sacré beau brin de fille ! Je pa-rierais qu’elle vous a donné rendez-vous. Quoi, mon gail-lard ? Sauriez-vous vous y prendre ? Palsambleu ! Vous ne croyez pas si bien dire, dit M. Lynch. À l’hospice de la Mater les docteurs connaissent les manières de ruelle. Diantre ! est-ce que le Docteur O’Gargarisme n’y tapote pas le menton des nonnes ? Sur mon salut, je le tiens de ma Kitty qui fut garde-malade en ce lieu durant ces derniers sept mois. Misé-ricorde ! docteur, s’écria le benjamin au gilet primevère, af-fectant des minauderies de femme et d’immodestes contor-sions de sa personne, comme vous savez taquiner votre monde ! Peste ! Bon dieu, je tremble comme la feuille du tremble. Ma foi, vous ne valez pas mieux que ce cher vieux Père Combiendefois ? Que cette chope m’étouffe, s’écria Costello, si elle n’est pas dans une situation intéressante. J’connais qu’une madame elle t’a un député dans l’urne aussi vite comme je la zieute. Cependant le jeune chirurgien se le-va et pria la compagnie de vouloir bien excuser son départ, la garde venant tout juste de lui apprendre qu’on avait be-soin de lui dans la salle. La miséricordieuse Providence dai-gnait mettre un terme aux souffrances de la dame qui était enceinte, souffrances qu’elle avait endurées avec une force d’âme digne de louanges, et elle était accouchée d’un bon gros bonhomme rond comme une pomme. J’ai peine à sup-porter, dit-il, ceux qui sans esprit pour récréer ou sans savoir pour enseigner rabaissent une profession qui ennoblit et qui, sauf le respect dû à la Divinité, est la plus grande génératrice

 

– 97 – de bonheur qui soit au monde. Je n’exagère pas quand je dis que, s’il en était besoin, je pourrais produire une nuée de té-moins pour prouver l’excellence de ces nobles fonctions qui, loin d’être un objet de dérision, devraient remplir le cœur humain d’une digne émulation. Je ne saurais les souffrir eux et leurs sarcasmes. Médire d’une telle créature, l’aimable Miss Callan, qui est l’ornement de son sexe et l’émerveillement du nôtre et dans l’instant le plus décisif que puisse vivre une chétive créature d’argile ? Le diable soit de telle malignité ! Je frémis quand je pense à l’avenir d’une race dans laquelle on a semé les germes d’une telle malveil-lance et qui n’entoure ni la mère ni la vierge des respects qui leur sont dus dans la maison de Horne. S’étant soulagé de cette mercuriale, il salua en passant les personnes présentes et battit en retraite vers la porte. Un murmure d’approbation s’éleva à la ronde et quelques-uns étaient d’avis qu’on pous-sât dehors ce misérable pot à vin sans plus de cérémonie, dessein qui eût été mis à exécution, et il eût ainsi reçu la ré-compense de ses mérites, s’il n’avait coupé court à ses of-fenses en affirmant avec une horrible imprécation (car il ju-rait à bouche que veux-tu) qu’il n’y avait jamais eu sous le soleil meilleur chrétien que lui. Que mon sang se glace dans mes veines, dit-il, si ce ne fut pas toujours le sentiment de l’honnête Frank Costello qui vous parle, élevé dans les bonnes manières pour honorer tes père et mère qui n’avait pas sa pareille pour vous fabriquer un roulé à la mélasse ou un poudingue à la minute que je me la rappelle toujours avec un cœur tout plein d’une tendre vénération.

Pour en revenir à M. Bloom qui à son entrée avait perçu quelques impudentes railleries qu’il avait cependant endu-rées comme étant les fruits de cet âge qu’on accuse commu-nément de ne connaître aucune pitié. Ces jeunes mirliflores, à la vérité, étaient aussi farcis d’extravagances que le sont de

– 98 – grands enfants ; les termes qu’ils employaient dans leurs dis-cussions tumultueuses n’étaient pas aisés à comprendre et rarement de bon aloi ; leur humeur bourrue et leurs mots malsonnants étaient de ceux qui répugnaient à son esprit ; ils n’avaient pas non plus la superstition des convenances en-core que l’exubérance de leur folle jeunesse parlât en leur fa-veur. Mais le propos de M. Costello sonna désagréablement à son oreille car il avait du dégoût pour ce misérable qui lui apparaissait comme un être essorillé, mal formé, gibbeux, de naissance clandestine, et venu au monde comme un bossu, tout denté et les pieds devant, hypothèse que la marque des fers du chirurgien sur son crâne rendait en effet plausible, à ce point que cela lui remettait en mémoire le chaînon man-quant de la chaîne des êtres souhaité par feu l’ingénieux M. Darwin. Il avait maintenant parcouru plus de la moitié de cette brève carrière qui nous est dévolue et qui s’était écou-lée au milieu des mille vicissitudes de l’existence et, étant de race prudente et lui-même homme d’une rare prévoyance, il avait prescrit à son cœur de refréner tous mouvements de colère naissante, et y coupant court avec le soin le plus dili-gent, de nourrir en secret cette tolérance pleine et entière que raillent les esprits mesquins, que les juges mal avisés méprisent et que le commun des mortels trouve supportable mais tout au plus supportable. À ceux qui se donnent du bel esprit en outrageant la délicatesse féminine (tournure d’esprit qui lui répugnait), à ceux là il ne concéderait point le nom d’honnête homme ni le droit de prétendre à l’héritage d’une bonne lignée ; tandis qu’à l’égard de tels qui ayant perdu toute tolérance ne peuvent pas perdre davantage, il restait l’énergique contrepoison de l’expérience pour forcer leur superbe à une retraite aussi précipitée que honteuse. Non qu’il ne pût sympathiser avec les sentiments d’une fou-gueuse jeunesse à qui, se souciant fort peu des grimaces des

 

– 99 – barbons ou des récriminations des censeurs, il est toujours d’avis (comme l’exprime la chaste imagination de l’Écrivain Sacré) de manger à l’arbre défendu, cela sans aller toutefois aussi avant que d’excuser un manque d’égard complet, quelles que fussent les circonstances, envers la personne d’une dame qui vaque aux devoirs de sa charge. Pour con-clure, bien qu’il eût, d’après les paroles de la sœur, espéré une prompte délivrance, il faut reconnaître pourtant qu’il n’était pas peu soulagé d’apprendre que l’issue ainsi présa-gée témoignait une fois de plus, après une épreuve d’une telle durée, de la miséricorde autant que de la magnanimité de l’Être Suprême.

En conséquence il s’en ouvrit à son voisin, disant que pour exprimer ses vues sur le sujet, son opinion (à lui qui peut-être n’eût pas dû s’aventurer à en exprimer une) était qu’il faut avoir un sang de glace et une tête bien froide pour ne pas se réjouir à ces nouvelles toutes fraîches de couches qui comblaient tous ses désirs puisqu’elle avait tant enduré sans qu’il y eût de sa faute. Le jeune et élégant compère dit que c’était celle de son mari qui l’avait mise dans cette ex-pectative ou tout au moins que ce devait être ainsi à moins qu’elle ne fût une autre matrone d’Éphèse. Je dois porter à votre connaissance, dit M. Crotthers, en tapant sur la table au point d’y éveiller un commentaire sonore et emphatique, que le vieux Glorieux Allélujérôme est encore revenu au-jourd’hui, un homme d’âge avec des côtelettes, qui sollicita d’une voix nasillarde qu’on le renseignât sur Wilhelmine, ma vie, comme il l’appelle. Je lui ai conseillé de se tenir prêt car l’événement allait éclater en bombe. Vertuchou, je vous le dirai sans fard. Je ne puis que m’extasier sur la puissance vi-rile de ce vieux matou qui est encore capable de lui faire pis-ser un gosse. Tous se trouvèrent d’accord pour louer la dite puissance, chacun à sa manière, bien que le même jeune

– 100 – compère en tînt pour sa première opinion qui était qu’un autre que le conjoint avait été l’homme de la situation, un homme d’Église, un porte-flambeau (vertueux), ou bien un colporteur d’articles nécessaires dans un ménage. Singulier, se disait à part soi l’invité, cette prodigieuse faculté de mé-tempsycose qu’ils possèdent, au point que le dortoir des ac-couchées et l’amphithéâtre de dissection puissent être le gymnase de telles frivolités, que le simple octroi de titres académiques puisse suffire à transformer en moins de rien ces zélateurs de plaisirs oiseux en praticiens exemplaires d’un art que tant d’hommes en tous points éminents ont con-sidéré comme le plus noble. Mais, se dit-il encore, il se peut que ce soit pour donner libre cours aux sentiments refoulés qui les oppressent communément, car j’ai plus d’une fois ob-servé qu’oiseaux de même plumage font ensemble ramage.

Mais avec quel à-propos, demandons-le au noble sei-gneur son protecteur, cet étranger, qui tient de la faveur de notre gracieux prince les privilèges du citoyen, s’est-il insti-tué de son propre chef le seigneur dominant de nos affaires intérieures ? Où est à présent cette gratitude que la loyauté aurait dû dicter ? Au cours de la récente guerre, alors que l’ennemi marquait un avantage temporaire grâce à ses gra-nados, ce traître à sa race n’a-t-il pas profité de ce moment pour tirer à boulets rouges sur l’empire dont il n’est qu’un su-jet toléré cependant qu’il tremblait pour la sécurité de ses rentes ? A-t-il oublié cela comme il oublie tous les bienfaits reçus ? Ou bien serait-ce qu’à force de faire des autres ses dupes il soit devenu à la longue sa propre dupe, comme il est, si la rumeur ne le calomnie, son propre et seul instru-ment de plaisir ? Ce serait manquer gravement à la délica-tesse que de violer les secrets d’alcôve d’une dame respec-table, la fille d’un valeureux major, et de jeter le plus léger discrédit sur sa vertu, mais s’il attire l’attention sur ce point

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(quand ce serait vraiment son intérêt de ne pas agir ainsi), alors, à dieu vat ! Femme infortunée, on lui a dénié trop longtemps et avec trop de persistance ses droits légitimes pour qu’elle écoute les remontrances de cet homme avec un autre sentiment que la dérision du désespoir. Voilà ce qu’il dit, ce moraliste, ce parfait pélican pour son prochain qui, oublieux des liens naturels, ne s’était pas fait scrupule de re-chercher un commerce illégitime avec une servante sortie des couches les plus basses de la société ! Il y a plus, si la brosse à laver de la donzelle n’avait pas été pour elle un ange gardien, elle en eût vu d’aussi dures qu’Hagar l’Égyptienne ! Sur la question des pâturages son humeur atrabilaire est no-toire et en présence de M. Cuffe lui attira d’un éleveur indi-gné une réplique cinglante formulée en termes aussi francs que bucoliques. Il lui sied mal de prêcher cet évangile. N’a-t-il point à portée de la main une terre arable qui reste en ja-chère faute d’un coutre ? Une habitude condamnable au temps de la puberté devient une seconde nature et l’opprobre de l’âge mûr. S’il lui faut répandre son baume de Judée sous forme de panacées et d’apophtegmes de goût douteux pour ramener à la santé une génération de jeunes éhontés, que ses pratiques s’accordent mieux avec les doc-trines qui l’occupent à présent. Son cœur d’époux est le ré-ceptacle de secrets que la bienséance répugne à mettre en lumière. Les propositions déshonnêtes de quelque beauté flé-trie le peuvent bien consoler d’une compagne dédaignée et pervertie, mais ce nouveau champion des bonnes mœurs et guérisseur des plaies sociales n’est tout au plus qu’un arbre exotique qui, lorsque ses racines plongeaient dans son Orient natal, prospérait et florissait, et regorgeait de baume, mais qui, transplanté sous un climat plus tempéré, a vu ses racines perdre leur vigueur passée tandis que la matière qui en dé-coule est dormante, aigre et sans effet.

 

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Avec une circonspection qui rappelait le cérémonial en usage à la Sublime Porte, la nouvelle fut communiquée par l’infirmière en second au cadet des chirurgiens de service qui à son tour annonça à la délégation qu’un enfant mâle venait de naître. Quand il se fut transporté dans les appartements des femmes pour assister par devoir à la cérémonie de l’arrière-faix en présence du secrétaire d’État pour l’intérieur et des membres du Conseil privé, silencieux dans leur lassi-tude et leur approbation unanime, les délégués, échauffés par la durée et la solennité de leur veille et espérant que le joyeux événement excuserait une licence que l’absence à la fois de suivante et d’officier facilitait, se lancèrent soudain dans un furieux débat. En vain se faisait entendre la voix de M. le Courtier Bloom qui tentait d’exhorter, d’adoucir, de mettre un frein. Le moment était trop favorable au déborde-ment d’une argumentation qui semblait être le seul trait d’union entre des natures si diverses. Tous les aspects de la question passèrent successivement sous leur scalpel : l’aversion prénatale des frères utérins, l’opération césa-rienne, les cas de naissance posthume du côté paternel, et cette forme plus rare du côté maternel, le fratricide connu sous le nom d’affaire Childs et rendu célèbre par la plaidoirie émouvante de Me Bushe qui obtint l’acquittement de l’innocent accusé, les droits de primogéniture et les alloca-tions en ce qui concerne les jumeaux et les triplets, avorte-ments et infanticides, simulés et dissimulés, fœtus acardiaque in fœtu, aprosopie résultant d’une congestion, agnathie de certains Chinois nés sans menton (cités par M. le Candidat Mulligan) en raison d’une insertion vicieuse des protubé-rances maxillaires le long de la ligne médiane, au point que (disait-il) ce qui sortait par une oreille entrait dans l’autre, bienfaits de l’anesthésie ou sommeil crépusculaire, prolonga-tion des douleurs dans la grossesse avancée par suite de la

– 103 – pression sur la veine, la perte prématurée du liquide amnio-tique (dont le cas actuel offrait un exemple) ayant pour con-séquence une menace d’infection de la matrice, la féconda-tion artificielle à l’aide de seringues, l’involution de la ma-trice consécutive à la ménopause, le problème de la perpé-tuation des espèces dans les cas de fécondation par viol, ce terrible procédé de délivrance nommé par les Brandebour-geois Sturzgeburt, les exemples de monstres multigeminaux, bispermatiques, dus à des conceptions pendant la période cataméniale, ou à des unions consanguines, en un mot toutes les anomalies de la naissance dans la race humaine qu’Aristote a cataloguées en son chef-d’œuvre illustré de planches en chromolithographie. Les plus graves problèmes d’obstétrique et de médecine légale furent passés en revue avec autant d’entrain que les croyances populaires sur la grossesse, telles que l’interdiction à une femme enceinte d’escalader un échalier de peur que ses mouvements ne cau-sent la strangulation du fœtus par le cordon ombilical, et cette recommandation, dans le cas d’une envie nourrie avec ardeur et non satisfaite, d’appliquer la main sur cette partie de sa personne qu’un usage immémorial a consacrée comme siège des châtiments corporels. Les anomalies du bec de lièvre, taches de naissance, polydactylie, maladie bleue, fraises et taches de vin furent invoquées par quelqu’un comme étant de prime abord une explication hypothétique et naturelle d’enfants à tête porcine (le cas de la Grissel Stee-vens était encore dans toutes les mémoires) ou à poil canin qui naissent de temps en temps. L’hypothèse d’une mémoire plasmique mise en avant par l’employé calédonien, et digne des traditions métaphysiques du pays qu’il représentait, en-visageait en de tels cas un arrêt du développement de l’embryon à un stade antérieur à l’humain. Un délégué aussi étrange qu’étranger soutint contre l’une et l’autre de ces

– 104 – théories, avec une telle chaleur qu’elle faillit convaincre, celle de la copulation entre femmes et animaux mâles, pui-sant le crédit de ses assertions dans des fables telles que celle du Minotaure que le génie de l’élégant poète latin nous a transmise dans les pages de ses Métamorphoses. L’impression causée par ces paroles fut soudaine mais éphémère. Elle fut aussi vite effacée que produite, par une al-locution de M. le Candidat Mulligan empreinte de ce génie du badinage que nul ne pouvait manier avec autant de maî-trise, qui affirmait que pour la satisfaction de ses plus chères convoitises rien n’était au-dessus d’un petit vieux bien propre. Dans le même temps une chaude discussion ayant éclaté entre M. le Délégué Madden et M. l’Assesseur Lynch au sujet du dilemme juridique et théologique que pose le dé-cès d’un frère siamois avant l’autre, d’un commun accord le débat fut porté devant M. le Courtier Bloom pour être immé-diatement soumis à M. le Sous-Diacre Dedalus. Jusque-là si-lencieux, que ce fût pour mieux montrer par une extraordi-naire gravité cette singulière dignité de l’habit dont il était revêtu ou pour obéir à une voix intérieure, il énonça briève-ment, et sembla-t-il à quelques-uns avec désinvolture, le précepte évangélique qui enjoint à l’homme de ne pas sépa-rer ce que Dieu a uni.

Mais la relation de Malachias commençait de les péné-trer d’horreur. Il fit apparaître la scène à leurs yeux. Le pan-neau secret à côté de la cheminée s’ouvrit en glissant et dans le retrait apparut… Haines ! Qui de nous ne sentit son poil se hérisser ! Il tenait d’une main un portefeuille bourré de litté-rature celtique, de l’autre un flacon avec le mot Poison. La surprise, l’horreur, le dégoût étaient peints sur tous les vi-sages cependant qu’il les observait avec un rictus macabre. Je m’attendais à quelque réception de ce genre, débuta-t-il avec un rire démoniaque, dont la faute est sans doute à

– 105 – l’histoire. Oui, c’est la vérité. Je suis le meurtrier de Samuel Childs. Et quel châtiment est le mien ! Les enfers ne me font pas peur. Voici ce qui se lit sur mon visage. Permanenda ! quand connaîtrai-je enfin quelque répit ? marmottait-il d’une voix sourde, moi qui durant le temps que je retraversais Du-blin avec ma collection poétique le sentais attaché à mes pas comme s’il eût été un succube ou un bisclavaret. Mon enfer et celui de l’Irlande, c’est cette vie. Voilà ce que j’ai tenté pour effacer mon crime. Les plaisirs, la chasse aux corneilles, la langue erse (il en déclame quelques phrases), le laudanum (il porte le flacon à ses lèvres), les nuits à la belle étoile. En vain ! Son spectre me pourchasse. La coco, voilà mon lot… Ah ! L’anéantissement ! La panthère noire ! En poussant un cri il disparut soudain et le panneau se referma. Un instant plus tard sa tête apparut à la porte opposée et il dit : Venez me retrouver à la station de Westland Row à onze heures et dix minutes. Il avait disparu ! Les larmes jaillissaient des yeux de tous ces libertins. Le voyant leva la main vers le ciel et murmura : La vendetta de Mananaan ! Le sage répéta Lex talionis. Le sentimental est celui qui voudrait le profit sans assumer la dette accablante de la reconnaissance. Malachias, vaincu par l’émotion, s’interrompit. Le mystère était dévoilé. Haines était le troisième frère. Son vrai nom était Childs. La panthère noire était elle-même le spectre de son propre père. Il prenait des stupéfiants pour effacer. Pour ce bon office, grand merci. La solitaire maison près du cimetière est inhabi-tée. Pas une créature humaine ne voudrait vivre là. L’araignée file sa toile dans la solitude. Le rat nocturne montre son museau au bord de son trou. Elle est maudite. Elle est hantée. Propriété du meurtrier.

Quel est l’âge de l’âme humaine ? De même qu’elle a la vertu du caméléon de changer de couleur à chaque voisinage nouveau, d’être gaie avec ceux qui se réjouissent et triste

– 106 – avec ceux qui sont abattus, de même son âge varie avec son humeur. Le Léopold qui est assis-là à ruminer, à remâcher ses souvenirs, n’est plus cet agent de publicité rassis qui est porteur de modestes rentes sur l’État. Il est le jeune Léopold, comme dans un arrangement rétrospectif, miroir dans un mi-roir (hé, hop !) il se contemple. Cette jeune silhouette d’alors, mâle avant l’âge, il la voit qui par un matin de gel va de la vieille maison de Clambrassil Street au collège, son cartable en bandoulière, et dedans un bon quignon de pain blanc tail-lé à la miche, attention maternelle. Ou bien c’est la même silhouette, un an ou deux plus tard, avec son premier castor (ah, quelle date dans sa vie !) qui fait déjà sa tournée en qua-lité de voyageur en pied pour la maison de commerce pater-nelle, muni d’un carnet de commandes, d’un mouchoir par-fumé (pas seulement pour la montre), d’un écrin de brillants brimborions (choses, hélas, du passé !) et d’un plein carquois de sourires complaisants pour telle ou telle ménagère à moi-tié convaincue qui calcule le prix en comptant sur ses doigts, ou pour une vierge fraîche éclose qui accepte timidement (mais le cœur y était-il ?) ses savants baisemains. Le parfum, le sourire mais plus encore les yeux noirs, les manières onc-tueuses lui faisaient rapporter au soir de nombreuses com-mandes au chef de la maison de commerce qui après d’analogues besognes fumait sa pipe Jacob au coin du feu traditionnel (un plat de nouilles, tenez-le pour assuré, y est au chaud) et lisait avec des lunettes de corne quelque feuille venue d’Europe et vieille d’un mois. Mais hop ! le miroir s’embue et le jeune chevalier errant recule, se réduit jusqu’à ne plus être qu’un point imperceptible dans le brouillard. Le voilà paternel à son tour et ceux qui sont à ses côtés pour-raient être ses fils. Qui sait ? Malin le père qui connaît son propre fils. Il se rappelle une nuit de bruine dans Hatch Street, là, tout près des entrepôts, la première. Ensemble

 

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(elle, une pauvre épave, une fille perdue, à vous, à moi, à tout venant pour un misérable shilling et deux sols de denier à dieu), ensemble ils entendent les pas pesants du guet tan-dis que deux ombres encapuchonnées dépassent la Nouvelle Université Royale. Bridie ! Bridie Kelly ! Jamais il n’oubliera ce nom, toujours il se souviendra de cette nuit, cette pre-mière nuit, la nuit nuptiale. Ils sont enlacés dans l’abîme de l’ombre, le sacrificateur et sa victime, et dans un instant (fiat !) la lumière inondera le monde. Les cœurs palpitaient-ils à l’unisson ? Non, aimable lectrice. Dans un souffle tout fut consommé, mais arrête ! Arrière ! Cela ne se peut ! De terreur elle fuit, la pauvre enfant, dans l’ombre. Elle est l’épouse des ténèbres, une fille de la nuit. Elle ne saurait por-ter l’enfant vermeil du jour. Non, Léopold ! Ni le nom ni le souvenir ne t’apaisent. Elle t’a quitté, cette illusion de ta jeune force, et sans fruit. Tu n’as à ton côté nul fils né de toi. Personne qui maintenant soit pour Léopold ce que Léopold fut pour Rodolphe.

Les voix se marient et se fondent en un silence nébu-leux : un silence, qui est l’infini de l’espace ; et vite, en si-lence, l’âme aspirée plane au-dessus de régions de cycles des cycles de générations qui furent. Une région où le gris cré-puscule descend toujours sans jamais tomber sur de vastes pâturages vert amande, versant sa cendre, éparpillant sa perpétuelle rosée d’étoiles. Elle suit sa mère à pas emprun-tés, une jument qui guide sa pouliche. Fantômes crépuscu-laires cependant pétris d’une grâce prophétique, svelte, croupe en amphore, col souple et tendineux, douce tête craintive. Ils s’évanouissent, tristes fantômes : plus rien. Agendath est une terre inculte, la demeure de l’orfraie et du myope upupa. Netaïm la splendide n’est plus. Et sur la route des nuées ils s’en viennent, tonnerre grondant de la rébel-lion, les fantômes des bêtes. Houhou ! Héla ! Houhou ! Paral-

– 108 – laxe piaffe par derrière et les aiguillonne, les éclairs lanci-nants de son front sont des scorpions. L’élan et le yak, les taureaux de Bashan et de Babylone, le mammouth et le mas-todonte en rangs serrés s’avancent vers la mer affaissée, La-cus Mortis. Troupe zodiacale de mauvais augure et qui crie vengeance ! Ils gémissent en foulant les nuages, cornes et capricornes, trompes et défenses, crinières léonines, andouil-liers géants, mufles et groins, ceux qui rampent, rongent, ruminent, et les pachydermes, multitude mouvante et mugis-sante, meurtriers du soleil.

Tout droit vers la mer morte leurs pas les mènent boire, inassouvis et en d’horribles goulées, le flot dormant, salé, inépuisable. Et le prodige équestre de nouveau croît et se hausse dans le désert des cieux à la taille même des cieux jusqu’à recouvrir, démesuré, la maison de la Vierge. Et voici que, prodige de métempsycose, c’est elle, l’épouse éternelle, avant-courrière de l’étoile du matin, l’épouse, toujours vierge. C’est elle, Martha, douceur perdue, Millicent, la jeune, la très chère, la radieuse. Comme elle est à présent se-reine à son lever, reine au milieu des Pléiades, à l’avant-dernière heure antélucienne, chaussée de sandales d’or pur, coiffée d’un voile de machinchose fils de la vierge ! Il flotte, il coule autour de sa chair stellaire et ondoie et ruisselle d’émeraude, de saphir, de mauve et d’héliotrope, suspendu dans des courants glacés de vent interstellaire, sinuant, se lovant, tournant nos têtes, tordant dans le ciel de mystérieux caractères au point qu’après des myriades de métamor-phoses il flamboie, Alpha, rubis, signe triangulé sur le front du Taureau.

Francis rappelait à Stephen ces jours lointains où ils fré-quentaient ensemble au collège, du temps de Conmee. Il l’interrogeait sur Glaucon, Alcibiade, Pisistrate. Où étaient-ils

– 109 – maintenant ? Nul ne le savait. Vous avez parlé du passé et de ses fantômes, disait Stephen. Pourquoi penser à eux ? Si je les rappelle à la vie à travers les eaux du Léthé, est-ce que les pauvres fantômes ne se rassembleront pas à mon appel ? Qui pense cela ? Moi, Bous Stephanoumenos, barde bienfai-teurdubœuf qui suis leur seigneur et leur donne la vie. Il cei-gnit ses cheveux ébouriffés d’une couronne de feuilles de vigne en souriant à Vincent. Cette réponse et ces feuilles, lui dit Vincent, vous feront une parure plus convenable quand quelque chose de plus, de beaucoup plus qu’une poignée de poésies fugitives pourra se réclamer de votre génie comme d’un père. Tous ceux qui vous veulent du bien en forment le vœu. Tous désirent vous voir réaliser l’œuvre que vous mé-ditez. Je souhaite de tout mon cœur que vous ne veniez pas à leur manquer. Oh non, Vincent, dit Lenehan, en posant une main sur cette épaule qui était près de lui, ne craignez rien. Il ne pourrait pas laisser sa mère orpheline. Le visage du jeune homme s’assombrit. Tous purent voir combien il lui était pé-nible qu’on lui rappelât sa promesse et son deuil récent. Il aurait quitté la fête si le vacarme des voix n’avait amorti sa douleur cuisante. Madden avait perdu cinq drachmes sur Sceptre par caprice, à cause du nom du jockey ; et Lenehan autant. Il leur narra la course. Le drapeau s’abaissa et, ouste, hop ! à fond de train, la jument fraîche et dispose prit son élan montée par Madden. Elle menait le peloton. Tous les cœurs battaient. Phillis elle-même ne se contenait plus. Elle agitait son écharpe et criait : Vivat ! Sceptre gagne ! Mais dans la ligne d’arrivée, alors qu’ils se suivaient tous de près, Prospectus, l’outsider, arrive à sa hauteur, l’atteint, la dé-passe. Maintenant tout était perdu. Phillis gardait le silence ; ses yeux, de tristes anémones. Ô Junon ! cria-t-elle, je suis ruinée. Mais son amant la consola et lui porta un beau coffret doré garni de quelques confits oblongs auxquels elle goûta.

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