Un caprice de Caroline chérie

Jacques Laurent · Chapitre 5 sur 18

Pages du PDF

Un caprice de Caroline chérie

4. Un tambour dans une guérite

4

Un tambour dans une guérite

 

— Eh bien ! partez, partez, ma petite, partez.

— Mais, madame… Madame sait bien que je ne veux pas laisser madame.

Le furieux visage de Caroline émergea d’un flot de robes houleuses. Le reste de son corps restait engagé dans les profondeurs de l’armoire ouverte. Une mèche, fuyant l’étau du diadème, s’était déroulée sur son visage et s’y balançait. Pour la chasser elle souffla puis donna un vif mouvement du menton, enfin s’en débarrassa en frottant son front contre le battant de l’armoire comme font les petits veaux sur les troncs des pommiers. Alors seulement elle put rendre ses décrets.

— Je vous ordonne de partir tout de suite, Jeannette. Les trois premières malles sont dans la charrette à bras. Donnez de l’argent à un soldat pour qu’il la tire et ne la perdez pas de vue une seconde. Je vous retrouverai ensuite au camp retranché.

Subjuguée, Jeannette traversa la belle chambre au pillage. Le parquet était jonché de schalls, de souliers, de bonnets, d’éventails et de bonbonnières renversées. Des flambeaux, allumés à la hâte, diffusaient une lumière vacillant sous la brise qui pénétrait par les fenêtres ouvertes et gonflait les rideaux de tulle.

Arrivée à la porte, Jeannette s’arrêta. De nouveau, elle fit face à l’armoire où fourgonnait sa maîtresse.

— De sa chambre, madame ne peut pas se rendre compte, s’exclama-t-elle courageusement. Dès qu’on a appris que c’était l’insurrection, tout le monde a déserté le bal de madame…

La voix de Caroline, calme et assourdie par les étoffes, lui parvint :

— Qu’allez-vous inventer ! J’étais encore dans le salon à ce moment-là. Il n’y a pas eu le moindre affolement. Au contraire, personne ne voulait s’en aller. Il a fallu que le général prie les Italiens de rentrer chez eux et ordonne aux Français de rejoindre leurs compagnies. À moi, il m’a dit de suivre un peloton qui regagnait le camp retranché ; tout de même avant, il fallait bien que je rassemble mes affaires.

En parlant, elle s’était animée, ce qui la fit sortir de nouveau de sa tanière.

— J’en ai assez qu’on me traite comme une de ces poupées de l’aristocratie italienne qui de toute leur vie n’ont jamais eu à craindre que les souris et l’orage. Une fuite, je sais ce que c’est. Ça m’est arrivé trop souvent de me retrouver en chemise et sans un sou pour que je ne prenne pas mes précautions. Pour une fois que j’ai autant de belles robes et de beaux bijoux, je compte bien ne pas laisser ça à cette bande de chenapans pour qu’ils se taillent des drapeaux dans mes jupons, qu’ils vendent mes bijoux à des usuriers et qu’ils bourrent leurs fusils avec mes chemises. Allez vite escorter mon convoi, Jeannette. Et ne me rompez plus les oreilles, ce n’est pas bien grave, allez.

Jeannette ouvrit la porte mais, sur le seuil, elle lança encore quelques précisions désespérées.

— C’est que depuis que vous êtes partie, madame, tout s’est gâté. Le bruit a circulé parmi les Italiens que ceux qui seraient trouvés ici seraient pendus. Madame n’a rien entendu parce qu’elle était trop occupée, mais, en ce moment, les derniers se piétinent pour sortir plus vite.

Caroline leva les yeux au ciel :

— Une panique stupide ! En moins d’une heure le général aura rétabli le calme dans la ville.

Jeannette n’insista plus mais, avant de refermer la porte, elle lança :

— Le général a donné l’ordre à toutes les troupes d’évacuer Côme et de se retirer dans le camp retranché. Je l’ai entendu de mes propres oreilles.

La porte claqua. Caroline prit de nouveau le plafond à témoin de l’entêtement de Jeannette puis elle se consacra à remplir une malle de ce qui restait épars à travers la pièce qu’elle ramassait un peu au hasard : souliers dépareillés, contenu d’un tiroir oublié, couvre-pieds soyeux.

Les discours effrayés de Jeannette ne l’avaient nullement convaincue du péril, mais elle n’était pas non plus parvenue à les chasser complètement de sa pensée. Elle s’interrompit brusquement pour courir sur sa terrasse. S’étant penchée à la balustrade, elle n’aperçut d’abord que l’immensité obscure et lisse du lac. Ayant toutefois jeté un regard sur la cour d’honneur, elle fut effrayée de ne plus rien apercevoir des soixante carrosses qui, un quart d’heure plus tôt, la peuplaient encore. Le dernier s’enfuyait vers les grilles. Une femme vêtue d’une grande robe blanche dont elle soulevait les pans à hauteur de ses épaules courait vers lui. Une portière s’ouvrit. Une main l’aida à monter en marche…

Le dernier carrosse disparu, il ne resta plus dans la cour qu’un petit chausson pailleté d’argent perdu par l’une des fuyardes. Au fond, près des grilles, une quinzaine de soldats français se rassemblaient en silence. Enfin impressionnée, Caroline se décida à avoir peur.

Rentrant à pas rapides dans sa chambre, elle se pendit au cordon de sonnette. Puis elle s’assit sur les grosses sangles de sa malle, au mépris de la délicate étoffe de sa tenue de bal. Les mauvais souvenirs lui revinrent. Elle retrouvait son inquiétude de petite traquée attendant une diligence dans la cour d’une maison de poste.

Le silence qui avait suivi à son coup de sonnette s’éternisait. Il lui fallait pourtant un homme pour descendre la malle. Que faisaient les deux valets de chambre, l’ordonnance, le…

Elle s’était mise à courir dans le majestueux corridor. Elle frappa aux portes, elle appela. Puis, penchée sur la balustrade du grand escalier, elle prit peur de l’écho qui prolongeait ses appels de degrés en degrés et de voûte en voûte.

À son angoisse, Gaston était le seul antidote. Elle se rua dans l’escalier. En bas, l’entrée était également déserte. Elle poussa la porte du grand salon. Les guirlandes de lauriers-roses jonchaient le parquet. Culbutés, les palmiers nains s’égaillaient autour de l’estrade des musiciens où, parmi les chaises renversées, demeurait seul, abandonné, un violon.

D’autres objets perdus dans la bousculade jalonnaient l’immense pièce : un éventail entre les pieds d’une chaise, un bicorne, un manteau de bal sur le dossier d’un fauteuil, une cape noire à terre, un gant de femme, une tabatière d’homme.

Sur les tables, le souper entamé et brutalement interrompu demeurait debout, mais comme foudroyé. Sorbets et glaces fondaient tristement dans le cristal et l’argent. Les vins et les sirops flamboyaient dans les verres à demi pleins. Dans les assiettes, de roses tranches de viande froide à peine déchiquetées témoignaient du festin et de son interruption soudaine dont des chaises renversées, des serviettes éparses achevaient de donner l’image pétrifiée. Caroline se rappela le récit qu’Ugo Foscolo lui avait fait de Pompéi et des scènes intimes que la pluie de cendres avait arrêtées en une seconde, immobilisées et conservées jusqu’à nous.

Au bout de l’enfilade des salons, elle aperçut enfin, après s’être avancée, le général figé devant une table sur laquelle étaient étalés une carte et des papiers. Pour se faire de la place, il avait violemment écarté coupes et carafons. Le vin coulait en rigoles sur la nappe. Elle courait vers lui, quand elle s’arrêta net en entendant retentir la voix du général sur ce ton à la fois cassant et sourd qui marquait chez lui la colère, l’énervement et la précipitation.

— Lambert ! Allez porter cet ordre au poste du Marché couvert. Qu’il tienne encore quinze minutes et qu’il se replie sur le camp retranché en y entraînant toutes les patrouilles qu’il pourra rencontrer.

Un groupe d’officiers qu’une tenture cachait à Caroline s’avança. L’un d’eux se détacha, prit l’ordre :

— Compris, mon général.

— Vous, Guyot, tâchez de parvenir à l’église San Abbondio. Ralliez ce qui reste de troupes. Direction : le camp retranché. Et pas d’anecdotes, hein ! Pas d’initiatives locales. Dans une demi-heure, je ne veux plus qu’il y ait un seul soldat dans la ville. Pour la reprendre, il faut d’abord la quitter. Et faites vite !

Caroline vit disparaître les deux officiers au pas de course. Elle baissa involontairement la tête en entendant retentir, assez proche cette fois, une nouvelle salve.

— Et quant à vous, lieutenant, ordonnait maintenant Salanches, rassemblez-moi ce qui reste de soldats ici et envoyez-les par petits paquets sur le camp. Surtout, pas de départs en masse. Que chaque groupe tente sa chance sans faire de bruit.

— Et vous-même, mon général ?

— J’ai des papiers à brûler. Ensuite, je vous rejoindrai à la grille.

Comme le troisième officier traversait le salon pour sortir, Cépoys déboucha dans un grand fracas de bottes.

— Mon général, cria-t-il du plus loin, les insurgés sont maîtres du centre de la ville et…

— Je ne vous ai pas attendu pour le savoir. Vous avez été bien long à remplir votre mission. Sans doute votre cheval n’aime-t-il pas se promener tout bonnement dans les rues !

Essoufflé, Cépoys se tenait maintenant immobile devant Salanches, occupé à fermer un pli qu’il se décida à lui tendre.

— Vous tâcherez d’être plus rapide cette fois. Il faut porter ce rapport au quartier général à Milan. Il est destiné à Masséna. Si vous le perdez, car vous êtes capable de tout, vous en savez assez pour exposer notre situation. Côme est aux mains d’insurgés manœuvrés eux-mêmes par les agents de l’Autriche. Nos troupes, à peu près intactes, se sont enfermées dans le camp retranché. Il me faut des renforts immédiats. Sauf événement nouveau, deux brigades suffiront avec un peu d’artillerie de campagne. Je signale aussi, à toutes fins utiles, que l’audace des insurgés, d’après les derniers renseignements reçus, est due à une prétendue rentrée en guerre de la Russie, et à l’arrivée imminente de deux prétendues armées autrichiennes, l’une débouchant par la Suisse, l’autre montant par Bergame. Ces nouvelles sont archi-fausses, certainement. Mais les nouvelles fausses sont souvent plus dangereuses que les vraies et nous sommes en train de nous en apercevoir… Eh bien ! où allez-vous ?

Cépoys, le pli en main, avait salué et se retirait déjà.

— À Milan, mon général.

— Et comment ? Toutes les portes sont gardées par cette bande d’imbéciles qui joue aux soldats.

— Mais je…

— Mais vous, vous n’êtes qu’un sot qui ne réfléchissez que chez votre tailleur, votre coiffeur ou quand il est question de conseiller une femme sur la robe qu’elle portera. Les insurgés gardent tout, même les égouts. Cependant leur éducation militaire laissant à désirer, ils ont oublié le port. Nous y avons plusieurs embarcations que vous connaissez. Choisissez l’une des plus petites. Un enfant suffirait pour la gouverner, vous aurez donc simplement un peu de mal. Prenez à la grille un soldat qui se chargera de ramer. Les côtes du lac se prêtent aisément au débarquement. Une fois à terre, j’espère que vous saurez tout de même retrouver la route de Milan. Et si vous tenez à entrer chez le général Masséna à cheval, je vous y autorise. Je dirai même mieux, c’est un ordre. J’ajoute qu’il habite au dernier étage d’un palais dont chaque étage est un monument à soi tout seul. Allez.

Caroline regarda Cépoys s’éloigner. Il était moins flambant que d’habitude. Il avait l’air grave. Elle respira un bon coup, un peu inquiète des éclats auxquels le général allait se livrer en la trouvant là. Elle se donna encore un délai, celui de compter jusqu’à dix avant de se précipiter vers son mari. Celui-ci, avant qu’elle se mît à compter, avait rempli d’alcool un seau à glace. Quand elle parvint à trois, il l’enflammait, à six, il précipitait une liasse de papiers dans les flammèches bleues qui allumaient des reflets vivants sur les coupes, les plats et les tentures de brocart.

À dix, elle voulut courir vers lui. À cet instant, une haute et maigre silhouette, surgissant de la terrasse, détourna son attention. C’était le trésorier-payeur. Il croisa les bras sur sa poitrine et s’exclama :

— Voilà que vous préparez un punch, général !

Gaston, qui était penché au-dessus de son incendie, leva la tête. Caroline admira la beauté de son visage qui, reflétant l’agitation des flammes, leur empruntait un fond de teint ambré et des ombres qui soulignaient les arêtes de sa mâchoire, l’ironie de sa lèvre inférieure, la maigreur sculpturale de son cou, le dessin décidé de ses yeux où dansa tout à coup une lueur moqueuse.

— Figurez-vous que j’avais soif, mon cher trésorier. En outre, je ne savais quoi faire. Alors je me suis dit : Tiens, tiens, si je me faisais un punch !

Éberlué, le trésorier le regarda d’abord dans l’espoir de comprendre, puis se laissa aller sur une chaise.

— Vous m’en donnerez un verre, soupira-t-il. Ah ! quelle soirée, mon Dieu, quelle soirée !

Il ajouta après un temps :

— Je l’avais dit que tout ça finirait mal.

Levant le nez, il aperçut des cendres qui voltigeaient au-dessus du seau.

— Mon Dieu, mais vous avez mis du papier dans votre punch ! Alors, il est imbuvable ? Tant pis… J’en étais sûr que ça finirait mal.

Gaston venait de ceindre son sabre et de nouer sa cape. D’une claque sur l’épaule, il obligea le trésorier-payeur à se lever.

— Il y a une demi-heure que vous devriez être parti. Si vous restez ici, je crains en effet que cela ne finisse assez mal pour votre précieuse personne.

Celui-ci se redressa courageusement sur des jambes flageolantes et, sortant un papier de sa poche, le tendit au général qui se borna à lui jeter avec impatience un regard interrogateur.

— Mon général, reprit le trésorier d’une voix qu’il essayait de rendre ferme, je suis remonté ici pour protester. Je proteste d’abord contre ce qu’a d’inconvenant la présence d’un trésorier-payeur sur le théâtre des opérations. Je proteste donc solennellement. Tout ce qui s’est passé ce soir est scandaleux. Néanmoins, il ne sera pas dit que je n’aurai pas agi dans les formes. Voici la note que je viens de rédiger. Je vous la lis : « Il est porté à la connaissance des officiers et hommes de troupes de la deuxième demi-brigade que, puisque l’état de siège est proclamé à Côme, le Trésorier-Payeur, le feu étant ouvert, ferme ses bureaux. Quand le feu aura cessé, il les rouvrira. Fait à Côme, le 26 Messidor An VIII, à minuit. » Je vous somme, mon général, de faire apposer cet avis à la porte de mes bureaux et de me délivrer, en outre, une note manuscrite par laquelle vous reprenez, du fait de l’état de guerre, la responsabilité des sommes qui s’y trouvent entreposées.

Ce régal de termes administratifs avait rendu sa vigueur au vieux fonctionnaire qui courait derrière Salanches, tentant de le retenir par la manche. Il ne l’eût sans doute jamais lâché si le ciel et le palais ne s’étaient mis à trembler. Le fracas assourdissant ne dura que quelques secondes. Il fut suivi du carillon des vitres qui volaient en éclats sur le plancher.

Le trésorier-payeur s’en retrouva assis à terre. Gaston, qui ne s’était pas arrêté dans sa marche, lui cria sans se retourner :

— N’ayez pas plus peur qu’il ne convient, monsieur le trésorier. C’est le colonel d’artillerie du camp retranché qui fait parler ses canons, sans aucune autre utilité d’ailleurs que de faire réfléchir les émeutiers et de leur montrer que nous nous y connaissons aussi en feu d’artifice. Courez donc à la grille et tâchez de vous sauver avec une des escouades.

De son long pas vif et élastique, Gaston traversait maintenant le salon. Caroline espérait qu’il la verrait. Sans doute ne regardait-il qu’en lui-même. La tête penchée, il passa sans sourciller près de la pâle jeune femme en robe blanche qui en fut réduite à murmurer timidement :

— Gaston !

Il avait virevolté. Sa poitrine se souleva. Ses poings se serrèrent. Ses pommettes étaient devenues pâles. Avant qu’il eût ouvert la bouche, c’était elle pourtant qui, agitant les mains en avant, criait :

— Oh ! ne me gronde pas ! Oh ! mon chéri, je sais tout ce que tu peux me dire, alors pourquoi me le dire… Oui, j’ai été sotte ! Je n’ai pensé qu’à mes robes, qu’à mes bijoux, je n’ai pas pris ça au sérieux, je ne suis pas partie comme j’aurais dû. Je sais tout ça.

Elle avait joint les mains et se tordait les doigts convulsivement. Gaston, auquel elle venait d’arracher, en les exposant elle-même, les thèmes sur lesquels sa fureur se préparait à s’exhaler, se borna à jeter d’une voix sourde, comme s’il avait du mal à se persuader de la réalité de sa présence :

— Tu es là !

Il reprit souffle.

— Il n’y a plus ici que quelques soldats, poursuivit-il presque à voix basse en séparant chaque syllabe ; en cette minute nous sommes probablement cernés. Il va falloir se faufiler par le dédale des rues de Côme au milieu d’une populace d’assassins. Et tu es là !

Il éclata enfin :

— Et pourquoi es-tu là ?

Il ne la laissa pas répondre. Il s’approcha d’elle lentement, la tête en avant :

— Je vais te le dire, pourquoi tu es là. Pas pour des histoires de robes ni de colliers, tu n’es pas sotte à ce point. Tu voulais revoir Cépoys, hein ?

Les reproches justifiés exaspéraient en général Caroline. Les accusations injustes la jetaient hors d’elle. Celle-ci, prononcée dans un décor de tragédie, lui donna à ce point sur les nerfs qu’elle se tordit les doigts sans trouver un mot à répondre.

Gaston ayant repris souffle allait sans doute interpréter ce silence comme un aveu. Caroline, paralysée, la sentait venir cette phrase inévitable : « Tu n’oses même pas le nier, hein ? »

Au lieu de la phrase, le plancher trembla de nouveau. Le tympan de Caroline frémit sous une nouvelle explosion. Cette fois, elle ne fut pas seulement suivie d’éclats de verre. L’air hurla. Le plancher sonna… La jeune femme porta ses mains à son visage de façon à la fois à se boucher les oreilles et à se cacher les yeux. À la même seconde, un ouragan la saisit aux épaules, l’emporta, l’immobilisa, la serra comme un étau.

Quand elle eut rouvert les yeux, il lui fallut un temps de travail mental pour distinguer ce qui, dans ses brutales impressions successives, revenait à la canonnade, à l’écroulement du lustre qui en était résulté, et à Gaston qui, l’ayant empoignée, la tenait serrée contre lui.

Amas de cristal fracassé en gouttelettes, de chaînes d’argent qui semblaient se ligoter elles-mêmes et de plâtras, le lustre, écrasé, brûlait encore et fumait. Ses minces volutes blanches se mêlaient aux tourbillons de poussière, à la pluie de plâtres colorés qui continuait de tomber avec un grésillement dérisoire.

Puis il y eut l’intermède du trésorier-payeur qui, affolé, s’enfuyait lentement, sur la pointe des pieds, comme un voleur de vaudeville. En parvenant sur la terrasse, il se détacha si bizarrement sur la nuit qu’il ressembla à un faucheux et que Caroline éclata de rire.

Elle avait ri spontanément, avec ce naturel qui lui permettait, au cours d’un drame, d’isoler un détail comique et d’en profiter ; toutefois, à peine son rire libéré, ses nerfs, heureux de se détendre, l’amplifièrent. Gaston la serra plus fort. Elle vit l’angoisse dans ses yeux. Il promenait ses lèvres sur son visage en murmurant un « Caroline » qui voulait être apaisant mais qui témoignait suffisamment de son appréhension pour que Caroline n’en profitât pas, faisant durer les dernières cascades d’un rire où Gaston redoutait une manifestation de démence.

Le canon s’était tu, mais la fusillade avait recommencé, plus proche. De la cour parvinrent des ordres brefs. Les derniers soldats devaient s’apprêter à partir.

— Sauvons-nous, mon chéri, balbutia Caroline.

Cette imploration lui rendit son calme. Il saisit Caroline dans ses bras et se précipita sur la terrasse. En dévalant, il se heurta à Julien, le petit tambour, qui montait en courant.

— Où vas-tu ? demanda-t-il en s’arrêtant.

— Je vous cherchais, mon général. Le lieutenant m’a envoyé pour vous dire qu’une grosse colonne d’Italiens montait par la grand-rue. On entend leurs chants. Il faut que je prévienne aussi le poste qui se tient dans le verger.

Gaston avait reposé sa femme à terre. Tous deux se remirent à courir, traversant la cour d’honneur parfaitement silencieuse. Près des grilles, ils trouvèrent une quinzaine de cavaliers. Le lieutenant était en train de les répartir en petits groupes qui, les uns après les autres, franchissaient le portail et se lançaient dans la noire et périlleuse cité.

Caroline, que Gaston avait quittée pour conférer avec le lieutenant, se sentit à la fois transir et brûler. Elle se souvenait du village breton où ses compagnons et elle s’étaient essaimés pour tenter de passer malgré la vigilance des patrouilles jacobines. Elle s’était perdue. Elle avait marché. Elle s’était endormie de désespoir puis s’était éveillée, blottie entre un buisson et une meule, dans un concert de chants d’oiseaux. Son souvenir lui rendit intact ce vif et frais matin breton pavoisé d’un ciel bleu-vert, d’un lointain clocher doré et d’une bonne odeur de terre. « Mon Dieu, pensa-t-elle, où serai-je quand le jour se lèvera ? Que sera-t-il le matin qui m’attend ? »

Elle regardait autour d’elle, le cœur serré. Il y avait les cavaliers immobiles, les grilles brillantes, la cour et les jardins silencieux et la façade du palais dont les lumières s’étaient peu à peu éteintes. Elle reconnut, à une vague lueur, la terrasse de sa chambre. Un vent froid lui apporta quelques lambeaux d’un chant que les émeutiers devaient proférer dans une rue voisine. Une nouvelle canonnade le recouvrit. Une étoile filante traversa le ciel.

Elle sentait sa tête dodeliner sur ses épaules. Elle alla s’appuyer à la guérite vide du factionnaire. Elle avait envie d’y entrer, de s’y blottir. Dormir ! Ne plus penser à rien. Se désintéresser, s’endormir…

Une nouvelle étoile filante. Mais quel souhait lui adresser dans une époque aussi absurde ? La prise de la Bastille avait arraché ses lèvres à celles de Gaston. Qu’allait-il résulter de l’émeute de Côme ? Serait-elle une révolution, connue et cataloguée par les historiens, rappelée et célébrée par des anniversaires bruyants, ou au contraire ne compterait-elle pas le moins du monde ? Juste de quoi faire quelques morts et…

Elle n’avait pu retenir un cri, imaginant pour la première fois que, cette nuit, Gaston pouvait être tué. Elle le quêta du regard. S’il allait ne pas revenir ? Si un coup de fusil allait l’abattre près de la grille ! Les sanglots l’étouffèrent. Elle n’était plus que remords. Elle s’accusait de tout. C’était tout juste si elle n’était pas responsable de l’insurrection. Dire que Gaston risquait de tomber en croyant qu’elle ne l’aimait pas, qu’elle lui préférait Cépoys, qu’elle le trahissait.

Abandonnant la guérite, elle voulut courir à sa recherche mais, jaillissant de l’ombre, il arrivait tenant deux chevaux par la bride.

— Je t’ai trouvé une jument très douce. Nous allons filer à l’instant même. J’emmène six soldats avec nous, de vrais troupiers qui rentrent d’Égypte.

Le désespoir de Caroline était balayé. Avec un sourire joyeux, elle s’élança vers son cheval, tout heureuse de cette randonnée difficile et improvisée, du jeu dur et dangereux auquel elle allait se livrer. Déjà, elle avait posé la main sur le cou du cheval. Ce fut au moment de lever lestement le genou qu’elle s’immobilisa avec une petite grimace de désespoir.

— Oh ! mais, Gaston, gémit-elle.

— Quoi ?

— C’est impossible. Je ne peux pas monter à cheval comme ça. Ma robe me ligote. Elle va se déchirer de tous les côtés. À la moindre difficulté, elle me fera tomber.

Pris de court, Gaston taquinait sa botte avec sa cravache. Caroline le sentait fou d’impatience.

— Mon chéri, balbutia-t-elle, pars, laisse-moi.

Ce fut tout juste s’il ne la frappa pas tant cette réponse l’exaspéra. Il se domina et lui proposa de la prendre en selle devant lui. Ils durent convenir que pour une expédition aussi hasardeuse, cela n’arrangeait rien.

— Ma robe d’amazone est partie avec Jeannette, répétait Caroline d’un air morne. D’ailleurs, je n’aime pas monter en amazone, ce qu’il m’aurait fallu c’est une tenue d’homme.

— Moi, madame, j’en ai une !

La voix grêle qui avait prononcé ces mots était celle du petit tambour vers lequel Caroline et Gaston se retournèrent. Elle se rappela que, pour endurcir le jeune garçon, on l’obligeait à garder toujours son sac sur ses épaules et qu’on chargeait ce sac de son uniforme de grande tenue.

Prestement il le posa à terre, l’ouvrit et commença d’en tirer les vêtements. Caroline se glissa dans la guérite et entreprit de délacer son fourreau de soie avec l’aide maladroite de Gaston qui se tenait dans l’embrasure du petit abri. De son côté, elle n’était pas très adroite non plus, émue par le tragique de sa situation, troublée par les présences masculines qui l’enveloppaient d’une rumeur faible faite de chuchotements, de bruissements d’armes, de claquements de langues destinés aux chevaux. Ses doigts impatients rencontraient ceux, secs et fébriles, de Gaston, qui s’empêtraient dans les lacets et les faveurs. Elle lui jetait des conseils ou des ordres à voix basse, avec nervosité, car naturellement il tirait quand il fallait dénouer, et réciproquement. Enfin, elle put commencer à se dépouiller de la robe, la tête prise sous l’étoffe et trépignant un peu car c’était le moment où Jeannette se révélait absolument nécessaire. Encore avait-elle compté sans le diadème dont le hérissement de perles baroques et de créneaux miroitants retint la soie avec un crépitement au moment où la robe l’effleura. Il fallut la rabattre. Caroline détacha le diadème et, d’un valeureux mouvement d’épaules, réussit à rejeter enfin son fourreau.

— Ma parole, tu es toute nue là-dessous ! s’exclama Gaston.

La robe enlevée, il ne lui restait plus en effet que ses bas blancs retenus au genou par une jarretière.

— Plains-toi, nous en aurons fini plus vite. Si tu ne me laissais pas toujours aux mains de Jeannette, tu le saurais qu’on ne porte pas de chemise sous une robe de bal.

Un souvenir l’assaillit, elle se pencha tendrement vers lui dans l’obscurité :

— Te souviens-tu de ce que tu en avais fait de ma chemise, mon chéri, rue de l’Arbre-Sec, notre première nuit ?

Il lui effleura l’épaule d’un baiser mais ne parut pas décidé à s’abandonner à l’émotion.

— Je t’en prie, dépêche-toi !

Il venait de se baisser pour cueillir à ses pieds la chemise du petit tambour quand un « Mon général » essoufflé fut proféré à quelques pas derrière lui. C’était le lieutenant. Un des pelotons parti cinq minutes plus tôt avait dû rebrousser chemin, toutes les rues du quartier étant gardées par les émeutiers. Il fallait examiner immédiatement sur une carte les autres trajets possibles pour tenter de gagner le camp retranché.

— Habille-toi toute seule et vite, ordonna Gaston avant de s’éloigner.

Sortant les épaules hors de son repaire, Caroline, accroupie, essaya à tâtons de démêler dans le tas de vêtements la chemise, la culotte et le gilet blancs, le chapeau à cocarde tricolore… Levant les yeux, elle distingua confusément la silhouette de Julien à quelques pas.

— Julien, appela-t-elle. Tu vas me passer les vêtements à mesure que je te les demanderai. Et ne regarde pas par ici, hein ! Garde les yeux baissés comme une demoiselle.

Une seconde plus tard, le jeune garçon, penché sur son équipement, prenait les opérations en main.

— Il faut commencer par la chemise et le caleçon, madame, les voilà.

Il les lui tendit. Leurs mains se touchèrent.

— Tu ne regardes pas, hein ?

Elle se rassurait en constatant qu’elle-même discernait à peine la silhouette du jeune tambour. Cependant, comme son regard s’abaissait sur son propre corps, elle poussa un soupir scandalisé car la blancheur de sa peau la trahissait impudemment.

Elle enfila en hâte la chemise mais, dans sa précipitation, ce fut devant-derrière. Tout en s’en dégageant avec des mouvements saccadés, elle imaginait l’irritation de Gaston si celui-ci la retrouvait nue à deux pas de son tambour.

Au moment où elle allait repasser la chemise dans le bon sens, une voix grinçante la fit sursauter.

— Des coups de fusil, parfaitement. Ils ont osé tirer des coups de fusil sur un trésorier-payeur, homme pacifique et administratif s’il en est. Ils m’auraient adressé une circulaire insolente, j’aurais compris, mais des coups de fusil ! Je n’ai eu que le temps de me retirer à toutes jambes. Je proteste. J’en ai par-dessus la tête ! Tel Achille, je vais me retirer sous cet abri et l’on ne m’en fera plus sortir.

D’un pas raide et résolu il marchait vers la guérite. Caroline, les bras levés et emprisonnés dans la chemise qu’elle essayait de mettre, ne pouvait protéger sa pudeur qu’en serrant les cuisses avec une énergie dérisoire.

— Ah ! quelle soirée ! gémissait le trésorier. Ah !…

Il s’arrêta net.

— Ah ! bah ! acheva-t-il d’une voix changée où il y avait à la fois de l’étonnement et de la gaillardise.

Dégageant ses bras, Caroline tenta de se servir de la chemise comme d’un paravent et la brandissait devant elle.

— Allez-vous-en ! cria courageusement le petit tambour. Voulez-vous bien vous en aller tout de suite ou je vous chasse !

Le trésorier toisa son adversaire blotti contre la guérite et continua d’avancer.

— Non seulement l’armée ne me défend pas contre les pillards, mais encore elle ribaude au lieu de combattre et un morveux de tambour viendrait m’interdire, dans la tragique extrémité où je me trouve, jusqu’aux passagères voluptés de l’oubli !

— Monsieur le trésorier, mon mari va revenir, lança Caroline. Je vous jure que s’il vous trouve là !…

Le trésorier fit un saut en arrière en reconnaissant la voix de sa générale. Puis il ne trouva rien de mieux que de se découvrir.

— Ah ! madame, balbutia-t-il, croyez bien que je ne m’attendais pas à… Vous avouerez de votre côté que l’idée qui vous a prise est singulière et que, vu les règlements en cours, j’étais habilité, en me dirigeant sur cette guérite, à y chercher un abri et non une femme nue… je veux dire une ravissante femme nue, ou plutôt, une déesse. Et qui plus est, une déesse qui est la femme du général… et à laquelle j’ai l’honneur de présenter mes respects.

— La meilleure façon de présenter vos respects, c’est de vous en aller, jeta Caroline avec rage.

Elle était révoltée de sentir sur sa peau le regard égrillard de ce vilain hibou. À peine eut-il tourné ses bottes qu’elle saisit Julien par le poignet.

— Le général va revenir et je ne suis pas plus avancée que quand il est parti. Il faut rattraper le temps perdu. Ouvre juste assez les yeux pour m’aider à m’habiller.

La chemise fut passée en un tour de main. Il fallut ensuite la relever pour que Caroline, ayant ôté l’un de ses bas, le nouât autour de sa poitrine afin de la masculiniser. En deux minutes, elle était devenue un tambour sinon présentable dans une revue, du moins admissible dans la panique d’une retraite.

— Il y a encore mes cheveux, dit-elle en achevant de boutonner sa dernière guêtre. Est-ce que tu pourrais me les tresser en cadenette ?

Elle sentit de nouveau les doigts frais de Julien frôler ses joues et son cou comme ils avaient frôlé ses reins, ses cuisses, ses hanches, au cours de ce travestissement précipité.

— Attention, ne remuez donc pas ! lui enjoignit-il comme elle se relevait, sa guêtre bouclée.

Elle fut amusée par cette velléité d’autorité masculine et, mettant la main sur l’épaule de julien, lui demanda :

— Quel âge as-tu ?

— Je vais avoir seize ans.

— Ça veut dire que tu as quinze ans…

Décidément, c’était une soirée où les souvenirs affluaient. Qu’était-il devenu le petit mousse de Brest ? Elle se pencha, ramassa le diadème de perles et le tendit à Julien.

— Mets ça dans ton sac. Ça sera moins lourd que la tenue que je t’ai prise… et c’est plus précieux.

— Merci, madame, bredouilla-t-il sagement.

Il se retourna. On l’appelait. Les derniers postes du palais avaient fini de se rassembler devant la grille et son escouade s’ébranlait. En le voyant s’enfuir, Caroline regretta de ne pas lui avoir donné, en plus, un baiser.

— Eh bien ! ce n’est pas si mal. Même des cadenettes ! Tu t’es merveilleusement débrouillée.

Après avoir inspecté à la lueur du falot qu’il tenait à la main ce petit tambour quasi réglementaire : habit bleu, collet garance, buffleterie en place, guêtres blanches, chapeau rouge martialement planté, Gaston le prit par le poignet l’entraîna au milieu des cavaliers, l’aida à monter sur une jument qui commençait de s’impatienter, battant le pavé d’un sabot nerveux.

La bête était un peu large, pourtant Caroline respira à pleins poumons tandis qu’avec le petit peloton elle franchissait au trot la grille du palais. Le contact du bas noué lui rappelait ses aventureuses chevauchées de naguère. Elle découvrait que si ce temps-là avait été terrible, les souvenirs qu’il lui avait laissés étaient vifs et plaisants.

La petite troupe montait maintenant la rue que surplombait la balustrade d’où Caroline, deux heures plus tôt, avait assisté au passage de la belliqueuse charrette de melons. Elle se revit, maladroite dans ses petits souliers faits pour glisser sur les parquets, captive de sa grande robe, la tête raidie par son diadème et, pleine de mépris pour ce récent passé, donna une claque affectueuse à son cheval.

— Tu n’auras pas peur ? s’enquit Gaston qui trottait à côté d’elle.

Elle faillit lui répondre : « Je n’ai peur que pour toi », mais craignit d’offenser sa vanité masculine. Les hommes tiennent à garder le privilège du courage.

Elle lui saisit la main et la baisa.

OceanofPDF.com