Ulyse - Tome II
II (suite)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
L’HONORABLE Mme MERVYN TALBOYS (Déboutonne son gant à crispin d’un geste violent.) : Soyez tranquille. Ce cochien qui a commencé par être un cochiot ! Il a osé s’attaquer à moi ! Je le trufferai de coups de fouet en pleine rue jusqu’à ce qu’il soit tout noir de bleus. Je lui enfoncerai la molette de mes éperons dans le corps. C’est un cocu bien connu. (Elle cingle furieusement l’air de son fouet de chasse.) Déculottez-le sans perdre une minute. Ici, monsieur ! Et vite ! Y êtes-vous ?
BLOOM (Tout tremblant, commence à obéir) : Il a fait tel-lement chaud.
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Davy Stephens, tête bouclée, passe au milieu d’une
bande de petits crieurs pieds nus.
DAVY STEPHENS : Le Messager du Sacré-Cœur et le Télé-gramme du Soir avec le Supplément de la Fête de Saint Pa-trick. Faisant connaître les changements d’adresses de tous les cocus de Dublin.
Le Très Révérend Chanoine O’Hanlon, en chape de
drap d’or, élève et présente à l’adoration des fidèles une pendule de marbre. Devant lui, le Père Conroy et le Ré-vérend John Hugues S. J. s’inclinent très bas.
LA PENDULE (Son petit portillon s’ouvre.)
Coucou
Coucou
Coucou
On entend tinter les disques d’un lit de cuivre.
LES DISQUES : Diguedigue, diguadigua, digdig.
Un panneau de brouillard glisse rapidement et dé-
voile au banc des jurés les visages de Martin Cun-ningham, président, chapeau haut de forme, Jack Po-wer, Simon Dedalus, Tom Kernan, Ned Lambert, John
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Henry Menton, Myles Crawford , Lenehan, Paddy Léo-nard, Blair Flynn, M’Coy et la face sans traits d’un Être Sans Nom.
L’ÊTRE SANS NOM : Cavalcade à poil. Poids suivant l’âge. Gachte, c’est elle qu’il a organisée.
LES JURÉS (Toutes les têtes tournées dans sa direction.) : Vraiment ?
L’ÊTRE SANS NOM (Cynique.) : Cul par-dessus tronche. Cent shillings pour cinq.
LES JURÉS (Toutes les têtes se baissent affirmativement) : C’est bien ce que nous pensions pour la plupart.
PREMIER SERGENT DE VILLE : Nous avons sa fiche. Une autre tresse coupée à une petite fille. On recherche Jack l’Éventreur. Mille livres de récompense.
DEUXIÈME SERGENT DE VILLE (Impressionné, murmure.) : Et tout en noir. C’est un Mormon. Un anarchiste.
L’HUISSIER AUDIENCIER (D’une voix forte) : Attendu que Léopold Bloom, sans domicile fixe, est un dynamiteur avéré, faussaire, bigame, maquereau et cocu et un danger public pour les citoyens de Dublin et attendu qu’à cette session des assises le très honorable…
Son Honneur Sir Frederick Falkiner, premier ma-
gistrat de Dublin, judiciairement vêtu de pierre grise, avec une barbe de Commandeur , se lève à son banc. Il porte dans ses bras une main de justice en forme de pa-
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rapluie. De son front sortent, roides, les cornes de bélier mosaïques.
L’AVOCAT GÉNÉRAL : Je mettrai fin à cette traite des blanches, je purgerai Dublin de ce fléau nauséabond. C’est un scandale ! (Il coiffe la toque noire.) M. le Sous-Shériff, qu’il soit emmené hors du banc qu’il occupe et incarcéré dans la prison de Montjoie, pour y être détenu aussi longtemps qu’il plaira à Sa Majesté et pour y être pendu haut et court jusqu’à ce que mort s’en suive et que mon ordre soit obéi à peine de sanctions ou que Dieu ait pitié de votre âme. Emmenez-le. (Une calotte noire lui descend sur la tête.)
Le Sous-Shérif, le Grand Fanning, paraît, il fume
un odorant Henry Clay.
LE GRAND FANNING (L’expression mauvaise, lance un ap-pel grasseyant et sonore ) : Qui va pendre Judas Iscariote ?
H. Rumbold, maître barbier, en justaucorps sang de
bœuf et tablier de tanneur , une corde enroulée sur l’épaule, monte sur l’échafaud. Une canne plombée et une masse cloutée sont accrochées à sa ceinture. Il frotte les unes contre les autres, d’un geste menaçant, ses pha-langes bossuées de coups-de-poing américains et prêtes à saisir sa victime.
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RUMBOLD (Au Procureur, avec une sinistre familiarité.) : Henri-la-Hart, Votre Majesté, la Terreur de la Mersey. Cinq guinées par jugulaire. Le coût d’un cou.
Les cloches de l’église St-Georges sonnent le glas,
airain sombre et puissant.
LES CLOCHES : Aïho ! Aïho !
BLOOM (Au désespoir.) : Attendez ! Arrêtez ! Les
mouettes. J’ai bon cœur. J’ai vu. L’innocence. La petite fille devant la cage aux singes. Au Zoo. Les chimpanzés lu-briques. (À bout de souffle.) Le bassin pelvien. Sa rougeur in-génue m’a vidé. (Vaincu par l’émotion.) Je me suis retiré. (Il se tourne vers quelqu’un qui est dans la foule, et l’appelle.) Hynes, laissez-moi vous parler. Vous me connaissez. Les trois shil-lings, vous pouvez les garder. Et même si vous avez besoin de plus…
HYNES (Fraîchement.) : Je ne vous connais pas.
DEUXIÈME SERGENT DE VILLE (Désigne un coin.) : La bombe est là.
PREMIER SERGENT DE VILLE : Une machine infernale avec un mouvement d’horlogerie.
BLOOM : Non, non. C’est un pied de cochon. Je suis allé à un enterrement.
PREMIER SERGENT DE VILLE (Tire son bâton.) : Menteur !
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Le basset lève son museau, et on aperçoit la face
grise et scorbutique de Paddy Dignam. Il a tout bouffé. Il a le souffle empoisonné d’un mangeur de charognes. Il grossit à vue d’œil, prend forme et dimensions hu-maines. Son pelage de basset allemand devient un vê-tement mortuaire, marron. Son œil vert strié de sang jette un éclair. La moitié d’une oreille, le nez tout entier et les deux pouces ont été mangés par une goule.
PADDY DIGNAM (D’une voix caverneuse.) : C’est exact. C’était mon enterrement. Le Docteur Tatillon soussigné après avoir constaté que je ne donnais plus signe de vie a conclu à la mort naturelle par suite de maladie.
Il dresse vers la lune sa face mutilée couleur de
cendre et pousse des abois lugubres.
BLOOM (Triomphant.) : Vous entendez ?
PADDY DIGNAM : Bloom, je suis l’esprit de Paddy Dignam. Ois, ois Ô ois !
BLOOM : Cette voix est la voix d’Ésaü.
DEUXIÈME SERGENT DE VILLE (Se signe.) : Comment ça peut-il se faire ?
PREMIER SERGENT DE VILLE : Ça n’est pas dans le petit catéchisme.
PADDY DIGNAM : Par la métempsycose. Revenants.
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UNE VOIX : Oh balançoires !
PADDY DIGNAM (Convaincu.) : J’ai été jadis l’employé de John Henry Menton, avoué, commis aux serments et affida-vit, 27 Bachelor’s Walk. Maintenant je suis décédé, la cloison du cœur hypertrophiée. Pas de veine. Ma pauvre femme en est restée profondément abattue. Comment supporte-t-elle ça ? Cachez-lui la bouteille de sherry. (Il regarde autour de lui.) Une lampe. Il faut que je satisfasse un besoin naturel. Le petit-lait ne me réussit pas.
Apparition de la belle carrure de John O’Connelly
conservateur. Il tient un trousseau de clefs nouées par un crêpe. Près de lui le Père Cerqueux , chapelain, qui a l’air d’avoir le torticolis. Surplis sur son ventre de cra-paud, madras en guise de bonnet de nuit, d’une main somnolente il tient un bâton de pavots tressés.
LE PÈRE CERQUEUX (Bâille, puis psalmodie d’une voix rauque de corbeau.) : Namine. Jacobs Vobiscuits. Amen.
JOHN O’CONNELL (Avec des mugissements de sirène dans son porte-voix.) : Le feu Dignam, Patrick T. !
PADDY DIGNAM (Dresse l’oreille et tique.) : Harmoniques. (Il avance en se tortillant, et met son oreille contre terre.) La voix de mon maître !
JOHN O’CONNELL : Registre d’inhumation, fiche numéro F.T. Quatre-vingt-quinze mille. Dix-septième Division. Mai-son des Cleys. Concession cent-un.
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Paddy Dignam écoute avec un effort visible, et ras-
semble ses pensées en raidissant la queue et en pointant les oreilles.
PADDY DIGNAM : Priez pour le repos de son âme.
Il s’introduit en rampant par un jour de cave , le
pan de son habit brun traîne la laisse sur un gravier grinçant. À sa suite un rat obèse, un grand-père, traî-nasse des pattes fongoïdes de tortue sous une carapace grise. On entend la voix de Dignam, assourdie, qui aboie sous terre : Dignam est mort et enterré. Tom Rochford, jabot de rouge-gorge, casquette et culotte, saute hors de son appareil à deux colonnes.
TOM ROCHFORD (Salue, une main sur le thorax.) : Ruben J. Un florin, que je le trouve. (Il fixe le trou d’homme d’un œil résolu.) C’est à mon tour. Suivez-moi jusqu’à Carlow.
Il exécute en l’air un saut de carpe sensationnel et
s’engouffre dans le jour de cave. Sur les colonnes deux disques vibrent et roulent des yeux de zéros. Tout s’efface. Bloom avance en pataudant. Il s’arrête devant une maison éclairée et écoute. Les baisers, s’élançant de leurs retraites, volettent autour de lui, riochant, gazouil-lant, roucoulant.
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LES BAISERS (Gazouillent.) : Léo ! (Riochent.) Fourrés fouillés douillets mouillés pour Léo ! (Roucoulent.) Couou courouhouhou ! Niamniam Femfem ! (Gazouillent.) Grostout-gros ! Pirouette ! Léopopold ! (Riochent.) Léolaïtou ! (Gazouil-lent.) Ô Léo !
Ils bruissent, voltigent sur ses vêtements, se posent,
atomes volages, étincelles, sequins argentins .
BLOOM : Toucher masculin. Musique triste. Musique d’église. Ici peut-être.
Zoé Higgins, jeune prostituée dans un fourreau sa-
phir fermé par trois boucles de bronze, le cou cerclé d’un étroit velours noir, lui fait un signe, descend légèrement les marches du seuil et l’accoste.
ZOÉ : Cherchez-vous quelqu’un ? Il est à l’intérieur avec son ami.
BLOOM me : C’est ici M Mack ?
ZOÉ me : Non, au quatre-vingt-un. C’est M Cohen. Vous pouvez aller plus loin et trouver plus mal. La Mère Savatisa-vaton. (Familièrement.) Ce soir elle turbine aussi, avec son vétérinaire, son tuyauteur qui lui donne tous les gagnants et paye pour son fils à Oxford. C’est un boulot de supplément mais la veine lui est revenue ce tantôt. (Soupçonneuse.) Vous seriez pas son père, des fois ?
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BLOOM : Bien sûr que non !
ZOÉ : Tous les deux en croque-morts. Et alors le petit frère ça le démange ce soir ?
La chair de Bloom, en éveil, sent venir le contact de
ses doigts. Une main passe doucement sur sa cuisse gauche.
ZOÉ : Et les roupettes comment qu’elles vont ?
BLOOM : Tiennent leur gauche à droite. C’est drôle chez moi elles sont comme ça. Côté de la plus lourde probable-ment. Mesias, mon tailleur, dit que c’est un cas entre mille.
ZOÉ (Brusque effarement.) : C’est un chancre dur ma pa-role.
BLOOM : Pensez-vous !
ZOÉ : Je le sens.
Sa main s’insinue dans la poche gauche du panta-
lon de Bloom et ramène une pomme de terre noire et dure toute ratatinée. La bouche ouverte et les lèvres mouillées elle regarde Bloom et la pomme de terre.
BLOOM : C’est un porte-bonheur. Un héritage.
ZOÉ : C’est pour Zoé ? Je peux garder ? Je serai si gen-tille, dis ?
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Elle se dépêche de mettre la pomme de terre dans
sa poche, glisse son bras sous le sien, se frotte à lui tiède et souple. Il sourit gêné. Lentement, note à note, un air oriental. Il plonge dans ses yeux mordorés, soulignés de koheul. Il sourit de meilleure grâce.
ZOÉ : Tu me reconnaîtras une autre fois.
BLOOM (Le délaissé.) : Je n’ai jamais aimé une tendre ga-zelle sans la vouer au trépas…
Des gazelles bondissent et pâturent sur les mon-
tagnes. Des lacs proches. Au bord des lacs, les ombres noires à la file des plantations de cèdres. Un arôme s’exhale, une véhémente chevelure de résine. L’orient se consume, le ciel de saphir est barré par le vol de bronze des aigles. Sous lui s’étend la femmecité, nudité, blan-cheur, luxe, fraîcheur, calme et volupté. Une fontaine murmure parmi les roses de Damas. Des roses géantes murmurent de vignes pourpres. Un vin de honte, de luxure et de sang filtre avec un murmure étrange.
ZOÉ (Murmure une mélopée au rythme de la musique, ses lèvres d’odalisque suavement enduites de pure panne de porc et d’eau de roses.) : Schorach ani wenowach, benoith Hierusha-loim.
BLOOM (Sous le charme.) : Je pensais bien d’après votre accent que vous étiez de bonne souche.
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ZOÉ : Trop penser nuit, comme on dit.
Elle lui mordille l’oreille de ses petites dents auri-
fiées et lui envoie un rassasiant effluve d’ail rance. Les roses se sont écartées et laissent voir un sépulcre de l’or des rois et leurs ossements en poussière.
BLOOM (Il a un mouvement de recul, tout en caressant ma-chinalement son nichon droit d’une main maladroite qui ne sait pas s’arrondir.) : Êtes-vous de Dublin ?
ZOÉ : (Attrape prestement un cheveu indiscipliné et l’enroule à son chignon.) : Bougre non. Je suis Anglaise. T’aurais pas un havanos ?
BLOOM (Même geste qu’avant.) : Je ne fume presque pas, ma chère enfant. Un cigare de temps en temps. Invention ri-dicule. (Salace.) Il y a mieux pour occuper sa bouche qu’un rouleau puant.
ZOÉ : Vas-y. Fais un discours au peuple là-dessus.
BLOOM (Salopette d’ouvrier en velours à côtes, jersey noir, lavallière rouge, casquette d’apache.) : L’espèce humaine est incorrigible. C’est Sir Walter Raleigh qui a rapporté du nou-veau monde ce tubercule et cette herbe, l’un qui ingéré tue tous nos mauvais germes, l’autre qui empoisonne l’oreille, l’œil, le cœur, la mémoire, la volonté, l’intelligence, tout. C’est-à-dire qu’il a introduit le poison cent ans avant que cet autre dont je ne sais plus le nom ait introduit la plante nour-ricière. Le suicide. Les mensonges. Toutes nos habitudes. Regardez plutôt nos mœurs politiques !
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Les carillons de minuit à des clochers distants.
LES CARILLONS : Retourne, Léopold ! Lord Maire de Du-blin !
BLOOM (Portant la robe municipale avec la chaîne.) : Élec-teurs d’Aran Quay, d’Inns Quay, de Rotunda, de Montjoie et de North Dock, ne faudrait-il pas, je vous le demande, lancer une ligne de trams du marché aux bestiaux jusqu’au fleuve ? Voilà la musique de l’avenir. Voilà mon programme. Cui bo-no ? Mais nos Vanderdeckens de pirates dans leur vaisseau-fantôme financier…
UN ÉLECTEUR : Trois fois trois bans en l’honneur de notre futur premier magistrat municipal !
L’aurora borealis de la retraite aux flambeaux jail-
lit.
LES PORTEURS DE TORCHES : Hourra !
Quelques prud’hommes, quelques hauts person-
nages et francs bourgeois viennent serrer les mains de Bloom et le congratuler. Timothy Harrington , trois fois Lord Maire de Dublin, imposant dans sa pourpre mayo-rale, avec sa chaîne d’or et sa cravate de soie blanche, confère avec le conseiller Lorcan Sherlock, intérimaire. Tous deux font des gestes d’approbation énergiques.
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LE LORD MAIRE HARRINGTON (En robe de pourpre, avec la masse, la chaîne d’or et la large cravate de soie blanche.) : Mon-sieur l’Adjoint, que le discours de Sir Léo Bloom soit impri-mé aux frais des contribuables. Que la maison qui l’a vu naître soit décorée d’une plaque commémorative et que la voie connue jusqu’ici sous le nom de rue du Parloir de la Vache, adjacente à Cork Street, soit désormais appelée Bou-levard Bloom.
LE CONSEILLER LORCAN SHERLOCK : Adopté à l’unanimité.
BLOOM (Emballé.) : Que leur importe à ces Hollandais Volants et voleurs pourvu qu’ils soient mollement étendus dans leur poupe rembourrée à jeter les dés ? Les machines, voilà leur marotte, leur chimère, leur panacée. Machines-outils, usurpatrices, loups-garous, monstres manufacturés en vue de l’égorgement mutuel, gnomes malfaisants et hideux produits de la voracité d’une horde de capitalistes qui s’abat sur notre travail prostitué à leurs appétits. Le pauvre meurt de faim pendant qu’ils engraissent leurs cerfs dix cors ou qu’ils tirent les paisants et les ferdrix, pompeux et puissants ploutocrates, pauvres aveugles. Mais leur règne est volu et leur heure est rivée rajamais, rajam…
Applaudissements prolongés. Les mâts vénitiens, les
mais, les arcs de triomphe surgissent partout. Une ban-derole avec l’inscription Cead Mile Failte et Mah Ttob Melek Israel traverse la rue. Toutes les fenêtres sont bondées de curieux , surtout de dames. Sur le parcours les régiments du Royal Dublin, le régiment de marche
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du Royal Écosse, le Cameron Highlanders et le Welsh Fusiliers, font la haie et contiennent la foule. Des ly-céens sont juchés sur les réverbères, les poteaux télégra-phiques, les rebords de fenêtres, les corniches, les gout-tières, les tuyaux de cheminées, les grilles et les gar-gouilles, sifflant et applaudissant. La colonne de nuées apparaît. Dans le lointain une musique militaire de fifres et de tambours joue le Kol Nidre. Les rabatteurs approchent flanqués d’aigles impériales, de bannières flottantes et d’onduleuses palmes. L’étendard papal chryséléphantin domine , entouré des fanions de la mu-nicipalité. Vient la tête du cortège, précédé de John Howard Parnell, Grand Prévôt, en tabard échiquier, le Poursuivant d’Athlone et le Roi d’Armes de l’Ulster. Suivent le Très Honorable Joseph Hutchinson, Lord Maire de Dublin, le Lord Maire de Cork, Leurs Excel-lences les Maires de Limerick, Galway, Sligo et Water-ford, vingt-huit pairs irlandais, les sirdars, grandesses et maharajahs dans leur costume national, le Corps des Pompiers de Dublin, le chapitre des saints patrons de la finance dans l’ordre de préséance de leur valeur en Bourse, l’évêque de Down et Connor. Son Éminence Michael cardinal Logue archevêque d’Armagh, primat d’Irlande, Sa Grâce le Très Révérend Dt William Alexander, archevêque d’Armagh, primat d’Irlande, le Grand Rabbin, le Président de l’Église presbytérienne, les desservants des chapelles baptiste, anabaptiste, mé-thodiste et moravienne et le secrétaire honoraire de la Société des Amis. Après eux les sociétés, les corpora-tions, les milices, étendards déployés : tonneliers , oise-leurs, constructeurs de moulins, courtiers en publicité, notaires, masseurs, taverniers, bandagistes, ramoneurs, fabricants de graisses alimentaires, tisseurs de bengaline
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et de popeline, maréchaux ferrants, revendeurs italiens, décorateurs d’églises, fabricants de chausse-pieds, en-trepreneurs de pompes funèbres, marchands de soieries, lapidaires, vendeurs aux enchères, bouchonniers, ins-pecteurs d’assurances, teinturiers-dégraisseurs, exporta-teurs de bière en bouteilles, pelletiers, imprimeurs d’étiquettes, graveurs de sceaux et armoiries, employés de manèges, courtiers en métaux précieux, fournisseurs pour le cricket et le tir à l’arc, fabricants de cribles, mandataire en œufs et pommes de terre, bonnetiers, gantiers, entrepreneurs de plomberie. Puis les gen-tilshommes de la Chambre, de la Verge noire, de la Jar-retière, de la Baguette d’Or, le Grand Écuyer , le Lord Grand Chambellan, le Grand Maréchal, le Grand Con-nétable portant l’épée de justice, la couronne de fer de St-Stephen, le calice et la bible. Quatre trompettes à pied lancent une sonnerie d’appel. Les clairons des Hal-lebardiers du Roi leur donnent la réplique par une son-nerie de bienvenue. Sous une arche triomphale, Bloom apparaît tête nue, en manteau de velours cramoisi bor-dé d’hermine ; il tient la baguette de St-Edward, le globe et le sceptre avec la colombe et la curtana. Il monte un cheval d’une blancheur immaculée à la queue traînante et écarlate, richement caparaçonné avec une têtière d’or. Fol enthousiasme. Les dames jettent des balcons une pluie de pétales de roses. L’air est parfumé d’essences précieuses . Les hommes poussent des accla-mations. Les pages de Bloom courent au milieu des spectateurs avec des branches d’aubépine et d’ajoncs.
LES PAGES DE BLOOM :
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Roitelet qui règne
Sur les oisillons
À la Saint-Étienne
Fut pris aux ajoncs.
UN FORGERON (Tout bas.) : Gloire de Dieu ! Et c’est lui Bloom ? Il paraît à peine trente et un ans.
UN PAVEUR-DALLEUR : Voilà le fameux Bloom, le plus grand réformateur du monde. Chapeaux bas !
Tous les hommes se découvrent . Les femmes surex-
citées chuchotent.
UNE MILLIONNAIRE (Qui parle d’or.) : Est-ce qu’il n’est pas prodigieux ?
UNE DAME DE LA NOBLESSE (Avec noblesse) : Tout ce que cet homme a vu !
UNE FÉMINISTE (Accent viril) : Et fait !
UN POSEUR DE SONNETTES : Quel visage classique ! Un front de penseur.
Temps bloomeux. Une échappée de soleil levant au
nord-ouest.
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L’ÉVÊQUE DE DOWN ET CONNOR : Je vous présente céans votre empereur-président et président-roi authentique, très sage et très vertueux et très puissant seigneur de ce royaume. Dieu garde Léopold Premier !
TOUS : Dieu garde Léopold Premier !
BLOOM (En dalmatique et manteau de pourpre, très digne, à l’évêque de Down et Connor .) : Je vous remercie, monsieur l’Éminence.
WILLIAM, ARCHEVÊQUE D’ARMAGH (Cravate de pourpre et chapeau ecclésiastique.) : Prenez-vous l’engagement de faire selon votre charge que justice et clémence inspirent vos ju-gements par toute l’Irlande et les territoires qui en dépen-dent ?
BLOOM (La main droite sur ses testicules, prête serment.) : J’en jure le Très-Haut. J’en prends l’engagement devant Dieu.
MICHAEL, ARCHEVÊQUE D’ARMAGH (Verse une buire de brillantine sur la tête de Bloom.) : Gaudium magnum annuntio vobis. Habemus carneficem. Léopold, Patrick, Andrew, David, George, sois oint !
Bloom revêt un manteau de drap d’or et passe à
son doigt un rubis. Il gravit les degrés et reste debout sur la pierre du destin. Les pairs ont ceint simultanément leurs vingt-huit couronnes. Les cloches en fête sonnent à l’église du Christ, à Saint-Patrick, à l’église Saint-Georges et dans la gaie Malahide. De la kermesse Mirus montent dans toutes les directions des fusées de formes
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phallopyrotechniques. Les pairs rendent hommage, un par un, s’approchant et pliant le genou.
LES PAIRS : Devenu votre homme lige je m’engage à vous porter foi et loyauté.
Bloom lève la main droite sur laquelle étincelle le
Koh-i-Noor. Son palefroi hennit. Silence soudain. Les postes intercontinentaux et interplanétaires de T.S.F . sont prêts à recevoir le message.
BLOOM : Mes sujets ! Nous élevons par ces présentes notre loyal destrier Copula Félix à la dignité héréditaire de Grand Vizir et déclarons que nous avons ce jour répudié notre première épouse et accordé notre main royale à la princesse Séléné, joyau de la nuit.
La première épouse morganatique de Bloom est
emmenée en toute hâte dans le panier à salade . La princesse Séléné, robe clair de lune , la tête ornée d’un croissant d’argent, descend d’une chaise à porteurs con-voyée par deux géants. Les vivats crépitent.
JOHN HOWARD PARNELL (Élève l’étendard royal.) : Illustre Bloom ! Successeur de mon célèbre frère !
BLOOM (Étreint John Howard Parnell.) : Nous vous re-mercions du fond du cœur, John, pour cette réception vrai-
– 199 – ment royale de la verte Erin, terre promise de nos ancêtres communs.
Les franchises de la cité lui sont présentées sous la
forme d’une charte. Les clés de Dublin, en croix sur un coussin cramoisi, lui sont remises. Il fait voir à tous qu’il a aux pieds des chaussettes vertes.
TOM KERNAN : Vous méritiez bien ça, Votre Honneur.
BLOOM : En ce jour il y a vingt ans nous défîmes l’ennemi héréditaire à Ladysmith. Nos howitzers et nos ca-nons-revolvers montés sur chameaux ont fait dans ses rangs de bonne besogne. En avant vers la mort ou la gloire ! Ils chargent ! Maintenant tout est perdu ! Céderons-nous ? Non ! Nous harcelons leur fuite éperdue ! Hardi ! Nous chargeons ! Se déployant sur la gauche notre cavalerie légère balaie les hauteurs de Plevna, et poussant son cri de guerre Bonafide Sabaoth, sabre les artilleurs sarrasins jusqu’au dernier.
L’ASSOCIATION DES TYPOS DE L’HOMME LIBRE : Bravo ! Bravo !
JOHN WYSE NOLAN : Voici l’homme qui a fait échapper James Stephens.
UN PETIT GARÇON DE L’ASILE : Bravo !
UN VIEUX DUBLINOIS : Vous faites honneur à votre pays, monsieur, c’est moi qui vous le dis.
UNE MARCHANDE DE POMMES : L’homme qu’il nous faut.
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BLOOM : Mes bien-aimés sujets, une ère nouvelle va luire. Moi, Bloom, je vous le dis en vérité, l’heure est main-tenant proche. Voire, parole de Bloom, nous entrerons avant qu’il soit longtemps dans la cité dorée qui doit voir le jour, dans la nouvelle Bloomusalem, dans la Nova Hibernia de l’avenir.
Trente-deux artisans porteurs de rosettes et qui
viennent de tous les comtés d’Irlande bâtissent, sous la direction de Derwan le constructeur , la nouvelle Bloo-musalem. C’est un colossal édifice au toit de cristal , qui affecte la forme d’un gigantesque rognon de porc et con-tient quarante mille pièces. À mesure qu’il s’étend on démolit quantité d’immeubles et de monuments. Les di-vers services de l’État sont momentanément transférés dans les dépôts du chemin de fer . Nombre de maisons sont rasées au niveau du sol. Les Habitants sont logés dans des tonneaux et des caisses d’emballage, tous marqués des initiales rouges : L. B. Des miséreux tom-bent d’une échelle. Une partie des remparts de Dublin, surchargés de fidèles amateurs de spectacles, s’écroule.
LES AMATEURS DE SPECTACLES (En expirant.) : Morituri te salutant. (Ils rendent l’âme.)
Un homme en macintosh brun surgit d’une trappe.
Sa forme s’étire dans la direction de Bloom.
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L’HOMME AU MACINTOSH : Ne croyez pas un mot de ce qu’il dit. Cet homme est Léopold M’Intosh, le célèbre incen-diaire. Son vrai nom est Higgins.
BLOOM : Tirez dessus ! Chien de chrétien ! Sus à M’Intosh !
Un coup de canon. L’homme au macintosh dispa-
raît. Bloom avec son sceptre décapite des pavots. On annonce la mort subite d’adversaires nombreux et puis-sants, éleveurs, membres du Parlement, membres de comités permanents. La garde du corps de Bloom distri-bue les aumônes du Jeudi Saint, médailles commémora-tives, pains et poissons, insignes de la société de tempé-rance, coûteux cigares Henry Clay, des os gratis pour faire la soupe, des préservatifs en gutta-percha dans des enveloppes fermées et entourées d’un fil d’or, caramels, rochers à l’ananas, billets doux pliés en chapeaux de gendarmes, complets tout faits, terrines d’arlequins, bouteilles de Désinfectant Jeyes, timbres de quittances, 40 jours d’indulgences, fausse monnaie, saucisses de porc nourri à l’étable, billets de faveur, cartes d’abonnements valables sur toutes les lignes de trams, coupons de la Loterie Royale Hongroise autorisée, je-tons de repas à deux sous, éditions populaires des Douze Plus Mauvais Livres de l’Époque : Marianne et Gretchen (politique), l’Hygiène de Bébé (infantilique), 50 repas pour 9 fr. 50 (culinique), Jésus Est-il un Mythe Solaire ? (historique), Le Médecin des Petites Misères (curatique), L’Univers abrégé pour Les Petits (cos-mique), Une Pinte de Bon Sang (cosmique), Le Vade Mecum du Publiciste (journalistique), Lettres d’Amour
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de la Mère Assistante (érotique), l’Annuaire Stellaire (astronomique), Chants Qui Parlent à l’Âme (mélo-dique), Comment on Devient Millionnaire par le Dr Gagnepetit (parcimonique ). Ruée générale et ba-garre. Des femmes s’écrasent pour toucher l’ourlet de la robe de Bloom. Dame Gwendolen St Prix bondit hors de la mêlée, et sautant sur le cheval de Bloom l’embrasse sur les deux joues au milieu de l’enthousiasme général. Un éclair de magnésium . Les enfants et les nourrissons lui sont tendus à bout de bras.
LES FEMMES : Petit père ! Petit père !
LES ENFANTS ET NOURRISSONS :
Pour Léo tout seul le sucre candi
Que rapportera bon papa Poldy.
Bloom se penche et chatouille Bébé Boardman au
creux de l’estomac.
BÉBÉ BOARDMAN (Hoquette, et du lait caillé coule de sa bouche) : Hajiaajiajia.
BLOOM (Serre les mains d’un jeune aveugle.) : Mon plus que Frère ! (Met ses bras sur les épaules d’un vieux couple.) Mes bons vieux amis ! (Il joue aux quatre coins avec des petits dé-guenillés des deux sexes.) Coucou ! Mon petit minou ! (Il pousse la petite voiture des jumeaux.) Un, deux, trois, je vais dans les bois. (Il fait des tours de passe-passe, et tire de sa bouche des mouchoirs de soie rouge, orange, jaune, vert, bleu,
– 203 – indigo et violet.) Rojvbiv, 32 pieds par seconde. (Il console une veuve.) L’absence rajeunit le cœur. (Il danse une gigue écos-saise avec des contorsions grotesques.) Allons vieux frères, gambillez ! (Il baise les escarres d’un vieil invalide.) Plaies sa-crées ! (Il donne un croc-en-jambe à un gros sergent de ville.) Fou. Tu. : foutu. (Il chuchote à l’oreille d’une petite bonne de restaurant toute rougissante et rit paternellement .) Ah petite vi-laine, petite vilaine ! (Il mange un navet cru offert par Maurice Lamèrement, fermier.) Superbe, excellent ! (Il refuse d’accepter trois shillings que lui tend Joseph Hynes, journaliste.) Jamais de la vie mon bon ami ! (Il donne son manteau à un mendiant.) Acceptez je vous en prie. (Il prend part à une course à plat ventre de vieillards estropiés des deux sexes.) Mettez-en les gars, décarcassez-vous les petites mères !
LE CITOYEN (Étranglé par l’émotion, fait tomber un pleur dans son cache-nez émeraude.) : Que le Bon Dieu le bénisse !
Les bouquins sonnent pour imposer le silence .
L’étendard de Sion est déployé.
BLOOM (Défait son manteau avec majesté, laissant voir une confortable rotondité, et déroulant un papier lit d’une voix solen-nelle.) : Aleph Beth Ghimel Daleth Hagadah Tephilim Kosher Yom Kippur Hanukah Roschaschana Beni Brith Bar Mitzvah Mazzoth Askenazim Meshuggah Talith.
La traduction officielle est lue par Jimmy Henry ,
secrétaire de mairie.
– 204 –
JIMMY HENRY : La Cour de Conscience est ouverte. Sa Majesté Très Catholique va maintenant rendre la justice en plein air. Consultations médicales et légales gratuites, expli-cation des rébus et autres énigmes. Tout le monde sera bien reçu. Donné en notre féale cité de Dublin l’an I de l’Ère Pa-radisiaque.
PADDY LEONARD : Que dois-je faire pour mes taxes et impôts ?
BLOOM : Les payer, mon ami.
PADDY LEONARD : Je vous remercie.
BLAIR, FLYNN : Puis-je hypothéquer ma police d’assurance contre l’incendie ?
BLOOM (Inflexible.) : Messieurs, veuillez noter qu’en ver-tu de la loi des torts vous êtes condamné avec sursis sous caution d’une somme de cinq livres.
J.J. O’MOLLOY : Un Daniel disais-je ? Non pas ! Un Peter O’Brien !
BLAIR FLYNN : Où puis-je toucher les cinq livres ?
PISSER BURKE : Et pour une maladie de vessie ?
BLOOM :
Acid, nit. hydrochlordil., 20 gouttes Tinct. mix. vom., 4 gouttes Extr. tarax. dens leo., 30 gouttes Eau distil.
trois fois par jour.
– 205 –
CHRIS CALLINAN : Quelle est la parallaxe de l’écliptique subsolaire d’Aldébaran ?
BLOOM : Ravi de vous revoir, Dhris. K. 11.
JOE HYNES : Pourquoi n’êtes-vous pas en uniforme ?
BLOOM : Quand l’auteur de mes jours dont la mémoire m’est sacrée portait l’uniforme du despote autrichien sur la paille humide des cachots où était le vôtre ?
BEN DOLLARD : Les pensées ?
BLOOM : Agrémentent (embellissent) les jardins de ban-lieue.
BEN DOLLARD : Quand ce sont des jumeaux ?
BLOOM : Le père (le paternel, le dab) se prend la tête à deux mains.
LARRY O’ROURKE : S’il vous plaît une licence de huit jours pour mon nouveau bar. Vous vous souvenez de moi, sir Léo, quand vous étiez au numéro sept. Je vais vous faire un petit envoi d’une douzaine de canettes pour la bourgeoisie.
BLOOM (Froidement.) Je n’ai pas l’honneur. Lady Bloom ne reçoit pas de cadeaux.
CROFTON : Voilà ce qu’on peut appeler de grandes ré-jouissances.
BLOOM (Solennel.) : Vous appelez cela des réjouissances. Moi je l’appelle un sacrement.
ALEXANDRE CLEYS : Quand nous donnera-t-on notre Maison des Clés ?
– 206 –
BLOOM : Je préconise la réforme de la moralité civique et les dix commandements purs et simples. À chacun sa lampe d’Aladin. Tous unis, juifs, musulmans et gentils. Un hectare et une vache pour les enfants de la nature. Corbil-lards torpédos grand luxe. Travail manuel obligatoire. Les Parcs ouverts au public jour et nuit. Lave-vaisselles élec-triques. Tuberculose, aliénation mentale, guerre et mendicité interdites. Amnistie générale, carnaval hebdomadaire avec les libertés du masque, gratifications à tous, la fraternité uni-verselle assurée par l’esperanto. Plus de patriotisme de cafés, tapeurs et monteurs de coup hydropiques. L’argent à tous, l’amour libre, l’église laïque libre dans l’état fibre et laïque.
O’MADDEN BURKE : Le renard en liberté dans le libre poulailler.
DAVY BYRNE (Bâillant.) : Iiiiiiiiaaaaaaah !
BLOOM : Le mélange des races et les mariages mixtes.
LENEHAN : Et les bains mixtes ?
Bloom développe pour ceux qui sont le plus près de
lui ses plans de régénération sociale. Tous les approu-vent. Le conservateur du musée de Kildare Street paraît, tirant un camion sur lequel branlent des statues de déesses nues, Vénus Callipyge, Vénus Pandemos, Vénus Métempsycose, et des plâtres, également des nus, qui représentent les neuf muses nouvelles, Commerce, Mu-sique dramatique , Amour, Publicité, Industrie, Liberté de pensée, le Vote plural, la Gastronomie, l’Hygiène in-dividuelle, Tournées d’été. Accouchements sans douleur et l’Astronomie populaire.
– 207 –
LE PÈRE FARLEY : C’est un épiscopalien, un agnosticien, un nimportequoirien qui cherche à anéantir notre sainte reli-gion.
Mme RIORDAN (Déchire son testament.) : Quelle désillu-sion ! Être malfaisant !
LA MÈRE GROGAN (Tire son soulier pour le lancer à Bloom.) : Sale bête ! Vilain numéro !
BLAIR FLYNN : Un petit air, Bloom. Une de nos chères vieilles chansons.
BLOOM (Avec une verve comique irrésistible.)
J’avais juré de ne la quitter jamais, Mais elle m’a plaqué la belle que j’aimais. Avec mon mirliton, tontaine.
CLOCHIPÈDE HOLOHAN : Ce bon vieux Bloom ! Y a pas à dire il n’y a pas son pareil.
PADDY LEONARD : Irlandais d’opérette !
BLOOM : Quel opéra tramatique ressemble à une filature de Gibraltar ? Les Toiles du Nord. (Rires.)
LENEHAN : Plagiaire ! À bas Bloom !
LA SIBYLLE VOILÉE (Enthousiaste.) : Je suis Bloomiste et je m’en fais gloire. Je crois en lui malgré tout. Je donnerais ma vie pour lui, l’homme le plus drolatique du monde.
– 208 –
BLOOM (Clins d’œil aux spectateurs.) : J’ parions moué que c’est une bonne fille.
THEODORE PUREFOY (Tenue de pêche : suroît et ciré.) : Il use de moyens mécaniques pour éluder le but sacré de la na-ture.
LA SIBYLLE VOILÉE (Se poignarde.) : Mon divin héros ! (Elle expire.)
Une quantité de femmes des plus charmantes et des
plus enthousiastes attentent à leurs jours, se poignar-dant, se noyant, buvant de l’acide prussique, de l’aconit, de l’arsenic , s’ouvrant les veines, refusant toute nourriture, se précipitant sous le rouleau à vapeur, du sommet de la Colonne Nelson dans la grande cuve de la brasserie Guinness, s’asphyxiant en mettant la tête dans leur four à gaz, se pendant avec de luxueuses jarre-tières, sautant par les fenêtres à différents étages.
ALEXANDER J. DOWIE (Violent.) : Coreligionnaires chré-tiens et antiBloomistes, l’homme qui porte le nom de Bloom a surgi des entrailles de l’enfer comme un défi au monde chrétien. Dès le berceau ç’avait été un démon de lubricité, un bouc puant de Mendès qui avait montré avec une aïeule dé-vergondée les tendances précoces d’une débauche infantile qui rappelait les cités maudites. Ce vil hypocrite, qui sue la plus noire ignominie, n’est autre que le taureau blanc de l’Apocalypse. Il a adhéré à la Prostituée des Sept Collines, et le souffle même de ses narines respire l’intrigue. Les fagots du bûcher, le chaudron d’huile bouillante, voilà pour lui. Ca-liban !
– 209 –
LA POPULACE : Lynchez-le ! Rôtissez-le ! Il est pire que Parnell. M. Fox !
La Mère Grogan lance son soulier à Bloom. De
nombreux commerçants de Dorset Street , rue haute et rue basse, le bombardent d’objets de petite ou de nulle valeur marchande, os de jambon, boîtes de lait conden-sé vides, choux invendables, pain moisi, queues de mou-ton, débris de lard.
BLOOM (Très monté.) : C’est le cauchemar d’une nuit d’été, encore une exécrable plaisanterie. Justes dieux, je suis aussi pur que les neiges non insolées ! Il s’agit de mon frère Henry. C’est mon sosie. Il habite 2 Dolphin’s Barn. La ca-lomnie, cette vipère, m’accuse à faux. Chers concitoyens, sgent inn ban bata coisde gan capall. Je demande à mon vieil ami, le Dr Malachie Mulligan, spécialiste des maladies sexuelles, d’apporter son témoignage professionnel en ma faveur.
DR MULLIGAN (En automobiliste, veste de cuir et grosses lu-nettes vertes qui lui barrent le front r .) : Le D Bloom est bisexuel-lement anormal. Il s’est récemment échappé de la maison de santé du Dr Eustace pour messieurs atteints d’affections mentales. Né hors mariage il présente de l’épilepsie hérédi-taire, conséquence d’abus sexuels intensifs. Des traces d’éléphantiasis ont été décelées chez certains de ses ascen-dants. Il y a aussi des symptômes marqués d’exhibitionnisme chronique. L’ambidextrie est également latente. Sa calvitie prématurée est due à des manœuvres solitaires, qui en ont fait un idéaliste pervers, un viveur repenti, aux dents métal-
– 210 – liques. En conséquence du complexe familial il a momenta-nément perdu tout souvenir de ses actes et je le crois plus à plaindre qu’à blâmer. Ayant fait un examen intravaginal, et après application du réactif acide à 5427 poils anaux, axil-laires, pectoraux et pubiens, je le déclare virgo intacta.
Bloom couvre ses organes génitaux avec son cha-
peau de luxe.
Dr MADDEN : L’hypospadias est aussi à signaler. Dans l’intérêt des générations futures, je propose que les parties atteintes soient conservées dans l’esprit de vin au musée na-tional de tératologie.
Dr CROTTHERS : J’ai analysé les urines du patient. Elles sont albumineuses. La salivation est insuffisante, le réflexe rotulien est intermittent.
Dr PUNCH COSTELLO : Le fœtor judaicus est très pronon-cé.
Dr DIXON (Lit son rapport médical.) : Le professeur Bloom est un exemple complet du nouveau mâle féminin. Son être moral est simple et sympathique, bien des gens ont trouvé que c’était un digne homme, un brave cœur. En somme c’est un individu assez particulier, très timide mais sans faiblesse d’esprit au sens médical du terme. Il a écrit une lettre remar-quable, un véritable poème, au délégué judiciaire de la Socié-té pour l’Édification des Prêtres Repentis, qui explique tout. Il s’abstient presque de boissons alcooliques et je puis affir-mer qu’il fait son lit d’une paillasse et se nourrit du brouet le plus lacédémonien, de pois secs sortant du sac. Hiver
– 211 – comme été il porte la haire et se donne la discipline tous les samedis. Il fut un temps, si j’ai bien compris, où la maison de correction de Glencree le comptait parmi ses délinquants de première catégorie. Un autre rapport signale que c’est un en-fant particulièrement posthume. Je fais appel à la clémence au nom du mot le plus sacré que nos lèvres aient jamais été appelées à proférer. Le malheureux est sur le point d’être mère.
Stupeur et compassion générales. Des femmes
s’évanouissent. Un riche Américain fait dans les rues une collecte pour Bloom. Pièces d’or et d’argent, chèques en blanc, billets de banque, bijoux, bons du Trésor, valeurs à échéance, billets à ordre, alliances, chaînes de montres, médaillons, colliers et bracelets pleuvent.
BLOOM : Oh, je désire tant être mère !
Mme THORNTON (En blouse d’infirmière.) : Serrez-moi fort ma chérie. Ça sera bientôt fini. Fort, ma chérie.
Bloom la serre bien fort et met au monde huit en-
fants mâles de race jaune et de race blanche . On les voit le long d’un escalier au tapis rouge et décoré de plantes rares. Tous sont beaux, visages métalliques, articles soi-gnés, bien bâtis, décemment habillés, bien élevés, par-lent couramment cinq langues modernes et cultivent des arts et sciences variés. Chacun porte son nom imprimé lisiblement sur le plastron de sa chemise : Nasodoro,
– 212 –
Doigtdor, Chrysostomos, Maindorée, Sourire-d’argent, Silberselber, Vifargent, Panargyros. Ils sont nommés sur-le-champ à des postes éminents en de nombreux pays, directeurs de banques, directeurs de compagnies de chemins de fer, présidents de sociétés anonymes, vice-présidents de syndicats hôteliers.
UNE VOIX : Bloom, êtes-vous le Messie ben Joseph ou ben David ?
BLOOM (Sombre.) : Vous l’avez dit.
FRÈRE BOURDON : Alors faites un miracle.
BANTAM LYONS : Prophétisez qui gagnera la course Saint-Léger.
Bloom marche sur un filet tendu, cache son œil
gauche avec son oreille gauche, passe à travers plu-sieurs murs, escalade la colonne Nelson, se suspend par les paupières à la corniche supérieure, mange douze douzaines d’huîtres (y compris les écailles), guérit les écrouelles, déforme ses traits de façon à rappeler un cer-tain nombre de personnages historiques, Lord Beacons-field, Lord Byron, Wat Tyler, Moïse d’Égypte, Moïse Maimonide, Moïse Mendelssohn, Henry Irving, Rip van Winkle, Kossuth, Jean-Jacques Rousseau, le Baron Léopold Rothschild, Robinson Crusoé, Sherlok Holmes, Pasteur, tourne chaque pied simultanément dans plu-sieurs directions, fait reculer la marée, éclipse le soleil en étendant le petit doigt.
– 213 –
BRINI, NONCE DU PAPE (En uniforme de zouave pontifical, avec armure comprenant cuirasse, brassard, cuissard, jambière ; grosse moustache sécularisée et mitre de papier d’emballage .) : Leolpodi autem generatio. Moïse engendra Noé et Noé engen-dra Eunuch et Eunuch engendra O’Halloran et O’Halloran engendra Guggenheim et Guggenheim engendra Agendath et Agendath engendra Netaïm et Netaïm engendra Le Hirsch et Le Hirsch engendra Jesurum et Jesurum engendra MacKay et MacKay engendra Ostrolopsky et Ostrolopsky engendra Smerdoz et Smerdoz engendra Weiss et Weiss engendra Schwarz et Schwarz engendra Adrianopoli et Adrianopoli engendra Aranjuez et Aranjuez engendra Lewy Lawson et Lewy Lawson engendra Ichabudonosor et Ichabudonosor engendra O’Donnell Magnus et O’Donnell Magnus engendra Christbaum et Christbaum engendra ben Maimun et ben Maimun engendra Bibi-la-Purée et Bibi-la-Purée engendra Benamor et Benamor engendra Dupont-Durand et Dupont-Durand engendra Savorgnanovich et Savorgnanovicb engen-dra Jasperstone et Jasperstone engendra Vingtetunième et Vingtetunième engendra Szombathely et Szombathely en-gendra Virag et Virag engendra Bloom et vocabitur nomen eius Emmanuel.
UNE MAIN D’OUTRE-TOMBE (Écrit sur le mur.) : Bloom est un congre.
MORBACH (Équipé comme un bandit de maquis.) : Qu’est-ce que vous faisiez dans l’abri à bestiaux derrière Kilbar-rack ?
UN BÉBÉ DU SEXE FÉMININ (Secoue son hochet.) : Et sous le pont de Ballybough ?
UN BUISSON DE HOUX : Et dans le trou du diable ?
– 214 –
BLOOM (Rougit furieusement du front aux nattes, et trois larmes tombent de son œil gauche.) : Ne touchez pas à mon passé.
LES TENANTS EXPULSÉS (En gilets et culottes, avec des gourdins tumultueux, comme à la foire de Donnybrook.) : – Knoutons-le !
Bloom, oreilles d’âne, s’assied au pilori, les bras
croisés, les pieds en saillie. Il siffle Don Giovanni, a ce-nar teco. Les orphelins d’Artane, formant une ronde, cabriolent autour de lui. Les petites filles de l’Œuvre de la Sortie de Prison, formant une ronde, cabriolent dans l’autre sens.
LES ORPHELINS D’ARTANE :
Ah mon chameau, ah mon conneau. Tu crois qu’les femmes t’ont dans la peau !
LES FILLES LIBÉRÉES :
Si tu vois d d
Dis-lui que je l’é
Que je l’é o q
Ce sacré q q
CORCORNE (Revêtu de l’éphod et coiffé d’une casquette de piqueur, proclame.) : Et il prendra les péchés du peuple et il les portera à Azazel, l’esprit qui est dans le désert, et Lilith,
– 215 – la sorcière de la nuit. Et ils le lapideront et le souilleront, oui, tous, ceux d’Agendath Netaïm et de Mizraïm, la terre de Ham.
Tout le monde lance à Bloom des pierres en carton-
pâte. Une multitude de soiffards de bonne foi et de chiens errants s’approchent de lui et le souillent. Mas-tiansky et Citron paraissent vêtus de gabardine et por-tant de longues boucles. Ils agitent leurs barbes sous le nez de Bloom.
MASTIANSKY ET CITRON : Belial ! Laemlein Istrien ! Faux Messie ! Abulafia !
George S. Mesias, le tailleur de Bloom, son carreau
sous le bras, présente sa note.
MESIAS : Pour un arrangement des pantalons onze shil-lings.
BLOOM (Se frotte les mains joyeusement.) : Tout à fait comme dans le bon vieux temps. Pauvre Bloom !
Ruben J. Dodd, Iscariote à la barbe noire, mauvais
berger, s’approche du pilori portant sur ses épaules le corps de son fils noyé.
– 216 –
RUBEN J. (Chuchote, enroué.) : Nous sommes faits. Un co-queur est allé chercher les cognes. Arcpinçons le premier roulant vif.
LES POMPIERS : Pin-Pon !
FRÈRE BOURDON (Revêt Bloom d’une robe jaune brodée de flammes peintes et le coiffe d’un grand bonnet pointu . Il lui met un sac de poudre autour du cou et le livre au bras séculier, en di-sant :) Pardonnez-lui ses offenses.
Le lieutenant Myers des Sapeurs-Pompiers de Du-
blin, à la demande générale, allume Bloom. Lamenta-tions.
LE CITOYEN : Le ciel soit loué !
BLOOM (Dans une robe sans couture marquée I .H.S. reste debout , phénix au milieu des flammes.) : Ne pleurez pas sur moi, ô filles d’Erin.
Il fait constater aux représentants de la presse des
traces de brûlures. Les filles d’Erin, tout en noir, avee de grands paroissiens et de longs cierges allumés , s’agenouillent et prient.
LES FILLES D’ERIN :
Rognon de Bloom, priez pour nous. Fleur du Bain, priez pour nous.
– 217 –
Mentor de Menton, priez pour nous. Publiciste de l’Homme Libre, priez pour nous. Charitable Franc-Maçon, priez pour nous. Savon Errant, priez pour nous.
Douceurs du Péché, priez pour nous. Romance sans Paroles, priez pour nous. Censeur du Citoyen, priez pour nous. Familier des Fanfreluches, priez pour nous. Sage-Femme très Secourable, priez pour nous. Pomme de Terre Préservatrice contre Peste et Pellagre, priez
pour nous.
Une chorale de six cents voix, sous la direction de
M. Vincent O’Brien, chante l’Alleluia de Hændel ; à l’orgue, M. Joseph Glynn. Bloom s’est tu, desséché, car-bonisé.
ZOÉ : Et parle et parle donc jusqu’à la congestion.
BLOOM (En chapeau clabaud, avec une pipe en terre passée dans le ruban, brogues poussiéreuses, un baluchon d’émigrant noué dans un mouchoir rouge, il mène par un licol de paille un goret noir en chêne fossilisé, et il rit du coin de l’œil .) : À présent laisse-moi prendre la route, l’hôtesse, car par tous les boucs de Connemara j’ risquons de me faire chanter un Te Deum raboteux. (La larme à l’œil.) Tout est insanité. Patriotisme, pleurer les morts, la musique, l’avenir de la race, Être ou ne pas être. Le rêve de la vie s’achève. Le finir en paix. Et la vie continue. (Il regarde au loin douloureusement.) Je suis ruiné. Quelques pastilles d’aconit. Les stores baissés. Une lettre.
– 218 –
Puis s’étendre pour dormir. (Il respire doucement.) Plus ja-mais. J’ai vécu. Adieu, adieu.
ZOÉ (Sèchement, un doigt passé sous son velours de cou.) : Sans blague ? Jusqu’à la prochaine. (Elle ricane.) Probable que vous vous êtes levé du pied gauche ou que vous avez joui trop vite avec votre bonne amie. Oh, je devine ce que vous pensez.
BLOOM (Amer.) : L’homme et la femme, l’amour, qu’est-ce ? Un bouchon et une bouteille.
ZOÉ (Elle fait la tête.) : Je peux pas blairer les jésuites. Faut y aller bon jeu bon argent même avec une sacrée pu-tain.
BLOOM (Contrit) : C’est vrai que je ne suis pas très ai-mable. Vous êtes un mal nécessaire. D’où êtes-vous ? De Londres ?
ZOÉ (Avec volubilité.) : De Goret-sur-Groin où les co-chons de lait jouent du flageolet. Je suis native du Yorkshire. (Elle tient la main de Bloom qui cherche son téton.) Écoute un peu mon petit Tom Pouce. Laisse ça, c’est plus bas que ça se tient. T’as-t-il de quoi pour une passe ? Dix shillings ?
BLOOM (Sourit et opine lentement.) : Plus que ça, ma hou-ri, plus que ça.
ZOÉ : Plus que ça de chic ! (Désinvolte elle le tapote avec des pattes de velours .) Viens-tu au salon voir notre nouveau pianola ? Viens et je me mettrai à poil.
BLOOM (Se tâte rêveusement l’occiput avec l’air d’embarras sans égal d’un colporteur harassé supputant la symétrie des poires tapées de la pute.) : Il y a quelqu’un si elle savait qui se-rait atrocement jalouse. Le monstre aux yeux verts. (Avec
– 219 – animation.) Vous voyez combien la situation est délicate. Je n’ai pas besoin d’insister.
ZOÉ (Flattée.) : Ce que l’œil ne voit pas le cœur n’en souffre pas. (Elle le tapote encore.) Viens.
BLOOM : Rieuse magicienne ! La main qui balance le berceau.
ZOÉ : Gros bébé !
BLOOM (En maillot et pelisse, grosse tête avec une calotte de cheveux noirs, fixe des yeux énormes sur sa robe fluide et compte les boucles de bronze d’un doigt grassouillet, tirant une langue humide et bégayant.) : Un teux tois ; tois tleux tun.
LES BOUCLES : Il m’aime. Un peu. Beaucoup.
ZOÉ : Qui ne dit mot consent. (Elle referme sur sa main ses petites griffes écartées, son index trace dans la paume de Bloom le signe convenu de l’envoyé secret, qui l’entraîne à son destin.) Mains chaudes, cœur froid.
Il hésite entouré d’odeurs, de musique, de tenta-
tions. Elle le conduit jusqu’aux marches, l’attirant par l’odeur de ses aisselles, le vice de ses yeux peints, le frou-frou de sa robe sinueuse, dans les plis de laquelle est embusqué le relent léonin de toutes les brutes mâles qui l’ont possédée.
LES BRUTES MÂLES (Exhalent les sulfures du rut et de l’ordure et se démènent dans leur stalle avec de faibles rugisse-ments ; leurs têtes ensorcelées dodinent.) : C’est bon !
– 220 –
Zoé et Bloom arrivent au pas de la porte où sont
assises deux consœurs du métier. Sous leurs sourcils au crayon gras elles l’examinent avec curiosité et sourient de son salut empressé. Il lève un pied maladroit.
ZOÉ (Sa main secourable le rattrape à temps.) : Houp-là ! S’agit pas de tomber en l’air.
BLOOM : Le juste tombe sept fois. (Il lui fait place pour en-trer.) Après vous, à la mode de chez nous.
ZOÉ : Les dames en premier, les messieurs derrière.
Elle entre. Il hésite. Elle se retourne, lui tend les
deux mains et le tire à elle. Il saute le pas. Dans l’antichambre sur des cornes de cerf, un chapeau d’homme et un imperméable ; Bloom se découvre, mais en les apercevant, fronce le sourcil et sourit, l’air préoc-cupé. Une porte à mi-étage s’ouvre brusquement. Un homme en chemise rouge, pantalon gris, chaussettes marron, passe avec une dégaine de singe, tête chauve à barbe de bouc pointant vers le ciel, il porte un pot à eau plein et ses bretelles noires à deux queues sautillent sur ses talons. Bloom détourne très vite la tête et se penche pour examiner sur la table de l’antichambre les yeux d’épagneul d’un renard empaillé qui court ; puis il re-lève le nez et suit Zoé au salon en reniflant. Un abat-jour en papier de soie mauve atténue la lumière du lustre. Tout autour vole un papillon de nuit qui se heurte, qui s’écarte. Le parquet est couvert d’un lino,
– 221 –
mosaïque de rhomboïdes fade, azur et vermillon. Des marques de pieds s’y sont imprimées dans tous les sens, talon à talon, talon contre arche, pointe à pointe, pieds joints, moresque de pieds qui trépignent, fantômes sans corps, dans un embrouillamini de brouillamini. Aux murs un papier semé de branches d’ifs et clairières pâles. Dans la cheminée se déploie un écran de plumes de paon. Lynch est assis en tailleur sur les poils noirs emmêlés du tapis de foyer, la visière de sa casquette sur la nuque. Il bat la mesure lentement avec une baguette. Kitty Ricketts, une fille blafarde et osseuse, costume ma-rin, gants de daim retroussés pour laisser voir un brace-let de corail, bourse en maillons métalliques à la main, est penchée sur le coin de la table ; elle balance son pied et se regarde dans la glace à cadre doré au-dessus de la cheminée. Un ferret de son lacet de corset dépasse un peu le bord de sa veste. Lynch montre en se moquant le couple qui est au piano.
KITTY (Tousse dans sa main.) : Elle est un rien fêlée. (Elle fait un signe en agitant l’index.) Louflouf. (Lynch du bout de sa baguette retrousse sa jupe et son jupon blanc. Vite elle les rabat.) Tenez-vous un peu. (Elle a le hoquet, et baisse vite son chapeau marin sous lequel ses cheveux luisent , rouges de henné.) Oh, ex-cuse !
ZOÉ : Du luminaire, mon petit. (Elle va au lustre et ouvre en grand le robinet.)
KITTY (Lorgnant la flamme du gaz.) : Qu’est-ce qui lui prend ce soir ?
– 222 –
LYNCH (D’une voix sombrée.) : Entrée du spectre et des farfadets.
ZOÉ : Un petit bravo pour Zoé.
La baguette étincelle dans la main de Lynch : c’est
un tisonnier de cuivre. Stephen est debout près du pia-nola sur lequel s’étalent son feutre et sa canne. Il répète une fois de plus avec deux doigts une suite de quintes creuses. Flora Talbot, une fillasse blonde, molle, adi-peuse, vêtue d’une souquenille couleur de fraise brouie, se carre en reine de carreau avachie au bout du canapé, son avant-bras flasque allongé sur la traversin, elle écoute. Un gros compère-loriot alourdit sa paupière qui somnole.
KITTY (Hoquette encore et frappe d’un pied qui che-vauche.) : Oh, excuse !
ZOÉ (Vive.) : Ton béguin qui pense à toi. Fais un nœud à ta chemise.
Kitty Ricketts baisse la tête. Son boa se déroule,
glisse, frôle l’épaule, le dos, le bras, la chaise et tombe à terre. Lynch soulève de sa baguette la longue chenille. Elle s’encouleuvre le cou et se niche en ses nœuds . Ste-phen regarde dans son dos la forme accroupie avec la casquette devant-derrière.
– 223 –
STEPHEN : Par le fait il importe peu que Benedetto Mar-cello ait trouvé ça ou en soit l’auteur. Le rite est le repos du poète. Ce pourrait être un hymne ancien en l’honneur de Déméter ou cela pourrait aussi bien servir d’accompagnement au Cœla enarrant gloriam Domini. C’est susceptible de nodes ou modes aussi distants que l’hyperphrygien et le mixolydien et de textes aussi disparates que celui des prêtres qui font leur bacchanal autour du ma-chin de David c’est-à-dire de Circé ou qu’est-ce que je dis, de l’autel de Cérès, et le tuyau infaillible de David à son premier basson touchant Sa Toute Puissance. Mais, damn it, c’est une autre paire de manchettes. Jetons notre gourme. Faut que jeunesse se passe. (Il s’arrête, montre la casquette de Lynch, sourit et se met à rire.) De quel côté nichez-vous votre bosse de la connaissance ?
LA CASQUETTE (Saturnienne et splénétique.) : Bah ! C’est comme ça parce que c’est comme ça. Raisonnement de femme. Un juif grec est un grec juif. Les extrêmes se tou-chent. La mort est la plus haute expression de la vie. Bast !
STEPHEN : Vous vous souvenez assez fidèlement de toutes nos erreurs, vantardises, bévues. Combien de temps est-ce que je continuerai à fermer les yeux sur votre déloyau-té ? Pierre à m’aiguiser !
LA CASQUETTE : Bast !
STEPHEN : Écoutez encore ça. (Plissant le front.) La raison c’est que la fondamentale et la dominante sont séparées par le plus grand intervalle possible qui…
LA CASQUETTE : Qui ? Finis. Tu ne peux pas.
– 224 –
STEPHEN (Avec effort.) : Intervalle qui. Est la plus grande ellipse possible. Qui concorde avec. Le retour final. L’octave. Qui.