Un caprice de Caroline chérie

Jacques Laurent · Chapitre 3 sur 18

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Un caprice de Caroline chérie

2. Un paravent rouge

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Un paravent rouge

 

Un murmure de Va bene, signora lui avait répondu sous les voûtes impressionnantes de l’immense cuisine durant son inspection. Elle se sentait très général Bonaparte. Elle eût volontiers tiré l’oreille du cuisinier français, géant au visage écarlate et à l’accent bourguignon qui l’accompagna jusqu’aux premières marches de l’escalier.

— La seule chose que je reproche à cette merveilleuse cuisine, remarqua Caroline, c’est qu’il n’y ait pas une broche qu’un chien ferait tourner avec sa patte.

Quand elle était partie, elle avait vu cette scène sur une estampe et maintenant qu’elle était grande, toute-puissante, et qu’elle pouvait dépenser à sa guise puisque c’étaient les Italiens qui payaient, elle eût aimé réaliser ce souhait précieux.

— Quand madame donnera un vrai dîner, madame aura une broche, grommela le chef. Ce soir, ce n’est qu’un bal ! Il ne s’agit guère que de glaces, de pâtisseries et autres arlequinades, dignes tout au plus d’un confiseur piémontais.

« Il a raison, pensa-t-elle, en montant l’escalier. Aujourd’hui ce n’est qu’un début. Après ce bal, je donnerai de vraies réceptions, des dîners sans fin, peut-être que des ducs, des princes, des rois seront reçus ici. Peut-être le Premier consul lui-même ? Tout ça est merveilleux. »

Elle se retourna. Du chef au gâte-sauce, tous étaient encore au garde-à-vous. D’une voix bien posée, ni trop hautaine ni trop familière, elle recommanda qu’on n’oubliât pas de servir les confitures dans du cristal, que les viandes fussent tranchées pour la présentation et les fruits confits offerts comme à Paris, en pyramides sur des lits de feuilles.

Suivie du majordome, elle grimpa précipitamment l’escalier et se lança dans les salles de réception, tout éclatantes du soleil qui pénétrait en gerbes par les multiples fenêtres. Les marbres se reflétaient sur les parquets éblouissants jonchés de rameaux échappés aux corbeilles de feuillage.

Ayant apaisé ses inquiétudes de maîtresse de maison, elle abandonna le majordome et monta à ses appartements. Elle regretta seulement en passant que sa haute situation lui interdît de se laisser glisser à califourchon sur la rampe de l’escalier. « Je suis contente, pensait-elle, et je dois être très jolie. »

Elle s’attendait à trouver Paolina dans son boudoir, assise en effet sur un canapé, mais auprès d’elle il y avait Cépoys. Le capitaine s’était levé, sanglé dans son uniforme bleu, la culotte trop collante, le col un peu trop haut, les bottes exagérément basses et la cravate désinvolte. Son visage aux traits réguliers mais sans accent était figé par un sourire excessif, un tout petit peu goguenard, comme cela était de mode parmi les jeunes officiers.

— Madame, dit-il avec emphase, comme s’il commençait un compliment…

Il s’interrompit aussitôt et, prenant à témoin Paolina, gémit :

— Ce « madame » m’écorche la langue. Heureux, bien heureux les anciens qui tutoyaient leurs déesses !

Il avait la voix fausse et rompue d’un garçonnet occupé à muer mais il avait déjà paré au ridicule possible en imaginant de s’imiter lui-même et d’exagérer les imperfections de son gosier.

— Nous nous sommes trouvés des amis communs, expliqua Paolina. Il connaît Thiébault et aussi le petit lieutenant Henri Beyle qui vous admire beaucoup, Caroline.

Caroline s’assit :

— Je ne me souviens pas de lui.

— Il a passé toutes ses soirées dans notre loge à la Scala mais il est très timide, expliqua Cépoys qui ajouta, d’un air douloureux : tout comme moi.

— Vous, répliqua Caroline, vous allez me laisser m’habiller.

Les sourcils froncés, elle considérait le visage clair de Cépoys, à peine doré aux joues, son sourire blanc, ses yeux bien noirs perpétuellement allumés par une gaieté naturelle. Il lui rappelait désagréablement la jalousie de Gaston et aussi que si elle n’avait jamais rien fait ni ne ferait rien pour justifier les reproches de son mari, il n’en était pas moins exact que celui-ci n’avait pas complètement tort de penser que le capitaine de Cépoys plaisait à sa femme. « Après tout, on peut n’aimer que son mari et trouver qu’un garçon est plaisant à regarder et drôle. »

Cépoys était en train de raconter à Paolina comment, de mèche avec le général Thiébault, il avait joué les sourds dans un salon napolitain. Paolina riait de plus belle. Cépoys se lançait dans le récit de toutes ses mystifications. Caroline songeait qu’elle aurait eu horreur d’un mari facétieux mais qu’il ne lui déplaisait pas d’avoir à sa disposition, dans son entourage, un beau cavalier plein de fougue, d’entrain et de malice et qu’il n’y avait pas grand inconvénient à ce qu’il lui fît la cour. Cela faisait partie des commodités de l’existence.

Elle déposa son bonnet sur une console et comme Cépoys répétait que, décidément, il s’était bien amusé à Naples, elle l’interrompit :

— Il ne tient qu’à vous, cher capitaine, de vous amuser et de nous amuser à Côme.

— Il faut une occasion.

— Et mon bal, n’en est-ce pas une ?

— Eh ! eh ! Puisque vous me congédiez, madame, je vais aller réfléchir à la chose.

À peine Cépoys sorti, Caroline voulut s’excuser auprès de Paolina de l’avoir abandonnée mais, remarquant sur les lèvres de la jeune femme un demi-sourire persistant, elle lui en demanda la raison.

— Alors, c’est de votre sigisbée que je ris, Caroline, il est fort plaisant.

— Qui appelez-vous mon sigisbée ?

— Le capitaine de Cépoys, pardi.

— Et qu’entendez-vous exactement par ce terme ?

— Vous le savez aussi bien que moi, un cavalier servant.

Paolina s’étira sur le canapé et précisa :

— Une jeune fille noble, en Italie, se marie vers dix-huit ans à un monsieur qu’elle n’a jamais vu. Pendant trois ans, elle vit sévèrement auprès de lui, puis jette son dévolu sur un garçon suffisamment plaisant, suffisamment oisif qui l’escorte au concert, au théâtre, à la chasse et au bain. Il lui sert de lecteur dans son boudoir, il dessine son portrait, choisit ses rubans et répète avec elle des figures de danse.

— Et le mari n’en dit rien ?

— Le mari s’occupe de son côté.

— Pour être aussi tolérant, c’est qu’il n’aime pas sa femme ?

— Peut-être oui, peut-être non. D’abord, ça n’a rien à voir. Nous croyons au mariage parce qu’il n’y a pas de société sans le mariage. Seulement, ce qui nous différencie des Français, c’est que nous croyons également au bonheur. Nous le cherchons sans dissimulation, dans le naturel, et pensons que la nature n’a jamais voulu qu’un homme fût strictement réservé à une femme ni une femme à un homme. Je sais bien des cas où c’est le mari qui choisit le sigisbée.

Caroline rougit. Après chacune de ses incartades, elle avait eu trop de mal à se défendre contre sa propre conscience pour qu’une manière aussi large et libre d’envisager la question ne la choquât pas. Plutôt indignée, elle demanda :

— Est-ce votre mari qui vous a choisi Thiébault ?

— Il m’avait trouvé un jeune Autrichien délicieux ; qui a décampé avec son armée quand les Français sont entrés à Naples. Mon mari a été furieux du remplacement. C’est surtout qu’il hait les Français. Moi-même, je les trouve un peu grossiers mais, en tant que femme, il y a des moments où une certaine grossièreté me semble piquante à subir. Mon Dieu, je suis en train de vous scandaliser ! Et pourtant…

Comme Caroline se taisait, Paolina ne put se retenir d’achever une phrase qu’elle n’avait interrompue que dans l’espoir de s’en voir réclamer la fin.

—… Et, pourtant, la lettre de Thiébault m’avait fait pressentir une jeune femme des plus hardies. Savez-vous que ce cher garçon, après beaucoup de louanges à votre endroit, me suggérait de ne pas vous prendre pour exemple ?

Caroline se leva, prête à pleurer de colère. C’était toujours ce procédé simple et brutal qui consistait à partir de quelques actes pour prétendre connaître la nature profonde d’un être. Et, cependant, Thiébault était un vieil et parfait ami.

— Obéissez-lui, répliqua-t-elle. Ne suivez pas mon exemple. Je ne suivrai pas plus le vôtre. Si ridicule que cela vous paraisse, j’aime mon mari comme un mari et un amant.

— Mon mari aussi, reprit Paolina sans se démonter, est à ses heures un amant très habile. C’est dans ses bras que j’ai pu attendre le retour de Thiébault sans trop souffrir.

Caroline lui jeta un regard de biais, la trouva émue et charmante tout en reconnaissant dans son expression l’ardeur, la confusion, la complaisance qui, dans les conversations entre femmes, imprègnent brusquement la physionomie de celles qui « aiment à parler de ça ».

— Il n’est pas question d’habileté, murmura-t-elle.

— Ah ! oui ?

Cet « Ah ! oui ? », plus curieux encore que sceptique, rendit son sourire à Caroline.

— Vous êtes terrible, Paolina. Comment vous faire comprendre que j’aime Gaston absolument ? Ça ne changerait rien qu’il ne me procurât pas… le plus grand bien. Il est ma raison d’être.

À travers le joli boudoir vert d’eau, un rayon de soleil rasant illuminait de petits grains de poussière qui flottaient dans l’air en cabriolant et venaient éclabousser la robe blanche de Caroline. Celle-ci regardait briller la sombre chevelure de Paolina qui, silencieusement, passait sa langue sur ses lèvres. Caroline, désemparée, avait été assaillie par la notion de la relativité de l’amour au moment même où elle affirmait l’absolu du sien. Si elle avait aussi facilement trahi son premier mari, n’était-ce pas parce qu’il n’avait jamais su lui faire partager son plaisir ? Si, après sa première expérience avec Gaston, elle lui était restée aussi attachée, n’était-ce pas par l’effet d’une reconnaissance physique ? Cet amour total qu’elle ressentait maintenant pour lui n’était devenu total qu’à la longue. Un amour immense était fait de petits riens accumulés. La réciproque était-elle vraie ? Un petit rien suffisait-il pour tuer un immense amour ?

— Oh ! que c’est fragile ! murmura-t-elle. Il faut faire bien attention.

Paolina n’eut pas le temps de s’étonner. Déjà Caroline, autant parce que l’heure était venue pour elle de s’habiller que pour mettre fin à un entretien dont le tour était devenu pénible, avait tiré le cordon pour appeler Jeannette.

— Je vous remercie, dit-elle simplement à Paolina, de m’avoir mise en garde contre les interprétations auxquelles les assiduités du capitaine de Cépoys auraient pu donner lieu sans que je m’en doute.

La lèvre voluptueuse, l’œil bridé, Paolina s’obstina :

— Sans que vous vous en doutiez ? Alors M. de Cépoys est un fat car il ne dissimule guère que si, au lieu de demander son déplacement, il continue de souffrir les rebuffades du général, c’est bien parce qu’il espère être payé au centuple.

Elle rejeta la tête en arrière et, les yeux mi-clos, considéra Caroline tout en se levant.

— Au centuple, oui, il peut le dire ! Je ne le plaindrai pas s’il réussit. Mais, comme il m’a paru charmant, je ne vous plaindrai pas non plus, Caroline.

— Oh ! si, vous pourriez me plaindre, prononça celle-ci d’une voix rauque. Je n’aime que mon mari. Vous n’avez jamais aimé vraiment, Paolina, et je vous parle hébreu ! Je ne veux aimer que mon mari et la femme que vous a décrite Thiébault n’existe plus. Elle n’a existé que contre son gré. Mais ne souriez donc pas comme ça ! C’est le sourire de Gaston quand il ne veut pas me croire.

Perdant le contrôle d’elle-même, elle frappa du pied.

— Je veux être fidèle ! s’exclama-t-elle.

La porte s’était ouverte, livrant passage à Jeannette.

— Ah ! te voilà, dit Caroline en s’efforçant de sourire. Il faut te dépêcher de m’habiller, tu sais.

— Il n’est que temps, voilà une heure que j’attends madame au milieu des robes.

Caroline pivota et sourit à Paolina :

— Il faut que j’aille m’apprêter. Vous aussi sans doute ? Nous nous disons à ce soir ? Et venez tôt, je vous en supplie. J’ai peur de me sentir perdue dans cette foule inconnue.

— Une foule n’est pas inconnue à qui en est la reine, lança Paolina en se retirant avec une vaste révérence, mi-affectueuse mi-moqueuse.

Jeannette précéda sa maîtresse dans la chambre où l’attendait un flot de robes étalées sur un grand lit à baldaquin dont les colonnes torses présentaient des fruits, des pampres, des cornes d’abondance sculptées dans le même bois que celui qui, à mi-hauteur, parait les murs de leurs sombres torsades.

— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, je voudrais les mettre toutes !

Elle se retenait pour ne pas battre des mains. Ce palais, ce bal, ces robes ! Elle exultait et se fit tancer pour ses dangereuses gesticulations par Jeannette qui se donnait un grand mal pour la dépouiller de son fourreau. Elle se débarrassa de sa chemise et de ses bas et courut dans le cabinet de toilette.

Il ne s’agissait pas, comme au château de Bièvre, de s’aventurer dans la pièce la plus obscure de la maison, de vaincre pieds nus un parquet plein d’échardes et de se couler dans une baignoire de cuivre à goulot étroit où le corps, à demi assis, se blottissait comme il pouvait. La salle de bains victorienne de Caroline donnait sur sa chambre par une fausse poterne peinte où s’ébattaient des naïades ; de l’autre côté, elle s’ouvrait sur une immense terrasse à arcades que ceignait le lac de Côme. Une baignoire de marbre jaspé, soutenue par des cygnes sous un péristyle rehaussé d’or s’offrait à elle, tout en courbes voluptueuses, sur un piédestal galbé d’un vert sombre.

Elle plongea dans un éventail de gouttelettes et amoureusement se laissa caresser par l’eau tiède.

Déjà jeannette l’empoignait pour la savonner. Toutes deux, énervées par l’approche du bal, échangèrent des propos vifs et moqueurs, partagèrent des fous rires, enfin ce fut une houle rieuse qu’interrompit Gaston en pénétrant dans la pièce.

— Je vous croyais déjà prête, ma chère ; il est huit heures. Voici d’abord une liste de personnalités que nous recevons ce soir avec les égards particuliers que vous devez à certaines d’entre elles. En outre, j’ai reçu la visite d’un nommé Livio. Il paraît que c’est un danseur célèbre. Il paraît également qu’il doit s’exhiber ce soir avec sa troupe. Il a essayé de m’entretenir d’un pas de deux et autres frivolités auxquelles je me suis gardé de rien comprendre. Vous voudrez bien le recevoir. Je lui ai dit de vous attendre dans votre salon. À propos, j’ai rencontré Paolina dans la cour et je lui ai appris une bonne nouvelle : Thiébault est à Milan depuis ce matin.

— Oh ! Elle doit être bien heureuse.

Caroline jalousait presque Paolina. C’était l’avantage des séparations qu’elles permissent de brûlantes retrouvailles. Si Thiébault surprenait Paolina dans son bain, il ne lui parlerait certainement pas avec l’indifférence routinière de Gaston. Elle s’efforça de regarder son mari avec charme, d’obtenir un compliment. Dans un roman qu’elle venait de finir, le héros disait à une jeune nageuse : « Vous avez des épaules mythologiques. » Gaston ne dit rien de tel. Il avait l’air très pressé et sortit rapidement.

Sur le seuil du cabinet de toilette, il se retourna mais ce fut pour grommeler, les sourcils froncés :

— Thiébault est la seule bonne nouvelle de la journée. Masséna m’a repris ma demi-brigade pour aller garder une route dans la plaine du Pô. C’est tout juste si j’ai trois cents hommes au camp étranger. Et les espions m’assurent que, rien que dans la presqu’île de Bellagio, nos ennemis ont caché cinq cents fusils. Il est vrai qu’ils seraient bien en peine de les faire entrer dans la ville.

Tout de même, avant de refermer la porte, il sourit :

— Enfin, j’espère que ton bal sera réussi, ma chérie ; à tout à l’heure.

Il referma la porte. Il la rouvrit, passa la tête et cria :

— On marche sur tes robes, dans la chambre. Elles sont toutes belles. Tu vas séduire l’Italie !

Elle lui envoya un baiser, la porte se referma, et Caroline, dûment lavée, brossée, séchée, ointe et poudrée, se jeta un regard satisfait dans le miroir où les rayons du soleil couchant allumaient un clapotis couleur de miel.

Se hasardant sur la terrasse, elle fit quelques pas, heureuse. Elle reçut avec reconnaissance la caresse oblique du soleil et celle d’une légère brise crépusculaire. Elle toisait un magnifique ciel vespéral qui flamboyait au-dessus du lac et teintait de mauve, au loin, les masses escarpées des Alpes alourdies de nuages colorés au débouché du défilé de la Maloja. Elle respira profondément mais battit en retraite en s’apercevant, comme Ève, qu’elle était nue. Elle se rappelait les stricts conseils de tenue que lui avait assénés Gaston : on était dans un pays conquis dont on ne se ferait un allié que par une politique de prestige. Il fallait, avant tout, bien se tenir. Elle soupira. Pourtant, qui risquait de découvrir sa nudité sur cette terrasse, sinon quelque vieil astrologue juché sur une tour, derrière une lunette céleste ? La baignade aussi lui était interdite. Pourtant qui eût pu la surprendre se glissant dans les eaux du lac entre les douces franges d’un saule pleureur, si ce n’est quelque enfant pêcheur qui l’eût prise pour cette créature des eaux qu’on ne saurait regarder sans devenir aveugle ?

Enfin, les hommes étaient les hommes, après tout, et il n’était pas désagréable de se soumettre aux caprices de son seigneur. « Donc, de la pudeur et de la dignité », marmottait-elle tout en se dirigeant vers sa chambre, suivie d’une Jeannette que le choix des robes et des bijoux rendait volubile.

Elle en poussa la porte.

— Oh !

L’instinct – ou l’éducation – lui avait spontanément inspiré la pose de la Vénus de Médicis dont les mains cachent chacune l’une des régions les plus secrètes du corps féminin. Avant de fuir et de rabattre la porte, elle eut le temps de goûter ce qu’il y avait de piquant, au moment où l’on est en train de rendre hommage à la pudeur et à la dignité, à rencontrer, nue, un beau jeune homme. Heureusement, celui-ci n’avait pas tourné la tête, comme elle l’expliqua, essoufflée, à Jeannette, avant de l’envoyer en ambassadrice dans sa chambre.

Celle-ci reparut presque aussitôt.

— C’est le nommé Livio. Le général l’avait remisé dans le boudoir. Il s’est ennuyé. Il a poussé une reconnaissance dans la chambre dont la porte était ouverte. Ah ! ces Italiens !

— De dos, il m’a paru…

— Il est très beau de face aussi. Qu’est-ce que je fais de lui ? Je ne peux tout de même pas le dévorer. D’autant qu’il vient pour le bal.

— Fais-le prisonnier.

La langue de Caroline se promenait lentement sur ses lèvres.

— Écoute-moi bien, poursuivit-elle. Tu vas le prendre par la main, l’asseoir sur une chaise et l’enrouler dans le paravent vénitien. Comme ça, je pourrai m’habiller et débattre du bal avec lui sans que la décence ait à craindre.

Sur l’assurance de Jeannette que ses ordres avaient été exécutés et que l’intrus se trouvait captif et aveugle au sein du paravent, elle pénétra dans la pièce, le teint allumé et les yeux vifs. C’était du travail bien fait. Le paravent enroulé simulait parfaitement une tour cramoisie, comme on en plante sur un théâtre. Il ne lui manquait que des créneaux. Invisible, l’audacieux ne se manifestait plus que par une voix que sa carapace rendait étouffée.

— Combien dois-je vous laisser là-dedans, monsieur le danseur ? reprit Caroline, deux jours, six mois, vingt ans ?

— Auprès de vous, madame, répondit la voix étouffée, la course des aiguilles d’une horloge est aussi vaine que le vol d’un oiseau.

— Oh ! lala ! s’exclama Caroline. Et, d’abord, comment le savez-vous, vous ne me voyez pas ?

— Ça s’appelle de la divination, madame.

Nue, Caroline passait un bas, assise à quelques pas du paravent. Il fallut que Jeannette l’aidât à boucler la jarretière au-dessous du genou tant la grave voix du captif l’avait troublée. Il avait parlé avec une assurance telle que, malgré la certitude matérielle de n’être pas vue, elle subissait profondément cette proximité masculine et ses doigts trébuchaient autour des boucles.

Leur conversation prit un tour plus technique dès qu’elle eut demandé au jeune danseur le programme qu’il prévoyait. Célèbre pour son talent jusqu’à Rome et Venise, Livio devait animer toute la soirée. Encore fallait-il et ménager un crescendo et laisser aux invités des entractes bien choisis pour danser eux-mêmes. Il apparut que le danseur devait présenter un intermède dénommé Les Belles Heures où il figurait le soleil, où sa partenaire représentait la lune, « dans un costume exquis », précisa-t-il, alors que leur suite de vingt-quatre danseuses, costumées en heures du jour, porteraient des tuniques passant du blanc pâle de l’aube au pourpre du midi jusqu’au bleu nuit le plus profond.

Ce fut en enfilant des chaussons blancs filigranés d’or qu’elle décida de la première apparition de Livio. Le fameux intermède l’occupa pendant qu’elle agréait la seconde des robes que Jeannette offrait à son choix. L’entretien fut brisé pendant le temps qu’elle mit à s’y introduire. Quand elle fut moulée dans la blanche étoffe soyeuse, dont la petite traîne, ornée de losanges d’or, battait ses talons, Livio évoquait l’aire exacte dont aurait besoin sa troupe pour se déployer dans la salle. Enfin, au moment où Jeannette apportait le diadème, composé de perles baroques et de petites glaces en forme de losanges dont l’entrelacement géométrique répétait la broderie d’or de la robe, Livio déclarait avec fougue :

— Je vois ça. Cette soirée s’annonce au mieux. Mes danseurs et moi serons dignes de notre hôtesse. Mais on m’avait parlé de figures en plein air, dans le parc ?

Apprêtée, Caroline alla elle-même ouvrir le paravent.

— Pour cette fois-ci, vous êtes gracié, signor Livio. Nous ne vous ferons pas pourrir plus longtemps dans cet humide caveau…

Elle ne prit pas garde au brusque froncement de sourcils que cette banale plaisanterie avait provoqué chez le jeune homme. Elle ne fut même pas déçue qu’il ne manifestât pas plus d’intérêt en la voyant enfin : le plus discrètement possible, elle était occupée à admirer en lui un pur type de beauté italienne. Sur nombre de figures masculines entrevues en Italie, elle avait déjà remarqué de pareils cheveux, ondés et sombres, cette ligne aiguë du nez, ces lèvres minces et souplement infléchies. Mais, dans le cas de Livio, ces objets de séduction épars avaient été harmonieusement rassemblés pour former un visage parfaitement construit et suffisamment particulier pour ne même pas souffrir de cette régularité. « C’est curieux, songea-t-elle, comme le creux trop marqué de leur arcade sourcilière donne de l’intensité à leurs yeux noirs. » Elle s’aperçut de son silence.

— Quant aux danses dans le parc, lança-t-elle précipitamment, elles dépendent du feu d’artifice. Le majordome m’assure que les fusées sont gâtées et je crains qu’il n’y en ait pas.

— Tiens, tiens, on m’avait assuré du contraire.

Elle ne fut pas surprise non plus par le ton goguenard de cette réponse. Tout en continuant de le regarder, elle se reprochait d’avoir pu accorder la moindre attention à Cépoys. Gaston avait parfaitement raison : c’était un fade petit blond dont il importait de rabattre rapidement les prétentions. Tout aussitôt, elle pensa naïvement que Gaston serait heureux s’il apprenait ses résolutions. Presque en même temps, elle éleva tout de même des réserves : Gaston aurait-il apprécié la manière peu hardie dont elle avait fait toilette, à quelques pas d’un séduisant danseur, sous la fragile protection d’un paravent ? Inquiète des sentiments que son visage pouvait exprimer, elle haussa le menton, fit frissonner son éventail, et avec l’assurance un peu lointaine d’une femme qui plaît et qui le sait, d’un ton bien distant ponctué d’un regard protecteur, elle détourna la conversation sur la robe qu’elle portait et sur celles qui étaient encore étalées sur le lit.

— La mode parisienne a-t-elle l’heur de vous plaire ?

Elle s’attendait aux habituelles banalités admiratives que le goût des Parisiennes provoquait en général. Livio se borna à considérer Caroline avec un intérêt d’autant plus gênant qu’il appuyait plus sur la personne que sur ses atours.

— C’est très appétissant, dit-il froidement.

Elle rougit. D’habitude, le questionnaire des étrangers ou des provinciaux avait trait aux mouches. Les Parisiennes en portaient-elles encore ? Aux monocles. Était-il vrai qu’elles en arboraient sur les promenades ? Aux souliers de satin. Étaient-ils si fragiles qu’on ne pût les porter qu’une fois ? Y avait-il vraiment une mode des perruques blondes pour les femmes ?

— Je vais être très curieux, prononça Livio d’une voix égale. Que portez-vous sous vos jupons ?

— Que voulez-vous que je porte ? balbutia Caroline ; rien du tout.

— Je m’étais laissé dire que les Parisiennes avaient lancé la mode d’un vêtement étrange. Comment vous expliquer ? Une sorte de caleçon comme en portent les hommes mais en linon, noué aux chevilles et bordé de dentelle.

Fière de parler ex cathedra au nom de la mode française, Caroline trancha vivement :

— Oui, mais ce n’est qu’une mode adoptée par quelques écervelées. Ça ne peut pas durer. C’est encombrant, ces pantalons et ça ne sert rigoureusement à rien… À Paris, il est de mauvais ton de porter quoi que ce soit sous la robe.

De même qu’un philosophe a prouvé le mouvement en courant, Caroline prouva ses dires en retroussant le bas de son fourreau de satin qui dégagea une cheville libre de toute entrave.

— En effet, prononça Livio de son ton le plus glacé, il eût été dommage de cacher cela, fût-ce par de la dentelle.

Elle avait tressailli. « Je viens de me tenir horriblement mal. » Ce geste-là, Gaston ne l’aurait pas apprécié du tout. Pourtant, quel mal y avait-il ? Elle avait fait le vœu de fidélité, mais non de perdre la vue dès qu’un beau garçon la croiserait, ni d’exiger qu’aucun regard ne la caressât plus. Le climat voluptueux de l’Italie n’était pas un danger, mais un piment : à Gaston d’en recueillir les fruits. N’était-ce point cela une vie conjugale parfaitement équilibrée ? On accorde de l’intérêt à de jeunes hommes beaux, on renforce son goût du plaisir en leur compagnie, on puise de l’assurance dans leur regard et on en fait bénéficier le suzerain légitime.

— Eh bien ! à tout à l’heure.

La porte s’étant refermée sur l’habit jaune de Livio, Caroline se sentit de nouveau tentée par la terrasse. Le lac n’était plus qu’une immense flaque nacrée sertie de montagnes sombres. L’air embaumait un mélange poivré d’eucalyptus, de roses épanouies et de thym. Elle s’en félicita comme d’un prélude à son bal. La première étoile, toute pâle, venait de s’épingler dans l’azur encore vibrant. « Mon Dieu ! que je suis heureuse », pensa-t-elle.

Les menues contrariétés de sa journée s’étaient effacées. Elle aimait Gaston. Il l’aimait. Ils étaient ensemble. Elle recevait régulièrement les meilleures nouvelles du petit Anne qui, dès la paix, viendrait les rejoindre. Il était décidément merveilleux de vivre.

Elle fit quelques pas sur la terrasse. Le bruissement soyeux de sa robe, l’étincellement doré de sa parure qu’elle enflammait à chaque pas, le double parfum qui montait de son corps et des rives du lac, le port d’un diadème – elle n’était pas du tout habituée aux diadèmes – n’étaient pas étrangers au bien-être qu’elle ressentait.

« Tout ça, je le dois à Gaston », pensa-t-elle avec joie. Au fronton déjà sombre du petit palais elle adressa un sourire attendri destiné à son mari. Puis elle se pencha pour apercevoir, au bout du lac, les toits, les tours, les flèches de Côme obscurcis de vapeurs bleues. L’un des derniers mots de Livio lui revint à l’esprit : « Et pour le feu d’artifice, madame, ne vous inquiétez pas. » Est-ce que par hasard, pour la fin du bal, les habitants de Côme lui réserveraient une surprise ?

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