Un caprice de Caroline chérie
5. Le jardin de feu
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Le jardin de feu
— Il faut tourner à gauche.
— Mais non, voyons, à droite.
— Comment à droite ? La ruelle descend en plein dans la ville.
— Si l’on va à gauche, on tourne le dos au camp retranché.
La petite troupe était arrêtée le long d’un mur au-dessus duquel se balançaient des branches de palmier. La rue était déserte. Quelque part, une chouette appelait avec monotonie, indifférente aux coups de fusil qui parvenaient encore du centre de Côme.
— Mais, mon général, le camp retranché est à l’est.
— Il s’agit bien de points cardinaux ! Nous ne sommes pas sur un champ de bataille ordinaire. Il faut contourner ce pâté de maisons où l’abondance des lumières nous désignerait à l’attention.
Caroline n’écoutait pas. Pour elle, c’était le type même d’une discussion d’hommes. « Tout à l’heure, pensa-t-elle, ils vont sortir une carte. » Le maréchal des logis en sortit une en effet qu’il étala sur l’encolure de son cheval. Seulement il n’y voyait goutte. Il y eut un nouveau conseil de guerre pour savoir s’il était plus profitable d’allumer le falot, au risque de provoquer l’attention, ou de ranger la carte, au risque de se perdre. Gaston, qui avait perdu depuis longtemps l’habitude de la vie d’escouade et n’était plus accoutumé qu’à commander par le truchement d’un état-major, paraissait nerveux et hésitant.
— Moi, déclara Caroline, quand j’ai perdu mon chemin, je le demande à un passant.
Cette proposition trop féminine pour les circonstances provoqua des rires étouffés et elle devina que le regard de Gaston était sévère. Mais le maréchal des logis se donna une claque sur les cuisses.
— Ma foi, on a fait ça aux environs de Jaffa, mon général. On était perdu, une escouade, dans les rocailles du pays, car ils ont le toupet d’appeler ça un pays. Les Mamelucks nous rôdaient autour. On est tombé sur un fellah qui, nanti de deux canons de pistolets dans les reins et de la promesse en bonne et due forme que si nous étions pris par les Mamelucks il n’aurait pas le temps d’y assister, nous a bel et bien ramenés au bivouac du général Junot. Il y a là une espèce de monument, embusquons-nous derrière et le premier gaillard du pays un peu seul qui montre le nez dans le quartier, hop ! dans la poche, en avant derrière le guide.
Le monument était un reposoir dont l’obscurité ne permettait pas de distinguer les intentions ni les charmes avec précision. On descendit de cheval. On les attacha derrière le petit édifice et on se plaqua dans un angle mort en attendant les événements, c’est-à-dire le passant.
Les soldats étaient calmes et très à leur aise. L’un d’eux expliqua à Gaston qu’il avait été dans son régiment à la bataille de Novi. Deux autres, qui se racontaient des histoires en patois du Nord, riaient et s’attiraient des semonces étouffées du général. Caroline connaissait l’angoisse du guetteur qui se demande s’il n’est pas guetté. Elle eût préféré qu’on continuât à toutes brides, quitte à aviser en cas de danger.
Son cœur ne battit que lorsque, après plusieurs fausses alertes, un piéton isolé fut annoncé, qui poursuivit dans la direction du monument et parvint bientôt à quelques pas d’eux. Lui-même ne paraissait pas très sûr de son chemin, inclinant tantôt à gauche, tantôt à droite, tâtant fréquemment les murs, sans s’affecter d’ailleurs outre mesure, car il chantait à tue-tête. « Voilà le représentant d’un peuple heureux, pensa-t-elle. Pourquoi diable venons-nous les ennuyer ? Il est vrai que les Autrichiens les ennuyaient encore plus que nous. Ah ! que ces histoires d’hommes sont compliquées ! »
Crispés, les soldats étaient ramassés sur eux-mêmes, prêts à sauter sur leur proie. Ce fut dans ce beau silence musclé qu’un fourreau heurta la muraille, attirant aussitôt l’intérêt du « représentant d’un peuple gai » qui, se découvrant, salua profondément le groupe des Français enchevêtrés dans l’obscurité et leur adressa sur le mode lyrique un salut que Caroline ne comprit pas mais devina des plus cordiaux.
On l’entoura, bien que l’affectueuse amabilité du malheureux gênât visiblement les soldats dans l’exécution de leur projet d’intimidation belliqueuse. Il mit le comble à leur ennui en sortant d’une sacoche qu’il portait sur l’épaule une fiole de vin dont il tenait absolument à les régaler. Devant leur refus, ce fut lui qui commença de se fâcher.
— Qu’est-ce qu’il dit ? demanda Caroline.
L’un des soldats qui comprenait bien l’italien expliqua que, savetier de son métier, ce brave homme prétendait les faire boire à la défaite de ces imbéciles de Français.
Gaston s’emporta :
— Dis-lui qu’en fait de boire je lui casse mon pistolet sur la tête s’il ne nous mène pas au camp retranché.
Le soldat parlementa, puis déclara d’une voix résignée :
— Il n’y a rien à tirer de lui, il est saoul comme une grive. Il veut nous emmener tous dans un… dans une…
Embarrassé par la présence de Caroline, le soldat fut tiré de son mauvais pas par le rire de ses camarades.
— Allons, ça suffit, qu’on le remette en liberté ! ordonna Gaston.
Ce fut une autre affaire, car l’ivrogne, qui ne s’était jamais senti captif, se refusait avec un doux entêtement à quitter ses nouveaux amis. À chaque seconde, il les aimait davantage. Au point qu’il se demandait comment il avait pu jusqu’ici vivre sans eux. Sa sympathie la plus exubérante allait encore à Gaston, auquel il s’accrochait avec d’affectueuses démonstrations.
Il mit comme condition à son départ que chacun de ses chers amis lui dise son petit nom, afin qu’il puisse faire une prière pour eux à la première occasion. Il fallut en passer par là et traduire tant bien que mal les prénoms en italien. « Gastono » le laissa rêveur.
On profita de ce silence pour le pousser par les épaules, mais le malheureux, croyant qu’il s’agissait d’un jeu, s’y lança à corps perdu avec de grands éclats de rire mêlés de tendres confidences et de morceaux de chants religieux. On devait les entendre du lac.
« Tout à l’heure, pensait Caroline, ces hommes n’osaient pas battre le briquet pour examiner une carte. Maintenant, ils supportent les hurlements de ce pochard qui met nos vies en danger sans oser seulement l’assommer parce qu’ils ont bu avec lui et qu’il leur a paru très mignon. Mais, s’il leur avait résisté au premier abord, ils l’auraient égorgé sans le moindre scrupule. Voilà bien la logique masculine. Si les hommes réfléchissaient cinq minutes, je ne crois pas qu’ils feraient la guerre. » Elle fut arrachée à ces profondes considérations par des glapissements autrement aigus que ceux du bon ivrogne.
Une fille superbe, vêtue de haillons multicolores, fardée à outrance, éclatante de la noirceur de ses cheveux à la blancheur de ses dents, ses beaux bras aussi nus que ses pieds, s’approchait, un falot à la main.
— Paolo ! Paolo ! criait-elle.
Le peu d’italien de Caroline lui suffit pour interpréter les vitupérations de la nouvelle venue. Elle invoquait tous les saints du paradis pour faire honte à Paolo de son ivrognerie à laquelle tous les prétextes étaient bons. Il se saoulait pour le départ des Français, mais se rappelait-il ce qu’il avait bu en l’honneur de leur arrivée ?…
Elle s’arrêta net.
— Des soldats républicains ! dit-elle en un français zézayant. Vous ne savez pas que le monde est énervé ce soir. On pourrait vous tuer. Moi-même, tenez, j’étais tout à l’heure dans le cortège de la libération, eh bien ! j’aurais aidé à vous tuer si je vous avais rencontrés.
Le maréchal des logis, indigné, mit ses poings sur ses hanches.
— Tu m’aurais tué, moi, Ida ! Après tous les baisers et tous les sous que je t’ai donnés ?
— Mais c’est le Gustave ! s’écria Ida.
L’ivrogne, enchanté de les voir s’entendre aussi bien, leur proposa de s’embrasser.
— On ne t’a pas attendu, répliqua Ida. N’empêche que Gustave et tous ces messieurs sont dans un, dans des…
Elle remplaça par un mot italien l’expression « dans de beaux draps » qu’elle cherchait sans doute. Les rires et les réflexions des soldats firent comprendre à Caroline, au bout d’un petit temps de réflexion, à quelle particulière espèce de femme elle avait affaire. Toute prostituée qu’elle était, Ida aimait les bonnes manières et essayait en vain de maintenir son voisin, le savetier Paolo, dans les limites de la modération.
— On habite à deux pas d’ici, expliqua-t-elle. J’ai reconnu sa voix et je suis venue. Cette nuit, je ne travaille pas. Le monde est trop énervé. Les gars me paieraient à coups de vantardises et de contes à dormir debout. Laissez-moi Paolo, je vais le ramener.
Gaston s’était avancé vers elle et lui posait des questions sur le chemin à suivre pour atteindre le camp sans tomber dans les carrefours où le peuple était réuni ; elle lui répondit de bonne grâce jusqu’au moment où, ayant fait un pas de trop, il se trouva en plein sous la lueur de son falot.
Elle recula en mettant la main sur la bouche, effrayée et admirative.
— Le général ! Ça alors !
« Elle n’a qu’à appeler et nous sommes perdus », pensa Caroline. Mais Ida, loin de prendre une attitude hostile, se montra enthousiasmée par la présence à ses côtés d’un si grand personnage. Après avoir fait jurer à Paolo de rentrer sagement chez lui, elle leur proposa de leur servir de guide. Elle avait souvent raccompagné des soldats jusqu’au camp, des soldats en retard qui craignaient les patrouilles, et elle connaissait parfaitement les petits mais savants détours auxquels il fallait se plier pour parvenir discrètement à bon port.
— L’ennui, observa l’un des soldats, c’est qu’elle n’a pas de cheval.
— Bah ! s’exclama-t-elle, ça ne ferait peur à aucun de vous, j’espère bien, de me prendre devant lui et je ne suis pas si lourde que son bourricot s’en plaigne.
Déjà en selle, le maréchal des logis, comme on fait pour inviter un petit chat à sauter sur une chaise, donnait des petites tapes prometteuses sur sa selle.
Mais Ida, levant haut son falot pour éclairer les visages de tout le peloton, souriait avec une sensualité goguenarde, se donnant le luxe de choisir elle-même et sans se presser qui serait son cavalier. Comme le maréchal des logis insistait, elle lui lança un coup d’œil négligent :
— Toi, Gustave, je te connais trop, ça ne serait pas drôle, tandis que…
Elle pivota lentement. Sa grande et belle bouche mâchonna un demi-sourire cependant que son regard incendiait Gaston.
— Tandis que… une balade dans les bras d’un général, c’est du nouveau pour moi, acheva-t-elle. Ça me fera un souvenir.
Sans attendre un acquiescement, elle essayait déjà de se hisser sur la monture de Salanches. Celui-ci ne pouvait pas faire mieux que de l’aider, mais son cheval était trop haut pour qu’elle puisse parvenir à s’asseoir devant lui sans une aide extérieure. Elle la chercha du regard. Tous les soldats étaient remontés en selle, sauf Caroline qui s’y préparait.
— Vous n’êtes guère galants, mes garçons ! Tiens, tambour, viens donc me montrer ce que tu peux faire.
Caroline en était précisément à se demander comment elle devait prendre cette scène et s’il convenait de s’en amuser beaucoup ou de s’en fâcher un peu. Machinalement, elle s’exécuta, présenta ses deux mains jointes au pied d’Ida et, d’une petite poussée, aida à s’enlever une fille qui, pour sa taille, elle dut le reconnaître équitablement, était fort leste.
Au moment de basculer dans les bras de Gaston, Ida, dont la légère robe s’était épanouie, lança de sa voix précocement usée mais non sans charme :
— Si tu as vu quelque chose, petit, ça sera ton pourboire.
Le « petit » revint sans mot dire à son cheval, sur lequel force lui fut de remonter par ses propres moyens. Déjà le peloton s’ébranlait. Il s’engouffra presque aussitôt dans un misérable chemin qui, se glissant entre des barrières et des murs, était admirablement désert. Caroline trottinait sans plaisir. Elle ne se donnait pas le ridicule d’être jalouse, mais elle gardait encore présente la brève vision de cette paire de cuisses ouvertes, à la fois baignées d’ombre et de la lumière du falot glissant à travers la minceur de l’étoffe déployée ; et aux narines, il lui restait une odeur hideuse et attachante de benjoin et de peau de femme en sueur. Elle découvrait qu’une femme est plus immédiatement désirable qu’un homme. Tout, dans ses formes, dans celles de ses vêtements, dans l’ostentation avec laquelle même la plus réservée exhibe et rehausse d’ornements ou de fards les parties de son corps qui se font les hérauts de régions plus secrètes, mais combien facilement accessibles, tout s’offre à l’homme. « C’est nous qui sommes les proies de la convoitise et c’est nous que l’usage enjolive, pare et vêt de telle façon qu’il suffit à un homme de faire un geste un peu brusque pour nous dénuder et nous avoir à sa merci ; et c’est eux au contraire, eux les conquérants, qui sont ligotés, bâillonnés et séquestrés par la rigueur de leur vêtement comme s’ils avaient à défendre leur vertu contre nos regards et nos entreprises. » Ces vérités générales, qui avaient pour point de départ la nonchalance avec laquelle Ida s’était hissée sur le cheval de Gaston, avaient encore Ida et Gaston pour aboutissement.
Elle les distinguait, lorsque le peloton traversait un lieu moins sombre, attachés l’un à l’autre. Ils se découpaient comme une ombre chinoise, les cheveux au vent d’Ida prolongeant de leurs flammèches les panaches du général.
Le chemin, tantôt se mettait à descendre, allant même jusqu’à présenter quelques larges degrés qui obligeaient les chevaux à aller au pas, tantôt s’entortillait sur lui-même, ou encore zigzaguait à angle droit. Il lui arrivait de devenir un boyau et de se glisser dans des maisons, de courette en courette, par des voûtes si basses qu’il fallait s’aplatir sur l’encolure de son cheval pour ne pas s’y heurter. Ce dernier exercice, pensait Caroline, devait écraser la femme sous la poitrine de Gaston. Il ne serait pas homme s’il n’avait pas alors envie d’elle. « Je ne peux pas lui en vouloir, mais c’est odieux. »
Inclinée par l’ennui de cette course et la bizarrerie de sa situation à des réflexions prolongées, elle en vint à concevoir une nouvelle différence entre la condition de l’homme et de la femme : n’importe quelle femme un peu jolie qui s’offre impudemment à n’importe quel homme un peu normal peut être sûre d’être consommée alors qu’un joli garçon ne l’est jamais d’être agréé.
Un ordre courut le long des cavaliers : « Plus un bruit, plus un mot. » La petite troupe s’était mise en file et avait ralenti. On coupa une large rue bordée de maisons élevées qu’entouraient de beaux jardins. Au bout de cette rue, sur une place dominée par un vaste édifice qui devait être une église, les pavés étaient hérissés de fusils abandonnés par les insurgés qui, vêtus moitié en pêcheurs moitié en soldats, dansaient ou chantaient, mêlés à des filles aux robes violentes autour d’un immense feu de bois. Une rangée de tonneaux en batterie complétait le décor que Caroline entrevit seulement, car tout aussitôt ils se retrouvèrent dans une ruelle étroite mais moins silencieuse que la précédente. À plusieurs reprises, ils croisèrent de petits groupes d’hommes et de femmes qui les regardèrent avec haine mais respectèrent les sabres qui dansaient sur leurs cuisses.
Cette alerte, la précision des menaces qui les entouraient avaient revigoré Caroline. Elle était fière, quand un ordre était donné, de le répéter à voix basse au cavalier qui la suivait comme elle l’avait reçu de celui qui la précédait. Il lui plaisait de sentir son genou heurter celui d’un des soldats qui, d’aventure, se trouvait de front avec elle. Elle tirait vanité de participer aussi étroitement à cet univers masculin et d’y tenir sa place, comme un vrai tambour.
Les quelques mois qu’elle avait passés dans son château, après son mariage, à tenir le rôle d’une jeune épousée, lui avaient porté sur les nerfs. Une femme n’est pas un enfant ! Elle avait eu du mal à respecter les rites de la noblesse de province, à baisser les yeux comme il fallait, à ne jamais oublier d’accepter l’aide d’un bras masculin pour descendre une marche, à limiter sa conversation aux pires banalités, à se passionner pour des ouvrages de tapisserie, à faire la conversation aux douairières, à béer d’admiration en compagnie de la société féminine devant les gambades équestres de quelques dadais prétentieux qui montaient moins bien qu’elle. Il lui avait fallu résister à l’envie de montrer qu’elle pouvait faire mieux qu’eux, car la petite société noble, faite d’émigrés revenus le mois précédent, de vieillards et de jouvencelles échappés aux prisons de la Terreur comme de nouveaux riches avides de surenchérir sur les belles manières, n’eût pas toléré qu’une jeune femme sortît du rôle anodin, pudique et charmant que les usages lui prescrivaient.
D’un mouvement sec, elle retint la tête de son cheval qui, moutonnier, venait de buter contre la croupe arrêtée de celui qui le précédait. La troupe s’était immobilisée dans un froissement de sabres et un martèlement de sabots. Caroline, qui était l’avant-dernière, ne pouvait, tant on parlait bas, suivre la discussion haletante qui avait lieu autour de Gaston. Au bout d’une minute, ce fut son prédécesseur qui la renseigna : le carrefour ordinairement désert qu’il fallait traverser pour atteindre la route du camp retranché était peuplé d’insurgés en armes qui se faisaient des discours, chantaient, buvaient et tiraient en l’air.
Il n’y avait qu’une solution, c’était d’abandonner les chevaux, d’escalader le mur très vaste d’une propriété et d’en ressortir à son autre extrémité qui était longée par la fameuse route. On mit pied à terre. Gaston chercha Caroline dans l’obscurité, sans un mot l’attira discrètement contre lui, lui mit la main sur l’épaule et la caressa sous l’oreille, d’un pouce rapide. Elle répondit en posant une seconde son front sur sa poitrine.
Déjà Ida, grimpée sur les épaules du maréchal des logis, avait atteint le sommet du mur sur lequel elle se trouvait à califourchon. Un autre soldat la rejoignit. Bientôt ce fut au tour de Caroline de grimper sur les épaules de Gaston, d’accrocher ses mains à la crête du mur, de se hisser péniblement, de s’asseoir et de mesurer, dans les ténèbres d’un jardin qui embaumait, le vide où il allait lui falloir sauter. Elle ferma les yeux…
— Pas de mal ?
Un soldat l’aida à se relever. Déjà elle levait les yeux pour apprendre ce que devenait Gaston qui, au même instant, s’abattait lourdement à ses côtés. Aussitôt on se lança dans un enchevêtrement de cactus, de petits palmiers, de lauriers-roses et de roseaux coupants. Le jardin comportait un étang autour duquel coassaient des grenouilles avec une telle ardeur et une continuité si forcenée qu’il n’y avait pas à craindre qu’on entendît le heurt d’un sabre ou l’exclamation d’un malheureux aux prises avec cette végétation aiguë.
Ils contournèrent une grande maison dont tous les étages étaient brillamment éclairés. Ida n’avait pas prévu ce détail car la maison, en temps ordinaire, n’était pas habitée. Il était probable que des insurgés s’y étaient installés et tout ce qu’on pouvait souhaiter, c’est qu’ils s’y trouvassent bien et n’eussent pas l’idée d’aller se rafraîchir au jardin.
Encore que Caroline eût assisté à bien des convulsions révolutionnaires, elle s’arrêta, saisie, en entendant une excellente musique s’évader de la terrasse pour se répandre suavement dans le parc. C’était du Mozart. L’allègre mélancolie du compositeur se diffusait dans la nuit. Caroline, appuyée à un tronc, suivait le frémissant emportement des violons, l’intervention vive et triste des flûtes et des hautbois. Elle n’avait plus peur. Elle n’avait plus envie que d’être embrassée par Gaston au détour de l’allée ténébreuse, dans le fond de ce parc ennemi et mélodieux.
Les autres continuaient d’avancer. Les fins graviers crissaient sous leurs bottes. Sur le ciel vibrant d’étoiles, une chauve-souris passa dont Caroline n’eut pas de dégoût. Le vol perpétuellement inachevé du petit animal lui semblait retracer la courbe de la musique. Il ne manquait qu’une chaude poitrine d’homme, des lèvres douces, des mains impérieuses. Elle tourna la tête. Les silhouettes de ses compagnons s’enfonçaient dans le fouillis de la végétation. Elle aperçut encore la tache claire de la robe d’Ida, douce et soyeuse au milieu des sabres, des baudriers et des épines.
Inquiète de son retard, elle voulut courir. Comme si son pied en quittant le sol eût déclenché une mine, le parc, brusquement arraché à Mozart, explosa.
Les détonations, les lueurs, les éclairs des armes blanches s’entrecroisèrent comme des fusées. Les réflexes de Caroline, éduquée chez les Chouans, la jetèrent au sol. Les poings crispés, un sourire d’effroi aux lèvres, les yeux presque fermés, la tête dans les épaules et le front contre terre, elle attendit.
Tant le drame avait été subit que d’abord seul son instinct l’avait conduite. Elle n’avait plus été qu’un corps qui veut vivre et qui se blottit. Au bout de quelques secondes seulement, la conscience lui revint. Elle jaillit. Elle voulait crier mais il lui sembla que sa gorge ne pouvait plus former un seul mot. Ce fut à l’essoufflement où la mettaient ses cris qu’elle s’aperçut qu’elle n’avait pas cessé, depuis qu’elle s’était relevée, de hurler :
— Gaston ! Gaston !
Elle s’arrêta à la vue d’un homme qui se ruait sur elle. Pas une seconde elle ne douta que ce fût son mari ; elle tendit les bras vers lui. Une lueur l’aveugla. La détonation du pistolet fut si violente qu’elle en tomba sur les genoux et qu’elle pensa : « Je dois être morte. »
Son agresseur, la croyant blessée, fit un bond sur elle et abaissa son arme pour tirer à bout portant. De même qu’elle s’était crue morte, elle se croyait incapable de faire un mouvement et fut la première surprise par la souple détente de son corps qui, prenant la fuite en avant, la jeta sur l’inconnu. Elle lui happa le bras au moment où il tirait. La lueur et la détonation furent encore plus formidables que les premières. Caroline eut l’impression que deux battoirs monstrueux lui avaient écrasé la tête, que sa tête était devenue plus haute, plus large, plate, mince comme une feuille de papier.
Emporté par son élan, dérangé par la brusque poussée de Caroline, l’homme avait perdu l’équilibre et lâché son arme. D’un bond, elle se dégagea. Le jardin s’ouvrait à sa course éperdue. Elle sautait des talus, elle fendait des massifs, elle franchissait des sentes, insensible aux chutes comme aux morsures des plantes africaines. Elle ne pensait plus, à rien. Elle courait. De temps en temps, une formule anodine émergeait à sa conscience, telle que : « J’ai rudement bien fait de mettre des guêtres, sinon, sur ces dards et ces épines, j’aurais perdu ma robe et mes bas. » Elle se demanda également l’heure qu’il pouvait être. Une masse lisse et continue l’arrêta dans sa course.
Elle fit quelques pas, tâtonna : c’était un mur. Jusqu’ici, tout s’était passé en dehors d’elle. Sa première décision consciente fut de se retourner. Il le fallait. Le martèlement sauvage de son sang bourdonnant à ses oreilles, les pulsations brutales de son cœur l’empêchaient d’entendre. Il fallait se retourner, sonder la nuit pour savoir si l’homme était toujours à sa poursuite. Elle eût préféré fermer les yeux et se boucher les oreilles. Cette volte lui demanda plus de courage que tout le reste.
Le parc était presque aussi obscur que la surface du mur. Elle ne distinguait que les troncs élevés et rectilignes des palmiers, et ceux, déchiquetés, des eucalyptus. Très loin, au-delà de massifs impénétrables, la fusillade continuait.
Ce fut au moment où elle se rassurait qu’elle crut entendre un pas incertain, le froissement d’une botte parmi les tiges. Puis plus rien. Elle était persuadée qu’elle avait rêvé, pourtant elle ne pouvait se délivrer de la peur, d’une peur profonde et totale qui la gouvernait sans partage. Elle s’était aplatie contre le mur. Bien qu’elle eût toutes les raisons de se savoir invisible dans les ténèbres, elle ne pouvait vaincre son idée fixe, celle d’une main qui tout à coup se poserait sur sa gorge.
Elle se demanda si, à elle seule, la peur n’était pas suffisante pour tuer. Contre elle, elle ne vit qu’un recours : siffloter. Elle savait que c’était la meilleure façon de permettre à un ennemi possible de la repérer, mais pour le moment son ennemi était la peur, et contre la peur elle entreprit de siffler, sans conviction, Le Jeune et Beau Dunois.
Il ne sortit d’abord de ses lèvres qu’un chuintement ; puis les notes s’organisèrent et elle se complut à répéter deux fois le refrain de Partant pour la Syrie, tant elle était satisfaite de son exécution. Elle n’eut pas le loisir de le bisser jusqu’à la fin. À quelques pas d’elle on courait. Le gros massif d’hortensias frissonna et Caroline, les lèvres encore coulissées pour le sifflement, vit jaillir une forme plus haute que celle de son premier ennemi. L’homme lui sembla rouler des épaules et s’avancer sauvagement avec une ardeur lente, un goût évident du meurtre, un entêtement implacable et bestial.
Il l’avait entendue siffler. Il croyait la tenir. De la main, avec une rage méthodique, il écartait les branches, tournant la tête à gauche et à droite, s’arrêtant sans doute pour humer, comme l’ogre des contes de Perrault.
Caroline faisait partie du mur. L’homme fut à trois pas d’elle. Fallait-il attendre qu’il la découvrît ? Un homme, c’était moins difficile à faire tomber par terre qu’on ne pourrait le croire. Elle l’avait démontré avec son premier ennemi. Elle avait bien la force de Julien ! Qu’aurait fait Julien ? Saisie d’inspiration, elle se baissa, entoura de ses bras les jambes de son ennemi qui s’abattit effectivement mais l’écrasa de son poids. Il n’avait pas même poussé un cri. Ses grandes mains calmes, cependant qu’il essayait de se relever, cherchaient les mains de Caroline pour l’immobiliser.
Elle mordit avec une joie désespérée. D’un tour de reins, l’homme s’était dégagé et retourné. Étalés l’un contre l’autre, poitrine contre poitrine, ils cherchèrent pendant quelques instants où ils pouvaient s’atteindre. Sous le poids de ce grand corps, Caroline défaillait. Ses deux poignets, tordus et serrés dans un étau, avaient été rivés au sol, ses jambes étaient immobilisées entre les genoux de fer de son bourreau dont le corps épousait à ce point le sien qu’elle en sentait les contours, les aspérités, les fléchissements. Elle songeait qu’il allait la tuer, qu’il ne fallait tout de même pas qu’elle mourût avec, à l’esprit, l’idée de cette scandaleuse ressemblance entre la lutte qu’elle soutenait et son étreinte avec Gaston quand il commençait à faire l’amour. C’était la même saillie de la hanche pesant contre son flanc, le poids identique du corps, l’exacte position du genou, et le souffle aussi était le même, un souffle lent, profond ; sauf les mains peut-être. Les mains de Gaston n’avaient jamais eu cette rigidité d’acier, cette méchanceté.
À cet instant l’une des mains, laissant au coude le soin de maintenir le bras de Caroline, s’approcha de son visage, le toucha prudemment et curieusement, puis s’envola. L’autre main avait desserré son étreinte bien que la poitrine pesât toujours aussi lourd sur celle de Caroline qui haletait. Elle perdait la respiration quand deux lèvres vinrent se poser sur sa bouche.
— Caroline !
Déjà Gaston se relevait, lui saisissant la taille pour l’aider à se remettre debout. Elle ne se laissait pas faire.
— Mon chéri… Oh ! j’ai tellement envie ! Reste auprès de moi. Tu me dois bien ça, brute ! Tu ne veux pas aussi ?
Il la souleva de terre comme un enfant, lui prit le visage entre ses doigts et l’obligea à embrasser son autre main qu’elle sentit pleine de sang.
— C’est toi la brute, chuchota-t-il.
Elle léchait voluptueusement la blessure. Il fallut qu’il la prît par les épaules pour la faire avancer. Elle demanda encore :
— Tu ne veux pas ?
D’une voix basse et enrouée, il la rappela à la réalité.
— Ma pauvre chérie, ils peuvent nous tomber dessus d’un moment à l’autre. Ils sont en train de fouiller le jardin.
Ils suivirent le mur un bon moment, jusqu’à une poterne. La poterne était verrouillée, mais elle avait servi de prétexte à l’une de ces exubérantes décorations dont raffolent les Italiens. Des moulures, des corniches, des macarons l’entouraient et la surplombaient. Un pilier leur servit à prendre le départ. Sans grand mal ils se retrouvèrent à califourchon sur le mur. Gaston sauta le premier de l’autre côté et reçut Caroline dans ses bras.
— Quelle heure est-il ? lui demanda-t-elle.
— Deux heures et demie.
— Où sont les autres ?
— Dispersés. Mais je pense qu’ils sont tous passés. Moi, je suis revenu sur mes pas à cause…
— À cause de moi ?
— Bien sûr.
Il y eut un petit silence. Ils étaient l’un contre l’autre. Une nuit bien épaisse les enveloppait.
— Et la femme ?
— Je l’ai vue escalader le mur avec le maréchal des logis. Je ne crois pas qu’elle ait été blessée. Pour nous, nous en avons tué ou blessé une dizaine. Il n’y avait pas grande gloire à ça. À mon avis, on avait envoyé en patrouille dans le parc ceux qui avaient le plus bu afin de prendre l’air.
Caroline marqua le coup. Elle avait gardé pour la bonne bouche le récit de son combat, des deux coups de pistolet qu’elle avait essuyés et de la terrible bourrade par laquelle elle avait culbuté son ennemi ; il était évident que, s’il était ivre, l’exploit était moins surprenant. Elle le raconta, et n’obtint ni les félicitations qu’elle avait espérées ni les doutes qu’elle avait craints. Gaston parut atterré. Tous deux s’étaient blottis dans un fossé herbeux pour reprendre souffle. Il lui tenait la taille. Il commença de parler d’une voix lente :
— Je te demande pardon, Caroline. À cette heure-ci, tu devrais être à Bièvre, dans ta paisible chambre tendue de Jouy, à regarder les fillettes qui s’y balancent entre des cygnes et des moulins ou à lire un roman de Mme de Genlis. Si encore j’avais comme excuse de ne t’avoir entraînée avec moi que par tendresse, parce que je n’aurais pas pu me séparer de toi. Non, j’avais simplement peur du passé. J’étais sordidement jaloux, comme dans Molière.
Caroline s’infléchit pour poser sa tête sur les genoux de Gaston. Depuis leur dernière discussion, les situations avaient diamétralement changé. Ce fut elle qui murmura d’une voix chaude :
— La jalousie, c’est aussi de l’amour, mon chéri.
Tout de suite après, elle ajouta :
— Ne bouge pas, ne parle pas, nous sommes bien.
La demie de deux heures fut majestueusement annoncée par le carillon du Duomo. Les autres églises lui répondirent. L’air tiède de la nuit n’était plus qu’une pure vibration d’airain ; le ciel éclatant d’étoiles semblait laisser tomber les notes ailées comme des gouttes d’eau. Il s’y mêlait des chants lointains, des chants italiens pleins de plaisir et de mélancolie.
— Restons là toute la nuit, nous sommes bien, geignit-elle, la bouche dans les cheveux de Gaston.
Ils étaient enlacés ; les tiges d’herbe sèche du fossé les enrobaient comme une alcôve.
— Caro chérie, sois raisonnable. Demain…
— Demain c’est loin, il fait nuit.
— Dans deux heures, il fera jour. Nous sommes comme ces petites bêtes nocturnes qui ne conservent la vie qu’en retrouvant leur tanière avant le premier rayon du soleil. Et nous n’en avons pas, de tanière ! Il faut nous en inventer une…
Il parlait tout en la caressant, tout en promenant sa bouche sur son visage, tout en grignotant le lobe de ses oreilles. Au son de sa voix, elle savait qu’il la désirait vraiment. Son espoir fut pourtant déçu. Il la souleva et tous deux se retrouvèrent debout.
— Eh bien ! viens, dit-il. À quoi penses-tu ? As-tu une idée ?
Elle en avait une mais très étrangère aux préoccupations de Gaston. « Si, au lieu de cette inviolable culotte d’homme, pensait-elle, j’avais été habillée en femme, il m’aurait prise. Et, pourtant, les douairières angevines ont jeté les hauts cris le jour où j’ai avancé que, pour aller à la chasse ou pour jouer à la paume, les femmes devraient s’habiller en hommes. Comme si ce n’étaient pas nos robes qui péchaient par impudeur et par facilité ! » Elle s’interrompit brusquement.
— Une idée sur quoi ? demanda-t-elle.
— Nous avons deux heures pour trouver un abri, expliqua-t-il avec impatience.
— On ne va plus au camp retranché ?
Avec un calme fébrile, Gaston lui rappela qu’ils étaient retombés du côté du mur d’où ils étaient partis. Le reste du peloton avait dû atteindre le camp. Pour eux, il ne pouvait plus être question de se lancer à nouveau dans le parc qui, depuis l’alerte, devait fourmiller de rebelles à l’affût. Or, le chemin normal passait par un carrefour également occupé. Il fallait renoncer au camp et trouver un refuge dans la ville.
— Comment viens-tu d’appeler le parc où nous avons été attaqués ?
— La villa Pisano. C’est du moins ce que nous a dit la pauvre Ida.
— Eh bien ! sais-tu pourquoi elle s’appelle Pisano ? Tu donnes ta langue au chat ?
— Je m’en moque éperdument, surtout.
Caroline poursuivit, doctorale :
— À cause de ses portes et de ses sculptures dues à un artiste italien Pisano qui vivait il y a très longtemps. Et tu as tort de t’en moquer éperdument, attendu que si je connais ce détail c’est que je le tiens de Paolina.
— Et alors ?
— Et que si Paolina m’en a parlé, c’est à propos de la vue qu’elle avait de sa chambre. « Je n’ai pas droit au lac de Côme comme vous, m’a-t-elle dit, mais je me console avec Pisano. » Donc, nous sommes à deux pas de chez elle.
Ce fut vite fait : Gaston se souvint que, lorsque Paolina était arrivée de Rome, c’était lui-même qui, par amitié pour Thiébault, lui avait trouvé une résidence. Le palais Ferrari, qui appartenait à un marquis ennemi des Français et réfugié en Suisse, ayant été réquisitionné pour les services administratifs de la brigade et un pavillon d’angle étant resté libre, Gaston l’avait offert à Paolina.
Il se rappelait parfaitement l’aspect du palais et même qu’en face de son portail coulait une fontaine.
— Une fontaine ! s’écria Caroline. J’en ai remarqué une en venant.
Ils descendirent la petite rue, aussi calme que si Côme eût été en pleine paix. Leur seule alerte fut causée par une boulangerie. Des lueurs sortaient du soupirail. Un homme poussait une charrette devant la porte, remplie de sacs. Ils se cachèrent, se glissèrent dans des zones d’ombre et, poursuivis par des chants, très proches maintenant, qui partaient du carrefour, ils parvinrent à une petite fontaine ciselée devant laquelle s’ouvrait en effet le portail du palais Ferrari.
Laissant de côté le bâtiment principal, ils suivirent le mur d’enceinte jusqu’au pavillon d’angle devant lequel, pour leur plus grand ennui, était arrêtée une grosse berline de voyage dont les chevaux s’impatientaient tumultueusement, faisant jaillir du pavé, avec leurs sabots, des étincelles. Ils se rassurèrent en constatant que le cocher dormait paisiblement sur son siège et s’approchèrent de la porte.
— Paolina n’a pas de domestiques à elle. Les deux femmes qui la servent, elles les a engagées il y a quelques jours. Elle m’a dit elle-même qu’elle n’avait aucune confiance en elles. Si nous sonnons, qui nous dit que celle qui nous ouvrira n’ira pas nous dénoncer ?
Gaston ne répondit pas. Son silence perplexe, son immobilité montraient assez qu’il reconnaissait la valeur de l’argument mais qu’il était bien en peine de trouver un expédient. De la main, Caroline désigna les volutes de fer forgé qui soutenaient la courbe du balcon et venaient dessiner leurs guirlandes à quelques pieds du sol.
— C’est peut-être un peu incorrect de pénétrer par le balcon chez une dame que nous connaissons somme toute fort peu.
Il hésitait, et Caroline allait lui faire observer qu’il était encore plus incorrect de se faire tuer dans la rue par la populace lorsqu’il se décida à saisir l’arabesque de fer et à s’élever à la force du poignet vers le balcon. Il s’y accrocha d’une main et, se penchant, tendit l’autre à Caroline pour aider à son ascension. Elle ferma ses deux mains autour de son poignet tout en prenant appui, avec ses pieds, sur le mur.
Le grincement de la porte les immobilisa. Ils entendirent un léger cri. Caroline osa tourner la tête, aperçut, à deux pieds sous elle, une jolie toque emplumée et, sous la toque, reconnut Paolina, enveloppée dans une cape de voyage. La jeune femme, effrayée, avait fait un pas en arrière.
— Paolina ! C’est nous ! haleta Caroline.
Il y eut un petit silence, puis la cascade d’un joli rire. Désorientés, Caroline et Gaston demeuraient accrochés à leur fer forgé. Le rire cessa enfin et Paolina, le nez au vent, la tête levée vers eux, s’excusa :
— Mille pardons. Mais vous avouerez…
Elle fut reprise d’un léger rire qu’elle réussit à vaincre.
— Sans méchanceté, vous ressemblez vraiment trop à la famille de singes de l’Histoire naturelle que je lisais quand j’étais petite. C’est déjà curieux, en sortant de chez soi, à Côme, de trouver des singes accrochés à son balcon, mais quand on y reconnaît un officier général et sa charmante femme, on est pardonnable de perdre son sérieux. Vous ne m’en voulez pas ? Au cas où vous ne tiendriez pas absolument à rester là, vous pourriez peut-être redescendre à terre ?
Caroline se laissa tomber la première, Gaston suivit.
— Je sais que je suis curieuse, reprit Paolina, et que c’est un défaut très laid. Pourtant, je crois qu’en l’occurrence mon confesseur lui-même absoudrait ma curiosité. Que faisiez-vous dans les airs ? Y a-t-il longtemps que vous êtes suspendus là ?
Offensée, Caroline tenta de prendre un ton mondain et digne.
— Nous passions, et nous avons eu l’idée de vous rendre visite.
Gaston, qui avait perdu son chapeau empanaché dans l’échauffourée du parc, s’inclina et essaya de rendre clairement compte de la situation.
— Nous sommes traqués, chère madame. Et à la merci du premier fanatique. Riez un peu trop fort, votre cocher s’éveillera et, s’il lui plaît de donner l’alarme, il plaira peut-être aux insurgés de me fusiller.
Paolina avait repris son sérieux.
— Voulez-vous que nous montions chez moi ?
Elle les précéda, sa lanterne à la main, jusqu’à une vaste chambre en rotonde où les sièges dérangés, les tiroirs ouverts, témoignaient du départ précipité de Paolina.
— Voyez, dit-elle, je n’ai pas eu le temps de me changer.
Elle avait entrouvert sa cape de voyage et entre les plis du gros drap apparut la lumineuse soie blanche de sa robe de bal sur laquelle scintillait une parure de rubis.
Elle poursuivit :
— Tous mes effets sont dans mes malles. Mes malles sont dans la berline et, telle que vous me voyez, je m’apprête à prendre la route de Milan.
— La route de Milan ! Mais les insurgés gardent les portes.
Elle se redressa avec un haussement de menton :
— Je suis la comtesse Riuccelli.
Elle ajouta avec plus de simplicité :
— Je veux dire que mes bonnes relations avec les Français n’ont pas complètement fait oublier à quelle famille j’appartiens. Dès que j’ai appris l’insurrection, j’ai cherché à en connaître les chefs. Il s’est trouvé que deux ou trois d’entre eux étaient de mes amis et suffisamment importants pour me signer un laissez-passer. Cette ville sera peut-être assiégée pendant des mois. Il serait tout de même trop absurde que le siège de Gênes m’ait séparée de Thiébault et que le siège de Côme me fasse prisonnière à mon tour au nez de Thiébault. Demain matin, je le retrouverai à Milan.
Elle avait l’air fort pressée de partir ; cependant, devant leur immobilité, elle se décida sans enthousiasme à les prier de s’asseoir.
— Je ne comprends pas très bien votre position, général. Que diable avez-vous fait de vos armées ?
Salanches tortilla les glands de sa ceinture avec mauvaise humeur.
— Mes armées, comme vous dites, ont sur mon ordre évacué Côme. Je ne pouvais risquer une guerre de rues avec quelques centaines d’hommes seulement. Ils sont en sécurité au camp retranché où ils attendent soit que la nuit porte conseil aux rebelles et leur fasse mesurer la folie de leur entreprise, soit que les renforts du général Masséna permettent une rentrée en force dans Côme.
Paolina battit des yeux.
— Alors, pourquoi n’êtes-vous pas au milieu de vos troupes ?
— Jusqu’à la dernière minute, les chefs des postes dispersés dans Côme sont venus chercher leurs ordres au palais. J’y suis resté très tard, si tard que j’ai trouvé les chemins coupés.
Paolina était visiblement amusée. Elle trouvait cocasse cet officier dont l’uniforme et les dorures proclamaient les pouvoirs et qui en était aussi complètement démuni.
— En somme, voilà votre armée réduite à Caroline, observa-t-elle insolemment. J’espère tout de même que c’est une armée disciplinée ?
Les narines de Caroline se pincèrent. Elle chercha une repartie acérée et ne la trouva pas, ce qui accrut son humeur contre Paolina. Celle-ci s’en aperçut et lui sourit d’un air calin.
— Votre bal était une merveille. Je suis partie trop vite pour vous en féliciter, mais c’était vraiment réussi. Votre robe vous allait divinement, tellement simple et si parisienne ! Néanmoins, je suis en train de me demander si ce costume militaire ne vous sied pas encore mieux. Franchement, vous êtes adorable. Vous me rappelez un très joli petit cousin, cadet à l’armée du roi de Naples, qui venait me voir au couvent avec ma tante. J’en étais tout à fait amoureuse. Pour un bal masqué, je vous conseillerais de reprendre cet uniforme, sans oublier la cadenette ni les deux ravissantes baguettes de tambour que vous portez en bandoulière, ni ces bisques blanches et rouges sur les bras qui sont du plus pittoresque effet.
Gaston se leva, s’inclina et prononça froidement :
— Nous vous remercions de votre aimable accueil, madame. Nous eussions été navrés de vous voir quitter Côme sans que nous ayons pris congé de vous. Sans doute serez-vous assez bonne pour transmettre nos amitiés au général Thiébault.
Paolina comprit sans doute qu’elle était allée trop loin car elle se leva à son tour et saisit le bras de Salanches pour l’obliger à se rasseoir.
— Pardonnez-moi. Je sais que je suis odieuse et folle. Et depuis que je sais Thiébault si près de moi… eh bien ! ça me rend encore plus folle et plus odieuse que d’habitude.
Elle ajouta gravement :
— Je devine que vous n’êtes pas venus me faire une visite de politesse à trois heures du matin. Si je puis vous être d’un quelconque secours, parlez.
Caroline n’était plus en colère. Elle s’était alanguie dans un fauteuil, heureuse de retrouver les douceurs de la civilisation et morte de sommeil. Elle vit que Gaston, froissé, n’avait plus envie de demander le moindre service à Paolina, fit un effort pour arquer ses paupières raidies et déclara tranquillement :
— Ma chère, si nous restons dans la rue, on nous tuera. Alors, nous cherchions tout simplement un abri chez vous.
Paolina parut sincèrement accablée. Elle expliqua que le corps du palais où Salanches avait logé les services administratifs de sa brigade avaient été immédiatement occupés par les insurgés qui y avaient installé un poste de commandement.
— C’est d’ailleurs comme ça que j’ai eu mon laissez-passer. L’un d’eux, le comte Guildo, est venu ici me chercher, ne sachant pas qui j’étais. Or la famille de mon mari et la sienne sont alliées. Après quelques escarmouches, nous nous sommes tombés dans les bras. Il savait que mon mari possède un petit domaine à deux lieues de Côme et a trouvé naturel que je m’y retire pour fuir la guerre. Naturellement, je n’ai pas été l’informer de mon désir d’aller à Milan. Il m’a donné le laissez-passer, moyennant quoi je lui ai assuré que dans quelques heures ce pavillon serait à sa disposition… Au point même qu’il doit me croire partie et je ne pense pas prudent que vous demeuriez davantage ici. D’un instant à l’autre, il peut déboucher avec sa horde.
Caroline, la gorge serrée, demanda :
— Vous ne pouvez pas nous faire sortir de Côme dans votre voiture ?
Paolina hocha la tête :
— Regardez mon passeport. Il pousse l’insolence jusqu’à préciser mon âge et limite mon escorte à un cocher, dont l’âge et la corpulence sont également signalés. Je pourrais à la rigueur vous emmener sous sa houppelande, général, mais…
— Je vous en remercie, la question ne se pose pas, conclut Gaston. De la campagne je ne pourrais pas regagner le camp retranché, ce serait un abandon de mes troupes. Grâce au ciel, mon devoir s’accorde avec le fait que, de toute façon, je n’aurai pas quitté Caroline.
Paolina se gratta la lèvre.
— Si j’étais sûre que ce soit le comte Guildo qui vienne prendre possession de ce pavillon, je vous offrirais de l’attendre et de le rencontrer sous ma caution. C’est un homme d’esprit avec lequel vous pourriez peut-être traiter le départ de vos troupes.
— Mes troupes n’ont pas l’intention de s’en aller. Quant au comte Guildo, s’il était homme d’esprit, il ne se serait pas lancé dans cette aventure. Nous avons quarante mille hommes à Milan. Si Masséna marche sur Côme, votre Guildo espère-t-il tenir plus de trois quarts d’heure avec sa poignée de paysans, de marchands ambulants et de clercs de notaire déguisés en soldats ?
— Cher général, les armées autrichiennes ne sont pas composées de clercs de notaire et de marchands ambulants. Or, on les attend à Côme pour demain. Voilà ce que vous ne saviez peut-être pas. Et voilà pourquoi, moi, je prends la fuite. Oui, mon cher, deux armées autrichiennes, l’une commandée par le prince de Ligne, l’autre par un archiduc. La première arrive par la Suisse, la seconde par Mantoue et Bergame. Elles doivent se réunir ici. Voilà ce que m’a appris mon petit comte et qui a l’air de bien vous étonner.
Gaston éleva des mains nerveuses vers le plafond.
— Je me demandais aussi les raisons de cette folie ! Voilà pourquoi ces imbéciles ont pris les armes. Pour ce conte de fées ! Croyez-vous que deux armées importantes puissent passer à Mantoue ou envahir la Suisse si discrètement que les états-majors français n’en soient pas avertis ! Et où les prendrait-elle, ces deux armées, la malheureuse Autriche ! Ce qui lui reste d’hommes tremble derrière le Mincio à chaque mouvement de nos avant-gardes.
Paolina ouvrait de grands yeux. Elle balbutia :
— Pourtant, le comte Guildo assurait qu’on tenait ces nouvelles de source sûre.
— On ! Qui est-ce, on ? Ce n’est personne. Quant aux sources sûres, j’en ai suffisamment entendu parler dans ma vie pour savoir que ce sont des sources empoisonnées. Mais la moindre fable, si absurde soit-elle, suffit pour venir à bout de la logique. Vos deux armées ont dû naître dans le cerveau d’un berger ivre, au fond de quelque auberge du Tyrol et se propager de roulier en roulier jusqu’aux beaux esprits de Côme qui là-dessus se sont mis à jouer les stratèges. S’il m’en coûtait seulement une nuit désagréable ! Mais le sang a coulé et coulera. Demain, je commanderai de nouveau à Côme. Il y aura eu rébellion, il y aura donc représailles. Car c’est là le miracle de l’imagination et de la sottise, qu’elles finissent toujours par se concrétiser pour le plus grand malheur des hommes.
Dans son irritation, il allait renverser une chaise d’un coup de pied quand il se rappela qu’il n’était pas chez lui.
— Et si tu expliquais ça au comte Guildo ? proposa Caroline.
— C’est inutile. Le persuaderais-je qu’il ne réussira pas à persuader la foule. La foule, c’est le plus petit commun dénominateur. Chacun apporte ce qu’il a en lui de plus vague, de plus bas et de plus irresponsable. C’est un monstre qui pense à force de points d’exclamation et qui vous tue si vous osez prétendre en plein midi qu’il ne fait pas nuit noire. Et puis, ce comte Guildo est-il le seul chef ?
Paolina expliqua que l’insurrection était dirigée par un directoire d’une quinzaine de membres, dont faisait partie Guildo. Ce directoire se proposait de choisir un chef mais l’élection n’était pas encore faite.
Elle fut interrompue par un énorme pas ébranlant l’escalier. Caroline, qui avait fermé les yeux, se dressa, alertée autant par le fracas du visiteur que par l’onde d’inquiétude qui avait parcouru la pièce, faisant trembler les lèvres de Paolina et attirant la main de Gaston sur la poignée de son sabre.
— Signora ! Signora !
Paolina ouvrit la porte et se lança dans l’escalier. Ils l’entendirent parler en italien, très vite, puis la grosse voix proféra deux ou trois « va bene » apaisants, et le pas décrut.
— Ce n’était que le cocher, expliqua-t-elle en réapparaissant essoufflée, avec, aux joues, une roseur dont Caroline dut convenir quelle lui allait très bien.
— Ce n’était que le terrible cocher ! Il s’impatiente. Il prétend qu’il se morfond. Je lui ai promis de me hâter. Il me reste auparavant à vous convaincre, général, de la nécessité de rencontrer le comte Guildo.
L’alerte avait épuisé les dernières forces de Caroline qui ferma tout bonnement les yeux, nicha sa tête contre l’oreillette du fauteuil, rentra ses mains sous ses manches – et conserva néanmoins la prétention de se reposer sans s’endormir et sans rien perdre de la conversation.
Elle en suivit quelques lambeaux, Paolina expliquait à Salanches que sa première pensée avait été de les cacher dans une villa voisine, celle de la comtesse Clélia di Monteleone, jeune femme charmante qui souffrait d’un seul mal : l’ennui. On l’avait mariée, à dix-sept ans, avec un richissime vieillard, mort quelques années plus tard. Elle avait hérité de lui, outre une vaste fortune, une gouvernante implacable qu’elle n’avait pas le courage de renvoyer, une tante « à la mode de Naples » qui essayait de lui faire épouser son fils et l’obligeait à respecter son deuil en ne se montrant nulle part.
L’arrivée du général et de sa femme eût été pain bénit dans la terne existence de la malheureuse jeune petite veuve ; mais le hic était justement le sigisbée de la comtesse, le comte Guildo.
— Seulement, si vous entrez en négociations avec Guildo, si vous l’amenez à douter de deux armées autrichiennes, il ne demandera qu’à prendre une assurance contre les suites de sa témérité en protégeant votre venue chez la comtesse. Ne suis-je pas une grande politique ? Si j’avais été un homme, j’aurais aimé être diplomate. Tenez, je trouve cette nuit délicieuse : je donne libre cours à mon talent et j’espère bien déjeuner tout à l’heure avec l’homme que j’aime.
Ces dernières phrases n’atteignirent guère plus Caroline qu’un bruit de source ou un remous de feuillage. Tout se simplifiait magnifiquement. Elle s’en remettait à Paolina. D’abord Paolina avait été insupportable, et tout à coup elle était devenue parfaite. Ce sont des choses qui ne se produisent jamais dans une pièce de théâtre. Dans une pièce de théâtre, une héroïne ne s’endort pas. « Et moi je m’endors, et c’est délicieux. Pour fêter la reprise de Côme, il faudra faire représenter une jolie pièce… »
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