Un caprice de Caroline chérie

Jacques Laurent · Chapitre 4 sur 18

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Un caprice de Caroline chérie

3. Un bal et une surprise

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Un bal et une surprise

 

« Ça y est ! avait pensé Caroline, pour la première fête que je donne de ma vie, personne ne va venir. » Car le premier quart d’heure avait été atroce. Elle n’avait eu à accueillir que cinq malheureux qui, aussi gênés qu’elle, tentaient de mettre un peu d’animation devant le déploiement des laquais dans les immenses salles sonores.

Puis ce fut un assaut. Ils arrivèrent tous ensemble. À travers la cour d’honneur, les cochers s’insultaient dans tous les patois cisalpins. Les pavés lançaient des étincelles sous le fer des chevaux. Les femmes trébuchaient sur le grand escalier de marbre. L’orchestre, après avoir préludé dans le désert, éprouva des difficultés à couvrir ce vacarme. Piccini, Cimarosa, Zingarelli manquaient d’accents assez rudes pour étouffer le tumulte de cette invasion.

Comme ces princes, que l’on nomme généraux pour l’antiquité de leur sang et qui sont vite dépassés par la première bataille où ils commandent en chef, Caroline avait senti lui échapper l’initiative des opérations. C’était son bal, mais, trop gros pour elle, il s’emballait, insensible aux indications qu’elle aurait voulu lui imprimer.

« Allons, bon ! », pensa-t-elle. Le tumulte avait grandi à l’issue de l’escalier. Il devait se passer quelque chose. Jusque-là, elle avait contenu son attention sur les figures qu’exécutait Livio, en soliste, au cœur de la foule. Elle tenta de courir vers l’escalier. De temps en temps, elle s’arrêtait, se haussait sur la pointe des pieds et tâchait d’entrevoir l’entrée au-delà des pyramides de boucles blondes et brunes – surtout brunes – des courtes chevelures masculines portées à la Titus auxquelles se mêlaient encore des perruques Ancien Régime. Comme le vent incline un champ de blé, toutes les têtes étaient tournées vers la gauche comme celle de Caroline.

Enfin, dans l’encadrement monumental de la porte, elle distingua la présence insolite de deux oreilles de cheval.

De même que, dans un accident, la foule des curieux s’entrouvre lorsque survient un parent de la victime dans l’espoir de savourer le nouveau spectacle auquel son irruption va donner lieu, de même le bouchon compact de la foule se fendit devant la maîtresse du palais. Tous, officiers français, invités italiens, jeunes filles aux prises avec leur premier bal, matrones expertes, épousées mal embouchées de commissaires aux armées, s’écartèrent à seule fin de laisser face à face Mme la générale de Salanches et le cheval perturbateur.

— Mais vous êtes fou ! cria Caroline.

Le cheval était monté par le capitaine de Cépoys. Celui-ci distribuait des sourires et des saluts à la ronde. Des rigoles de sueur sur son front témoignaient du mal qu’il s’était donné pour faire escalader par sa monture les quarante-sept marches de marbre de l’escalier d’honneur.

— Pst ! Pst ! cria Cépoys en faisant claquer sa main gauche dans les airs. Hep là ! mon ami, mon ami ! Oui, vous, faquino ! Avanti !

Hébété, un serveur italien habillé à la française et perruqué à blanc se décida à s’approcher du cavalier qui lui ordonna de vider son chianti dans un seau à glace et de présenter la boisson à sa monture.

Le cheval marquait visiblement l’inquiétude que lui valait une aventure aussi inusitée dans une carrière équestre. Les naseaux largement ouverts, les oreilles pointées, il soufflait et mordait nerveusement son mors, n’avançant qu’à pas saccadés, incertains et tonitruants. Il s’équilibrait sur sa croupe infléchie comme s’il eût été prêt à plier des quatre jambes et à se coucher sur le flanc. Une main secourable s’empara des rênes, lui fit flairer le seau, où, au milieu d’un murmure admiratif et encourageant, il se mit à boire à longs traits.

Cépoys, indifférent aux bravos comme aux exclamations scandalisées, venait de reconnaître Caroline. Il sauta à terre et s’inclina devant elle avec une courtoisie emphatique.

— Vous m’avez prié de vous amuser, dit-il à mi-voix. Je m’y emploie.

Caroline était ennuyée. Outre que ce garçon aurait pu se tuer, ou simplement rompre le cou de son cheval, elle pressentait des complications du côté de Gaston. Or, elle n’avait nullement l’intention de payer de la moindre faveur la témérité de son soupirant. Si elle avait pu ressentir un faible pour Cépoys, c’était chose passée. Bref, il se donnait bien du mal pour rien.

— Vous voyez, ma chère, reprenait-il d’une voix forte, que si vous donnez à cette foule le panem, je me charge du circenses.

Puis, se retournant vers son cheval et le montrant à Caroline :

— Par le truchement de Zéphyr ici présent et de mon humble voix, la cavalerie française tient à vous présenter, madame, ses respectueux compliments.

Au fond, c’était très drôle ! Caroline éclata de rire et répondit avec simplicité :

— La cavalerie française est bien bonne, capitaine. Mais est-ce l’habitude de votre cheval de vous suivre dans vos visites ?

Cépoys toisa l’animal avec une apparente sévérité.

— Vous avez entendu, Zéphyr ? Madame juge votre procédé cavalier. Elle daigne vous le laisser entendre avec une grâce voilée mais vous devriez en rougir. Avez-vous reçu un bristol d’invitation ? Alors, de quel droit vous imposez-vous ?

Se penchant vers Caroline, il lui cria sur le ton de la confidence :

— Entre nous, je crois qu’il m’espionne.

De bouche en bouche, les formules de Cépoys se répandaient, se traduisaient, se commentaient.

— Enfin, chère madame, je vous prends à témoin de son indiscrétion. Les chevaux de la nouvelle génération sont incroyables ! À sa décharge, c’est un animal qui a du goût. Il aura entendu parler de vous et des fastes de votre réception. Voilà pourquoi, même au prix des mots les plus vifs, je n’ai pu me débarrasser de lui. C’est qu’il s’y connaît, le bougre, en beauté féminine. De vous à moi, il est un peu centaure.

Caroline feignit un pudique effroi, recula d’un pas, puis, ayant dissimulé le bas de son visage derrière son éventail, fixa sévèrement Zéphyr.

— Gardez vos distances, mon ami, lui dit-elle d’une voix de prude si bien jouée qu’un éclat de rire presque général lui répondit.

Caroline était contente. Elle s’amusait. Cépoys aussi. Les invités aussi. Tout était pour le mieux. Déjà Cépoys s’avançait vers elle d’un air protecteur.

— Le cas échéant, comptez sur mon bras pour vous défendre. Mais, mais…

Il s’était arrêté net dans sa tirade pour considérer, par rotations successives de la tête, la foule rassemblée autour de lui, comme s’il venait seulement de s’apercevoir de cette affluence.

— Mais qu’ont tous ces beaux messieurs et toutes ces belles dames à m’examiner comme ça ? demanda-t-il en prenant une sorte d’accent berrichon par lequel il imitait à merveille le ton d’un conscrit intimidé le matin du conseil de révision.

Il se regarda de la tête aux pieds, allant jusqu’à lever le bras et à tendre sa jambe gainée de nankin blanc pour examiner la chute de son habit bleu.

— Ma tenue est réglementaire pourtant ! observa-t-il avec une conviction bien jouée.

— Ça doit être à votre cheval qu’ils en ont, capitaine, jeta Caroline en entrant dans le rôle de compère qui lui était dévolu.

— Un cheval, quel cheval ?

Une bande de jeunes officiers qui était entrée à la suite de Cépoys fit chorus :

— Quel cheval ?

— Où y a-t-il un cheval ? Vous voyez un cheval, vous ?

— Que se passe-t-il, quelqu’un a demandé un cheval ?

— Il n’y a pas besoin de cheval, que pourrait-on bien en faire ?

Satisfait de l’entrain de ses acolytes, Cépoys accepta enfin de comprendre qu’il s’agissait de Zéphyr. Avec un geste large, il s’adressa à la foule :

— N’ayez pas peur, bonnes gens, c’est un cheval. Se pourrait-il que vous n’en ayez jamais vu ? Mon illustre compatriote, M. de Buffon, a assuré que c’était la plus belle conquête de l’homme. En tout cas, la principale curiosité de cet animal tient à ce qu’il se déplace sur quatre pieds de la façon suivante…

Et Cépoys, s’étant effectivement mis à quatre pattes, commença de se promener en secouant la tête et en jetant des hennissements.

Caroline suivait sa clownerie avec amusement. Elle se demanda quelle nouvelle malice il préparait en le voyant retenir tout à coup sa marche, rentrer la tête dans les épaules, puis jeter un regard derrière lui. Le regard de la jeune femme suivit celui de Cépoys et rencontra Gaston de Salanches.

Sanglé dans sa grande tenue à la fois sombre et flamboyante, son chapeau à plumes sous un bras, les glands d’or de son écharpe tressautant dans sa main, il se tenait immobile, considérant d’un air glacé, du haut de sa grande taille, son subalterne toujours à genoux sur les dalles.

Personne ne riait plus. Le silence était accompagné par l’orchestre qui s’était lancé dans des airs mutins.

— Mon général…, balbutiait Cépoys en se relevant.

— Je croyais que la fièvre sévissait à Venise et épargnait la Lombardie, capitaine. Votre état me prouve le contraire. Vous avez dépassé les bornes. Renvoyez d’abord la plus noble conquête de l’homme à l’écurie. Demain matin, vous vous rendrez à l’hôpital où vous demeurerez consigné jusqu’à nouvel ordre. Je m’entretiendrai de votre cas avec mon médecin qui connaît des purges propres à soulager un état aussi grave que le vôtre.

Déjà, le général de Salanches s’était détourné. Le vide se faisait devant lui. Les petits amis de Cépoys avaient pris la fuite les premiers. La prudence étant contagieuse, officiers dignitaires, jolies femmes avaient reculé vers le fond du salon, laissant le jeune capitaine seul avec son cheval qui, arc-bouté sur ses jambes, le flairait d’un naseau tremblant.

Salanches avait offert son bras à Caroline. Entraînant les regards, tous deux se dirigèrent vers le grand salon. Le général souriait.

— Votre conduite est inexcusable, dit-il avec colère.

Il ne s’était pas départi de son air cordial. Son aspect affectueux contrastait péniblement avec le ton de ses reproches. Caroline en éprouva un malaise. Cette dureté dans la voix, cette douceur sur les lèvres lui rappelaient péniblement un cauchemar qu’elle avait eu quelques nuits plus tôt. Elle habitait une chambre dont les parois étaient en verre et voyait un homme aux mains sanglantes, armé d’un poignard, s’avancer vers elle tout en s’enquérant affablement de sa santé.

— Je vous en prie, dit Gaston, souriez aussi. Sauvons les apparences.

Les apparences, maintenant ! Dès qu’on épousait quelqu’un, il se mettait à vous parler des apparences. Dieu sait si Georges avait été particulièrement irritant sur ce chapitre. Et, maintenant, Gaston s’y mettait.

— Qu’ai-je fait de mal ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.

— Je serais bien étonné que tu n’aies pas été prévenue de cette facétie.

— M. de Cépoys ne me fait pas ses confidences.

— Il a ce soir abusé de mon indulgence. Je lui donnerai l’occasion de le regretter.

— Naturellement.

— Quoi, naturellement ?

— Ce garçon m’amuse, alors tu te fâches.

— Je ne suis pas un tyran mais, à l’égard des Italiens, nous…

Imitant son air grave, Caroline acheva la phrase pour lui :

— À l’égard des Italiens, nous avons notre prestige à maintenir, et ce n’est pas à quatre pattes qu’on peut y arriver. C’est ça ? Eh bien ! tout ce qu’on peut dire, c’est que ce n’est pas drôle à maintenir, un prestige.

Ils longeaient la haie de palmiers nains qui bordait l’estrade des musiciens. Caroline éprouvait une profonde douceur à sentir contre elle le bras et la hanche de ce corps qu’elle connaissait si bien.

— Drôle, drôle, rageait Salanches. Une guerre et une occupation n’ont jamais passé pour être drôles. Si nous donnons aux Italiens l’impression que vous sommes des pitres, nous leur donnerons du même coup l’idée de nous faire repasser les Alpes. Cépoys sera puni de ses singeries.

— Ces singeries-là auront au moins prouvé aux Italiens que nous avons une bonne cavalerie. Ce n’est pas facile à monter, quarante marches à cheval.

— Naturellement.

Regard interrogatif de Caroline.

— Cépoys te plaît et, naturellement, tu le défends.

— Oh ! s’écria-t-elle, exaspérée, vas-tu me persécuter longtemps avec Cépoys ? Il ne manque pas d’états-majors, expédie-le ailleurs et qu’on n’en parle plus.

Elle était d’autant plus sincère que, dès sa rencontre avec Livio, elle avait oublié que, depuis le début de son séjour à Côme, Cépoys avait tenu une place non négligeable dans sa vie. La phrase lui avait échappé. Pourtant, à la réflexion, elle pensa que le renvoi de Cépoys était la meilleure façon de soustraire le malheureux garçon à une hostilité de son général qu’il endurait en pure perte.

— Y aurait-il eu une brouille, une querelle d’amoureux entre vous ? demanda Gaston en s’arrêtant net et en perdant le contrôle de son visage.

Placés comme ils l’étaient sur le glacis de l’orchestre, leurs voix étaient couvertes par le frissonnant murmure des violons, les notes égrenées du clavecin, les reprises bourdonnantes des basses. Caroline détacha un bout de feuille d’un des palmiers, le mordilla et observa gravement :

— C’est entre nous deux, Gaston, qu’il y a des querelles d’amoureux. Et un peu trop pour mon goût. Tu m’as fait l’insulte de m’entraîner à ta suite en Italie pour satisfaire une méfiance que tu n’as pas même cherché à cacher. Je te suis partout comme un petit chien. Tu me présentes des gens, je cause poliment avec eux. Eh bien ! il paraît que c’est inconvenant !

Brusquement attendrie par son propre cas, ce fut à deux doigts des larmes qu’elle acheva :

— Ce que tu peux être méchant !

— Nous négligeons nos devoirs, Caro, observa Gaston avec un visage adouci. Livio vient de terminer son solo. Il faut que j’ordonne une valse pour nos invités.

— Et moi, je devrais peut-être aller féliciter le danseur ? C’est ce qu’on fait en pareil cas ?

— Oui, bien sûr.

Rieuse, elle le retint par le bras.

— Tiens ! j’y pense, Livio est un homme. Si je le félicite, jure-moi que tu ne vas pas le faire consigner pour ça !

Amusé malgré lui, Gaston dédia à sa femme ce lumineux sourire de connivence qu’elle aimait tant et dont il n’abusait guère.

Elle le regarda s’éloigner parmi les groupes d’invités, saluant, répondant d’un mot, tempérant la morgue hautaine qui lui était habituelle par quelques amabilités condescendantes qu’il confondait avec de la cordialité et qui épouvantaient les officiers français et les notables italiens tout autant que ses airs rogues.

Caroline s’était haussée sur la pointe des pieds pour tâcher d’apercevoir Livio. Ce n’était pas facile. Parmi les invités, des mouvements ondulants se répandaient comme sur ces lacs italiens où les tempêtes semblent venir des quatre points cardinaux. La moitié des femmes étaient assises. Il y avait des haies d’épaules nues, des frondaisons d’éventails agités au même rythme. D’autres jeunes femmes, debout, étaient mêlées aux officiers français en uniformes rutilants, aux Italiens en habit de cour ; au hasard d’une repartie, d’un sourire ou d’un mouvement de hanche, elles faisaient courir parmi les hommes un frisson d’intérêt qui se répercutait jusqu’aux parois de marbre enserrant de leurs ogives, de leurs portiques, de leurs colonnades, ce petit monde luxueux en proie à la fête.

L’orchestre s’était tu. Caroline, ayant enfin aperçu Livio qui s’esquivait, s’était jetée sur ses traces, lançant et recevant des sourires, saluant de l’éventail, embrassant de temps en temps le cou nu d’une amie qui ne datait pas de huit jours.

— Vous cherchez quelqu’un, ma chérie ?

Caroline, qui venait de voir la silhouette étincelante de Livio disparaître derrière une portière de velours amarante dans le petit cabinet qui avait été improvisé pour le repos des danseurs, voulut écarter son interlocutrice, mais c’était Paolina.

Les épaules nues, la poitrine presque nue, les bras impudemment levés à la cariatide pour tordre sa puissante et sombre chevelure semée de diamants, elle reprit du même ton hardi et curieux :

— Si c’est le capitaine de Cépoys, il m’a promis la première valse. Ce ne sera pas une façon de parler ; car c’est vraiment la première fois que je vais pratiquer en public cette danse nouvelle et scandaleuse. Savez-vous que mon confesseur la réprouve parce qu’elle met l’homme et la femme en contact comme pour le péché ? À propos, si vous voulez la danser avec lui, je suis prête à me sacrifier.

— Cépoys ne me donne aucune envie de pécher, ni même de faire semblant. Usez-en sans scrupule s’il vous tente.

— Seul Thiébault me tente ce soir. Vous savez qu’il est à Milan ? Peut-être prendrai-je une voiture à la fin du bal, sans changer de robe, ce sera étourdissant.

Sans donner à Caroline le temps de répondre, Paolina désignait la portière de velours.

— N’est-ce pas ce monstre de Livio que je viens de voir se glisser par là ?

— Précisément. Le général m’a chargée de le féliciter ; je n’ose le poursuivre jusque dans sa tanière.

— Je vous aurais cru plus obéissante aux ordres de votre mari. Maintenant, Livio vous déplaît peut-être.

Elle ajouta d’un petit ton indifférent qu’il lui était facile d’aller chercher Livio dans son cabinet. Avant d’être célèbre, il lui avait donné des leçons de danse. Elle le connaissait bien.

— Ce jeune misérable, acheva-t-elle, a tout pour plaire. Il y a des gens beaux qui manquent de charme. Il est beau et charmant. On s’amuse cinq minutes d’un cynique puis on s’en agace parce qu’on ne sait plus sur quel pied danser. Les convaincus vous dominent un instant puis vous lassent par leur entêtement, Livio sait dominer une femme avec le cynisme voulu, ni trop, ni pas assez. Il est très respectueux et très insolent. Très méprisant et très assidu, perfide avec tendresse, froid avec feu… J’oubliais qu’il a la réputation bien établie auprès des femmes d’être un artiste doublé d’un artisan. Et merveille des merveilles, il est discret.

— En ce cas, comment le sait-on si souvent victorieux ? demanda Caroline avec une moue sceptique.

— Vous êtes bien naïve, chérie. Ce sont les femmes qui s’en vantent.

Caroline s’en voulait de la complaisance avec laquelle elle écoutait Paolina discourir sur le chapitre de Livio. Elle ne suivait guère ses propos, pourtant il lui était doux d’entendre prononcer le nom du danseur. Un peu émue, elle associait son souvenir à l’éclairage de sa chambre durant la conversation qu’ils avaient eue, au ton d’opaline que le ciel répandait sur les murs, à l’allégresse qu’elle avait ressentie en se préparant pour le bal à l’ombre de ce paravent qui parlait. Cela faisait un tout qui était délicieux. Elle le goûtait avec d’autant plus de gaieté de cœur qu’on l’eût indignée en lui prêtant le moindre entraînement vers Livio. Il lui plaisait. Il lui était agréable de le regarder, de le flairer et d’être regardée et flairée par lui. Sans plus. Et si elle le cherchait, c’était en tant que maîtresse de maison, avec l’accord de son mari.

— Qu’est-ce que vous dites ? cria-t-elle.

Petite fille, il lui arrivait ainsi de négliger la leçon de Mlle de Tourville pour échanger des grimaces avec son frère, découvrir le profil d’un garçon de ferme dans celui d’un nuage ou simplement se regarder dans une glace. Mais si sa gouvernante l’en sommait brusquement, elle retrouvait dans son oreille la suite de mots qui venaient d’y entrer sans qu’elle y prît garde. De même, saisie par le « Et alors, la dame l’a enfermé dans un paravent », elle reconstituait le cours des propos de Paolina qu’elle n’avait pas suivis. La jeune femme, pour lui donner un exemple de la prodigieuse discrétion de Livio, lui racontait qu’avec plusieurs amis elle avait bavardé en sa compagnie avant qu’il dansât. Il avait narré à ravir sa visite à une dame dont il s’était vertueusement obstiné à taire le nom. Cette dame – ravissante, paraît-il – ayant entrepris de faire sa toilette tout en parlant avec lui, avait simplement pris la précaution de l’enfermer derrière un gros paravent.

— Vous ne comprenez pas ? s’exclamait Paolina. Cette ravissante ignorait sans doute le mode de fabrication des paravents et notamment qu’ils doivent leur souplesse à des articulations aux travers desquelles il est facile de suivre dans tous leurs détails les soins d’une femme à sa toilette. Qu’est-ce que vous avez, Caroline ?

Celle-ci réussit à demander ?

— Il n’a donné aucun renseignement sur cette dame ? Aucun ?

— Mieux, il a même refusé de répondre, par oui ou par non, aux noms que nous lui proposions. Nos soupçons se sont portés sur une petite marquesina d’origine bolognaise, Antonia della Rebbia ; une fille que ses parents devraient marier au plus vite, maigre et ardente comme la louve de Virgile et, selon les heures, impudique ou sournoise. Si elle vous intéresse, regardez, elle est là-bas, au bras de votre mari.

Caroline n’avait posé sa question que pour être absolument certaine de la discrétion de Livio. Elle voulait aussi s’assurer que Paolina ne nourrissait aucun soupçon. Enfin, elle avait cherché à la faire parler pour se donner à elle-même le temps de reprendre souffle. Elle ne savait plus si elle avait envie de piétiner à coups de talon le visage de cet insolent danseur, ou de l’embrasser pour le récompenser de son relatif silence. Elle-même ne pouvait décider si ce qu’elle sentait était odieux ou bien agréable. Fiévreusement fidèle, sa mémoire lui restituait dans leurs détails les plus hardis les gestes qu’elle avait faits jusqu’aux moindres poses qu’elle avait prises sous la perfide protection du paravent. Les mouvements qui sont naturels à une femme qui s’apprête devenaient d’une scandaleuse témérité sous l’œil d’un observateur masculin. Une chaleur où il y avait autant de honte que de plaisir, autant de complaisance que de révolte, lui montait lentement aux joues. Elle chercha le bras de Paolina pour s’y accrocher.

Une saveur violente lui brûla la gorge et le nez. Les flammes des candélabres qui s’étaient mises à tournoyer au même rythme que les danseurs s’immobilisèrent de nouveau. Le plafond du salon se redressa, et Paolina réapparut, souriant avec un peu d’inquiétude et tenant un flacon de sels sous le nez de Caroline.

— Je n’ai eu que le temps de déboucher le flacon, expliqua-t-elle. C’est peut-être dommage car je ne sais rien de plus ravissant qu’une femme pâmée. C’est la chaleur, n’est-ce pas ?

— Oui, la chaleur, affirma Caroline avec empressement. Et puis les soucis de ce bal.

Pour confirmer le bien-fondé de ces soucis, elle feignit de s’intéresser à ses invités. Une houle parfumée et sonore déferlait contre les panneaux dont les thèmes à la fois fougueux et voluptueux, les proportions immenses, les vernis profonds, concouraient à la magnificence générale. Caroline, tant dans la salle que sur les fresques, n’apercevait que des formes dénudées et triomphantes qui se prêtaient trop bien à l’émotion qui venait de la faire défaillir. Les accords de l’orchestre faisaient tinter le cristal sur les longues tables où était dressé le souper et devant lesquelles tourbillonnaient des boucles flottant au gré de la valse, des bijoux étincelants, des sourires fardés et essoufflés, une immense écume d’étoffes soyeuses que fendaient, comme une escadre, les habits brodés.

— Avouez-le donc, la chaleur n’y était pour rien, dit paisiblement Paolina.

Caroline sursauta et acheva de se troubler sous le regard triomphant de sa compagne.

— À moi, vous pouvez bien l’avouer, reprit celle-ci. Après le portrait que je vous ai fait de la marquesina della Rebbia, vous avez défailli de rage en la voyant au bras de votre mari et l’air sûr de son fait.

Caroline ne demandait qu’à avouer. Soulagée par l’erreur de Paolina, elle prit même une mine anxieuse pour suivre la direction que celle-ci lui indiquait.

— Ils ont filé par la galerie. Ils doivent rêver dans le parc.

Caroline y courait déjà. Sa prétendue jalousie avait été un excellent prétexte pour se séparer de sa trop curieuse amie et aussi pour aller se remettre en respirant l’air frais de la nuit.

Sur la galerie, des lanternes vénitiennes diffusaient une clarté douce et tremblante. Caroline descendit les degrés conduisant au jardin. Une brise nocturne, humide d’avoir caressé le lac, ne parvenait pas à animer les durs palmiers anguleux qui découpaient des tranches d’obscurité pointue dans le ciel en y effaçant les étoiles.

Elle suivit une allée de sable fin, blanche parmi les végétaux endormis, trempa le bout de ses doigts dans la vasque d’une fontaine qui roucoulait, solitaire, avec de petits sursauts de silence suivis de hoquets cristallins.

Sur sa gauche, grâce à l’éclat du bronze, elle reconnut le petit dieu nu et amoureux sur son socle ciselé dont elle avait pris l’habitude de chatouiller le talon quand elle passait. Elle chatouilla. Mais c’était aussi un point de repère, qui, la nuit, lui permettait de se diriger vers l’embarcadère du palais, son lieu de prédilection.

Le jour de son arrivée, le majordome ne lui avait pas caché que si cet endroit enchanteur n’était jamais éclairé c’était que dans son pays on savait trouver à la nuit un pouvoir ami de l’amour qu’une lanterne détruirait. Après être venue y rêver seule, elle avait plusieurs fois essayé d’y entraîner Gaston après souper. Elle avait été fâchée de ses refus motivés tantôt par la fatigue, tantôt par des préoccupations, tantôt par l’attente d’un courrier de nuit urgent.

Elle longeait sans bruit la balustrade. La rumeur du bal s’affaiblissait. Elle lui préféra le doux clapotis du lac où quelques paraphes argentés se tordaient lentement. Puis elle aperçut les niches de plantes grimpantes surmontant l’embarcadère, les bancs de marbre, la demi-lune de pierre sombre ornée de statues, les larges degrés descendant jusqu’à l’eau.

Épaule contre épaule, deux silhouettes se découpaient sur le banc préféré de Caroline. Elle releva sa robe, s’avança doucement sur la pointe des pieds. Il lui fallut s’appuyer à la balustrade : elle avait reconnu la voix de Gaston. Sa compagne était naturellement l’impudente Antonia della Rebbia. Cette fois, la jalousie de Caroline n’était pas feinte. Son cœur tirailla dans sa poitrine. C’était Gaston qui la traînait à sa suite d’un air sévère et c’était elle qui le trouvait tendrement serré contre la première coquette venue. « Voilà bien les hommes : une fille un peu éhontée, et ils s’enflamment, et ils choisissent le délicieux abri dont on leur a fait des descriptions lyriques. » C’était ce qui peinait le plus Caroline, que Gaston ne se soit souvenu de l’embarcadère que pour y entraîner une autre.

— J’en suis persuadé, disait Gaston. Malheureusement, je n’ai jamais parcouru les environs de Côme que bousculé par des missions urgentes, sans avoir le loisir de goûter leur beauté comme ils le méritent.

La phrase était innocente. Caroline même n’était pas mécontente qu’il ne lui réservât pas exclusivement l’éternelle excuse du « je n’ai pas le temps ».

— N’importe, répliqua Antonia avec feu. Vous êtes impardonnable de n’avoir pas jeté un regard à la façade du Dôme. Elle est décorée par les Rodari ! C’est tout de même plus joli que les épaulements de votre camp retranché. Général, vous êtes un horrible et charmant béotien.

— Ce serait le titre d’un opéra bouffe : Le Béotien malgré lui.

C’était anodin ; néanmoins ils étaient assis tous les deux dans un séjour désert et langoureux, et Gaston trouvait pour débiter des banalités un ton convaincu et enveloppant. La voix était étouffée, plus grave que d’ordinaire, pressante, avec des prétentions au frémissement mélodieux. Quant à la fille, il était évident qu’elle brûlait du désir de plaire, les édifices et les sites naturels n’étant pour elle qu’un prétexte à l’exaltation. Sa voix était trop haute, ses gestes trop peu mesurés pour qu’on pût la croire seulement éprise de fresques. Elle cherchait à mettre en valeur sa sensibilité, à se parer d’une auréole d’esprit, à rendre plus désirable et plus flatteuse sa conquête.

Doucement, Caroline battit en retraite. Elle faisait confiance aux devoirs de Gaston pour le rappeler rapidement dans la salle de bal. Elle-même se dirigea d’abord vers la galerie, impatiente de ne plus entendre le froissement de l’eau sur les degrés parce qu’ils l’entendaient aussi tous les deux.

Puis elle s’accorda un délai et fit un détour par le verger. Un peu bosselé, un peu sec, peuplé d’échelles, de pigeonniers, de remises, ceint d’une vieille vigne grimpante dont on n’attendait plus de raisins, il plaisait à Caroline. Celle-ci s’arrêta pour écouter les lointains applaudissements qui montaient du bal. Ce serait être l’ovation saluant le Ballet des heures du brillant Livio. Depuis qu’elle savait cette fille hardie et tentaculaire aux prises avec son mari, elle se souciait bien de Livio ! Ce fut du moins sa première impression en l’évoquant. Puis elle serra les dents. « Si j’apprenais jamais que Gaston ne se borne pas à débattre archéologie avec sa conquête, pensa-t-elle, eh bien ! je… » Elle n’alla pas jusqu’au bout de sa supposition qui était la bouche ironique et passionnée du danseur.

Immobile dans une obscurité feuillue, elle fut reprise de panique au souvenir de l’impudeur dont elle s’était involontairement rendue coupable devant le diabolique paravent. Elle huma une odeur de fruit, tâta le feuillage et cueillit voluptueusement une grosse prune où elle mordit. Elle éprouvait en même temps un frisson délicieux à se savoir si bien connue de Livio, si intime avec lui sans l’avoir voulu et sans l’avoir permis. La surface du fruit était fraîche et humide comme la nuit mais sa chair se souvenait du brûlant après-midi, fondait, tiède et sucrée, dans la bouche de Caroline.

Celle-ci ressentait maintenant de l’indulgence à l’égard de Gaston. Elle imaginait sa colère s’il venait à apprendre ce qui s’était passé et surtout s’il devinait les pensées qui l’avaient traversée. Après tout, s’il se bornait à se laisser faire par cette petite énervée une cour aussi érudite que platonique, il était moins coupable que Caroline ne l’était.

Appuyée à un tronc d’arbre, elle se lassa vite de savourer sa culpabilité. Elle n’avait pas commis une seule faute. Elle n’avait même pas eu à repousser un propos pressant. Elle avait seulement entretenu avec trop de soins une secrète complaisance pour un jeune homme qui eût dû seulement être à ses yeux un objet de scandale. La morale de cette journée c’était que Gaston et elle avaient humé le vent chacun de leur côté, mais que tout à l’heure, le bal terminé, ils seraient de nouveau l’un à l’autre, sans qu’aucun souvenir important pût les séparer. Ainsi la nuit, le brouillard, la tempête, parfois une simple brise, suffisent à disperser pour quelques heures des navires voguant de conserve. Si ce sont de bons voiliers, ils se retrouvent.

Le visage frais et reposé, avide de danse, de musique, pressée de retrouver son bal et son autorité, elle redescendit vers le palais en suivant la balustrade du verger qui surplombait une étroite rue de Côme.

— Hep là ! Pas si vite, Aspetta !

Elle se pencha et aperçut à ses pieds une patrouille de soldats français munis de torches qui entouraient une carriole traînée par des mules, attelage misérable dont elle distinguait les harnachements faits de ficelle.

Dans un mélange de français et d’italien, le conducteur exposait son cas, donnant le nom du village d’où il venait et celui du marché de Côme où il comptait vendre le lendemain la cargaison de pastèques qui débordait de sa carriole.

Il se dépensait en grands gestes que la lueur des torches allongeait en ombres caricaturales sur les pavés inégaux de la rue.

— C’est bon, grogna le sergent, vous pouvez passer.

Un des soldats, après avoir donné une claque sur la croupe de la mule, vint regarder le conducteur sous le nez en criant :

— Et qu’est-ce qui nous prouve que ce n’est pas du matériel de guerre ?

— Non e vero ! Non e vero ! Pastèques, solamente pastèques !

Caroline remarqua le visage maigre et émacié du malheureux. Ses dents très blanches semblaient percer la nuit. Ses yeux brillaient. Les muscles se tendaient sur son cou nu. Les mains en avant, il reculait en trébuchant. Il était très jeune et paraissait ardent et désespéré.

— Je ne te dis pas le contraire, répliqua le soldat en riant. Mais un bombardement de pastèques, on doit quand même le sentir passer. La preuve !

À la volée, il avait jeté l’un des fruits sur un autre soldat, qui poussa un juron et ramassa la pastèque. La patrouille s’éloigna bon train tout en découpant ce butin juteux et en continuant de rire bruyamment.

Caroline avait eu envie de jeter sa bourse au pauvre paysan qui, sans protester contre ce larcin, avait repris la ficelle qui lui tenait lieu de guides et entraînait son attelage vers le bas de la rue. Mais sa toilette de bal n’en comportait pas ; elle se contenta, à vingt pieds au-dessus de lui, de suivre sa marche ralentie par le trottinement malingre de sa mule. Comme elle allait l’abandonner pour rentrer dans le palais, la carriole s’arrêta en grinçant. Machinalement, elle se pencha…

L’une des lanternes jalonnant la balustrade éclairait vaguement le muletier qui remettait en ordre ses fruits dérangés, rejetant de temps à autre la tête pour juger de l’effet. Les yeux de Caroline s’agrandirent. Jamais elle n’avait vu de pastèques pointues et étincelantes. Elle se pencha davantage. L’homme bougea et elle distingua une rangée de canons de fusils que, d’une main adroite, leur propriétaire achevait de repousser sous les pastèques.

Déjà, la carriole avait repris son aspect bénin et, par une rue latérale, s’enfonçait vers le centre de Côme. Le grelottement sec du pas de la mule parvenait encore à Caroline, mêlé aux hésitations bruyantes des essieux. Cette vision guerrière sur laquelle s’étaient refermés les fruits avait été si brève qu’elle ne put s’empêcher de penser que ce devait être à peu près cela, une hallucination.

Cet homme qui, en se cachant des patrouilles, venait d’introduire un lot d’armes dans Côme était évidemment un ennemi des Français. Le poste de garde du palais n’était pas loin et la mule allait à si petits pas ! On aurait tôt fait de rattraper ce trop belliqueux marchand de pastèques qui ne tarderait pas à faire une drôle de tête.

Elle s’était mise à courir, puis s’arrêta net en se rappelant précisément la drôle de tête qu’il avait faite lorsque la plaisanterie du soldat lui avait donné à croire qu’il était pris. Elle revit son visage juvénile et crispé, son petit chapeau pointu, sa culotte à mi-mollets et se souvint qu’il avait les pieds nus. Elle les vit, ces pieds nus, entre les grosses bottes des soldats qui, si elle les prévenait, le ramèneraient dans quelques instants au poste de garde à coups de crosse dans les reins. Ces mêmes pieds, elle les imagina se frottant l’un contre l’autre sous le banc, inquiets comme des mains, pendant qu’une cour martiale hâtivement réunie prononcerait à toute vitesse le verdict fatal. Pauvres pieds nus couchés dans la boue du fossé, sous le glacis du camp retranché, au petit matin, après la salve.

Elle reçut en pleine figure le flot de sons et de lumières du bal. Elle avait suivi trop de rues nocturnes en ayant peur comme le muletier pour avoir le courage de le dénoncer. La question était réglée : elle en fut soulagée.

Des visages connus, des sourires l’attiraient de toutes parts dans le salon. Elle avait envie de recevoir et de distribuer des compliments, de danser, d’être gaie. Un sourire lui vint aux lèvres à la pensée que cette petite contrebande d’armes confirmait les inquiétudes de Gaston qu’elle avait trop souvent soupçonnées de n’être que des prétextes pour la brusquer ou l’écarter. Malheureusement, se croyant convié par ce sourire à lui présenter ses devoirs, un grand homme sec et noir, muni d’un long nez, d’un œil de travers et d’un air sinistre s’inclina devant elle en s’efforçant de ne pas renverser la flûte de liqueur qu’il tenait à la main.

— Beau bal, chère madame. Bons rafraîchissements. Excellents produits. En un mot, une soirée ruineuse.

Caroline l’identifia : c’était le trésorier-payeur de la brigade. Elle voulut l’écarter d’un hochement de tête distrait ; mais il se campa devant elle en homme décidé à faire la conversation, toussa et annonça :

— Je voudrais bien me tromper, mais mon flair de vieil administrateur me dit que tout ça finira mal. D’abord, j’ai remarqué que, dans la vie, tout finit mal.

« Il m’embête, ce vieux singe », pensa Caroline. Cependant, le trésorier agitait dans l’air de longs doigts qui la fascinaient par leur tremblement comique et désabusé.

— Nous dansons, j’en suis fort aise, mais nous expédions nos effectifs à droite et à gauche, à tort et à travers. Savez-vous combien d’hommes nous restent à Côme ? Trois cent vingt-six. Oui, madame, trois cent vingt-six !

Caroline connaissait cette race de gens qui, même au bal, et serait-ce au lit, ne peuvent parler que métier.

— Non, madame, ce n’est pas avec trois cent vingt-six hommes – détail piquant, je suis compris dans l’effectif –, disons donc tout de suite trois cent vingt-cinq hommes, car je n’ai jamais guerroyé qu’à coups de règle de trois, qu’on peut tenir tête à une insurrection. Le plan de défense de Côme n’est pas mal fait : deux compagnies au camp retranché, un poste de vingt hommes à chaque porte, un autre devant le Dôme, devant la tour communale et devant le Broletto, enfin quelques patrouilles dans les rues. Cela suffit si les habitants de cette ville ne sont pas armés, comme le prétend le général. Il les a obligés, individuellement, à rendre leurs armes. Qui vous dit qu’ils n’en ont pas reçu d’autres depuis. L’Autriche a peur, l’Autriche s’agite et l’or anglais coule. Résultat : mon or à moi, celui de mes caisses, celui dont je suis comptable aux yeux de l’administration, cet or-là est à la merci du premier coup de fusil.

Caroline chassa de sa pensée le souvenir de la charrette de pastèques et essaya de chasser aussi vite la présence de ce fâcheux.

— C’est à mon mari qu’il faut parler de ça, monsieur le trésorier.

Amusée de faire d’une pierre deux coups et de mettre ainsi fin aux messes basses de Gaston et de sa petite louve. Caroline désigna le parc de la main.

— Le général est à l’embarcadère… et, justement, il vous cherchait.

— Chère petite madame, mes conférences avec le général se terminent toujours en eau de boudin ou en os de boudin, puisque l’un ou l’autre se dit, ou se disent. Il est à couvert, puisqu’il a protesté contre la diminution de ses effectifs. C’est cela, la hiérarchie militaire. En revanche, si mes caisses sont pillées, je ne m’en tirerai pas sans une enquête, cinquante rapports, autant de contre-rapports et pendant dix ans les suites de l’enquête m’obligeront tous les mois à répondre à de nouveaux questionnaires.

— Autrement dit, monsieur le trésorier, il est urgent que vous alliez entretenir mon mari qui, en compagnie d’une petite niaise du pays dont il ne peut plus se débarrasser, vous attend au bord de l’eau. L’embarcadère est très facile à trouver. Il suffit de contourner le bronze de Cupidon après lui avoir chatouillé la plante des pieds.

Elle avait pris la fuite en riant de plaisir à l’image de Gaston troublé dans son tête-à-tête par ce funèbre personnage. On jouait une vive contredanse, elle s’y lança. Quand elle en ressortit, essoufflée et ravie, ce fut pour tomber dans les bras de Paolina qui lui murmura à l’oreille que Livio attendait ses félicitations dans le petit salon.

La pièce était déserte. Deux gros chandeliers d’argent éclairaient ses murs tendus de soie nacarat. La fenêtre était grande ouverte sur un balcon circulaire encorbellé de fer forgé que sertissait la lumière. Livio, qui avait poussé une méridienne près de la fenêtre, était à demi étendu et respirait l’air de la nuit, une rose entre les dents. Il était encore vêtu de son habit de soleil, le resplendissant travesti avec lequel il avait dansé, c’est-à-dire qu’il n’était qu’or de la tête aux pieds, étincelant à chacun de ses gestes.

À la vue de Caroline, il fit nonchalamment le simulacre de se lever, dans l’attente évidente d’un « Ne bougez surtout pas » qui l’autorisa à s’alanguir de nouveau sur la chaise longue.

— Vous avez été merveilleux ! prononça difficilement Caroline. Grâce à vous, ma soirée a été…

— Merveilleuse…, acheva Paolina en riant.

Immobile, Caroline, satisfaite de le voir de plus près qu’au moment où il n’avait été, dans l’océan du bal, qu’une giration éblouissante, respecta une pause. Elle se donna le temps de le considérer, d’apprécier la ligne de ses jambes étendues, le mousseux poudré d’or de son jabot, la sveltesse de son buste caparaçonné d’or. « Il est vraiment beau », se dit-elle.

— Peut-on s’asseoir à vos pieds ? demanda-t-elle en désignant l’extrémité de la méridienne.

Au moment où elle s’asseyait, elle sentit ses jarrets trembler. Brutalement, la mémoire lui était revenue. Elle respirait plus vite. Elle n’osait plus regarder Livio. Ses ongles grattaient machinalement le satin de la méridienne. « En plus, se dit-elle, c’est à ça qu’il doit être en train de penser. » Elle devinait qu’il l’observait ; d’un regard trop savant qui n’avait guère de peine à la déshabiller.

Voix de Paolina :

— J’espère que Mme de Salanches et moi ne dérangeons pas vos projets.

En vain Caroline, les jambes serrées, les pieds joints, un bras replié sur sa gorge et sur l’une de ses épaules, essayait-elle de se protéger contre le souvenir de celui qui la connaissait trop bien et qui devait être occupé, avec une goujaterie toute masculine, à opposer au maintien modeste qu’elle avait adopté, l’abandon des attitudes où il avait eu le loisir de la contempler pendant sa toilette. « Surtout, ne pas rougir », décréta-t-elle. Or la confusion rétrospective qu’elle éprouvait était trop capiteuse pour qu’elle ne rougît pas.

— Mes projets consistaient uniquement à trouver quelque chose de frais et à le boire, avait répondu Livio.

Pour que son trouble échappât à ses interlocuteurs, Caroline s’était détournée. Elle rencontra son visage dans une petite glace qui brillait, adossée à la nuit. L’émotion avait creusé une ombre violette sous le bleu lumineux de ses yeux mais elle rehaussait l’éclat de pétale de son teint. À son insu ses lèvres venaient de prendre un dessin plus plein. Entrouvertes sur la blancheur des dents, gourmandes, émues, elles trahissaient l’émoi que le reste du corps réussissait à cacher. Quelques boucles blondes dérangées par le quadrille se déroulaient dans un désordre léger – comme si Livio eût tenu la tête de Caroline entre ses mains…

— Pauvre assoiffé ! s’était exclamée Paolina. Ne perdez pas espoir, je pars en quête d’un remède.

La silhouette de Paolina traversa le miroir et disparut. Comme Caroline, nerveuse, avait remué la tête, celle de Livio entra dans le champ. Elle était impassible. Ses longs yeux noirs avaient la fixité de ceux d’un chasseur qui regarderait, très loin, un détail infime. Sa main passa devant son visage, faisant négligemment virevolter la petite rose. Caroline eut envie qu’il en mordît de nouveau un pétale pour voir ses lèvres s’entrouvrir sur ses dents. Il n’en fit rien et son immobilité, que rendait encore plus sensible le mouvement de sa main, donna à Caroline l’impression que le temps s’était arrêté. Elle se retourna brusquement vers lui :

— Vraiment, dit-elle, pratiquant un demi-mensonge mondain car à la vérité elle ne l’avait qu’aperçu, vous avez dansé d’une façon…

Il lui adressa un demi-sourire. « Mon Dieu, pensa-t-elle, était-ce avec ce demi-sourire-là qu’il m’épiait pendant que je fermais mes jarretelles ? »

— Vous vous trompez, madame, j’ai fait plusieurs fautes ce soir. Les gens du monde prétendent au droit de siffler ou d’admirer. Je ne leur reconnais que celui de payer. Que savez-vous de la danse ? Oseriez-vous dire à un chirurgien que vous le félicitez de la sûreté avec laquelle il a manié son bistouri ? Ou à un général d’armée que vous approuvez les manœuvres de sa cavalerie ? Or, vous autres ne savez rien de plus de l’art de la danse que de l’anatomie ou de la tactique. Alors ?

Ce fut au tour de Caroline de sourire. Elle connaissait bien les recettes de séduction masculine. Décidément, Livio travaillait dans le style : « Défendez-vous, madame, je vous maltraite, essayez de prouver que vous êtes intelligente, experte, artiste, que vous avez de la repartie, faites-vous valoir. »

Elle répliqua avec une douceur mordante :

— Voilà qui est juste, mais que voulez-vous, la vie en société a ses obligations. N’en penserait-on pas un mot que l’on est tenu de complimenter qui vient de danser chez vous. On ne peut payer un artiste uniquement avec de l’argent.

Les traits de Livio durcirent mais presque aussitôt son visage se détendit et il sourit franchement, comme pour accuser le coup et féliciter loyalement son adversaire. Ce duel s’était passé à mi-voix, comme si tous deux se fussent confié de tendres aveux. Ils sentirent ensemble que Paolina, en rentrant dans le salon, devait avoir l’impression de troubler un tête-à-tête galant.

— Je ne suis que l’échanson, lança-t-elle, ne vous occupez pas de moi.

Elle apportait trois coupes sur un plateau qu’elle déposa sur une tablette au pied de la méridienne contre Caroline, à laquelle elle tendit ensuite la première coupe.

Celle-ci savait que Livio, fût-il autre chose qu’un danseur, fût-il même un haut dignitaire, elle n’avait pas à lui tendre sa coupe. Elle le fit consciemment, comme un hommage. Au moment où ses doigts touchèrent ceux, tendus, de Livio, elle laissa échapper la tige de la coupe qui rebondit sur le bois de la méridienne et alla se briser sur le parquet.

— Qu’à cela ne tienne, dit froidement Paolina. Livio et moi boirons dans le même verre. N’en soyez pas choquée, Caroline chérie. En Italie, c’est de simple politesse entre un homme et une femme et ne suppose pas la moindre intention coupable.

Caroline avait déjà remarqué, dans des soupers milanais, cette communauté du verre entre des couples de voisins inconnus. N’importe, elle fut jalouse en voyant les lèvres de Livio se poser sur l’empreinte de celles de Paolina.

Jalouse ? Elle se rappela qu’elle l’avait été vaguement quelques instants plus tôt. Oui, c’était à propos de Gaston et de la petite Antonia. Pourquoi donc, dans les romans qu’elle avait lus, ne lui avait-on jamais montré une femme jalouse de deux hommes en même temps ? Jalouse, c’est-à-dire : amoureuse ? « Allons donc, pensa-t-elle, je ne suis pas amoureuse de Livio. »

Paolina avait reposé les coupes sur le plateau. Le vacarme des salons voisins rendait plus sensible encore le silence qui s’était installé entre eux trois. Paolina le rompit :

— Livio, je vais être indiscrète, mais n’est-ce pas dans ce merveilleux costume que vous avez dansé à Venise, le soir où…

— Le soir où quoi ?

Devant Livio, Paolina perdait de son audace. Ce fut d’un ton hésitant que, blottie sur son tabouret, elle acheva :

— Je me demandais si c’était ce costume qui avait été le témoin à Venise du coup de foudre qu’une grande dame ressentit pour vous, échappant à son mari pour courir jusqu’à votre loge à la fin du spectacle. Rappelez-moi donc son nom ?

— Je l’ai oublié.

— Pourquoi renchérir sur votre réputation, discret Livio, l’affaire fut assez publique, il me semble ! Est-ce que de mauvaises langues n’ont pas soutenu que si la princesse vous était tombée dans les bras c’était pour se venger d’une incartade de son mari ?

Livio s’étira :

— Les motifs de la Providence sont insondables. Il en est de même de ceux des femmes mariées. Il n’y a que deux sortes de femmes. Celles qui voudraient avoir un amant pour la joie de tromper leur mari…

— Et ?

C’était Caroline qui venait de parler.

— Et les anges de vertu, reprit Livio. Celles qui se disent quel dommage qu’il soit impossible d’avoir un amant sans tromper pour cela son mari.

Caroline détourna les yeux. Elle venait d’être condamnée doublement car si elle avait ses heures où la jalousie lui suggérait une imprudence pour se venger de Gaston, elle avait aussi celles où, sous le regard d’un garçon qui lui plaisait, elle déplorait qu’une ubiquité miraculeuse ne lui permît pas de se donner à lui tout en restant absolument fidèle à son mari.

— C’est horrible, ce que vous dites là, balbutia-t-elle.

Livio venait de porter à ses lèvres la coupe que lui avait de nouveau tendue Paolina quand celle-ci s’exclama :

— Mon Dieu, où avais-je la tête ! Ce n’est pas mon verre, c’est le vôtre que je lui ai donné, Caroline.

Livio venait de reposer la coupe ; Caroline la saisit.

— Pourquoi ferais-je des embarras puisque c’est un usage ici…

Avant de la porter à ses lèvres, elle s’adressa directement à Livio :

— Vous voyez, ça ne m’empêchera pas de boire à mon tour.

Elle posa sa bouche sur le bord de la coupe avec une désinvolture un peu trop appliquée. Sa hâte était celle de quelqu’un qui a peur d’être arrêté dans son geste. Elle but. D’une main maladroite, elle reposait la coupe sur le plateau quand Livio prononça avec empressement :

— Ah ! madame, je vous remercie. Car vous… vous êtes française… Et ça n’est pas la même chose.

Caroline s’aperçut qu’elle s’était levée. Son regard fuyait Livio mais ce fut pour rencontrer la perspective des grands salons où, à travers l’entrain langoureux de la musique, elle entendait frémir le cristal sur les tables et déferler la soie des robes bruissant comme une brise. Tout était une invitation à la volupté, même le fronton des lauriers-roses fraîchement cueillis qui donnaient, par leurs formes, une réplique aux feuilles d’acanthe des piliers, aux guirlandes de marbre des loggias et, par leur ton, aux bras nus soulevés par la danse comme aux chairs des héroïnes qui s’infléchissaient sur les peintures murales, nymphes et déesses aux prises avec des nuées bleuâtres très Raphaël, des lointains montagneux très Titien, dès bras bruns et musclés de faunes très Giorgone.

Plus elle se sentait faillible, plus elle en voulait à Gaston de l’avoir abandonnée pour une nigaude au moment où elle avait besoin de lui pour se défendre contre elle-même.

— Vous avez entendu ? Où est le général ?

Les bras écartés, la mèche en bataille, Cépoys se tenait sur le seuil du salon. Caroline, éperdue, crut un instant qu’elle venait d’exprimer tout haut ses pensées et que Cépoys lui répondait. Ce vertige, où le vin italien avait sa part, ne dura qu’un instant.

— Des Coups de fusil ? Où avez-vous entendu des coups de fusil ? criait Paolina en secouant le bras de Cépoys.

Égarée, Caroline regardait autour d’elle. Paolina avait fui. Il n’y avait plus devant elle qu’un beau jeune homme pailleté d’or, étendu sur un canapé rouge, devant la profondeur d’un ciel italien sur lequel s’inscrivaient les cols-de-cygne du balcon.

Puis le jeune homme se leva, prêta l’oreille. Des profondeurs nocturnes de Côme une explosion pétaradante se détacha, sourdement répétée par l’écho des montagnes voisines. Alors, il salua silencieusement Caroline et courut vers la porte avec sa grâce, sa légèreté, son agilité de danseur.

Dans les salons, le bal continuait. « Cépoys a perdu la tête, pensa Caroline. Ce doit être le feu d’artifice ! » Elle goûtait une étrange impression d’irréalité. Elle s’élança vers la porte du grand salon et se heurta à Cépoys qui continuait de réclamer le général à grands cris.

— Il est dans le parc.

— Où dans le parc ?

Elle le précéda. Un nouveau crépitement les accueillit comme ils pénétraient sous la galerie. Il avait été si violent que cette fois l’orchestre se tut. Il n’émanait plus de la salle de bal qu’un silence peuplé de murmures.

Ils n’eurent pas à descendre les marches. Gaston accourait, suivi d’Antonia. Derrière eux, une silhouette agitait les bras.

— Je l’avais bien dit, je l’avais bien dit que ça finirait mal.

Caroline reconnut le trésorier-payeur. Elle comprit enfin que l’explosion qui effrayait Cépoys et Gaston et donnait au trésorier le plaisir de voir son pessimisme justifié était vraiment une fusillade. Elle se précipita vers son mari. Elle se sentait coupable : au fond, c’était à cause de Livio, mais, en fait, se rappelant la mule, le muletier et la charrette, elle était prête à s’avouer responsable de l’événement.

Gaston l’écarta doucement.

— Ce n’est peut-être rien…

Puis, apercevant Cépoys :

— Vous n’êtes jamais à cheval quand il le faut. C’est maintenant que vous devriez l’être. En selle, et vite ! Dans cinq minutes je veux vous voir de retour ici avec des informations précises.

Le trésorier-payeur émit une sorte de hennissement :

— Comme si ce n’était pas assez précis ! La ville est à feu et à sang et on pille mes caisses !

Traversant la galerie, Gaston se dirigeait vers l’entrée de la salle de bal. La petite Antonia, qui, comme elle l’affirmait hautement, ne comprenait pas que l’on se mît martel en tête pour un feu d’artifice, voulut courir derrière lui, mais du bout de son éventail. Caroline l’arrêta. Elle la trouvait stupide et ne se pardonnait pas d’avoir, quelques secondes plus tôt, partagé la même illusion en ce qui concernait ce feu d’artifice.

— Ne gâtez pas le charmant souvenir qu’il gardera de votre tête-à-tête, mademoiselle. En insistant mal à propos, vous l’agaceriez.

Elle avait suivi Gaston mais, comme elle arrivait en haut de l’escalier, une silhouette d’or qui traversait la cour, à ses pieds, lui rappela trop précisément celle de Livio.

Le danseur et Cépoys, qui courait prendre son cheval, se frôlèrent. Caroline s’était arrêtée. Elle n’avait pas bien entendu la question que le capitaine avait posée mais ce fut d’une voix forte, un peu théâtrale, que Livio répliquait :

— Non, capitaine, mon numéro n’est pas fini, il commence !

Étonnée, elle pencha la tête au-dessus de la balustrade pour tâcher d’en surprendre davantage. Une nouvelle décharge crépita. Instinctivement, Caroline prit la fuite et rattrapa Gaston au seuil de l’immense pièce chaude, hantée de profonds parfums, peuplée de regards inquiets et resplendissante de lumière.

Elle voyait son mari de dos. L’attention de tous les invités convergeait sur lui. Il s’était redressé de toute sa taille. De la main, il fit un petit signe moqueur et sa forte voix se répercuta sous les voûtes :

— Eh oui ! c’est un feu d’artifice mouillé qui ne veut pas partir. Cela n’a jamais empêché personne de danser !

Il se retourne vers Caroline. Il l’entraîne au son de l’orchestre ressuscité. Elle appuie son front sur sa poitrine et ferme les yeux.

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