Un caprice de Caroline chérie

Jacques Laurent · Chapitre 2 sur 18

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Un caprice de Caroline chérie

1. Préparatifs d’un bal

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Préparatifs d’un bal

 

— Ce n’est pas un bal, murmura Paolina ; c’est un branle-bas de combat.

— C’est bien moins bruyant que ça, un branle-bas de combat, observa nonchalamment Caroline. Il y a tout juste les pieds nus des matelots qui tambourinent sur les écoutilles. Non, non, c’est bien un bal qui se prépare et même un bal comme j’en rêvais un depuis toujours. Rien ne m’a convenu. J’ai tout fait changer. J’ai été odieuse ; je suis ravie.

Elles étaient étendues à l’ombre d’un eucalyptus, sur l’herbe, les flots de leurs robes se mêlant : blanche, celle de Caroline ; cerise, celle de Paolina. Leurs chevelures se répondaient, l’une très blonde, l’autre très brune, toutes deux soutenues d’un semblable ruban d’or. Elles souriaient ensemble. Paolina souriait en regardant Caroline, et Caroline en considérant, au-delà de la mince allée sableuse courant entre le parc de palmiers, d’eucalyptus et de lauriers-roses, le petit palais qui se mirait dans le lac de Côme. Elle ne souriait pas à ses trois étages de colonnades, de pilastres, d’arcades superposés dans un enchevêtrement de rosaces, de grecques, de macarons et de frises destinés à se prolonger verticalement dans le miroir des eaux. Son sourire s’adressait à cette agitation que Paolina venait de comparer à un branle-bas.

Par les portiques on voyait aller et venir une foule bigarrée de domestiques à gilets rayés de noir et de jaune, de soubrettes à tabliers flottants, de fortes paysannes noires porteuses de fleurs et de soldats français qui s’affairaient en manches de chemise. Une rumeur continue s’échappait de l’édifice : on s’appelait, on se disputait, on traînait des vases sur les dalles, on heurtait cristaux et porcelaines, on sciait même d’invisibles échafaudages voués à plier sous les fleurs.

— Allons, bon ! N’étiez-vous pas bien là à l’ombre, terrible petite Française ? geignit Paolina dans un bâillement.

Caroline, en effet, s’était relevée d’un coup de reins et, d’un mouvement adroit du pied, elle avait écarté les plis blancs de sa robe tout en rassemblant sur ses épaules son léger châle de mousseline.

— Excusez-moi, expliqua-t-elle. On est en train de poser les guirlandes dans le grand salon. Je voudrais tellement que l’effet fût réussi !

Agacée par le rire grave de Paolina, elle ajouta :

— C’est la première grande réception que j’organise. Je veux que mon mari soit content.

— Les hommes ne font aucune attention aux guirlandes les plus amoureusement entrelacées, répondit Paolina avec calme. Qu’il y ait seulement dans l’assistance une femme qui leur plaise et ils proclameront que la soirée a été délicieuse.

Elle avait glissé sa main sous les volants de linon et retenait Caroline par la cheville avec une persistance de rire dans la voix :

— Il est vrai qu’en votre compagnie votre mari trouvera toutes les soirées délicieuses.

La grande fille, toujours étendue, mordillait un pétale de laurier-rose, et Caroline la regardait avec hostilité. De quoi se permettait-elle de parler aussi légèrement ?

Toujours debout et immobile, Caroline avait fermé les yeux. Sur l’écran obscur de ses paupières palpitaient les cierges de la petite église de Bièvre. Une pâle matinée de février se reflétait sur les dalles de la chapelle en flaques confuses que les vitraux avaient colorées. Il y avait Caroline et Gaston agenouillés l’un auprès de l’autre. Cela datait de six mois. « Est-ce qu’il ne regrette pas déjà de m’avoir épousée ? », pensa-t-elle brièvement.

— Oh ! qu’est-ce que vous faites ? cria-t-elle à Paolina.

— J’admire la plus jolie jambe française qu’il m’ait été donné d’entrevoir, expliqua posément la jeune femme qui avait soulevé le fourreau de Caroline et dévoilait, moulé par un fin bas blanc, un mollet fuselé et un genou rond que Caroline essayait vainement de voiler.

— Thiébault m’avait prévenue, reprit Paolina. Il ne m’avait pas trompée. Quant à votre physique…

Il y avait une lueur de moquerie dans les longs yeux bridés de Paolina. Intéressée malgré elle, Caroline s’enquit :

— Je me demande ce qu’a bien pu vous raconter Thiébault.

— Il m’a écrit que, puisque je devais faire une halte à Côme avant d’aller l’attendre à Milan, j’aurais l’occasion d’y rencontrer une jeune Française irrésistible et cela avec force détails sur vos appas. Quant au moral, il n’était pas moins éloquent. Pourtant, quand je le verrai, je ne lui cacherai pas ma déception.

— Oh ! là, là, dit Caroline, quelle perfidie êtes-vous encore occupée à méditer ?

— Je lui dirai, reprit Paolina, que pour avoir retroussé votre robe afin d’admirer votre jambe je vous ai vue rougir. Il m’avait annoncé… une jeune personne terrible. J’ai trouvé la plus fidèle des épouses, la plus vertueuse des femmes, en un mot, une compagne accomplie. Ne vous êtes-vous jamais amusée, Caroline, à compter le nombre de fois où vous prononcez le nom de Gaston ? Je sais bien que vous n’êtes mariés que depuis quelques mois, mais… pardonnez-moi d’être indiscrète, Thiébault m’avait laissé entendre que vous vous connaissiez déjà depuis un certain nombre d’années.

— Tenez-vous bien, cria Caroline avec colère en rabattant sa robe et en jetant un regard inquiet vers Julien, le petit tambour qui constituait son escorte et ne la quittait jamais, même dans le parc.

Le jeune garçon, assis au bord d’un filet d’eau artificiel, jouait avec un bouchon sans s’occuper aucunement de ses captives.

— Il n’a rien vu qui puisse troubler son repos, chantonna Paolina. À son âge, nous ne l’intéressons pas. Je suppose que c’est la raison pour laquelle votre mari vous l’a donné pour garde du corps. Il n’a pas osé recourir à un eunuque, c’est passé de mode. Ne faites pas cette mine ! C’est charmant et rare, un mari jaloux. Un peu passé de mode aussi, mais charmant !

— Ne vous moquez pas !

Il y avait un ton de prière dans les paroles de Caroline, mais dans son regard une impatience autoritaire à laquelle Paolina ne se trompa pas. Elle accepta les deux mains qu’on lui tendait pour l’aider à se relever et suivit Caroline.

Au froissement de leurs robes, le petit tambour se releva brusquement. Son bouchon, son aube improvisée, ses palettes s’enfuyaient au fil du ruisseau dans un éblouissant tourbillon. Il s’était mis au garde-à-vous, le visage doré, les cheveux blonds, le cou un peu sale, grêle et charmant dans son uniforme bleu, à parements garance, trop grand pour lui, dont les énormes épaulettes rouges semblaient écraser ses étroites épaules. Paolina riait :

— Et qu’aurait-il dit, le général, si pendant que tu jouais à faire un moulin à eau on lui avait enlevé sa femme ? demanda-t-elle.

— Pfff ! Ici, dans le parc, qui oserait ? Les Italiens ne sont pas assez…

— Veux-tu te taire ! ordonna Caroline.

Elle craignait qu’une insolence de Julien ne vînt compli quer la situation de Paolina qui, Italienne de naissance, mariée à un comte Riuccelli, s’était éprise du général Thiébault pendant la première campagne d’Italie, l’avait attendu durant i tredici mesi, c’est-à-dire les treize mois où l’occupation française avait été remplacée par celle des vainqueurs autrichiens que, quelques semaines plus tôt, Napoléon Bonaparte venait seulement de mettre en fuite sur le plateau de Marengo. Certes, la comtesse Paolina ne vivait que dans l’espoir d’une arrivée imminente de Thiébault, récemment délivré du blocus de Gênes, mais l’amour particulier qu’elle portait à cet officier français devait au fond d’elle-même se heurter aux sentiments hostiles qu’une partie de la bonne société italienne entretenait à l’égard des troupes des Bonaparte.

Caroline lui prit le bras et elles descendirent l’allée en silence. Au-delà de la balustrade de marbre rose qui prolongeait le palais et entourait le parc, le lac de Côme s’étendait, criblé de lumière, aveuglante surface qu’adoucissaient seulement les reflets de lents bateaux de pêche à voile carrée et ceux des rives nonchalantes baignées de soleil, enluminées de petits villages aux toits de tuiles rondes et orangées, gonflées par des bois de cyprès et de chênes-lièges qu’éclairaient des façades fraîches et ornées, des dômes blancs appuyés sur des arcades bleues.

— Pourquoi dit-on que les Italiens ne nous aiment pas ? interrogea Caroline à brûle-pourpoint. Nous leur apportons la liberté, l’égalité…

— Ou la mort.

Pour adoucir son interruption, Paolina expliqua :

— Nous trouvons vos bienfaits un peu rudes, comprenez-vous ? Les Autrichiens y mettaient une manière. Vous nous jugez frivoles, mais, de votre côté, nous vous soupçonnons d’être un peu barbares. Et puis, franchement, vous levez trop d’impôts.

Caroline n’écoutait pas. Les problèmes soulevés par la deuxième campagne d’Italie lui étaient indifférents. Elle avait quitté le château de Bièvre et suivi Gaston sans que celui-ci lui demandât son avis. Il le lui avait ordonné. Elle essayait de ne pas approfondir les motifs qui avaient empêché Gaston de la laisser seule en France. Après un mois de guerre, elle s’était retrouvée dans un palais ocre et rose, habilitée à jouer les reines, à Côme et dans les environs puisque son mari était gouverneur militaire de la région. Elle eût souhaité naïvement ne recueillir que des sourires. Elle ne recueillait en effet que des sourires, mais restait assez lucide – et assez intuitive – pour évaluer leur franchise à son juste prix.

— Pourtant, reprit-elle avec impatience, il y aura plus de cent Italiens ce soir, à mon bal, des nobles, des notables, des dignitaires, des généraux. Ils savoureront mes vins, mes cassates, mes fruits, ma musique…

— En se disant peut-être que les vins, les musiciens et les fruits sont des crus dérobés à leur propre pays.

— Dérobés !

— Pardon, Caroline ! Le mot est malheureux. Je ne vous connais que depuis trois jours, je n’ai pas encore droit à des mots malheureux. Il est surtout fâcheux dans ma bouche puisque mon attachement pour un officier français me fait passer aux yeux de mes amis pour une déserteuse.

Caroline s’arrêta et lui prit la main.

— Paolina, je suis stupide d’aborder ces histoires-là avec vous. Je vous comprends si bien, vous savez ! Si Gaston avait été chinois…

Elle s’arrêta, trouvant le mot « chinois » trop faible. Vainement, elle chercha un obstacle, politique ou social, encore plus fort à son amour pour Gaston dans l’intention d’affirmer que cet obstacle ne l’eût pas retenue une seconde. N’en trouvant pas, elle se tut. Puis elle chercha à lui répéter ce qui était vrai, qu’elle aimait Thiébault, qu’elle l’estimait et qu’elle ne pouvait que la féliciter d’avoir jeté les yeux sur lui. Puis elle se rappela les sous-entendus de Paolina. Qu’avait bien pu dire Thiébault dans sa lettre ? Caroline ne le soupçonnait que trop. Est-ce qu’on allait la laisser tranquille, une fois pour toutes, avec ce passé un peu trop turbulent dont elle ne voulait plus rien connaître ? Elle foula rageusement les graviers de l’allée, puis, toujours au bras de Paolina, monta les degrés qui conduisaient à la terrasse du palais.

À peine sur la galerie, elle fut gagnée par la fièvre qui imprégnait les préparatifs du bal. Lâchant le bras de sa compagne, elle se mit à courir. Elle s’arrêta pour jeter un regard par le soupirail qui donnait sur les cuisines. Elle aperçut des torses nus, des bonnets blancs, de la fumée, le miroitement des glaces et des crèmes et l’éclat des liqueurs.

D’excitation, elle ferma les yeux comme une petite fille. Ce décor, cette agitation, cette odeur de fleurs, de cassonade, de pâtisserie, de bois brûlé, de charpente fraîche et de vieux meubles patinés, c’était exactement ce qu’elle avait attendu sur la foi des contes, lorsque, dans son enfance, on donnait une fête au château de Bièvre. Aujourd’hui, rien ne manquait, pas même le prince charmant.

— Mon prince, souffla-t-elle.

Oubliant son invitée, elle avait retroussé sa robe, coupé la galerie, et elle s’élançait au milieu des salles de réception, ouvrant un sillage au travers de domestiques et de soldats sidérés qui s’arrêtaient net, un plat d’argent, un marteau ou un palmier nain dans les bras. Elle gravit quatre à quatre l’escalier d’honneur. Il lui fallait Gaston tout de suite pour lui dire qu’elle l’aimait et qu’elle était heureuse.

Cette fête, c’était celle qu’elle n’avait pas eue petite fille, celle qu’elle aurait pu avoir le 14 juillet 1789, si la date n’avait été historique ; celle dont elle n’avait pas voulu pour son mariage avec Georges ; celle qu’elle avait espérée quand, au sortir des prisons de Saint-Brieuc, elle avait débarqué chez Gaston pour, hélas ! le retrouver marié ; celle enfin qu’elle n’avait pu obtenir le jour de ses noces avec lui dans un château de Bièvre délabré perdu au fond d’une campagne que la Révolution avait dépeuplée. Mais, en ce 14 juillet 1800, elle fêtait un double anniversaire, celui du bois de Vincennes et celui de son mariage, qui avait eu lieu le 14 février précédent.

Elle bouscula l’officier d’ordonnance et poussa la porte du cabinet de Gaston. L’or de ses épaulettes et de ses parements brillait sur son uniforme sombre dans une pénombre violette qu’entretenait un long rideau de damas pendu le long d’une fenêtre entrouverte sur une courette jaune, un peu maure, où pépiait un jet d’eau.

Il était assis derrière une lourde table Renaissance sur laquelle s’étalaient de larges feuilles imprimées.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il vivement en se levant.

Heureuse, et jouant avec la large ceinture de satin du général, elle s’était logée dans ses bras. À son sourire essoufflé, il comprit qu’il n’y avait rien.

— Tu es une vraie linotte, pourquoi m’as-tu fait peur ?

Elle craignait de lasser Gaston en lui répétant qu’elle était heureuse et de l’irriter en ajoutant que, peu habituée au bonheur, elle le redoutait obscurément. Elle aurait voulu lui recommander de faire attention, de jouer serré, de ne pas permettre à une fatalité jalouse de s’armer contre eux.

— Mon chéri, murmura-t-elle, j’y ai souvent pensé à notre 14 juillet de Vincennes… C’est la première fois que je peux l’évoquer sans regret. C’est comme s’il ne s’était rien passé. Nous renouons avec lui tout naturellement, tu ne trouves pas ? Ce jour-là, vous m’aviez embrassée, monsieur. Aujourd’hui, nous sommes l’un à l’autre. Et voilà tout.

Le beau visage mat et maigre de Gaston s’éclaira d’un léger sourire qui plissa ses yeux glauques. Il se penchait vers elle quand le parquet cria. Le petit Julien se tenait, pétrifié, sur le seuil de la porte.

— Non, je ne suis pas perdue ! jeta Caroline avec exaspération. Va t’occuper des guirlandes du salon si tu veux te rendre utile.

La porte refermée, Gaston observa doucement que le pauvre tambour, en ne quittant pas la générale d’une semelle, ne faisait qu’obéir à ses ordres.

— Ce n’est pas à lui que j’en veux !

D’un coup, la gaieté de Caroline était tombée. Gaston se justifiait froidement :

— Il y a eu de nouvelles révoltes dans les campagnes. Les ouvriers sont pour nous, mais il y a trop de prêtres et de nobles pour exciter les paysans à force de mensonges. Ils regrettent l’Autriche. Ils craignent un nouveau régime qui jugerait les hommes non plus sur leur naissance mais sur leur mérite. Je ne serais pas tranquille si je te savais, seule, à la merci du premier fanatique venu.

De son pas nerveux, il était revenu vers son bureau sur lequel il déploya une affiche qu’il lut à haute voix :

 

Liberté, Armée d’Italie, Égalité.

 

Au Quartier général à Côme, le 25 Messidor, An VIII.

 

Au nom de la République française, Gaston de Salanches, Général de Brigade, Gouverneur de Côme :

Rappelle aux bons citoyens de la ville que, fomentées par les amis de la tyrannie autrichienne et par les ennemis de la Liberté, que les soldats de la République française apportent à votre pays, les rébellions survenues dans les campagnes ont été brisées.

Aucun trouble ne sera toléré dans la ville. Tout traître sera châtié. Les bons citoyens de Côme montreront leur vertu civique en empêchant que, par la faute de quelques fanatiques, le sang de leurs frères soit répandu.

La force des armées françaises présentement rassemblées en Italie par le Premier consul est considérable. Leur valeur les rend invincibles.

Caroline retira doucement l’affiche des mains de son mari, puis lui adressa une petite grimace de réconciliation.

— Tu me trouves insupportable ? mon chéri. Te voilà obligé de publier d’énormes proclamations pour me persuader que je dois accepter sans murmure un éternel petit tambour sur mes talons.

— Je n’en suis pas encore à recourir contre toi à de pareils moyens d’intimidation, grommela Gaston en tiraillant la frange d’or de son écharpe. Ce soir, cette affiche sera bel et bien placardée sur tous les murs de Côme.

— Oh ! Gaston ! Le jour de mon bal ! Mais ça va tout gâcher…

— Ma chère, les choses commencent parce qu’un sergent a réquisitionné une charrette et finissent à coups de canon. Il faut y mettre bon ordre. Les Italiens aiment le plaisir ; notre bal aura une vertu symbolique : le même soir, nous leur donnerons à choisir entre des sorbets et des coups de fusil.

Caroline éclata de rire :

— Moi, je choisirais les sorbets ! J’espère qu’ils auront le bon esprit d’en faire autant. Tu verras : ils deviendront si gentils que tu me laisseras sortir seule.

Gaston s’arrêta de marcher, les sourcils froncés :

— Tu as toujours eu le génie d’embrouiller les questions les plus simples, Caroline. Je te fais escorter parce qu’il y a du danger mais aussi parce que la femme d’un général ne peut pas courir les rues comme une marchande d’oranges… Et puis tu es ma femme, et j’ai le droit de savoir ce que tu fais.

— Le droit de m’espionner !

— Le droit de savoir ce que tu fais.

Elle devint brusquement très rouge. Son pied gauche grattait machinalement le large carrelage noir. Le silence se prolongea. Gaston, le visage buté, les lèvres serrées, regardait au-delà de la jeune femme la porte entrouverte comme pour l’inviter à se retirer. Dans le jardin du palais, des oiseaux chantaient éternellement. Rabattue par le vent, une volute de fumée issue des cuisines jeta dans la cour une odeur de pommes de pin brûlées qui rappela à Caroline celle qu’on respire en Touraine, l’automne.

— Je vais t’apprendre un procédé d’information merveilleux, prononça-t-elle doucement. Quand je rentre, tu n’as qu’à me demander où j’ai été.

De sa longue plume, Gaston balayait une poussière imaginaire sur son bureau. Caroline savait bien qu’il ne répondrait pas. Elle demanda d’une voix tremblante :

— Alors, c’est dit ? Tu n’auras jamais confiance en moi ?

Puis elle fit quelques pas, le front baissé, le regard contenu par la géométrie du dallage. On pouvait y découvrir une série d’angles droits, une théorie de carrés, un réseau de lignes brisées, peut-être les secrets du nombre d’or dont parlaient tant les Italiens.

— J’ai à travailler, dit sèchement Gaston.

Caroline ne releva pas la tête. Elle savait que Gaston souffrait mais qu’en même temps il éprouvait à la faire souffrir, elle, une jouissance morbide. Il la châtiait. Quand il l’avait épousée, après l’avoir retrouvée dans le château où elle l’attendait, il avait été convenu qu’il ne serait jamais plus fait allusion aux involontaires infidélités dont elle s’était rendue coupable avant son mariage. Elle avait appartenu à d’autres, parce que les circonstances avaient été plus fortes que sa faiblesse, mais, qu’ils fussent morts ou qu’ils aient disparu, ils étaient tous abolis. Une vie neuve commençait. Certes, Gaston avait tenu son engagement et pas un mot ne lui avait échappé relatif au passé. C’était dans le présent qu’il se vengeait. Quand il se plaisait à se montrer soupçonneux, c’était une façon indirecte d’évoquer les erreurs de Caroline, de laisser entendre que s’il avait pardonné, oublié, il estimait fatal qu’elle connût les mêmes tentations et fût de nouveau disposée à succomber.

— Ton bal te réclame, Caroline, et, moi, j’ai à travailler.

Il avait parlé plus doucement, mais Caroline ne montra pas qu’elle l’avait entendu. Encore qu’elle n’aimât pas écrire, elle imaginait la lettre qu’elle avait envie de lui envoyer pour tâcher de lui exposer son cas sans risque d’être interrompue. Mais comment trouver des mots qui le persuadent que, depuis son mariage, son attention n’avait plus qu’un objet : la fidélité. Parce que ses premières années avaient été orageuses, elle voulait se montrer plus loyale, plus honnête, plus pure qu’une jeune fille que Gaston aurait épousée innocente. Des phrases passionnées lui venaient aux lèvres : « J’aurais aimé être la tranquille petite vierge à laquelle tu aurais tout appris après une journée de noces bien classique. » Elle serait devenue ensuite une jeune femme très sage, un peu trop sérieuse, terriblement aimanté et fidèle. « C’est cette jeune femme-là que je veux être. C’est là tout mon plaisir, toute ma gloire. D’abord ce sera peut-être un déguisement, mais ça deviendra vrai presque tout de suite. Seulement, tu comprends, la partie n’est pas jouable si tu me traites toute la journée en criminelle. »

Elle releva les yeux sur lui avec colère. Huit jours plus tôt, dans un moment d’abandon, comme elle lui avait inventé un petit nom amoureux, il le lui avait fait répéter avec une brusquerie de commissaire de police, croyant sans doute qu’elle avait laissé échapper le nom d’un amant.

— Ça ne t’amuse pas de t’occuper de ton bal ? demanda-t-il tendrement en la prenant dans ses bras.

C’était ainsi que cela finissait habituellement. Une fois qu’ils s’étaient suffisamment occupés à ranimer entre eux d’insupportables fantômes, une fois qu’il avait un peu souffert et qu’il l’avait bien torturée, il lui indiquait que le tournoi était fini en venant la caresser aimablement. Elle aurait voulu trouver l’énergie de l’envoyer promener. Cependant, comme d’habitude, elle se sentit fondre d’amour dans ses bras. Mieux, elle lui donna raison contre elle. Oui, il avait raison de la punir pour autrefois. D’ailleurs, rien n’est plus délicieux que de savourer la morsure de celui qu’on aime. Étourdie, elle se rattrapa aux épaules de Gaston avec l’arrière-pensée que dans ce sévère cabinet de commandement ils allaient, comme cela s’était souvent produit, demander à leurs corps fiévreux de résoudre leur querelle.

Caroline aimait à faire l’amour dans des lieux inattendus. Elle y retrouvait la force trouble des étreintes qui, sous la menace de la guillotine, les avaient réunis à la Conciergerie ou rue de l’Arbre-Sec. Le risque d’être surpris était aujourd’hui plus gênant que grave mais c’était un risque tout de même, et son piquant rehaussait le plaisir orgueilleux qu’eût pris Caroline à ce qu’on la sût bien l’objet, la chose, du beau seigneur froid que le destin lui avait enfin accordé.

Malheureusement, on les surprit un peu vite. La porte s’ouvrit. Il y eut la halte stupide d’un pas qui voulut aussitôt rétrograder. Caroline fit retomber sa robe. Gaston se rejeta en arrière et se retourna.

— Que voulez-vous ?

Bien troublé, le secrétaire d’état-major, son dossier sous le bras, exposa qu’il était venu rendre compte de l’exécution des ordres du général. Nos troupes patrouillaient dans la ville. Les portes étaient gardées et les véhicules visités. Enfin, le rapport signalant à Masséna l’extrême faiblesse des effectifs était parti.

— Et puis on a besoin de vous, madame, pour le bal. Le majordome voudrait vous conduire au vestiaire, dans les cuisines… les ornements ont été placés, il faudrait les inspecter. Il y a aussi le capitaine de Cépoys qui vous attend.

Il fit demi-tour et, d’un geste cavalier, Gaston invita Caroline à le suivre.

— Cépoys vous attend ! Ne le faites pas languir, cela lui gâterait le teint, qu’il a charmant.

Doucement, comme si elle se fût adressée à un enfant, Caroline observa :

— J’ai eu, en effet, le malheur de te dire que le capitaine de Cépoys avait un joli teint. Je l’aurais aussi bien remarqué chez une femme ou un enfant de cinq ans. Si tu ne veux plus que je le voie, aie au moins le courage de me l’interdire formellement. Tu n’as qu’à me faire une liste, après tout. Le matin, je trouverai dans mon boudoir une note ainsi conçue : « Liberté, Armée d’Italie, Égalité. Salanches, Général de Brigade, frappe de bannissement MM. Untel et Untel et subséquemment interdit à Mme la Générale d’entretenir avec eux aucune intelligence, nonobstant quelque prétexte que ce soit. »

Emportée par le goût de la parodie, Caroline avait débité la prétendue proclamation avec la plus grande gravité. Gaston ne put s’empêcher de lui rire au nez. Elle rit à son tour et, avant de fermer la porte sur elle, adressa à son mari un signe complice de la main.

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