Ulyse - Tome II
II (suite)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
BLOOM (Cache pied de cochon et pied de mouton derrière son dos, penaud, et palpe chaud-froid de cochon-mouton.) Ja, ich weiss, papachi.
RUDOLPH : Que c’est tu fais dans ce place ici ? Et ton âme, quoi tu fais avec ? (Il tâte le visage inerte de Bloom avec des griffes tremblantes de vieux gypaète.) N’es-tu pas mon fils Léopold, petit-fils de Léopold ? N’es-tu pas mon cher fils Léopold qui a quitté la maison de son père et qui a quitté le dieu de ses pères, Abraham et Jacob ?
BLOOM (Prudent.) : Je crois que oui, père. Mosenthal. Tout ce qui nous reste de lui.
RUDOLPH (Sévère.) : Ce soir-là qu’il t’a ramène à la mai-son aussi soûl comme un Polonais après dépenser tout ta bonne argent. Comment tu les appeler ces gens qui font la course ?
BLOOM (Les épaules étroites dans un élégant complet bleu Oxford, gilet à dépassant blanc, feutre brun d’alpiniste, montre Waterbury à remontoir en argent garanti, double chaîne Albert avec cachet breloque. Toute une moitié de sa personne est cou-verte d’une carapace de boue qui prend consistance .) : Des cou-reurs de cross, père. Il n’y a eu que cette fois-là.
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RUDOLPH : Qu’une fois ! De la boue jusqu’au nez. La main fendue. Tétanos. Ils feront toi kaput, Leopoldleben. Tenir ton œil sur ces gaillards-là.
BLOOM (Faiblement.) : Ils m’ont défié pour un sprint. Il y avait de la boue. J’ai glissé.
RUDOLPH (Avec mépris.) : Goim nachez. Beaux tableaux pour ta pauvre mère !
BLOOM : Maman !
ELLEN BLOOM (Duègne de pantomime, cornette tuyautée & rubans, crinoline et tournure, blouse à la Veuve Twankey, bou-tonnée derrière, avec manches à gigots, mitaines grises, broche-camée , les cheveux tressés dans une résille, elle apparaît à la rampe de l’escalier, tenant un chandelier qui coule, et pousse les hauts cris.) : Ô doux Jésus, qu’est-ce qu’ils lui ont fait ! Mes sels ! (Elle relève un pan de jupe et fouille dans la poche de son jupon écru à raies. Un flacon, un Agnus Dei, une pomme de terre ratatinée et une poupée de celluloïd en tombent successivement.) Sainte Marie Mère de Dieu, à quoi pensiez-vous donc ?
Bloom qui marmotte entre ses dents, les yeux bais-
sés, entreprend de caser ses paquets dans ses poches combles, mais y renonce et bredouille.
UNE VOIX (Coupante.) : Poldy !
BLOOM : Quoi ? (Il plonge, mais c’est tout juste s’il évite la gifle.) À votre service.
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Il lève les yeux. À côté d’un mirage de palmiers-
dattiers se dresse devant lui une belle femme habillée à la Turque. Ses opulentes rondeurs gonflent ses panta-lons écarlates et sa veste lamée d’or. Une ample écharpe jaune la ceinture. Un yashmak blanc que la nuit violace couvre son visage, ne laissant voir que ses grands yeux noirs et sa toison d’ébène.
BLOOM : Molly !
MARION : Ouais ? À partir de maintenant ça sera Mme Marion, mon bonhomme, quand vous vous adresserez à moi. (Ironiquement.) Le pauvre petit coco il a les pieds gelés à faire le poireau ?
BLOOM (Saute d’un pied sur l’autre.) : Non, non. Pas le moins du monde.
Il est très agité, il souffle, il avale de grands coups
d’air, est-ce qu’elle, il espère que, pieds de cochons pour le dîner de madame, tant de choses à lui dire, excuses, désire que, ravi. Un sequin brille sur le front de Marion. Ses doigts de pieds sont bagués de pierres précieuses. Ses chevilles sont reliées par une chaînette. À côté d’elle un chameau couronné d’un turban à étages. De son howdah pend une échelle de soie aux innombrables échelons. Il amble sur place avec un arrière-train qui s’embête. Elle lui claque rageusement la cuisse et ses bracelets-chaînettes d’or querellitintent pendant qu’elle le chapitre en arabe.
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MARION : Nebrakada ! Feminimum.
Le chameau lève une patte de devant, cueille à
l’arbre une grosse mangue, et avec un petit clin d’œil, l’offre à sa maîtresse dans son sabot fourchu, puis il in-cline la tête, dresse le cou, et rognonnant tâtonne avec gaucherie pour s’agenouiller. Bloom tend un dos saute-mouton.
BLOOM : Je puis vous… Je veux dire en tant que votre mé me nageur… M Marion… si vous…
MARION : Vous trouverez du changement, n’est-ce pas ? (Elle caresse lentement son plastron à pampilles. Une douce mo-querie dans ses yeux.) Ô Poldy, Poldy, vous êtes une bonne vieille ganache ! Voyez du pays. Les voyages forment la jeu-nesse.
BLOOM : Je ne faisais que retourner pour cette lotion, cire blanche et fleur d’oranger. Le magasin ferme de bonne heure le jeudi. Mais demain matin à la première heure. (Il ta-pote diverses poches.) Ce rein flottant. Ah !
Il montre du doigt le sud puis l’est. Un pain de sa-
von au citron tout neuf, tout propre, monte à Vhorizon, répandant lumière et parfum.
LE SAVON :
Bloom et moi nous faisons un couple de première,
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Le ciel je fais reluire, il fait briller la terre.
La face de Sweny l’herboriste, toute tachetée de
bran de Judas, apparaît dans le disque du savon-soleil.
SWENY : Trois shillings et un penny, s’il vous plaît.
BLOOM me : Oui. Pour ma femme, M Marion. Recette spé-ciale.
MARION (Doucement.) : Poldy !
BLOOM : Madame désire ?
MARION : Ti trema un poco il cuore ?
Dédaigneuse elle s’en va, pigeonne replète, à petits
pas pattus, tout en fredonnant le duo de Don Giovanni.
BLOOM : Êtes-vous bien sûre de ce voglio ? C’est-à-dire la prononcia…
Il la suit, suivi par le terrier renifleur. La vieille ma-
querelle le saisit par la manche, des soies luisent à la verrue de son menton.
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LA MAQUERELLE : Dix shillings une virginité. Tout frais tout nouveau, personne y a jamais touché. Quinze ans. Y a personne que son vieux dab qu’est saoul perdu.
Elle indique la direction. On aperçoit dans
l’entrebâillement de sa boîte obscure , Bridie Kelly, fur-tive et dégouttante de pluie.
BRIDIE : Hatch Street. Viens-tu chérie ?
Elle se sauve en poussant un petit cri , les ailes de
chauve-souris de son châle noir au vent. Une puissante brute lui donne la chasse à toutes bottes. Il bute sur les marches, se redresse, l’ombre l’engloutit. On entend de petits rires étranglés, de plus en plus faibles.
LA MAQUERELLE (Ses prunelles de louve allumées.) : Le voilà qui s’en donne. Vous n’aurez pas une vierge dans les gros numéros. Dix shillings. Pas y réfléchir toute la nuit que les mœurs ils nous poissent. Le flic soixante-dix-sept c’est un salaud.
Gertie MacDowell s’approche en boitillant et lui
fait de l’œil amoureusement. Elle tire de derrière son dos en ginginant et montre, timide, son linge ensanglanté.
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GERTIE : Tout ce que je possède de plus précieux au monde est à toi. (Bas.) C’est vous qui avez fait ça. Je vous hais.
BLOOM : Moi ? Quand ? Vous rêvez. C’est la première fois que je vous vois.
LA MAQUERELLE : Fiche-lui la paix au monsieur, espèce de farceuse. T’as pas honte d’écrire au monsieur pour le fourrer dedans ? Une qui fait le trottoir, qui racole. Est-ce que ta mère devrait pas t’attacher au pied du lit et taper des-sus, sale petite peau ?
GERTIE (À Bloom.) : Vous qui avez vu tous les petits se-crets de mon petit tiroir. (Elle caresse sa manche et pleurniche.) Cochon d’homme marié ! Sais-tu que je t’aime parce que tu m’as fait ça.
Elle s’éclipse en se tortillant. Mme Breen, dans un
pardessus d’homme en ratine avec des poches à souf-flets, est debout sur la chaussée. Elle ouvre tout grands ses yeux fripons et sourit de toutes ses dents d’herbivore.
Mme BREEN : Mons…
BLOOM (Tousse gravement.) : Madame, quand nous avons eu pour la dernière fois le plaisir par votre honorée du seize courant…
Mme BREEN : M. Blomm ! Vous ici, dans ce lieu de perdi-tion ! Vous voilà pincé ! Mauvais sujet !
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BLOOM (Très vite.) : Pas si haut mon nom. Qu’est-ce que vous allez me croire ? Ne me vendez pas. Les murs ont des oreilles. Comment allez-vous ? Il y a des siècles que. Vous avez une mine épatante. Pharamineuse. C’est bien un temps de saison que nous avons à cette époque de l’année. Le noir réfracte la chaleur. C’est un raccourci pour rentrer à la mai-son. Quartier pittoresque. Relèvement des femmes tombées. Refuge Marie-Madeleine. J’en suis le secrétaire…
Mme BREEN (Elle lève un doigt.) : Allons, pas de grosse craque ! Je connais quelqu’un qui ne serait pas contente. At-tendez un peu la prochaine fois que je vois Molly ! (Fine-ment .) rendez-moi des comptes tout de suite ou malheur à vous !
BLOOM (Regarde derrière lui.) : Elle a souvent dit que ça l’amuserait de voir. Tournée des Grands-Ducs. Vous savez, l’exotisme. Si elle était riche elle aurait des larbins nègres en livrée. Othello, sombre brute de noir. Eugène Stratton. Même le joueur de castagnettes et le compère dans la revue nègre de la troupe Livermore. Les frères Bohee. Et jusqu’au ramo-neur.
Tom et Sam Bohee, deux minstrels de couleur, vê-
tus de toile à voile, chaussettes rouge vif, carcan Sambo ultra empesé et larges asters rouges à la boutonnière, sortent comme d’une boîte. Chacun a son banjo pendu au cou. Leurs mains négroïdes, plus petites, plus pâles, agacent les cordes qui coincouinent. Roulant des yeux blancs, montrant leur trente-deux dents d’un ivoire inso-lent, ils se lancent dans un séga en gros sabots ; ils ra-clent, ils chantent, ils trépident, dos à dos, orteil-talon,
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talon-orteil, ils font claquer leurs lippes négrasses à bruit mou.
TOM ET SAM :
L’y a quelqu’un dans la maison avec Dina – ah !
L’y a quelqu’un dans la maison, je sais – oh !
L’y a quelqu’un dans la maison avec Dina – ah !
Jouant sur le vieux banjo !
Tout à coup ils arrachent des masques noirs et on
aperçoit leurs bonnes grosses figures ; et s’esclaffant, tambruitant, coquelinant et coincouinant, digue, digue et digue la gigue, ils s’esquivent en dansant .
BLOOM (Avec un sourire aigre-tendre.) : Un peu joujou tous les deux, si ça ne vous déplaît pas trop ? Vous ne verriez peut-être pas d’inconvénient à ce que je vous prenne dans mes bras rien qu’un tout petit instant ?
Mme BREEN (Glapissement joyeux.) : Oh le brigand ! Regar-dez-vous donc dans la glace !
BLOOM : En souvenir du bon vieux temps. Je voulais simplement dire une partie carrée, une combine mixte de tous nos petits conjungos. Vous savez bien que j’ai gardé un petit coin tendre pour vous. (Boudeur.) C’est moi qui vous avais envoyé cette valentine de la tendre gazelle.
Mme BREEN : Justes dieux, vous en avez une binette ! Ébouriffant. (Elle avance une main curieuse.) Qu’est-ce que
– 151 – vous cachez là derrière votre dos ? Montrez-nous ça bien vite comme un bon petit.
BLOOM (De sa main libre lui saisit le poignet.) : Ma Josie Powell d’autrefois, la plus charmante enfant de Dublin. Comme le temps passe. Vous rappelez-vous, par une sorte d’arrangement rétrospectif, cette vieille nuit de Noël où on pendait la crémaillère chez Georgina Simpson pendant qu’ils jouaient au jeu d’Irving Bishop, trouver l’épingle les yeux bandés et lecture de pensée ! Sujet, qu’est-ce qu’il y a dans cette tabatière ?
Mme BREEN : Vous étiez le héros de la soirée avec votre déclamation tragi-comique et vous avez bien tenu votre rôle. Vous avez toujours eu du succès auprès des dames.
BLOOM (En chevalier servant, smoking à revers de soie, in-signe maçonnique à la boutonnière , cravate noire et boutons de nacre, brandit le champagne dans une coupe prismatique .) : Mesdames et Messieurs, je vous propose de boire à l’Irlande, le foyer et les belles.
Mme BREEN : Cet instant divin mais bien trop court. Pour un peu d’amour.
BLOOM (Sur un ton assourdi qui en dit long.) : Je dois avouer que je suis artichaut de savoir si le quelque chose de quelqu’un n’est pas en ce moment un peu artichaut.
Mme BREEN (Qui marche à fond.) : Terriblement artichaut ! Londres est artichaut et je me sens artichaute partout. (Ils se frottent hanche contre hanche.) Après les jeux de salon et les mystères et les cosaques de l’arbre qu’on a tirés nous nous sommes assis sur le pouf de l’escalier. Sous le gui. Enfin seuls !
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BLOOM (Il porte un bicorne napoléonien pourpre avec un croissant d’ambre ; ses doigts et son pouce passent lentement sur la viande molle et moite de sa paume qu’elle lui abandonne gen-timent.) : Nuit ensorceleuse. J’ai retiré l’écharde de cette main, doucement, précautionneusement. (Avec tendresse, tout en passant à son doigt une bague surmontée d’un rubis.) La ci darem la mano.
Mme BREEN (en robe de bal d’une seule pièce, couleur de clair de lune, un diadème de sylphide en clinquant sur le front, et son carnet de bal tombé auprès de ses souliers de satin clair de lune ; elle creuse mollement sa paume en respirant plus vite .) : Voglio e non. Vous avez chaud ! Vous brûlez. La main gauche côté du cœur !
BLOOM : Quand vous avez choisi votre présent époux, on a dit que c’était la belle et la bête. Je ne vous le pardon-nerai jamais (Il porte son poing crispé à son front.) Songez à ce que cela signifie. À tout ce que vous étiez pour moi. (La voix rauque.) Femme j’en meurs !
Denis Breen, tubé de blanc, homme-sandwich de
chez Lesage Hely, les dépasse en traînant ses pantoufles de tapisserie, il avance sa barbe terne, et grognonne à droite et à gauche. Le petit Alf Bergan drapé dans le poêle de l’as de pique le suit à droite à gauche comme son ombre, plié en deux à force de rire.
ALF BERGAN (Montre du doigt le placard avec déri~ sion.) : Fou Tu, : foutu.
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Mme BREEN (À Bloom,) : Ce qu’on a pouffé sur le pouf. (Elle lui fait un œil en coulisse.) Pourquoi n’avez-vous pas em-brassé l’endroit pour le guérir ? Vous en aviez envie.
BLOOM (Choqué.) : La meilleure amie de Molly ! Com-ment pouviez-vous ?
Mme BREEN (Sa langue charnue entre ses lèvres lui offre un baiser colombin.) : Lllulp. Des nèfles. C’est un petit cadeau que vous avez là pour moi ?
BLOOM (Ton dégagé.) : Kosher. Un petit quelque chose pour le dîner. La maison sans les pâtés est incomplète. Je suis allé à me Léa. M Bandmann Palmer. Incisive interprète de Shakespeare. Par malheur j’ai jeté le programme. Vraiment il y a près d’ici un endroit numéro un pour les pieds de cochon. Flairez-moi ça.
Richie Goulding, trois chapeaux de femme épinglés
sur sa tête, apparaît, plié d’un côté sous le poids de la sacoche noire à papier timbré de Collis et Ward, sur la-quelle un crâne et des tibias croisés se détachent à la craie. Il l’ouvre pour montrer qu’elle est pleine de sau-cisses fumées, de harengs saurs, de haddoks Findon et de boîtes de pilules entassées.
RICHIE : Le plus avantageux de Dub.
Pat déplumé, hanneton ahuri, se tient sur le trot-
toir, pliant sa serviette, patient sur ses pattes.
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PAT (S’avance avec un plat mal assuré d’où dégouttegoutte sauce de ragoût.) : Rognon et Bœuf. Bouteille de blonde. Hi hi hi. Pausez pendant que je pose.
RICHIE : Dieubon. Jenai. Jamais. Mangé. De toute.
Tête basse il avance obstinément. Le terrassier qui
rôde par là, le perce de sa fourche à deux dents rougie au feu.
RICHIE (Avec un Cri de douleur, porte la main dans la ré-gion sacrée.) : Mes reins ! Cré coquin !
BLOOM (Désignant le terrassier.) : Un espion. Il vaut mieux ne pas attirer l’attention. Je déteste les rassemble-ments stupides. De m’amuser je ne suis guère en train. Je suis hélas dans un fameux pétrin.
Mme BREEN : Si vous n’étiez pas toujours à blaguer et à tromper votre monde avec des histoires à dormir debout.
BLOOM : Il faut que je vous confie un petit secret à pro-pos de ce qui m’a amené ici. Mais vous ne devez le dire à personne. Pas même à Molly. J’ai une raison toute particu-lière pour cela.
Mme BREEN (Vibrante.) : Oh, pas pour tout l’or du monde !
BLOOM : Si nous marchions. Marchons-nous ?
Mme BREEN : Allons.
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La maquerelle fait signe en vain. Bloom s’en va
avec me M Breen. Le fox-terrier suit, geignant lamenta-blement et remuant la queue.
LA MAQUERELLE : Espèce de bout coupé !
BLOOM (En costume de flanelle crème d’avoine, un brin de chèvre-feuille au revers, chemise Isabelle dernier cri, cravate écossaise à croix de Saint André, guêtres blanches, un cache-poussière feuille-morte sur le bras , chaussures de golf en cuir fauve à triple semelle, lorgnettes en bandoulière et chapeau me-lon gris.) : Vous rappelez-vous d’il y a très longtemps, des années et des années, juste après que Milly, nous l’appelions Marionnette, a été sevrée, quand nous sommes allés tous en-semble aux courses de Fairyhouse, c’est bien ça ?
Mme BREEN (En tailleur de bonne coupe, nuance Saxe, cha-peau de velours blanc, voile tulle illusion.) : À Leopardstown.
BLOOM : C’est bien ce que je veux dire, à Leopardstown. Et Molly a gagné sept shillings sur un cheval de trois ans ap-pelé Entre-nous-soit-dit et ce retour par Foxrock dans cette vieille patache de break à cinq places ! vous étiez dans toute votre splendeur alors et vous aviez le chapeau de velours blanc avec un bord de taupe que Mme Hayes vous avait con-seillé d’acheter parce qu’il était démarqué à dix-neuf shil-lings onze, un simple bout de laiton et un chiffon de velours de coton, et je vous parierais tout ce que vous voudrez qu’elle l’avait fait exprès.
Mme BREEN : Naturellement qu’elle, la méchante gale ! Ne m’en parlez pas ! Une jolie conseillère !
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BLOOM : Parce qu’il ne vous allait pas moitié aussi bien que l’autre mignon petit toquet avec l’oiseau de paradis que j’avais tant admiré sur votre tête et vous étiez vraiment trop affolante avec, quoique ce soit bien dommage de les tuer, ô cruelle créature, un petit rien d’oisillon avec un cœur pas plus gros qu’une puce.
Mme BREEN (Lui pince le bras et minaude.) : Ah, que j’étais une vilaine cruelle !
BLOOM (Bas, mystérieusement et toujours vite.) : Et Milly mangeait un sandwich de filet mariné qui venait du panier de Mme Joe Gallaher. Franchement elle avait beau avoir ses courtiseurs et ses conseilleurs, elle ne m’a jamais dit grand’chose. Elle était…
Mme BREEN : Trop…
BLOOM : Oui. Et Molly riait parce que Rogers et Maggot O’Reilly imitaient le coq quand nous sommes passés près d’une ferme et Marcus Tertius Moïse, le marchand de thé, nous a dépassés dans sa petite carriole avec sa fille qu’on appelait Tutu Moïse et le caniche qu’elle avait sur ses ge-noux qui faisait son important et vous m’avez demandé si j’avais jamais entendu ou lu ou vu ou rencontré…
Mme BREEN (Avec chaleur.) : Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui.
Elle n’est plus à côté de lui. Suivi par le chien
pleurnichard, il s’achemine vers les portes de l’enfer. Sous un porche, une femme debout, penchée en avant, les jambes écartées, pisse comme une vache. Devant un débit aux volets dos, un groupe de badauds écoute une
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histoire que le contremaître au museau écrasé leur corne avec des plaisanteries rauques. Deux soulards sans bras luttent, flic flac, grognent, combat tronqué de troncs.
LE CONTREMAÎTRE (Fait le gros dos, voix qui se fourvoie dans son museau.) : Et quand c’est que Cairns a descendu de l’échafaudage de Castor Street dans quoi qu’il était en train de faire si c’est pas en plein dans le seau de bière qu’attendait là dans les copeaux pour les plâtriers à Derwan.
LES BADAUDS (Rires gras de palais fourchus.) : Madoué !
Leurs chapeaux mouchetés de peinture vacillent .
Éclaboussés par la colle et la chaux de leurs huttes, ils gambadent , tronqués, autour de lui.
BLOOM : C’est une coïncidence. Ils trouvent ça drôle. Ça n’était pas drôle du tout. En plein jour. Pouvais plus avancer. Heureusement pas de femme par là.
LES BADAUDS : Madoué, ça c’en est une bonne. Limo-nade purgative. Madoué, dans la bière des copains.
Bloom passe. Des filles à vingt sous, individuelle-
ment ou par couples, en châle, dépeignées, à chaque coin de rue, sur les portes, dans les ruelles, appellent.
LES FILLES :
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Où qu’ tu vas comme ça mon coco ? Comment qu’il s’ porte ton escargot ? T’as-t’y une allumette sur toi ? Amène-toi là que j’te la frotte.
Il sort au plus vite de cette vidange pour ga-
gner plus loin la rue éclairée. Derrière un rideau qui fait ventre par la fenêtre ouverte, un gramo-phone dresse sa trompe de métal pleine de bosses. Dans l’ombre une tenancière de casse-gueule ergote avec le terrassier et les deux tuniques rouges.
LE TERRASSIER (Rotant.) : Où qu’ c’est qu’est la foutue boîte ?
LA TENANCIÈRE : Purdon Street. Un shilling la bouteille de stout. J’estampe pas mon monde.
LE TERRASSIER (S’accroche aux deux tuniques rouges et les entraîne en trébuchant .) : En avant l’Armée anglaise !
LE SOLDAT CARR (Derrière son dos.) : Il est rien marteau.
LE SOLDAT COMPTON (Il rit.) : Tu parles !
LE SOLDAT CARR (Au terrassier.) : La cantine de la ca-serne Portobello. Tu n’auras qu’à demander Carr. Carr tout court.
LE TERRASSIER (Braille.) :
Nous sommes les cars de Wexford.
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LE SOLDAT COMPTON : Dis donc ! Et qu’est-ce que t’en fais du sergent-major ?
LE SOLDAT CARR : Bennett ? C’est un vrai frère. Il me botte ce vieux Bennett.
LE TERRASSIER (Braille.) :
Les fers infâmes.
Et libérons notre patrie.
Il les entraîne en trébuchant. Bloom s’arrête, dérou-
té. Le chien arrive, la langue pendante ; ses flancs bat-tent.
BLOOM : Je suis sûr de rentrer bredouille. Maisons de colérance. Dieu sait où ils sont allés. Plus on est plein et plus on galope. Charmante société. Cette comédie à Westland Row. Et après ça sauter en première avec un billet de troi-sième. Passer la station. Train avec locomotive en queue. M’aurait emmené coucher à Malahide ou dans une voie de garage où ça aurait pu finir par une collision. C’est la faute de la deuxième bouteille. Une c’est la bonne mesure. D’ailleurs pourquoi est-ce que je cours après ? Sûr que c’est lui le moins mauvais. Si on ne m’avait pas dit pour Mme Beaufoy Purefoy je n’y serais pas allé et je n’aurais pas rencontré. C’était écrit. Il va perdre cet argent. On ne de-mande qu’à vous soulager ici. Les camelots et les joueurs d’orgue font leurs affaires par ici. Que, vous faut-il bonnes gens ? Vite gagné vite dépensé. J’ai bien failli y passer avec cette Jaggernautgongroupharrailtrolley du diable si j’avais manqué de présence d’esprit. Mais ça ne suffit pas toujours.
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Si j’étais passé devant la fenêtre de Truelock ce jour-là deux minutes plus tard c’est moi qui recevais la balle. Absence de corps. Mais si la balle n’avait fait que traverser mon veston j’avais des dommages-intérêts pour ébranlement nerveux cinq cents livres. Qui était-ce ? Un cercleux chic de Kildare Street. Dieu garde son garde-chasse.
Il lève le nez et aperçoit sur le mur un phallus à la
craie avec cette légende : Défense de Piquer une Carte.
Cocasse ! Molly faisant des dessins sur la vitre gelée du compartiment à Kingstown. Ça, à quoi ça ressemble ? (Des poupées bariolées vachardent sur les seuils éclairés, dans les em-brasures de fenêtres, et fument des cigarettes Birdseye. Une odeur douceâtre de foin opiacé plane jusqu’à lui en rondes guirlandes de fumée qui s’ovalisent.)
LES GUIRLANDES : Douces sont les douceurs. Les dou-ceurs du péché.
BLOOM : J’ai l’échine rompue. Avancer ou retourner ? Et cette charcuterie ? Si je la mange je serai tout poisseux de cochon. Je suis idiot. C’est de l’argent gâché. Un shilling et huit pence de trop. (Le chien d’arrêt applique un museau froid et baveux contre sa main et remue la queue .) C’est curieux comme ils m’aiment. Même l’horrible bête de cet après-midi. Toujours commencer par leur parler. C’est comme les femmes, ils aiment les rencontres. Il pue comme un putois. Chacun son goût. Il est peut-être enragé. Fido. Il va de tra-vers. Bon chien ! Guaryogrin ! (Le chien-loup se vautre sur le dos avec des contorsions obscènes et des pattes éloquentes , toute sa longue langue noire dehors.) L’influence du milieu. Lui don-
– 161 – ner pour m’en débarrasser. Pourvu que personne. (Avec des mots d’encouragement furtif comme un voleur , il s’en va, le bleu d’Auvergne sur les talons, dans un coin sombre qui pue la pisse. Il défait un des paquets, mais sur le point de laisser tomber dou-cement le pied de cochon, il s’arrête, et palpe le pied de mouton.)
Il est gros pour trois pence. Oui mais je l’ai dans ma main gauche. Demande un plus grand effort. Pourquoi ? Plus petite parce qu’elle sert moins. Oh, lâchons tout. Deux shil-lings six.
Avec regret il laisse tomber pied de mouton et pied
de cochon tout enveloppés. Le dogue fourrage gauche-ment dans le papier, il goinfre, engloutit sans cesser de groumer , les os craquent. Deux sergents de ville sous leurs pèlerines caoutchoutées s’approchent, silencieux et vigilants. Ils se concertent.
LES SERGENTS DE VILLE : Bloom. De Bloom. Pour Bloom. Bloom.
Chacun pose une main sur l’épaule de Bloom.
PREMIER SERGENT DE VILLE : Pris sur le fait. Il est inter-dit de déposer des ordures sur la voie publique.
BLOOM (Balbutie.) : Mais je fais la charité.
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Une volée de mouettes et de pétrels mis en appétit
s’élève de la Liffey vaseuse avec des Banbury cakes dans le bec.
LES MOUETTES : Groa gonna gankusy gake.
BLOOM : L’ami de l’homme. Le prendre par la douceur.
Il désigne le chien. Bob Doran dégringolant d’un
tabouret de bar se penche sur l’épagneul qui gloutonne.
BOB DORAN : Médor. Donne-moi la patte. Donne la pa-patte.
Le bouledogue grinche, poil du cou hérissé, un bout
de jointure de pied de cochon entre les molaires d’où dégoutte une salivécume rabique. Bob Doran se laisse choir silencieusement dans une cour de sous-sol.
DEUXIÈME SERGENT DE VILLE : Protectrice des Animaux.
BLOOM : (Avec enthousiasme.) : Quelle noble institution ! J’ai réprimandé, sur le pont Harold, ce conducteur de tram qui maltraitait son pauvre cheval qui avait une croûte sous son harnais. Pour ma peine j’ai été salement engueulé. Il faut dire qu’il gelait et que c’était le dernier tram. Toutes ces his-toires qui se passent dans les cirques sont démoralisantes au plus haut point.
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Le Signor Maffei, pâle de fureur, en costume de
dompteur , avec des boutons de diamants au plastron de sa chemise , s’avance armé d’un cerceau de papier, d’une chambrière et d’un revolver avec lequel il vise le mâtin.
LE SIGNOR MAFFEI (Avec un sourire satanique.) : Mes-dames et messieurs, je présente en liberté mon lévrier dres-sé. C’est moi qui ai venu à bout d’Ajax l’étalon sauvage de la pampa, grâce à ma selle à pointes brevetée pour carnivores. Fouetter sous le ventre avec une corde à nœuds. Un palan à poulies avec un système étrangleur, et votre lion viendra vous lécher les pieds, si intraitable qu’il soit, même le Léo fe-rox que voici, le mangeur d’hommes de Libye. Une barre rougie au feu et une certaine pommade sur la partie qui brûle nous ont valu Fritz d’Amsterdam, l’hyène qui pense. (Ses yeux lancent des éclairs.) J’ai le signe indien. C’est rapport à ce feu qui est dans mes yeux et les pétillards de ma poitrine. (Avec un sourire enchanteur.) Je vais vous présenter mainte-nant Mademoiselle Rubis, l’orgueil du cirque.
PREMIER SERGENT DE VILLE : Allons. Vos noms et adresse.
BLOOM : Tiens, j’ai une absence. Ah, oui ! (Il tire son cha-peau de luxe et salue.) r D Bloom, Léopold, chirurgien dentiste. Vous avez entendu parler de von Bloom Pacha. Je ne sais combien de millions. Donnerwetter ! Il tient la moitié de l’Autriche. L’Égypte. Mon cousin.
PREMIER SERGENT DE VILLE : Vos papiers.
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Une carte s’échappe de la bande de cuir du cha-
peau de Bloom .
BLOOM (En cadi, fez rouge, habit de cérémonie avec large ceinture verte, fausse Légion d’Honneur ; il ramasse vivement la carte et la leur tend.) : Permettez-moi de. Mon club est celui des Jeunes Officiers de Terre et de Mer. Mon avoué John Henry Menton, 27, Bachelor’s Walk.
PREMIER SERGENT DE VILLE (Lit.) : Henry Fleury. Sans domicile fixe. Vagabondage nocturne et stationnement sur la voie publique.
SECOND SERGENT DE VILLE : C’est un alibi. Premier avertissement.
BLOOM (Tire de sa pochette côté cœur une fleur jaune flé-trie .) : Voici la fleur en question. Elle m’a été donnée par un homme je ne sais pas son nom. (Très naturel.) Vous connais-sez bien cette vieille plaisanterie, les Toiles du Nord ; Bloom. Un changement de nom. Virag. (Tout-bas et confidentiel.) Nous sommes fiancés, voyez-vous, monsieur l’agent. Il y a une dame dans l’affaire. Complications sentimentales. (Donne un cordial petit coup d’épaule au deuxième sergent de ville.) C’est comme ça que nous sommes nous autres dans la Marine. C’est l’uniforme qui veut ça. (Il se tourne gravement vers le premier agent .) Pourtant, bien sûr, il arrive qu’on trouve son Waterloo quelquefois. Un soir en passant entrez donc prendre un verre de vieux bourgogne. (Au deuxième ser-gent de ville, allègre .) Je vous présenterai, inspecteur. Elle ne dira pas non. Elle vous fait ça le temps qu’un petit oiseau lève la queue.
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Sombre, une face mercurielle apparaît, précédant
une forme voilée.
LE SOMBRE MERCURE : La Police est sur sa piste. Il a été dégradé et chassé de l’armée.
MARTHA (Sous des voiles épais, un licol cramoisi de confré-rie autour du cou, un numéro du Temps à la main, elle étend le bras vers lui, et d’un ton de reproche.) : Henry ! Léopold ! Léo-pold ! Lionel, foi perdue ! Rends-moi l’honneur.
PREMIER SERGENT DE VILLE (Énergique.) : Au poste !
BLOOM (Impressionné, remet son chapeau, recule, et la main sur le cœur, le coude à angle droit, fait le signe de défense et de confraternité maçonnique ) : Non, non, vénérable maître, c’est une prêtresse de Vénus. Erreur d’identité. Le Courrier de Lyon. Lesurques et Dubosc. Vous vous rappelez l’affaire Childs le fratricide. Nous, hommes de science. Il l’avait éten-du mort d’un coup de hachette. Je suis accusé à tort. Mieux vaut laisser échapper un coupable que de condamner quatre-vingt-dix-neuf innocents.
MARTHA (Qui sanglote derrière son voile.) : Abandon après promesse de mariage. Mon vrai nom est Peggy Griffin. Il m’a écrit qu’il était malheureux. Séducteur sans entrailles, je ra-conterai à mon frère, l’arrière de l’équipe Bective.
BLOOM (La main devant la bouche.) : Elle est ivre. Cette femme parle sous l’influence de la boisson. (Il bredouille le mot épreuves des Éphraïmites.) Schibrodel.
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DEUXIÈME SERGENT DE VILLE (Les yeux humides, à Bloom.) : Vous devriez mourir de honte.
BLOOM : Messieurs les jurés, laissez-moi m’expliquer. C’est une mystification pure et simple. Je suis un incompris. On veut faire de moi un bouc émissaire. Je suis un homme marié, estimable, ma réputation est sans tache. J’habite Eccles Street. Ma femme, je suis la fille d’un officier supé-rieur des plus distingués, un brave à tous crins et un homme d’honneur, machin chose, le major-général Brian Tweedy, un de ces héros qui dans les rangs britanniques nous ont puis-samment aidés à remporter la victoire. Il a eu son quatrième galon pour son héroïque défense de Rorke’s Drift.
PREMIER SERGENT DE VILLE : Quel régiment ?
BLOOM (Se tourne vers la galerie.) : Le Royal Dublin, mes enfants, le sel de la terre, célèbre dans le monde entier. Il me semble que je vois ici parmi vous quelques-uns de ses vieux compagnons d’armes. Le Royal Dublin Fusiliers. Avec notre police métropolitaine, gardienne de nos foyers, les hommes les plus courageux et physiquement les plus beaux gaillards qui soient au service de notre souverain.
UNE VOIX : Il a tourné casaque. Vivent les Boers ! Qui a conspué Joe Chamberlain ?
BLOOM (La main sur l’épaule du premier agent.) : Mon vieux papa lui aussi était juge de paix. Je suis un aussi bon Britannique que vous pouvez l’être, monsieur. J’ai combattu sous les drapeaux pour le roi et la patrie pendant la cam-pagne des pioupious distraits sous les ordres du général Gough celui du parc et j’ai été mis hors de combat à Spion Kop et à Bloemfontein, et cité dans les communiqués. J’ai
– 167 – fait tout ce que peut faire un homme blanc. (Calme et con-vaincu.) Jim Bludso. Maintiens sa proue cont’ la rive.
PREMIER SERGENT DE VILLE : Profession ?
BLOOM : Eh bien, je suis dans la littérature. Homme de lettres et journaliste. Pour préciser nous sommes en train d’éditer une collection de nouvelles primées qui est de mon invention, quelque chose qui ne s’est encore jamais fait. J’ai des relations dans la presse anglaise et irlandaise. Si vous voulez donner un coup de téléphone…
Myles Crawford arrive à pas ataxiques, une plume
d’oie entre les dents. Son bec incarnadin flambe dans l’auréole de son chapeau de paille. Il fait danser d’une main un chapelet d’oignons d’Espagne et de l’autre tient à son oreille l’écouteur d’un téléphone.
MYLES CRAWFORD (Son fanon de coq tremblote.) : Allô, soixante-dix-sept huit quatre. Allô. L’Homme Calibre et Le Ramassemerde Hebdomadaire. Frappons l’Europe de stupeur. Vous quoi ? Bloubleu ? Qui écrit ? Est-ce Bloom ?
M. Philip Beaufoy, teint de navet, est debout à la
barre des témoins, en tenue soignée du matin, un petit coin de mouchoir dépasse la pochette du veston, panta-lon lavande impeccable et souliers vernis . Il porte une ample serviette avec cette inscription : Les chefs-d’œuvre de Matcham.
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BEAUFOY (Traînant sur les mots) : Non, vous n’en êtes pas un, non, vous êtes à cent lieues d’en être un, à ce que je puis voir. Non, je ne saurais l’admettre. Non, un gentleman, né gentleman, avec les instincts les plus rudimentaires d’un gentleman ne s’abaisserait pas jusqu’à d’aussi répugnants procédés. Un de ceux-là mêmes, monsieur le président. Un plagiaire. Un pied-plat sous un masque d’homme de lettres. Il est indubitable qu’il a, avec la bassesse qui le caractérise, pillé quelques-uns de mes livres à succès, la matière était riche, un écrin de joyaux, les passages enflammés qui s’y trouvent sont au-dessous de toute critique. Les Œuvres de Beaufoy, romans d’amour et du grand monde, qui sans doute vous sont familiers, monsieur le président, jouissent d’une réputation mondiale.
BLOOM (Murmure avec une douceur de chien battu.) : Je fe-rais une petite objection si j’osais, à ce petit bout sur la rieuse magicienne, la main dans la main…
BEAUFOY (Lèvre retroussée par un sourire arrogant qu’il promène sur la sall e.) : Petit asinus que vous êtes ! Je manque de qualificatifs pour un ostrogoth de votre espèce ! Vous au-riez grand tort de vous mettre en peine au sujet de cette ob-jection. Mon éditeur, M.J. Pinker, est avec moi. Je suppose, monsieur le président, que nous allons toucher l’indemnité de déplacement allouée aux témoins, n’est-ce pas ! Nous sommes considérablement désargentés par la faute de ce pe-tit monsieur de la presse, cette corneille de Reims, qui n’a même jamais mis le pied à l’Université.
BLOOM (Indistinctement.) : L’Université de la vie. Mau-vaise littérature.
BEAUFOY (Crie.) : C’est un ignoble mensonge qui montre bien la pourriture morale de cet individu ! (Il tend sa serviette.)
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Nous avons ici une preuve accablante, le corpus delicti, mon-sieur le président, un spécimen d’un de mes meilleurs ou-vrages déshonoré par le sceau de la bête.
UNE VOIX DANS LA SALLE :
Moïse, le roi d’Israël,
S’torchait avec le Daily Mail.
BLOOM (Bravement.) : Vous fignolez trop.
BEAUFOY : Silence, triste sire ! Vous mériteriez qu’on vous donnât une maîtresse correction, vilain oiseau ! (Au tri-bunal.) Il suffit de jeter un regard sur la vie du personnage. Il mène une quadruple existence ! Ange au dehors, démon chez lui. Son nom même ne peut être prononcé dans un salon. Le plus éhonté intrigant de notre époque.
BLOOM (Au tribunal.) : Et lui, qui n’est pas marié, com-ment est-ce qu’il…
PREMIER SERGENT DE VILLE : Le Roi contre Bloom. Faites entrer la femme Driscoll.
L’HUISSIER APPARITEUR : Mary Driscoll, fille de cuisine !
Mary Driscoll, jeune servante qui traîne la savate,
s’avance un seau passé au bras, une brosse en chiendent à la main.
DEUXIÈME SERGENT DE VILLE : Encore une ! Vous êtes du métier ?
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MARY DRISCOLL (Indignée.) : Je suis pas une fille. J’ai une bonne réputation et j’ai resté quatre mois dans ma der-nière place. J’avais une bonne place, cent cinquante francs par an et le boni et tous mes vendredis, et j’ai été forcée de quitter rapport à ses manigances.
PREMIER SERGENT DE VILLE : De quoi l’accusez-vous ?
MARY DRISCOLL : Il m’a fait des propositions mais c’est pas parce qu’on est pauvre, on sait se tenir.
BLOOM (Veston d’appartement en zénana, pantalon de fla-nelle, babouches, la barbe pas faite et les cheveux légèrement ébouriffés.) : J’ai eu des égards pour vous. Je vous ai donné des petits souvenirs, de jolies jarretières vert émeraude bien au-dessus de votre condition. J’ai pris imprudemment votre parti quand on vous a accusée de larcins. Il y a un juste mi-lieu en tout. Jouez franc jeu.
MARY DRISCOLL (Véhémente.) : Aussi vrai comme Dieu me voit en ce moment si jamais j’en ai touché une de ces huiltres !
PREMIER SERGENT DE VILLE : Le grief invoqué ? Y a-t-il eu commencement d’exécution ?
MARY DRISCOLL : Il est venu me surprendre dans le fond du jardin, mon président, quand la patronne était à faire des courses un matin pour me demander une épingle de nour-rice. Il me tenait, et le résultat c’est que j’ai eu des bleus à quatre places après. Et il a voulu fourrager par deux fois avec ses mains sous mes vêtements.
BLOOM : Elle a riposté par des voies de fait.
MARY DRISCOLL (Méprisante.) : C’est pas pour dire mais la brosse en chiendent j’avais plus de respect pour. Je lui ai
– 171 – fait des remontrances, monsieur le juge, et il a répondu : Sur-tout ne dites rien !
Hilarité générale.
GEORGES FOTTRELL (Huissier audiencier, d’une voix vi-brante.) : Silence dans la salle ! L’accusé va maintenant faire une déclaration mensongère.
Bloom, qui plaide non coupable, et tient un nénu-
phar largement épanoui, commence un long et inintelli-gible discours. On allait entendre les arguments de son avocat dans l’émouvante plaidoirie qu’il adressait à Messieurs les Jurés… Lui était un homme fini, perdu, mais bien qu’on le considérât, si l’on peut dire, comme une brebis galeuse, il avait l’intention de s’amender, d’effacer toutes traces du passé en vivant chastement comme une sœur avec son frère et de revenir à la nature à l’exemple d’un innocent animal domestique. Enfant né au septième mois, il avait été soigneusement élevé et ins-truit par une parente âgée, clouée sur son lit d’infirme. Peut-être avait-il eu quelques faiblesses de père pro-digue, mais il avait bien l’intention de faire peau neuve, à cette heure où il se trouvait enfin pour finir en face du pilori, et de mener une vie toute d’intérieur au soir de ses jours, couvée au sein houleux de la famille. Anglais irlandisé, il avait eu en cette fin d’un jour d’été, de la plate-forme d’une locomotive du train de ceinture, alors que la pluie se faisait désirer après le beau temps , à tra-vers les croisées des maisons débordantes d’amour et de
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joie de cette ville de Dublin et de sa banlieue, des aper-çus, par le fait, de scènes véritablement bucoliques de paradis retrouvé avec des papiers de tenture Dockrell à un shilling neuf pence les douze mètres, angéliques bambins nés citoyens britanniques balbutiant leur prière au Divin Enfant, jeunes écoliers se battant avec leurs pensums, jeunes filles modèles jouant ora non sur le piano forte , et tous avec ferveur récitant le saint rosaire en famille autour de la bûche de Noël qui pétille et flambe tandis que dans les verts sentiers et les chemins creux se promenaient filles et galants aux sons de l’accordéon Britannia à résonances d’orgue, armature métallique avec quatre jeux réels et douze soufflets, une donnée, la meilleure occasion à saisir que jamais…
Nouvelle hilarité. Il mâchonne des mots incohé-
rents. Les journalistes se plaignent de ne pas entendre.
LA CALLIGRAPHE ET LA STÉNO (Sans lever le nez de leurs notes.) : Coupez-lui le cordon !
PROFESSEUR MACHUGH (Au banc de la Presse, tousse et in-terpelle.) : Crache-le, mon bonhomme. Expectore-nous ça par petits morceaux.
L’interrogatoire contradictoire se poursuit au sujet
de Bloom et du seau. Un grand seau. Bloom lui-même. Dérangement d’entrailles. Dans Castor Street. Tran-chées, oui. Violentes. Un seau de maçon. À force de marcher raide. Souffrance indescriptible. Véritable ago-nie. Vers midi. Amour ou bourgogne. Oui, un peu d’épinards. Moment critique. Il n’a pas regardé dans le
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seau. Personne. Quel gâchis. Pas complètement. Un vieux numéro du Pêle-Mêle.
Clameurs et cris d’animaux. Bloom en habits déchi-
rés, maculé de lait de chaux, un minable claque de tra-vers sur la tête , un morceau de taffetas anglais sur le nez, dit des choses qu’on n’entend pas.
J.J. O’MOLLOY (Perruque grise et robe d’avocat, accent de douloureuse protestation.) : Ce n’est pas ici le lieu d’une indé-cente gaieté aux dépens d’un pauvre homme égaré dans les vignes du seigneur. Nous ne sommes pas ici dans la fosse aux ours ni à un chahut d’Oxford et ceci n’est pas non plus une parodie de justice. Mon client est mineur, un pauvre immigrant d’étranger qui a pris le départ sérieusement han-dicapé en se cachant à fond de cale et qui essaie maintenant de gagner honnêtement sa croûte. Le soi-disant délit fut dû à une aberration héréditaire momentanée, amenée par une hallucination, les coupables familiarités incriminées à tort en l’occurrence étant tout à fait licites dans le pays natal de mon client, la terre des Pharaons. De prime abord, je pré-tends qu’il n’y eut aucune tentative de commerce charnel. Les relations ne devinrent pas intimes et le grief invoqué par la fille Driscoll, à savoir que sa vertu aurait été sollicitée, ne comporta pas de récidive. Je voudrais insister sur la question de l’atavisme. Il y a eu des cas de naufrage et de somnambu-lisme dans la famille de mon client. Si l’accusé pouvait par-ler, le conte qu’il nous ferait serait l’un des plus étranges qui aient jamais figuré sur les pages d’un livre. Lui-même, mon-sieur le président, n’est physiquement qu’une ruine, il a la tuberculose des savetiers. Sa principale excuse est qu’il est
– 174 – d’origine mongole et irresponsable de ses actes. En réalité, il n’y est pas du tout.
BLOOM (Nu pieds, torse rachitique, veste et pantalon de las-car, orteils humblement recroquevillés, ouvre ses petits yeux de taupe, regarde autour de lui ébloui, et passe une main lente sur son front . Ensuite il remonte sa ceinture à la façon des matelots et, avec un haussement d’épaules d’une déférence toute orientale, il salue la cour et dirige un pouce vers le ciel.) : Li fé bien beau-coup beau soir. (Il commence à chantonner simplement.)
Li li pov ti z’enfant là
L’a plenne pied coçon tous les sois. L’a payé deux shilly…
Il est hué copieusement.
J.J. O’MOLLOY (Hors de lui, à la populace.) : La lutte est par trop inégale. Par le Styx, je ne souffrirai pas qu’aucun de mes clients soit de cette manière bâillonné et asticoté par une meute de faillis chiens et d’hyènes ricanantes. La Loi Mosaïque s’est substituée à la loi de la Jungle. Je le dis et je le répète avec emphase, sans désirer entraver un seul mo-ment l’action de la justice, l’accusé n’était pas complice et la plaignante n’a pas été molestée. La jeune personne a été trai-tée par le défenseur comme si elle avait été sa propre fille. (Bloom prend la main de J.J. O’Molloy et la porte à ses lèvres.) J’invoquerai un témoignage contradictoire et je prouverai par a plus b que c’est encore une influence occulte qui a re-commencé son sinistre travail souterrain. Faute de mieux
– 175 – persécutez Bloom. Mon client, qui souffre d’une timidité congénitale, eût été le dernier homme du monde capable de ces gestes bassement vulgaires contre lesquels s’élève la pu-deur offensée, ou de jeter la pierre à une pauvre fille engagée dans la mauvaise voie, alors que quelque lâche individu, res-ponsable de son état, a usé et abusé d’elle tant qu’il lui a plu. Il a l’intention de bien se conduire. Je le considère comme l’homme le plus irréprochable que je connaisse. Ses affaires ne sont pas brillantes en ce moment à cause des hypo-thèques qui grèvent ses vastes propriétés d’Agendath Netaïm au fond de l’Asie Mineure, dont je vais projeter devant vous des vues panoramiques. (À Bloom.) Je vous conseillerai maintenant d’avoir le beau geste.
BLOOM : Un sou percé à chacun de mes créanciers.
Le mirage du lac de Kinnereth avec son bétail indis-
tinct qui broute dans une lumière argentée se projette sur le mur. Moïse Dlugacz, albinos aux yeux de furet, en pantalon de calicot bleu, se lève dans l’auditoire, il tient dans chaque main un limon et un rognon de porc.
DLUGACZ (Voix rauque.) : Bleibtreustrasse, Berlin, W. 13.
J.J. O’Molloy monte un degré en tenant avec so-
lennité le revers de son habit. Sa figure s’allonge, pâlit, s’encadre d’une barbe , ce sont les yeux creux, les pom-mettes hectiques, le faciès tuberculeux de John F. Tay-lor. Il appuie son mouchoir contre ses lèvres et interroge le flux galopant d’un sang roséeux.
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J.J. O’MOLLOY (Presque aphone.) : Excusez-moi, je mis af-fligé d’un gros rhume, je quitte à peine mon lit. Quelques mots bien sentis. (Il prend la tête volucrine, la moustache cha-fouine et l’éloquence protubérante de Seymour Bushe .) Quand s’ouvrira le livre où écrivent les anges, si quelque chose de l’âme transfigurée et transfigurante que le sein pensif a inau-guré mérite de vivre alors dirai-je accordez au malheureux qui se tient à ce banc d’infamie le bénéfice sacré du doute. (Un papier avec quelque chose d’écrit circule dans le prétoire.)
BLOOM (En costume de cour.) : Je puis fournir les meil-leures références. MM. Callan, Coleman, M. Lesage Hely J.P. Mon vieux patron Joe Cuffe. M.V.B. Dillon, ex-Lord Maire de Dublin. J’ai évolué dans le cercle enchanteur des hautes sphères… des Reines de la société de Dublin. (Nonchalant.) Je bavardais justement cet après-midi chez le Vice-Roi avec mes vieux amis Sir Robert et Lady Bail, le grand astronome, au petit lever. Sir Bob, disais-je…
Mme YELVERTON BARRY (Robe décolletée opale, gants ivoire douze boutons, pelisse brique ouatinée et garnie de zibe-line, peigne de brillants et pouf d’aigrettes dans les cheveux.) : Arrêtez-le, monsieur l’agent. Il m’a écrit une lettre anonyme avec une écriture maladroitement contrefaite pendant que mon mari était dans la Juridiction Nord de Tipperary pour la session de la province de Munster, c’était signé Jaime La-verge de Bouleau. Il disait qu’il avait contemplé du paradis mes deux pommes adorables alors que j’assistais dans ma loge du Théâtre Royal à une représentation de gala de La Ci-gale. Je l’avais complètement embrasé, disait-il. Il me faisait des ouvertures inconvenantes pour que j’oubliasse mes de-voirs à quatre heures et demie le jeudi suivant, heure de
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Dunsink. Il me proposait de m’envoyer par la poste une œuvre d’imagination par Monsieur Paul de Kock, intitulée La Demoiselle aux Trois Corsets.
Mme BELLINGHAM (Toque et manteau de lapin-loure, col re-levé jusqu’au menton, descend de son brougham ; regard scruta-teur à travers un face-à-main d’écaille qu’elle prend au fond de son vaste manchon d’opossum) : À moi aussi. Oui, je crois qu’il s’agit bien du même douteux individu. Parce qu’il a fermé ma portière devant la maison de sir Thornley Stoker un jour de grésil pendant la vague de froid de février quatre-vingt-treize alors que même la grille du trop-plein et la valve de mon réservoir de bain avaient gelé. Plus tard il m’envoya sous enveloppe une fleur d’edelweiss cueillie en mon hon-neur, disait-il, sur les sommets. Je l’ai fait examiner par un expert botaniste et son rapport a conclu qu’on se trouvait en présence d’une fleur de pomme de terre d’une espèce indi-gène dérobée dans les forceries de la Ferme Modèle.
Mme YELVERTON BARRY : Honte à lui !
Surgit une meute de loqueteux et de pouffiasses.
LES LOQUETEUX ET LES POUFFIASSES (Hurlent.) : Au vo-leur ! Hourra Barbe-Bleue ! Un ban pour Isaac Youdi !
DEUXIÈME SERGENT DE VILLE (Apporte les menottes .) : Voilà les poucettes.
Mme BELLINGHAM : Il m’a envoyé sous des écritures dif-férentes des compliments de la plus extrême servilité me qualifiant de Vénus aux fourrures et feignant une profonde pitié pour mon cocher, Palmer, gelé sur son siège, tandis que
– 178 – dans la même phrase il se déclarait envieux de sa casquette à oreilles, de sa peau de mouton douillette et de son bonheur d’être à proximité de ma personne quand il se tient derrière ma chaise, portant ma livrée aux armoiries des Bellingham au champ de sable à la tête de cerf alésée d’or. Il me faisait des compliments extravagants sur les extrémités de mes membres inférieurs, sur mes mollets bombés dans des bas de soie tendus à craquer, et couvrait de fleurs mes autres tré-sors cachés parmi des dentelles sans prix, tels, disait-il, qu’il les pouvait évoquer. Il me suppliait, déclarant qu’il sentait que sa mission en ce monde était de me supplier, de souiller le lit conjugal, et de commettre l’adultère dans le plus bref délai possible.
L’HONORABLE Mme MERVYN TALBOYS (En costume d’amazone, chapeau rigide, bottes à éperons, gilet vermillon, gants mousquetaires suède avec baguettes brodées, longue traîne sur le bras et fouet de chasse avec lequel elle ne cesse de frapper l’empeigne de ses bottes.) : Moi aussi. Parce qu’il m’avait vue sur le terrain de polo de Phœnix Park au match des As d’Erin contre Amateurs d’Irlande. Mes yeux, je le sais bien, bril-laient d’une flamme divine en voyant le Capitaine Batteur Dennehy des dragons d’Ennis gagner la manche finale sur son cob favori Centaure. Ce Don Juan de bas étage m’avait guettée derrière un cab de louage et il m’envoya une photo-graphie obscène sous double enveloppe comme celles qu’on vend la nuit tombée sur les grands boulevards à Paris et qui outragent toute femme comme il faut. Je l’ai encore. Elle re-présente une señorita à demi nue, mince et jolie (sa femme m’assurait-il, avec le plus grand sérieux, prise par lui d’après nature) qui se livre à des actes répréhensibles avec un torero bien musclé, évidemment peu recommandable. Il m’incitait à agir de même, à me mal conduire, à pécher avec des officiers de la garnison. Il me conjurait de salir sa lettre d’une façon
– 179 – qui ne se peut dire, de le châtier, dieu sait s’il le mérite, de l’enfourcher, de le monter et de le cravacher de la manière la plus vicieuse qui soit possible.
Mme BELLINGHAM : Moi aussi.
Mme YELVERTON BARRY : Moi aussi.
Quelques dames irréprochables de la ville apportent des lettres inconvenantes écrites par Bloom.
L’HONORABLE Mme MERVYN TALBOYS (En proie au sou-dain paroxysme d’une soudaine fureur fait résonner ses épe-rons.) : Je Jure Dieu qu’il va en tâter. Je le fouaillerai ce pleutre à sang de navet, aussi longtemps que je pourrai tenir sur lui. Je l’écorcherai vif.
BLOOM (Ferme les yeux, se pelotonne, s’apprête.) : Ici ? (Il se contorsionne.) Encore ! (Il halète et fait des courbettes.) J’aime le danger.
L’HONORABLE Mme MERVYN TALBOYS : Comme ça se trouve ! Je vais vous servir chaud. Je vais vous faire danser une de ces polkas !
Mme BELLINGHAM : Faites-lui des culottes de peau, à cet éhonté ! Faites-en un arc-en-ciel !
Mme YELVERTON BARRY : Scandaleux ! Aucune excuse ! Un homme marié !
BLOOM : Tous ces gens. Je pensais seulement à quelques bonnes claques. Une sensation de chaleur qui picote sans ef-
– 180 – fusion de sangi. Une savante application des verges pour stimuler la circulation.
L’HONORABLE Mme MERVYN TALBOYS (Rire de dérision) : Ah, mon beau monsieur, c’était tout ça ? Eh bien ! Dieu m’est témoin que vous allez avoir la plus grande surprise de votre vie, vous pouvez m’en croire, la plus impitoyable raclée à la-quelle puisse s’attendre un homme. Vous avez fouaillé la ti-gresse qui dormait en moi, elle se déchaîne.
Mme BELLINGHAM (Agite manchon et face-à-main avec une fureur vengeresse.) : Qu’il lui en cuise, ma chère Hanna ! Met-tez-lui le feu au derrière. Rossez-moi ce bâtard jusqu’à ce qu’il soit à deux doigts de la mort. Le chat à neuf queues. Châtrez-le. Vivisectez-le.
BLOOM (Frissonnant, ratatiné, joint les mains avec un air de chien battu.) : J’ai froid ! Je tremble ! La faute en fut à votre beauté olympienne. Oubliez, pardonnez. La fatalité. Grâce pour cette fois. (Il tend l’autre joue.)
Mme YELVERTON BARRY (Sévère.) : Surtout ne vous laissez pas attendrir, Mme Talboys ! Étrillez-le de la tête à la queue !