Un caprice de Caroline chérie
6. Les miroirs de Babylone
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Les miroirs de babylone
Pour agiter la sonnette, Caroline tendit le bras hors du lit. Elle poussa un grognement. Son coude venait de heurter un promontoire dur. Sa main n’avait pas trouvé le cordon. Elle n’avait même pas rencontré le mur et flottait mollement dans le vide.
Caroline s’agita de tout son corps et manqua basculer. Sur quoi était-elle juchée ? Comme elle frottait son coude, au lieu de rencontrer la peau nue ses doigts trébuchèrent sur une étoffe rugueuse. Elle essaya de soulever le drap, mais il n’y avait pas de drap. Elle se rappela d’un trait tout ce qui s’était passé et reconnut, sous la paume de ses mains, les bras sculptés du fauteuil à oreillettes.
— Gaston !
Elle s’était levée et avançait à petits pas dans la chambre obscure, les mains en avant. Malgré cette précaution, elle vint donner du front dans un pilier de bois torsadé qu’elle reconnut ensuite comme appartenant au lit de Paolina. Elle tâta la courtepointe et s’affaissa dessus, ne bougeant plus, les mains fermées sur le visage comme pour se dissimuler un spectacle impressionnant. Ce spectacle, c’étaient les ténèbres.
En vain essayait-elle de raisonner sa peur. Elle ne trouvait aucune explication favorable. Oppressée par l’obscurité et le silence, menacée par le mystère de cette grande pièce, elle n’avait le choix qu’entre des solutions terribles et des solutions odieuses :
Ou Paolina avait persuadé Gaston de s’habiller en cocher et de filer grand train à Milan avec elle.
Ou Paolina et Gaston avaient profité de son sommeil pour passer dans une autre pièce et s’abandonner à des plaisirs coupables.
Ou la traîtresse avait enfermé Caroline ici et livré Gaston aux insurgés.
Ou les insurgés étaient entrés par surprise et avaient enlevé Gaston en méprisant le petit tambour.
Ou encore ils l’avaient tué et son corps gisait là, à quelques pas, tout poisseux de sang, défiguré.
Qu’elle se lève, et qu’elle fasse quelques pas, elle allait buter dans le corps chaud, se mouiller les mains en le touchant. Elle se redressa, hagarde, effrayée du cri qu’elle avait poussé. Or ce cri continuait, multiplié, orchestré. Ce qui lui restait de sens lui prouva que les chants et les hurlements provenaient de la rue. Se heurtant à des meubles à chaque pas, elle parvint jusqu’à la fenêtre qu’elle ouvrit.
Entre les arceaux du balcon, elle entrevit un cortège houleux que des torches éclairaient. Un cortège barbare où des hommes portaient des femmes bariolées sur leurs épaules et que des tonneaux suivaient, roulés sur les pavés avec un bruit de fer.
La rue se vida. Le fracas s’éloigna, ne laissant à Caroline qu’une certitude : Gaston avait été pris et ces gens-là se rendaient triomphalement à son exécution.
Ce spectacle fugitif lui rappela une impression d’hallucination qu’elle avait eue peu de temps avant. Elle chercha laquelle, machinalement, et retrouva le grincement de la charrette, le trottinement de la mule, le geste méticuleux du conducteur emmitouflant ses fusils sous les melons. « Et je ne l’ai pas dénoncé ! pensa-t-elle. C’est moi la coupable. Ces fusils-là, c’est eux qui vont tirer sur Gaston. »
Elle pensa aussi : « Tant mieux, qu’ils se dépêchent, j’ai hâte d’en finir » en entendant l’escalier gémir sous un pas rapide. Elle comprenait brusquement l’expression « tendre le cou ». Elle l’offrait son cou. C’eût été par erreur que le destin eût prétendu la faire survivre à son mari. Sans lui, elle n’avait aucune raison de rester sur cet énorme véhicule rond qui tournait éternellement dans un ciel nu.
— Tu dors toujours, Caroline ? Eh ! Caro ! Réveille-toi.
Sidérée, elle essuyait ses joues sur lesquelles les larmes s’étaient décidées à couler. Pendant ce temps-là, Gaston grognait, pestant contre le chandelier qui s’était éteint, le briquet qu’il ne trouvait pas et Caroline qui s’obstinait à ne pas se réveiller. Une flamme fusa sur un bout de bougie. Le beau visage de Gaston apparut sur un écrin d’obscurité. Il était touchant de maladresse, serrant la bougie entre le pouce et l’index et s’avançant, le dos un peu courbé, les paupières clignant au-dessus de la flamme, ses yeux grisés par la fatigue, cherchant à découvrir le fauteuil de Caroline.
Il le trouva et avança la main pour éveiller doucement celle qu’il y croyait blottie. Caroline le vit reculer d’un pas et, malgré l’effroi qui se marqua sur le visage de Gaston, elle partit de ce fou rire enfantin qui s’obtient si facilement quand on se cache brusquement sous une table pour regarder la tête que fait celui qui se tourne vers vous en vous croyant assis dans un fauteuil.
Son rire la dénonça. Gaston courut vers elle en culbutant un guéridon. Il la trouva accroupie devant la fenêtre et, bien qu’elle eût ri, il l’interrogea avec anxiété. Rassuré par sa réponse, il la releva et l’embrassa. Aussitôt, il s’exclama :
— Ma parole ! Tu pleures de rire !
— Ne mélange pas tout. Les larmes, c’était avant, quand tu n’étais pas là et que j’étais perdue.
Il l’embrassa encore et l’entraîna. Il ne fallait pas perdre de temps. L’accord était passé avec le comte Guildo en compagnie duquel il avait eu une longue conversation sans se douter que les chandelles qui veillaient Caroline étaient en train de s’éteindre. Le comte Guildo, très ébranlé, avait admis le projet de Paolina. Il demeurait au directoire de l’insurrection mais n’était pas mécontent, au cas où les armées autrichiennes n’existeraient pas, d’être assuré de l’impunité par le service qu’il rendait au général de Salanches en le recommandant à la comtesse Clélia di Monteleone.
— Sa villa est tout près d’ici. Paolina, qui nous a attendus, va nous y déposer. Tu te glisseras vite dans la voiture pour que le cocher, de son siège, n’ait pas le temps de reconnaître nos uniformes.
Il ouvrit la porte d’entrée du pavillon, celle de la berline bâillait. D’un saut, tous deux se précipitèrent dans la voiture. La portière claqua sur eux. Dans le désordre de son irruption, Caroline avait buté sur Paolina et se retrouvait sur ses genoux.
— Mon Dieu ! s’exclama celle-ci. Que dirait le général Thiébault s’il me voyait avec un tambour sur les genoux !
Déjà la voiture roulait. Elles s’embrassèrent. Caroline lui en voulait un peu d’avoir été l’artisan d’une issue aussi aisée à leur dramatique situation. Elle se soupçonnait de n’avoir pas été à la hauteur des circonstances. Elle ne se pardonnait pas d’avoir dormi pendant la bataille. Maintenant, il était trop tard. La bataille était bien finie. Dans quelques minutes, elle aurait trouvé un bon lit comme tous les soirs. Demain, Côme rentrerait dans l’ordre. Elle éprouva une nostalgie de l’aventure, envia Paolina d’avoir devant elle des heures de berline sur la grand-route de Milan, avec un passeport trompeur et une perspective de « Qui vive ? » et de « Halte là ! »
— Alors, demandait Paolina, conviendrez-vous que mon petit comte Guildo n’est pas si sot que ça ?
— Non, dit froidement Gaston, il est tortueux, et c’est tant mieux pour moi. Mais il faudrait avoir la tripe solide pour arriver à ne pas le mépriser.
— Allons, allons, raisonnez un peu comme un diplomate.
— Je n’aime la diplomatie que comme la pratique Bonaparte, sans descendre de cheval. Il a fallu vraiment que je me contraigne pour converser une demi-heure avec ce Machiavel de quartier. Néanmoins je vous remercie encore. Grâce à votre imagination et à vos relations, nous voilà logés, c’est-à-dire sauvés.
Ils furent jetés les uns sur les autres. Le cocher, debout sur son siège, retenait de toute sa force les chevaux. L’un d’eux s’était cabré. Un remous de croupes faisait reculer le carrosse.
Au bout de la rue, des hommes dont la plupart avaient le torse nu agitaient des torches et l’un d’entre eux, en courant vers la voiture, avait tiré un coup de pistolet, affolant les chevaux en même temps que le cocher.
Paolina poussa un cri aigu. Ce fut une satisfaction pour Caroline de constater que la jeune femme, tout assurée qu’elle était, n’était pas longue à perdre son aplomb dès qu’il fallait quelque courage physique.
— Ne vous effrayez pas, chérie, susurra-t-elle d’un ton délicieusement faux.
Déjà Gaston l’avait saisie par le poignet. Il entrouvrit la portière.
— Avec nos uniformes, lança-t-il d’une voix hachée, nous ne pouvons attendre que ces misérables visitent la voiture. Sommes-nous loin de la villa di Monteleone ?
Il avait déjà un pied hors de la voiture. Paolina bégayait de peur. Il fallait prendre la première rue à gauche. Le petit palais était reconnaissable à deux lions de bronze qui, de part et d’autre de l’entrée, vomissaient de l’eau.
Caroline avait sauté à terre. Elle eut pitié de l’état de Paolina et, la voyant incapable de trouver un mensonge toute seule, lui lança :
— Dites que nous sommes montés de force dans votre voiture…
Gaston l’entraînait. Une torche à la hauteur des chevaux éclairait déjà le torse tatoué d’un grand diable barbu qui courait pieds nus, une hache à la main.
Tous deux contournèrent le véhicule et se mirent à courir. Plutôt que de les poursuivre, les assaillants entouraient la berline. Seul, l’homme à la hache s’était lancé sur leurs traces.
— Cours, cours, ne te retourne pas, ordonnait nerveusement Gaston.
Comment ne pas se retourner ! Caroline, par-dessus son épaule, ne jeta qu’un regard mais il lui sembla que toujours persisterait au fond de ses yeux l’image de ce titan courant à lentes et larges pulsions, tenant sa torche à bout de bras, laissant pendre sa hache au bout de l’autre, flamboyant et velu comme un visiteur du délire, les épaules luisantes de sueur et d’huile, calme comme un bourreau qui sait qu’on ne lui échappera point.
En prenant la fuite, Caroline avait espéré une région bien obscure où Gaston et elle pourraient se tapir et reprendre souffle. Or la torche du forcené les maintenait dans une clarté effrayante, inexorable. Elle n’avait pas besoin de se retourner maintenant pour mesurer les progrès qu’il faisait sur eux ; le torchis des murs, les pavés de la chaussée, se chargeaient de lui signifier l’avance de leur ennemi en prenant un relief dansant sous une lumière de plus en plus intense. Sentant que Gaston, en la tirant par la main, retenait ses propres forces pour rester au même niveau qu’elle, elle n’avait même plus assez de souffle pour lui crier de l’abandonner.
Il lui lâcha brusquement la main.
— Continue, je te rejoindrai !
Sur son élan, elle fit encore quelques foulées puis, comprenant que Gaston s’était arrêté pour combattre le monstre, elle s’arrêta net et se retourna, hurlante. Elle ne vit que l’éclair du sabre. La torche s’envola, soufflant une pluie d’étincelles et de cendre. L’homme était tombé à la renverse, comme quelqu’un qui glisse sur des dalles. Gaston remettait son sabre au fourreau et courait de nouveau vers elle.
— Il ne fallait pas crier, il fallait courir, haleta-t-il en la poussant en avant.
Devant le sort de leur camarade, les émeutiers s’étaient précipités, fourmillant sur la chaussée et semblables à des Lilliputiens à côté des formes herculéennes de celui que le sabre de Gaston venait de coucher au sol.
— Par là !
C’était une ruelle opaque. Ils s’y enfoncèrent, trébuchèrent sur des marches inattendues, tournèrent à angle droit dans un étroit passage qui leur laissait juste assez de place pour courir de front, et vinrent heurter une encoignure de maçonnerie contre laquelle ils s’immobilisèrent.
— Nous devons être tout près du palais de la comtesse mais il faut attendre que ces bougres aient fini de battre le pavé.
Caroline ne répondit pas. Sa poitrine lui semblait trop petite pour contenir sa respiration. Son souffle devait résonner dans la ruelle entière. Elle était agrippée aux dorures de l’habit de Gaston. Ses cuisses tremblaient de fatigue, ses reins défaillaient de peur. Sur son corps en sueur elle sentait le frottement âpre des rudes vêtements qu’elle avait endossés. Elle protestait de toute sa faiblesse et de toute sa fièvre. Elle n’était pas faite pour ça. Encore une fois, il y avait eu maldonne. C’étaient les douairières tourangelles qui avaient raison. Elle n’était que la petite Caroline chérie, un jeune corps rond et tendre, muni d’une voix douce, destiné à la mollesse des sofas et au frisson protecteur des jupons de soie et des robes de cour.
— Ma chérie, ma chérie, répétait Gaston à voix basse, comme une litanie apaisante.
Ses mains, qui caressaient l’épaule de Caroline, se crispèrent. Elle devina que le danger était là. Sa première réaction fut de fermer les yeux. Elle les rouvrit, tourna la tête et aperçut, dans la perspective de la ruelle, une lueur qui étoilait la nuit, puis deux, trois autres lueurs dansantes. Des cris vinrent intensifier le martèlement de son sang sous ses tempes. Le martyr allait recommencer.
— Ils arrivent, ne bouge pas.
Elle referma les yeux et enfonça son front sous l’aisselle de Gaston. Ce n’était pas une protection suffisante : il aurait fallu ne pas entendre. Or elle entendait parfaitement les pas, les appels, jusqu’au grésillement des torches. Elle reconnaissait le claquement du fusil qu’on arme et machinalement traduisit quelques-uns des jurons qu’on lançait maintenant à quelques pas d’elle.
Elle ne sut pas pendant combien de temps ils étaient demeurés étreints sous la menace. Le silence était revenu. La main de Gaston caressait de nouveau son épaule. Elle leva son visage vers lui et, comme si elle eût été simple spectatrice du drame, s’entendit prononcer d’une voix bien articulée :
— S’ils nous avaient vus, ils auraient tiré. S’ils avaient tiré, la même balle nous aurait traversés tous les deux. Je n’ai pensé qu’à ça.
Il lui avait pris le visage dans ses mains et le serrait très fort. Il ne l’étreignait pas avec l’autorité d’un mari ni le désir d’un amant. Dans le mouvement qui les pressait l’un contre l’autre, il y avait une terrible tendresse fraternelle.
Elle savait que parler était superflu ; elle ne put pourtant s’empêcher :
— Dire qu’on était heureux et qu’on ne le savait pas. On ne pensait qu’à se chamailler, à argumenter l’un contre l’autre. Il a fallu ça pour…
Elle n’acheva pas. Sa pensée était : « Je t’agaçais avec mon Cépoys. Tu m’agaçais avec ton Antonia della Robia alors que ça n’avait aucune importance. Ce qui est important, c’est d’être l’un pour l’autre celui dont on ne pourrait supporter la mort. »
Déjà, d’une voix qu’il rendait moqueuse pour la ragaillardir, Salanches la taquinait tout bas :
— S’il nous faut une insurrection avec canonnade à l’appui pour apaiser chacune de nos petites brouilles, l’Europe n’y suffira pas.
Il ajouta :
— Ces messieurs sont partis. Ils ont été charmants jusqu’au bout. Grâce à leur illumination, j’ai repéré la maison de la comtesse di Monteleone. Nous y sommes presque. Viens.
Ils avancèrent lentement et doucement. Puis Gaston s’arrêta pour faire tâter à Caroline les flancs d’un lionceau d’où coulait un petit filet d’eau strident. Elle leva la tête. Une lanterne vénitienne éclairait un balcon de fer forgé ventru où s’accrochaient des fleurs. Gaston avait déjà monté les marches et frappé du marteau.
Le temps passa. Il frappa et refrappa de nouveau. Caroline regardait de tous les côtés, redoutant un retour de la bande meurtrière au moment où ils touchaient au port.
Pourtant, quand elle entendit résonner à l’intérieur de la maison un pas pressé sur les dalles, pas qui annonçait une ouverture imminente de la porte, elle fut, en même temps que rassurée, déçue. « Eh bien ! voilà, pensa-t-elle, on va nous dorloter, nous échangerons des salamalecs ; demain, la dame me montrera ses aquarelles ou ses tapisseries et je rentrerai souper chez moi. »
— Dis donc, j’ai oublié, souffla Gaston en se retournant précipitamment vers elle. Tu es censée être mon tambour. Je n’ai pas dit au comte Guildo que j’étais avec ma femme.
Elle fit un pas en avant.
— Pourquoi ?
— Il aurait eu barre sur moi plus facilement s’il m’avait su responsable de toi dans un moment pareil.
Elle voulut parler mais le vantail s’entrouvrait brusquement. Une tête de polichinelle apparut qui lança une exclamation interrogative :
— Chi e ?
Tout aussitôt, l’homme parut vouloir refermer le vantail. Déjà, Gaston avait avancé sa botte dans l’entrebâillement où il se glissait en même temps, l’épaule en avant. Puis, d’une solide poussée, il l’ouvrit davantage pour permettre à Caroline de le suivre.
L’homme s’accrochait à la poignée de la porte. Il manquait de force, ayant une main occupée à tenir une lampe à huile. Il était vêtu à la hâte d’une chemise qui bâillait et d’une culotte de drap gros bleu faisant partie sans doute de sa livrée de portier mais qui, portée sans bas, lui donnait une allure de pêcheur. Caroline toutefois n’arrivait pas à détacher son regard de la figure du valet : la courbe immense de son nez mince abaissé à ce point vers la courbe ascendante du menton, au-dessus de lèvres rentrées, c’était vraiment par trop la figure du Puciniello dont elle avait ri, dans son enfance. À sa vue, une naturelle envie de rire la saisit. L’expression du valet était pourtant assez atroce, la peur lui faisait plisser les yeux, des yeux qui observaient fixement le grand sabre de Gaston.
Celui-ci tentait vainement de faire comprendre au portier qu’il se présentait de la part du comte Guildo, qu’il était navré de devoir, à une heure aussi insolite, demander l’hospitalité à la comtesse Clélia di Monteleone, etc., etc., mais l’autre ne comprenait pas, à moitié endormi et à moitié terrifié.
Une voix criarde résonna dans l’escalier, exhortant le portier à ne pas ouvrir. Au même moment, Gaston, prudent, avait d’un bon coup de pied refermé la porte derrière lui. La propriétaire de la voix apparut, emmitouflée dans deux robes de chambre superposées, le visage entouré d’un schall noir. Elle était maigre, anguleuse, un peu édentée, les joues et le nez luisants d’une pommade sans doute destinée à lui restaurer la peau. « Bigre, pensa Caroline, si c’est la comtesse… »
Ce n’était pas elle, ainsi qu’ils le comprirent tout de suite. C’était la terrible gouvernante dont Paolina leur avait parlé. Gaston s’avança vers elle.
— Madame, nous demandons asile à la comtesse pour quelques heures. Nous sommes des militaires français et…
— Je le vois bien que vous êtes des militaires français, cria-t-elle. Si l’on vous trouve ici on vous assommera, et l’on nous assommera par la même occasion. Cette maison n’est pas un champ de bataille. Retirez-vous de bon gré ou nos gens vont appeler au secours.
Sachant Gaston peu disposé à quémander et d’une rudesse maladroite dans les négociations, Caroline tenta d’intervenir :
— Madame, je vous en prie, nous…
— Un petit gueux de tambour me donnerait des leçons, ma parole ! Vous n’êtes pas en rase campagne, ici, mais chez la comtesse Clélia di Monteleone dont l’arbre généalogique remonte à Laurent le Magnifique.
Son emphatique colère allait lui inspirer d’autres détails, quand un trottinement dans l’escalier lui fit tourner la tête. Caroline et Gaston suivirent son regard. Une toute jeune femme venait d’apparaître sur les dernières marches, à peine vêtue d’un léger vêtement de nuit un peu trop chargé de dentelle. Un petit nez, une petite bouche, de grands yeux noirs, ce minois entouré d’un chiffonnage de dentelle blanche ; un face-à-main et un petit mouchoir qu’elle agitait d’une main minuscule, l’ensemble était en tout point ravissant.
— Dites donc, Augusta, prononça-t-elle d’une voix menue, autoritaire et zézayante, si vous laissiez un peu mes ancêtres tranquilles. En voilà une manière de vanter mon importance auprès de visiteurs !
Augusta, mains aux hanches, fit un pas vers sa maîtresse.
— Drôles de visiteurs ! Deux soudards français poursuivis par la plèbe ! Savez-vous que leur présence ici peut nous faire pendre !
Clélia sursauta de dégoût :
— Pendre ! répéta-t-elle d’un air choqué comme si c’eût été un gros mot.
Puis, à petits pas sautillants, elle se dirigea vers Salanches.
— Mais je vous reconnais, Général. De mon balcon, je vous ai vu passer un matin que vous alliez à la revue, la semaine dernière. Mon Dieu, que vous étiez… Je veux dire que votre cheval était magnifique !
Elle manquait parfaitement de naturel. Chacun de ses gestes était une merveille de grâce étudiée. Sa voix eût été charmante, si elle n’en avait usé comme une actrice avec une afféterie de tous les instants. Elle virevolta et dévisagea Caroline.
— Vous, vous n’êtes pas général, je gagerais ! Vous, vous êtes encore un peu jeune pour être général, n’est-il pas vrai ?
Gaston toussota.
— Non, lui, c’est le…
— Moi, déclara Caroline avec résignation, je suis le tambour.
De sa main droite, Clélia saisit le pouce de sa main gauche et le serra avec transport.
— Un petit tambour ! Ciel, mais c’est délicieux ! Je ne croyais pas que cela existât dans la réalité. Et, qui plus est, un petit tambour joli comme une fille… Mais, mais… petit tambour, est-ce que vous ne joueriez pas au ramoneur, par hasard ?… À moins que le noir qui couvre votre figure ne soit destiné à impressionner l’ennemi ? Je me suis laissé dire que cela se faisait chez les sauvages.
Caroline s’était haussée sur la pointe des pieds pour s’examiner dans la grande glace biseautée de l’entrée. Elle se mordit les lèvres ; son front et sa joue droite étaient en effet maculés d’une sorte de noir de fumée. Elle en ressentit de l’inconfort, gênée comme le soir du grand dîner de Masséna, à Milan, où elle avait un bouton sur le nez. Puis elle se souvint qu’elle jouait le rôle d’un jeune soldat et qu’un visage un peu charbonneux en l’occurrence n’avait rien de ridicule. Elle se serait cependant longtemps demandé d’où ce barbouillage pouvait bien lui venir si un nouvel arrivant n’avait accaparé l’attention.
Comme Clélia, il était apparu sur les derniers degrés de l’escalier, assumant le rôle de l’apparition grotesque après l’apparition radieuse : rond, court sur des jambes pantalonnées d’une toile rayée, de petits yeux vifs enrobés dans trop de chair, il soutenait d’une main le pantalon et de l’autre traînait un gourdin.
Des profondeurs de l’escalier, une voix nasillante et métallique demanda :
— Alors, Jacopo, qu’est-ce qui se passe ?
Jacopo retourna maladroitement son gourdin dans sa main, avala sa salive, jeta un coup d’œil de biais à Clélia et l’interrogea d’une voix trompettante :
— Vous entendez ma cousine, c’est maman qui voudrait savoir ce qui se passe.
Clélia agita son face-à-main comme si elle eût tenu un éventail, eut une élégante torsion du buste pour se retourner à demi, puis de son regard de myope ayant pris à témoin l’auditoire, lança à Jacopo un sourire à la fois charmeur et protecteur de grande dame qui s’adresse à un enfant ou à un animal familier :
— Il ne se passe rien du tout.
Le jeune homme posa soigneusement son gourdin sur la marche, se retourna vers l’escalier, mit sa main en porte-voix et hurla :
— Il ne se passe rien du tout, maman.
Cependant Augusta, revigorée par cette promesse de secours, tendit à son tour le visage vers l’escalier et cria de toutes ses forces :
— Madame, c’est un vrai scandale.
Jacopo, qui s’apprêtait à ramasser son bâton, remit sa main en porte-voix, tenant toujours de l’autre son pantalon, pour crier :
— Maman, tu entends, il y a un scandale !
Cette interruption fit froncer les sourcils à Gaston, mais Clélia ne parut pas s’en soucier. Son regard se posait sur lui et sur Caroline avec un évident plaisir :
— Un général et son tambour, que c’est donc exquis, minauda-t-elle. Un vrai titre de romance ! Mais comment avez-vous eu, général, l’idée de vous réfugier chez moi ?
Gaston se racla la gorge, puis :
— Eh bien ! voilà, nous étions dans l’embarras, mon tambour et moi, quand nous avons rencontré le comte Guildo, qui nous a conseillé de vous rendre visite…
— Guildo vous envoie ! Ah ! tant mieux ! Pour être franche, j’avais un peu peur de commettre un impair politique en vous accueillant. J’aime trop la poésie pour être très forte en politique, n’est-ce pas ? Enfin, si Guildo, au lieu de me faire des reproches comme je le craignais, est à l’origine de votre arrivée, c’est pour le mieux… Encore que je regrette un peu que vous n’ayez choisi ma maison par une sorte d’intuition, d’inspiration. J’aime les inspirés et ne hait rien tant que les raisonneurs.
Gaston avait repris son assurance. Il s’inclina :
— L’inspiration y a sa part, madame. Dès que votre nom fut prononcé, je me sentis sauvé… Il faut vous avouer que ce jour de la revue où vous vous trouviez à votre balcon, je fus si profondément impressionné par votre apparition que j’eus l’audace de m’informer de votre nom.
La jeune femme était ravie. Pour la forme, elle feignit le doute :
— Vous m’aviez vraiment remarquée ? Vraiment, vraiment ?
— Le contraire aurait été impossible, sauf à un aveugle, prononça Gaston avec un demi-sourire séduisant. Vous étiez vêtue d’un chef-d’œuvre…
— Ah ! oui, ma petite robe de taffetas à rayures roses ?
— J’allais le dire.
Caroline rageait ferme tout en se frottant le nez avec sa manche. Décidément, rien de plus agaçant ni de plus ridicule que le spectacle de Gaston faisant l’aimable, jouant les Don Juan, mentant à bouche que veux-tu. Certes, il avait raison de chercher à gagner les bonnes grâces de celle dont dépendait leur gîte mais il en faisait trop et le pire était qu’il paraissait s’y complaire.
Il eût sans doute poussé jusqu’au madrigal si, de toute évidence, la comtesse Clélia n’avait manifesté de plus en plus d’inquiétude à mesure que se rapprochait dans l’escalier un bruit compliqué probablement produit par le heurt contre la pierre de semelles et de cannes. L’odieuse gouvernante se frottait les mains et Jacopo, maintenant appuyé sur son gourdin dans la pose d’Hercule, suivait la descente de ce cortège bruyant, descente fort lente à en juger par le temps que son regard mettait à l’accompagner.
Enfin, une grosse vieille femme enroulée dans des fichus noirs à franges multicolores apparut soutenue d’une main sur une lourde canne à manche d’ivoire, de l’autre sur l’épaule d’une toute jeune fille, d’une presque enfant qui, à son costume, devait être une servante. Leurs deux visages contrastaient parfaitement. Celui de la vieille femme était croulant et boursouflé, fendu par une grande bouche rugueuse, aplati par un gros nez camus, éclairé par deux yeux encore très beaux, exhaussé par une perruque bizarrement édifiée à la Fontange. Celui de la soubrette semblait avoir inspiré la plupart des innombrables madones du Piémont : ovale tendre et net, yeux fendus en amande, petit nez sérieux, lèvre puérile, dents éclatantes, menton doucement allongé, peau tendue et lisse comme une chair d’enfant et des boucles d’un noir fougueux.
— Un scandale, glapissait la vieille dame, un scandale chez ma nièce et je n’y assisterais pas ! Les directeurs de conscience dans ma jeunesse, les médecins dans ma vieillesse, m’ont fait me priver d’assez de choses pour que je ne me prive pas d’un scandale : de quoi s’agit-il ?
Augusta marcha vers elle, la bouche agressive, les yeux dardés.
— Madame la marquise veut savoir de quoi il s’agit ? Il s’agit ni plus ni moins de ces deux traîneurs de sabre français qui…
Clélia frappa du pied avec une rage de fillette contrariée dans son caprice.
— C’est trop fort, à la fin ! Qui est la maîtresse de cette maison, moi ! Et à qui donne-t-on, du soir au matin, du matin au soir, de bons conseils, de précieux avis, voire des ordres ? À moi ! Eh bien ! cette fois, je tiendrai bon.
Augusta revint vers elle, les lèvres dilatées. Elle l’arrêta d’un geste de colère :
— Augusta, je ne souhaiterais pas à ma pire ennemie de vous avoir pour gouvernante. Voilà bien des années que vous m’empoisonnez la vie en m’affirmant que je vous en remercierais plus tard. La mesure est comble. Le général de Salanches et son tambour m’ont demandé asile, je le leur ai accordé. L’affaire est entendue…
Elle se retourna vers la marquise :
— Et il était bien inutile que vous vous dérangiez, ma tante.
La marquise Julietta fit une moue méditative de crapaud. Puis :
— Inutile, voilà qui est un peu fort, ma nièce. Le spectacle de ce général traqué et du conseil de guerre que vous teniez valait la peine qu’ont prise mes pauvres jambes. Encore qu’une insurrection et un général qui se cache, rien ne devrait être plus banal à mes yeux. Dans ma jeunesse, nous avions droit à une insurrection et à un général en fuite deux fois par an, au printemps et aux vendanges. Ah ! c’est qu’on savait vivre en ce temps-là. Et je te conspire et je te dénonce ! Ah ! tu complotes, eh bien ! moi, je t’empoisonne ! Mais, ma pauvre petite enfant, à l’époque dont je vous parle les princes s’enfuyaient habillés en galériens, les galériens déguisés en princes, et les évêques tuaient de leurs propres mains. C’étaient des hommes…
Gaston s’inclina avec ironie :
— Nous faisons ce que nous pouvons, madame.
— En tout cas, votre physique est réussi, jeune homme, ce qui n’est pas fréquent dans ces sombres histoires. Très réussi, dirai-je même…
Elle le détaillait des pieds à la tête avec une paisible impudence. L’examen terminé, elle hocha la tête :
— Si l’on vous fusille, général, exigez de ma part qu’on ne tire pas à la tête.
De son regard clignotant, elle fit le tour de l’assistance, émit un ricanement, souleva sa canne qu’elle agita furieusement dans les airs, puis se remit en marche vers l’escalier, toujours escortée de la soubrette :
— Sur ce, criait-elle, je vais me recoucher. Rien que pour faire enrager ces pauvres niais qui prétendent m’empêcher de fermer l’œil avec leur révolution.
Augusta déploya une activité de sergent recruteur. Elle alla parler à l’oreille du portier qu’elle congédia ensuite, foudroya sa maîtresse du regard, prit le bras de Jacopo auquel elle adressa quelques mots qui parurent le troubler, puis rejoignit la vieille marquise et, écartant la petite femme de chambre, prit sa place à ses côtés.
Cependant Clélia, par un geste négligent, avait indiqué à ses nouveaux amis qu’il ne fallait pas tenir compte des bavardages de sa tante ni des décrets de sa gouvernante et qu’ils étaient chez eux.
— Je me demande où je vais vous mettre, murmura-t-elle pensivement.
Elle avisa la petite femme de chambre qui, débarrassée du poids de la marquise, attendait au pied de l’escalier.
— Chékina, viens un peu là. Dans quelle chambre pourrions-nous mettre ces messieurs ? Il me semble qu’au second l’appartement de Damas…
Chékina baissa silencieusement son petit front bombé, puis :
— Madame la comtesse devrait les garder plus près d’elle. On ne sait pas ce qui peut arriver.
— Tu as parfaitement raison, mon ange… Mais au fait, que veux-tu dire ?
La jeune fille s’enhardit :
— Giuseppe, le portier, n’aime pas les Français. Il va sûrement exciter les autres domestiques contre ces deux messieurs.
— En voilà une idée ! Je me soucie bien des opinions de mon portier ! Et pourquoi imagines-tu que Giuseppe se permette d’avoir des opinions personnelles ?
— Je ne l’imagine pas, madame ! Je viens de lui dire un mot. Je lui ai dit que je trouvais ces deux messieurs très…
Le mouvement de ses lèvres, quand elle parlait, était charmant, d’autant qu’elle y mettait une grande application, prononçant difficilement les mots français et s’astreignant à construire correctement ses phrases. Elle avait rougi et était restée court. Troublée, elle acheva en italien :
— Molto gentili.
— Et alors ?
— Alors, il m’a répondu : « C’est le malheur et la honte qui entrent dans la maison ». Et puis la gouvernante…
— Sois plus respectueuse, Chékina. Dis, la signora Augusta. Eh bien ! qu’est-ce qu’elle a fait la signora Augusta ?
— Elle a chuchoté à M. Jacopo qu’il était bien fou de laisser un jeune général entrer ici, qu’à côté de lui il ne ferait pas bien bonne figure.
Clélia se retourna en riant vers Salanches.
— J’oublie toujours que ma tante ne s’est invitée chez moi qu’avec des projets matrimoniaux en tête. En ce moment, Augusta doit lui répéter que tout est perdu à cause de votre présence. C’est flatteur pour vous, général.
Caroline, qui avait gardé les dents serrées, intervint :
— Vous pourrez la rassurer, madame, en lui apprenant que le général est marié.
— Je le savais, constata mélancoliquement Clélia. Elles doivent le savoir aussi. Cela leur importe peu. Ce qu’elles veulent, c’est faire le vide autour de moi et que je m’ennuie tant et tant que je convole avec n’importe qui. Elles tolèrent Guildo parce que le pauvre date du vivant de mon mari et qu’il y a fort longtemps que ce cher garçon, que j’aime beaucoup, a renoncé à la prétention de m’amuser. Et puis on n’épouse pas son cavalier servant. En plus, il est pourri de dettes. Oh ! les obligations de mon veuvage aidant, elles jouent sur le velours. Mais j’en ai assez de m’ennuyer, moi. Quand j’ai entendu ces coups de feu, ces cris et ces chansons, j’ai eu le pressentiment qu’il allait arriver quelque chose. Il est arrivé quelque chose, il est arrivé vous, et je vous garde.
D’un geste, elle les convia à la suivre et, escortée de la petite Chékina, ils s’engagèrent dans l’escalier devenu libre, la marquise, la gouvernante et Jacopo ayant achevé leur ascension.
En gravissant les marches, elle se livrait à un examen de la maison aux fins de trouver pour eux un séjour où ils fussent sous son aile protectrice. Ce fut Chékina qui proposa timidement :
— Il y aurait bien Babylone.
La comtesse exulta. Babylone était évidemment petite, mais n’était séparée de sa chambre que par le boudoir et communiquait avec le réduit où dormait Chékina.
— Mes gens auraient trop peur de perdre leur place pour me jouer un mauvais tour mais Chékina a tout de même raison, j’aime mieux vous savoir près de moi. Vous êtes soldats, vous prendrez votre parti de l’exiguïté de votre logement. Il n’y a qu’un lit mais cela vaudra bien un bivouac, n’est-ce pas ?
À la lueur de la bougie de Chékina, ils traversèrent le boudoir de la comtesse, tendu de soie bayadère jaune et crème, scintillant de flambeaux, d’appliques et de lustres en cristal, où ils ne purent progresser qu’en se gardant de nombreuses tablettes, d’autant de sofas et de tabourets. Clélia poussa une porte et ils pénétrèrent dans une pièce dont la bougie, peu à peu, révélait l’étrangeté. Caroline crut d’abord pouvoir attribuer son nom de « Babylone » à quelque confusion géographique. Les meubles qui sortaient en chatoyant de l’ombre étaient de décoration chinoise : des dragons d’or, des roseaux et des fleurs d’or s’enlaçaient sur la sombre laque d’une commode d’un cabinet de toilette, des fauteuils. Mais quand le lit apparut, la jeune femme révisa son jugement : voilà ce qui, à coup sûr, avait motivé le « babylone ». La lumière hoquetante, incertaine, de la bougie révélait une niche creusée en demi-rotonde dans le mur. Le lit de soie pourpre y était encastré, reflété à droite, à gauche, au-dessus, par un savant assemblage de glaces qui dessinait autour de lui comme un bassin, une voûte d’eau où se mirait, immobile, sa glorieuse soie rouge.
— Feu monsieur le comte, mon cher mari, n’a jamais voulu me révéler qui, de ses ancêtres, avait commandé ce coupable aménagement. J’espère que le petit tambour n’y verra que du feu, quant à vous, général, je réclame avec confusion votre indulgence, croyez-en mon assurance, je n’ai jamais couché là que seule, lorsque mon mari m’importunait.
— Je ne saurais vous plaindre, murmura Gaston en jouant avec les accents les plus graves de sa voix, non, en vérité, je ne saurais vous plaindre, ces glaces vous auront alors offert le plus charmant des spectacles.
— Vous êtes flatteur…, général, un flatteur qui a peut-être faim ? Soif ? Non… Je devine ce qu’il n’ose pas avouer, il a surtout sommeil, hein ?
Gaston voulut nier et assura que c’était surtout la comtesse qui devait être épuisée par cet éveil en sursaut. Il ajouta :
— Comment vous remercier, madame, nous serons divinement bien.
Clélia, ravie, toucha le menton de Caroline :
— Et le petit tambour, ça lui plaît aussi ?
— Le petit tambour est enchanté, prononça Caroline d’une voix pincée.
Clélia insistait :
— Pas trop intimidé de passer la nuit auprès de son général ?
À ce moment, le visage de polichinelle de Giuseppe apparut, puis s’effaça dès qu’on lui eut assuré qu’on n’avait pas besoin de lui et que Chékina suffirait pour préparer la chambre.
— Vous avez vu, dit Clélia à voix basse, il est venu m’espionner. C’est ma tante et ma gouvernante qui l’ont envoyé. Elles doivent être dans une rage folle. Elles me guettent. Je gagerais même qu’elles me feront de la morale sur le ton patriotique. Comme si l’on pouvait s’y reconnaître ! Hier, c’étaient les Autrichiens dont le joug nous pesait. Maintenant, voilà que ce sont les Français. De tout cela, il n’est jamais question de l’Italie, puisqu’elle n’existe que dans les rêves d’Ugo Foscolo. Moi, je préfère tout de même les Français aux Autrichiens parce qu’ils sont plus jeunes. Si vous étiez général dans leur armée, mon cher, vous seriez un peu bossu, pas mal rhumatisant, vous porteriez des bas de soie et une perruque blanche. Franchement, je vous aime mieux tel que vous êtes et vous souhaite une bonne nuit.
Gaston devait avoir préparé une tirade pour les adieux. Il la prononça avec chaleur. Elle se terminait par l’expression de la joie qu’il éprouvait de se voir arraché au plus grand péril par la plus ravissante des hôtesses.
— Et ouf ! laissa échapper Caroline quand la porte qui faisait communiquer Babylone avec le couloir se fut refermée sur la comtesse.
D’un regard réprobateur, Gaston désigna Chékina qui, ayant achevé de préparer le lit, se retirait discrètement vers une porte basse située à l’extrémité de la pièce.
— Je vous donne le bonsoir, dit-elle. Si ces messieurs ont besoin de moi, il suffit de frapper, je couche de l’autre côté de la porte.
Elle leur adressa un demi-sourire retenu, esquissa une sorte de révérence et referma sans bruit sa porte.
Grâce à un flacon d’eau de Cologne posé sur la cheminée, Caroline était venue à bout du noir de fumée. Elle se laissa tomber sur le lit, les bras en croix.
— Je me demande, dit-elle rêveusement, où j’avais bien pu attraper ça.
— Je l’ai remarqué quand nous sommes entrés chez Paolina. Ma pauvre chérie, tu as dû te trouver si près du pistolet, quand tu as été attaquée dans le parc, que la poudre t’a noirci le visage. Mon Dieu ! c’est encore plus affreux quand on y pense à tête reposée !
— Ce qui est affreux, c’est l’attitude de Paolina, s’écria Caroline. Au lieu de me féliciter de mon costume, de pousser des exclamations sur le plus joli Chérubin de l’armée française, elle aurait pu me prévenir ! Que toi tu n’y aies pas pensé, c’est bien d’un homme, mais qu’elle se soit gardée de m’avertir, c’est bien d’une mauvaise amie.
Gaston se tenait debout à quelques pas du lit, les bras ballants, nonchalamment, les cheveux décoiffés et l’air rêveur. Il se mit à rire.
— Une vilaine amie qui nous a sauvé la mise ! Et il était temps, car l’aube ne va pas tarder. Grâce à elle nous n’avons plus qu’à attendre ici en toute tranquillité l’issue des événements qui ne fait pas de doute. Masséna sera prévenu dans quelques heures et ses troupes arriveront peut-être dans la soirée. Qui sait si elles ne sont pas déjà parties ; les coups de canon du camp retranché doivent s’entendre de Milan. Et, pour un poste d’observation, cette chambre est des plus confortables.
Caroline, la tête abîmée dans les coussins, les membres relâchés, se regardait sournoisement dans les multiples glaces qui enchâssaient le lit.
— Tu te plais ? demanda Gaston.
— Oui, monsieur, beaucoup. Je me trouve même irrésistible… Sauf pour un mari, naturellement.
— Ou pour quelqu’un qui te prendrait tout simplement pour un petit tambour qui attend que la barbe lui pousse au menton.
Caroline riait sans pour autant cesser de se regarder sous tous les angles. Ils parlaient à voix basse. Il y avait quelque chose de chaud et de troublant dans leur murmure.
— Vous cherchez de mauvaises raisons pour excuser votre froideur, mon général, chuchota Caroline. D’ailleurs, tu mens. Si l’on me regarde bien on découvre facilement que je ne suis pas un garçon.
— Je te jure que non. C’en est même effrayant ! À force de voir ce petit tambour peu respectueux de la hiérarchie prendre des poses langoureuses, j’ai belle envie de lui coller quatre jours de prison.
— Mon cher, il ne tient qu’à toi de me rendre à ma féminité. Ai-je l’air disposée à t’interdire de me déshabiller ? Ai-je la mine d’une épouse rebelle ?
Elle avait posé ces questions de pure forme en souriant, puis son sourire se figea. « Voilà bien, pensa-t-elle, ce qui doit gâter à la longue le désir des maris. Les hommes n’aiment pas qu’une femme leur offre ce qu’ils sont censés devoir conquérir par la force ou l’adresse. C’est parce que les épouses sont trop dociles aux exigences de leur seigneur que ceux-ci finissent par s’en déprendre. »
Elle n’eut pas le temps de pousser son raisonnement plus loin, Gaston, un genou posé sur le bord du lit, se penchait sur elle pour la dévêtir.
— Sans toi, je n’aurais jamais pu percer le secret du débouclage des guêtres.
— Allons donc, tu as bien su les mettre !
Caroline, avala sa réponse. Il était inutile d’évoquer l’aide du petit Julien. Elle s’en voulut en même temps de ce mensonge par omission. Bien que la scène de la guérite fût innocente, elle eût pris, racontée, un tour qui aurait ébranlé l’imagination de Gaston.
À demi-nue, elle leva les yeux vers le plafond de glace et, souriant à demi, les pommettes roses, elle invita Gaston à en faire autant.
— En tout cas, personne ne me prendrait pour un tambour, maintenant…
— À la rigueur pour une cantinière, acheva-t-il en lui baisant la bouche.
Quand il lui eut arraché tous ses vêtements, elle l’obligea à s’étendre à côté d’elle. Tous deux se contemplèrent sur les parois de leur niche.
— C’est terriblement inconvenant, ce système, observa Caroline. C’est le parent de Clélia qui a inventé ça ? Ou est-ce que tu penses que ça existe ailleurs ?
Gaston lui embrassa l’épaule « pour prix de sa naïveté ». Puis il voulut ôter ses bottes. Caroline le retint.
— Voyons, je vais te faire mal avec mon écharpe, mes boutons, mes dorures !
Elle répondit d’une voix imperceptible :
— Justement, j’ai envie que tu me fasses mal.
Les bougies étaient posées sur une console lointaine. Fatiguées, elles palpitaient doucement. Les glaces renvoyaient à Caroline une image floue, animée de reflets rouges dans un va-et-vient d’or et d’ombre. Elle-même s’effraya du sens foncièrement impur que, dans ce décor, prenait sa nudité reflétée. Bougeait-elle un bras innocent que les miroirs en faisaient aussitôt un mouvement lascif. Ce n’était pas ce qu’elle avait souhaité. Depuis l’instant où ils s’étaient étreints dans le fossé, elle attendait le corps de Gaston avec un appétit sain, une tendresse limpide. Elle essaya de lutter contre le ton que les images donnaient à leurs caresses en murmurant :
— Mon chéri, on est tout de même plus heureux ici qu’au palais, avec nos grands appartements séparés, ta bande de secrétaires te courant après un papier à la main et des domestiques dans tous les coins.
Il ne répondit pas. Lui aussi dirigeait souvent son regard vers les scandaleux reflets et Caroline cessa de lutter contre eux. Elle admit la version d’elle-même qu’ils lui offraient : une provocante créature de péché. Elle admit aussi l’image d’un Gaston cruel, satanique : il était le soudard qui pénètre dans la ville en flammes, enfonce une porte et se jette sur une proie terrifiée, la chevauchant avec mépris et dextérité, comme une monture domptée.
Elle faillit lui demander de se prêter au jeu, mais n’osa lui révéler la fiction voluptueuse dont, depuis l’âge de seize ans, elle ne s’était jamais servie en amour. Elle joua donc son rôle seule et entreprit de se défendre, se meurtrissant au métal, au cuir et au drap sec dont était vêtu son mari. Elle n’avait qu’une peur, c’est qu’il s’inquiétât de son refus, craignant de lui avoir fait mal et qu’il s’en enquit avec douceur.
Il n’en fut rien. Leur lutte se prolongea, sans bruit, car tous deux appréhendaient d’être entendus tant du boudoir que de la chambre de Chékina. Ce silence obligé ajoutait à leur fureur. Caroline était si souvent vaincue par la violence des images que lui renvoyaient les glaces qu’il lui fallait faire effort pour ne pas s’abandonner.
D’un brutal élan, il parvint à ses fins. Caroline aperçut au plafond, une seconde, le doux intérieur d’une de ses cuisses qui disparut aussitôt, comme le reste de son corps, sous la houle masculine. Au rythme des remous apparurent tantôt la blancheur de son épaule, le poli de son genou, tantôt la douceur d’un sein ou d’un mollet qui contrastaient avec la sombre rudesse de l’uniforme de ce cavalier botté et impétueux qui ne livrait de lui-même que quelques pouces de ses reins nus sur lesquels, cessant de résister, elle glissa les doigts.
Elle était entrée dans son nouveau rôle, celui de l’hétaïre provocante qui recourt aux initiatives les plus impudiques. Peu à peu, ses rôles se fondirent en une seule vérité, plus excitante encore pour elle : elle était une femme que son mari était en train de posséder. Un plain-chant sortit de ses lèvres, étouffé aussitôt par une main brutale qu’elle cherchait à mordre. Les yeux déjà noyés par la volupté, elle s’obligea à observer le visage de Gaston, lointain et dur comme celui d’un étranger, ruisselant de sueur, inexorable, tendu par le double effort de toutes les parties de son corps occupées à jouir de Caroline et à lui donner de la jouissance.
Son regard n’essaya pas d’atteindre de nouveau les glaces. Elle n’était plus là. Elle avait planté ses dents dans la main qui la bâillonnait et avait l’impression, projetée dans les airs, de se tenir à cette main par la force des mâchoires pour soutenir son vol.
Puis longtemps ils demeurèrent l’un contre l’autre tels deux nageurs échappés à un naufrage, et mêlaient leurs bouches comme pour s’abreuver mutuellement.
Quand Caroline s’aperçut que Gaston était profondément endormi, elle entreprit de le débotter et de le déshabiller. Ce fut une besogne fatigante qui lui sembla délicieuse. Il était plus abandonné à elle que dans l’amour. On eût dit un enfant. Quand il fut tout à fait nu, ce fut sur la joue qu’elle l’embrassa. Puis elle prit ses jambes et les introduisit sous les draps. Domptées, les glaces ne reflétaient plus qu’un spectacle pur. Il éternua. Elle remonta la couverture. Gêné par la lumière, il avait enfoncé son nez dans l’oreiller ; elle courut souffler les bougies.
Elle s’étendit auprès de lui, protectrice. Elle était contente de sentir qu’il dormait aussi bien. « Voilà un plaisir qu’on n’a pas avec un amant », pensa-t-elle.
Elle dormait déjà quand un conciliabule, tenu dans la pièce voisine, parvint à la troubler. Le rythme de sa respiration en fut changé. Elle soufflota du nez, comme un chien qui rêve qu’il est à la chasse. D’un geste inconscient de la main, elle chassa ce faisceau de voix aigres comme on écarte une mouche.
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