Un caprice de Caroline chérie
Préface. De Caroline au Caprice
Préface
DE CAROLINE AU CAPRICE
Sur la quatrième de couverture de Caroline chérie (éditions Jean Froissart, 1947), au-dessus des tirages fantastiques avancés (« 500 e mille » !), on a pu voir cette annonce prometteuse : « À paraître : Caroline, tome II. » De fait, devant le succès de sa capricieuse et fantasque héroïne, Jacques Laurent (ou plutôt Cecil Saint-Laurent) s’est vite rendu compte que les neuf cents pages de son roman étaient loin d’avoir apaisé la soif d’histoire, d’aventure, d’amour et d’érotisme de ses lecteurs. Il faut dire que les dernières lignes du roman avaient su jouer de la frustration (« … Encore une marche, et elle saurait ») en reportant sine die les retrouvailles tant attendues avec Gaston.
Mais si Caroline chérie appelait une suite (sans qu’il soit certain que l’auteur l’ait envisagée dès l’origine), elle plaçait Jacques Laurent devant une difficulté : Caroline avait séduit grâce à la tension entre sa fidélité de cœur pour le beau Gaston et la multitude de mésaventures sensuelles que lui valaient ses pérégrinations. Or, relancer dans un nouveau roman le principe d’un amour qui se dérobe, c’était risquer de lasser en révélant le procédé de façon trop grossière. Quant à proposer les tribulations de Caroline et Gaston réunis, c’était perdre ce qui faisait le sel du premier roman : la liberté sexuelle (encore rare chez les lecteurs – et lectrices – de l’époque) d’une héroïne pourtant à la recherche du bonheur conjugal. Dès lors, esquivant la difficulté, Jacques Laurent contera en 1950 les exploits du Fils de Caroline chérie, longue aventure romanesque et pétillante, mais dans laquelle Caroline n’a plus le premier rôle, cédant la place à son fils Anne. Ce détour lui permet d’éviter le problème de la suite en jouant sur l’inversion des genres et des imaginaires : à la fraîche libertine répond un jeune premier, à la Révolution française se substitue l’Empire, à la fuite échevelée à travers la France, l’Angleterre et l’Amérique, succèdent les aventures espagnoles. La variation permet ainsi de renouveler certains des motifs qui avaient fait le succès de Caroline. Le jeu des travestissements et des identités sexuelles, le lien entre plaisir romanesque et désir (celui du personnage et, plus encore, du lecteur), le recours enfin à une structure picaresque permettant de mettre en scène les aléas de l’Histoire sont ainsi comme réinventés.
Mais le récit virtuose des exploits d’Anne ne pouvait satisfaire les lecteurs qu’à moitié. C’était Caroline qui les avait fait vibrer et Jacques Laurent devait se décider à leur offrir de nouvelles aventures de son héroïne. D’autant que désormais le personnage avait cessé d’être une création strictement romanesque pour devenir une figure médiatique, depuis qu’en 1951 Caroline chérie avait été adaptée au cinéma avec Martine Carol dans le rôle-titre. Au moment où le besoin d’argent se faisait sentir pour lancer la revue La Parisienne, c’était aussi par opportunisme que « Cecil Saint-Laurent » reprenait les aventures de son personnage, comme il l’indiquait d’ailleurs dans sa dédicace : « Pour Martine Carol, à qui Caroline doit son caprice. » Pari gagnant puisque, après Caroline chérie, le Caprice sera la seconde œuvre à être adaptée à l’écran, en 1953 (avec la même Martine Carol), restaurant ainsi l’ordre chronologique des aventures. Le Fils de Caroline Chérie, quant à lui, ne sera proposé au cinéma qu’en 1955.
Certes, comme son titre l’indique, ce Caprice n’est qu’une fantaisie, offrant au personnage un dernier tour de piste et comblant le vide chronologique séparant les exploits de la mère de ceux du fils. Mais Jacques Laurent aime la littérature, et la création opportuniste est aussi un jeu malicieux avec les codes de ce qui est déjà une série. Il s’agit de répondre aux attentes du lecteur, mais en réinventant les conventions des romans précédents. Jacques Laurent commence par changer de modèle littéraire. Caroline chérie se réclamait volontiers du roman libertin, évoquant Le Chevalier de Faublas de Jean-Baptiste Louvet de Couvray ; d’ailleurs, la structure picaresque, les aventures galantes, le goût du travestissement rendaient hommage au roman de son devancier. Dans Un caprice, le modèle convoqué est désormais celui de Stendhal, des Chroniques italiennes et de La Chartreuse de Parme ; et le décor du lac de Côme comme la présence d’une certaine Clélia ne peuvent que susciter les souvenirs stendhaliens. Jacques Laurent, qui faisait en 1951 l’« éloge du pasticheur » dans un article de La Table ronde, joue ainsi avec l’écriture de Stendhal – par exemple, dès la scène d’ouverture ou du huis clos chez Clélia – et s’efforce de « rassembler sur un court trajet les obstacles et les pentes qui, à l’état de
dispersion, forment le relief habituel de l’œuvre choisie1 ».
Le changement de référent traduit aussi l’altération de la structure du récit. L’auteur renouvelle ainsi la dynamique picaresque des deux premiers volumes en la concentrant sur un temps très court (l’essentiel se déroule en deux nuits) et dans les rues d’une même ville. Cette fois encore, Caroline fait l’expérience des aléas d’un destin capricieux, joue sa vie – et sa vertu – dans chacune de ses rencontres ; mais, après les grandes fresques, vient le temps du « caprice ». Quand Caroline chérie multipliait les portraits historiques et reprenait les épisodes clés de la Révolution, Un caprice choisit de n’évoquer qu’une révolte populaire aux conséquences très limitées – un « détail » de l’Histoire. Ce cadre resserré matérialise la course folle d’une héroïne frustrée, cherchant en vain à se venger de son bien-aimé en se donnant à un autre homme.
Mais c’est surtout avec les attentes que joue l’auteur. Le premier roman multipliait les rencontres aventureuses, suivant un schéma qui rappelait les romans libertins du XVIIIe siècle ; et, pour le plaisir des lecteurs, offrait une série de scènes sensuelles : épisode saphique, premiers émois, étreintes fugaces, nuit de tendresse avec un jeune adolescent, mais aussi prostitution et viol… Or, conscient que ce sont ces épisodes qui séduisaient dans Caroline chérie, Jacques Laurent choisit ici de toujours décevoir. Un caprice propose une structure similaire au premier roman, menant Caroline des bras d’un homme à ceux d’un autre ; mais chaque fois, qu’elle la recherche ou la redoute, Caroline se verra refuser l’étreinte annoncée. Derrière la frustration de Caroline, c’est celle du lecteur qui est visée, lequel se voit promettre, puis soustraire in extremis, les scènes osées que le roman précédent lui offrait si généreusement. En ce sens, le roman distille, avec une ironie de plus en plus évidente, une érotique du coitus interruptus qui tire parti des attentes suscitées chez le lecteur. Refuser à Caroline ce plaisir qui légitimait le sien, c’est aussi révéler le rapport trouble, évidemment pervers, que l’auteur entretient, via les aventures de son héroïne, avec la sexualité féminine. En 1947, Caroline incarne la jeune fille émancipée qui sait user de ses charmes comme d’une arme et qui résiste aux hommes (ou les possède) grâce à une indépendance encore rare à l’époque. Caroline refuse d’obéir aux injonctions de ses parents, de son mari, de Gaston même, et est en général rétive à toute autorité (celle des royalistes comme des républicains). Elle incarne, à travers la force de son désir et de ses aspirations, la dynamique d’émancipation féminine dont les signes se multipliaient depuis un demi-siècle.
Jacques Laurent cherche à faire entrer en résonance la voix de Caroline avec les aspirations de ses lectrices – car c’est elles qu’il vise avant tout en choisissant un tel personnage, sous le pseudonyme androgyne et sentimental de Cecil Saint-Laurent. Mais Caroline séduit aussi les lecteurs masculins, qui voient dans son indépendance la promesse de nouvelles expériences sensuelles. Car le discours d’émancipation féminine est ressaisi sous le prisme d’un regard masculin, celui de l’auteur, qui révèle à la fois les attentes supposées des lectrices et le jugement qu’un homme porte sur elles. Or le regard de Jacques Laurent sur les femmes reste ambigu, comme en témoigne le portrait de son héroïne. Si Caroline agit librement, c’est qu’elle n’est qu’une enfant – têtue, impulsive, capricieuse –, c’est-à-dire qu’elle charrie les stéréotypes anciens d’une féminité jamais tout à fait adulte et ne peut donc se libérer des hommes.
De fait, sous l’apparence d’une impulsivité sans entraves, Caroline est le produit d’un écrivain qui entretient avec elle une relation tout équivoque et ne cesse de la châtier pour la punir de l’indépendance qu’il lui accorde. Quand Caroline s’échappe seule sur les routes, elle est violée ; pire, elle jouit d’être violée, comme si elle ne s’émancipait que pour se découvrir soumise. Quand elle use de ses charmes pour échapper aux hommes, elle se découvre prostituée – et prostituée en vain. Enfin, quand elle se détache de son mari, elle finit – ultime déchéance – esclave d’un homme noir, réduite à l’état de bête crasseuse. Tout se passe comme si l’érotique de la femme indépendante – et encore une fois, c’est parce qu’elle se libère des hommes que Caroline est désirable – devait se retourner en soumission, suivant une dialectique ressaisissant le désir de la femme (celui de Caroline et des lectrices) à travers le vocabulaire des fantasmes masculins.
Dès le début d’Un caprice, Caroline est marquée par la souillure associée à son indépendance passée, puisqu’elle a perdu la confiance de Gaston. Quand ce dernier affirme son droit d’être infidèle, elle se rebelle contre cette dissymétrie en réaffirmant son insoumission. Mais, commandé par son regard clivé sur la femme, le roman refuse un tel rééquilibrage : quand Gaston se fait séducteur, il manifeste sa virilité rayonnante ; quand Caroline tente de faire de même, elle devient aussitôt une proie, sur le point d’être violée, prostituée, maltraitée, et elle finit par revenir, soumise, dans le giron de celui qui la domine. Le récit propose la même érotique de la femme désirable parce que libre, et punie pour cela même qu’elle semble pouvoir damer le pion aux hommes. Désormais, l’auteur ajoute une couche de perversité supplémentaire en refusant même à Caroline de tromper son mari et en la représentant courant d’un homme à l’autre, incapable en définitive de prendre son indépendance, hystérique au sens où l’on entendait autrefois ce mot. Ainsi, la série des Caroline apparaît-elle comme l’expression – et l’expression sadienne – du regard équivoque porté sur la femme au début des Trente Glorieuses. Écrite par un homme pour les femmes, elle manifeste les négociations symboliques d’une époque en mutation, entre conservatisme et émancipation.
C’est par le détour de l’Histoire et du roman historique que Jacques Laurent évoque l’actualité. Contrairement à ce que l’on croit parfois, l’intérêt de ce genre n’est pas de restituer le passé, mais de susciter, à travers la métaphore des époques lointaines, un discours de biais sur l’actualité. Pour cela, Laurent emprunte certaines de leurs formules aux Anglo-Saxons, à une époque où la culture américaine déferle en France. Il s’inspire en particulier de deux romans à succès : Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell et Ambre de Kathleen Winsor. Ce dernier roman sert de référence à l’auteur – et à l’éditeur, qui en démarque ouvertement la couverture. Le récit au long cours de la courtisane Ambre mêle de la même façon intrigue sentimentale, scènes érotiques et solide arrière-plan historique. Il impose en France un nouveau modèle de romans historiques visant un public plus adulte et plus féminin, loin du récit de cape et d’épée à la française. Quant à Autant en emporte le vent, avec son héroïne partagée en amour entre le Sud et le Nord, il offre à Jacques Laurent une matrice narrative qu’il déplace dans le cadre de la Révolution française, à travers l’affrontement de Georges et de Gaston. S’il adapte là des formules anglo-saxonnes, il fera à son tour école, inspirant un nombre impressionnant de lourds volumes d’aventures sentimentales et érotiques pendant une vingtaine d’années, parmi lesquels il faut compter ceux de Robert Gaillard et surtout ceux d’un couple appelé à connaître un succès à terme plus grand encore que celui qui les avait inspirés : Anne et Serge Golon, avec l’interminable série des aventures d’Angélique, marquise des anges.
Paradoxe apparent, le discours sur l’époque prend forme à travers le double filtre du romanesque (Stendhal, Louvet de Couvray, la littérature anglo-saxonne) et de l’Histoire. On pourrait imaginer que le détour par le passé et la fiction répondait au souhait de Jacques Laurent de ne pas affronter l’actualité, lui qui, sans avoir été un collaborateur actif, avait été employé par le régime de Vichy ; il semble au contraire que le choix du roman historique réponde au besoin de dialoguer avec cette actualité récente. Par-delà la fantaisie romanesque, cette période troublée lui permet de parler de son époque. En effet, que raconte en 1947 Caroline chérie ? L’histoire d’une France soudain déchirée, scindée entre région libre (girondine) et occupée (montagnarde), le récit de familles obligées de fuir sur les routes, contraintes de se terrer chez des proches, d’entrer dans la clandestinité pour lutter contre un système sanguinaire, ou choisissant d’organiser, d’Angleterre, de dangereux débarquements. Les échos sont trop nombreux avec la guerre et l’Occupation allemande pour qu’il y ait là coïncidence. L’anecdote du curé servant à la fois les fugitifs et les oppresseurs, les activités de guérilla auxquelles se livrent les chouans, le débarquement en Bretagne, les terres que Caroline découvre spoliées par des proches de sa famille, les épisodes d’enfermement et d’exécution des prisonniers de guerre, autant de scènes qui jouent évidemment avec l’actualité.
Cela donne un tout autre éclairage au roman. Car, dans Caroline chérie, les victimes sont les aristocrates et le peuple est le spoliateur, inversant de la sorte, via le décalage temporel, la mythologie de la Résistance qu’allait imposer le gaullisme. Les déchirements passés de la nation permettent de donner, mais de biais et sans les nommer, une vision relativiste des drames les plus récents. Quant au Fils de Caroline et au Caprice, ils offrent une autre inversion en évoquant l’époque où « la France occupait l’Europe » (pour reprendre le titre d’un ouvrage que Jacques Laurent fera paraître sous
le pseudonyme d’Albéric Varenne2), tissant explicitement le lien entre la Seconde Guerre mondiale et l’époque napoléonienne. Ce qui, pour l’actualité, apparaît comme scandale et traumatisme peut contribuer dans l’Histoire à la mythologie nationale, affirme Laurent. En éclairant le présent à l’aide du passé, il tente ainsi d’imposer un regard relativiste qui légitimerait ses errances et mettrait dos à dos vainqueurs et vaincus. C’est le sens du trajet erratique de Caroline : hostile aux Montagnards (d’une façon qui rappelle ce que Laurent dira de la gauche), méprisant les Girondins, déplorant l’obscurantisme des émigrés, elle renvoie dos à dos les républicains et la réaction monarchiste. En définitive, et comme Laurent encore, elle déteste par-dessus tout le sérieux de l’idéologie, l’emprise des dogmes. Le choix qu’elle fait de Gaston, l’homme qui se rallie à l’Empire, est celui de la virtu politique, de la force morale – un choix pas si éloigné de celui de Laurent lui-même. Encore est-ce pour changer une dernière fois de camp dans Un caprice, en se jetant dans les bras de l’ennemi de l’Empire, incarné, ultime pirouette, par un simple professeur de danse. Les caprices de Caroline sont aussi ceux de l’Histoire.
Alors, Caroline, une série politique ? Sans doute un peu, mais pas plus qu’il ne s’agit d’une étude sur l’évolution des mœurs au lendemain de la guerre. Cet arrière-plan était probablement voulu par l’auteur, mais ni Caroline ni Un caprice ne sont des romans à thèse ! La fantaisie, le romanesque, l’érotisme un peu pervers, le plaisir de conter, le jeu avec le lecteur, l’Histoire comme terrain de l’aventure restent au cœur du récit. Ce sont ces aspects qui ont séduit les contemporains. Mais la frivolité n’empêche nullement de parler du monde, bien au contraire ; et c’est la force de Jacques Laurent – de Cecil Saint Laurent – de l’avoir compris.
Matthieu LETOURNEUX
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1. « Éloge du pasticheur », La Table ronde, n° 43, juillet 1951.
2. Quand la France occupait l’Europe, Le Portulan, 1948.
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