Un jardin sur l'Oronte
Guillaume
Je croyais qu’elle serait ce miracle.
ISABELLE
C’eût été la seule.
GUILLAUME
Eh bien! oui, la seule! N’est-elle pas unique? Sa figure était d’or, d’argent, d’azur, de jeunesse, de pudeur, de plaisir tendre et de fierté, et tout à l’heure un flot de honteuse tristesse m’a flétri le cœur quand je l’aperçus. Elle m’était le paradis vivant, quelque chose au-dessus de la terre, une musique d’enchantement, et voici que je reçois de son clair visage et de son regard toutes les misères humaines. Je voudrais qu’elle mourût, et pourtant je ne puis pas renoncer aux lambeaux de notre bonheur. Qu’elle périsse avec moi ou qu’ensemble nous soyons heureux!
En parlant ainsi, il serrait dans ses bras Isabelle et, les yeux fermés, couvrait sa figure de baisers qu’elle repoussait doucement, un peu épouvantée et disant:
—N’oubliez pas que je suis Isabelle, non Oriante.
—Je l’aime et la hais, je suis trop malheureux. Si elle veut m’assassiner, pourquoi n’est-ce pas de plaisir en m’embrassant?
Il disait d’elle les choses les plus tendres, puis la couvrait de reproches et d’imprécations, comme si elle eût été présente. Cependant, à sentir contre lui des formes charmantes, sa fureur devenait douceur, plainte et plaisir, toute son âme confusion, et ses menaces de plus en plus lointaines finissaient en remerciements pressants:
—Sur cette prairie de mon bonheur, dans cette ville où j’ai été deux fois heureux, une seule m’accueille! Isabelle, je vous remercie et vous aime.