Un Noël plein de surprises
Chapitre 1
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1.
— Joyeux Noël, monsieur ! lança le marchand de hot dogs avec un sourire de gratitude, lorsque Jason Monroe lui indiqua d’un geste qu’il pouvait garder la monnaie.
Jason lui rendit son sourire. Pauvre garçon ! songea-t-il. Il devait avoir à peine plus de douze ans. Travailler comme vendeur ambulant était certainement une nécessité, mais ce n’était guère la place d’un enfant. Il aurait été mieux sur les bancs de l’école que dans la rue, à essayer de caser ses sandwichs et autres encas à des passants pressés.
Joyeux Noël…
En ce 10 décembre, San Francisco avait déjà revêtu ses habits de lumière depuis Thanksgiving. Jason n’avait rien de Scrooge, le personnage de Charles Dickens, mais il se serait volontiers passé de tout ce décorum, de ces guirlandes qui clignotaient, de ces faux cadeaux emballés dans des papiers de couleurs criardes, de ces lumières vives et de cette musique mièvre qui vous poursuivait partout en ville. Tous ces préparatifs le rendaient nerveux. Il était loin d’avoir le cœur à la fête !
Quand il arriva devant Steele Architecture and Design, où il travaillait comme architecte, il avait déjà fini ses deux hot dogs bien garnis et s’attaquait au churro.
Après l’avoir rapidement englouti, il poussa la porte vitrée de la salle de conférences pour la réunion hebdomadaire de l’équipe. Tous les participants ou presque avaient déjà pris place autour de la longue table ovale, à commencer par son frère, Mike.
Ce dernier avait été embauché par le cabinet comme dessinateur. Pour l’heure, il paraissait très occupé à examiner un document électronique en compagnie de ses collègues, et cette lecture semblait les divertir au plus haut point.
Mais, à la vue de Jason, leur hilarité disparut comme par enchantement.
Ce dernier fronça les sourcils en constatant que, soudain, tous les membres du petit groupe se précipitaient sur les iPhone, iPad et autres ordinateurs portables.
Tous, sauf Mike qui lui adressa un sourire parfaitement innocent… beaucoup trop innocent en fait.
Mike avait vingt-cinq ans, seulement cinq ans de moins que lui, mais il avait trop souvent tendance à se comporter comme un adolescent. Et pourtant, il était bien la seule personne sur terre capable d’émouvoir son frère aîné. Il le savait et n’hésitait pas à en jouer.
Depuis le décès de leurs parents, dix ans plus tôt, Jason avait tout mis en œuvre pour maintenir Mike dans le droit chemin. Il avait à peu près atteint son objectif, mais il lui en avait coûté. Au sens propre comme au figuré.
Il lui avait fallu régler les factures médicales et renégocier le prêt ruineux qu’avait souscrit son père, tout cela sans avoir un sou de côté. A ces dettes, d’autres, relatives à ses études, puis à celles de son frère, s’étaient ajoutées. Malgré la précarité de leur situation, Jason n’avait pu se résoudre à vendre la maison de leurs parents. C’était un peu une façon de ne pas laisser s’échapper les souvenirs liés à leur enfance. Aussi, chaque mois, il se serrait la ceinture pour rembourser les échéances de l’emprunt et payer les différentes taxes.
Pour toutes ces raisons, en une décennie, il n’avait pas réussi à mettre même un dollar de côté. Tout ce qu’il gagnait passait dans le remboursement de l’emprunt immobilier et autres crédits. Et les périodes de fête ou les vacances lui rappelaient cette réalité avec encore plus d’acuité.
Son insouciant de frère, pendant ce temps, ne partageait pas ses préoccupations. Certes, il participait aux dépenses courantes et à certains frais d’entretien de la maison, mais, à part cela, l’argent semblait lui filer entre les doigts.
Toutefois, pour l’heure, ce qui inquiétait Jason, ce n’était pas tant ses soucis financiers que l’expression de pure candeur qu’il lisait sur le visage de son frère cadet.
Il se souvenait encore amèrement de la dernière fois où Mike avait arboré un tel masque d’ingénuité. A l’époque, le petit plaisantin n’avait rien trouvé de mieux que de coller les couvercles de tous les étuis tubulaires en carton contenant les plans, y compris de celui que Jason avait emporté pour son rendez-vous de travail avec le conseil municipal.
Voilà ce qui arrivait quand votre frère cadet avait le profil type du surdoué qui s’ignore et se servait de son intelligence pour jouer des tours aux autres !
Avant que Jason ait pu deviner ce que manigançait Mike, Stan Steele, le patron du cabinet d’architecture, fit son entrée dans la salle de réunion, suivi de Zoe Anders.
La jeune femme occupait les mêmes fonctions que Jason et représentait la seule concurrente capable, comme lui, de décrocher la promotion qu’il briguait avec tant d’ardeur : le poste d’architecte en chef. Il émanait de cette grande rousse un curieux mélange de gentillesse spontanée et d’ambition dévorante.
Stan attendit que Zoe ait pris place sur la seule chaise disponible autour de la table, à côté de Jason.
Lorsqu’elle croisa ses longues jambes, Jason crut percevoir le bruissement de ses bas l’un contre l’autre. Aussitôt, son imagination s’enflamma, à l’idée du petit rectangle de peau soyeuse au-dessus du fin voile noir… Et ses sens aussi…
Pourquoi Zoe Anders lui faisait-elle un tel effet ? Il suffisait qu’elle s’approche à moins d’un mètre pour qu’il perde tous ses moyens. Pourtant il y avait d’autres jeunes femmes dans l’entreprise, dont certaines plus séduisantes.
Pour autant, dès qu’il la voyait, elle générait en lui des pensées érotiques, allant même jusqu’à troubler sa capacité de concentration légendaire. Aucune autre de ses collègues ne lui faisait un tel effet. Et depuis qu’elle avait rejoint Steele Architecture and Design, un an plus tôt, il perdait systématiquement ses facultés dès qu’elle apparaissait.
Leurs regards se croisèrent.
Zoe eut soudain l’air tendu, et lâcha son carton à dessins, dont le contenu se répandit sur le sol. Dans son empressement à réparer sa maladresse, elle renversa malencontreusement son gobelet de café.
— Quelle idiote ! l’entendit-il marmonner entre ses dents.
Jason ne put réprimer un sourire. Etait-ce lui qui la mettait mal à l’aise ? Il avait peut-être enfin la preuve qu’elle partageait son trouble.
Se penchant pour l’aider à rassembler les feuilles éparpillées par terre, leurs visages se retrouvèrent à quelques centimètres à peine l’un de l’autre.
De près, elle lui parut encore plus sensuelle, et lorsque le beau regard vert de la jeune femme s’attarda involontairement sur sa bouche, il éprouva une bouffée de désir presque incontrôlable.
— Merci, murmura Zoe d’une voix étrangement sèche. C’est bon, je crois que j’ai tout.
Une voix déterminée vint interrompre leur tête-à-tête improvisé.
— Bonjour à tous, lança Steele en distribuant un dossier épais à chacun de ses huit collaborateurs directs. Je vais devoir écourter cette réunion, car j’ai un rendez-vous important à l’autre bout de la ville, mais vous trouverez toutes les informations nécessaires dans ces documents. Comme nous en avons discuté la semaine dernière, l’ancien Weller Building est voué à la démolition. Richard D. Weller III vient de lancer le premier volet de l’appel d’offres, destiné au recrutement du cabinet d’architectes. Le nouvel édifice, je vous le rappelle, accueillera une bibliothèque municipale, le palais de justice et un centre familial.
Stan Steele s’interrompit une seconde, fixant tout d’abord Jason, puis Zoe. Personne, autour de la table, n’ignorait qu’il s’adressait particulièrement à ses deux poulains.
— Je veux que chacun de vous concocte un projet original. J’ai dit « original » ? Comprenez plutôt génial ! Je veux signer cette affaire. Il s’agit du plus gros contrat sur un marché qui, vous le savez, traverse une crise sans précédent. Hors de question de nous laisser évincer par l’un de nos concurrents ! Je vous informe donc que celui d’entre vous qui me présentera le concept susceptible de nous faire gagner décrochera par la même occasion le poste d’architecte en chef. Me suis-je bien fait comprendre ?
Sans s’émouvoir, Zoe soutint le regard de Steele.
— Parfaitement, monsieur, dit-elle avec un sourire éblouissant.
Jason évita prudemment de tourner la tête vers elle, de peur que son esprit ne se remette à vagabonder sur un terrain qui n’avait rien de professionnel.
Il se contenta de répondre à son patron d’un hochement de tête.
Il avait désespérément besoin d’obtenir cette promotion ; il en allait de son avenir financier. Ses revenus actuels ne lui permettaient pas le moindre écart. Et il avait d’autres aspirations à présent. Aussi désormais, plus rien d’autre que ce projet ne devait compter. Il y consacrerait ses journées, voire ses nuits s’il le fallait. Voilà qui le tiendrait occupé durant les fêtes de Noël et de fin d’année, une période qu’il détestait de toutes les façons…
— Vous avez un mois en tout et pour tout pour mettre en forme le projet, conclut Stan Steele. Quant à vous, ajouta-t-il à l’adresse des dessinateurs, je compte sur une totale collaboration de votre part. Je ne vous demande qu’une chose : impressionnez-moi !
Se levant, il quitta la pièce sans plus de formalités.
Rassemblant ses affaires, Zoe l’imita, non sans un sourire pour ses collègues, à l’exception de Jason.
L’esprit en maraude et les sens en alerte, ce dernier la regarda partir, admirant au passage la finesse de sa taille, la courbe de ses reins…
Bon sang ! Il devait se ressaisir ! Ce n’était pas le moment de se laisser fléchir ! Il s’agissait là de sa rivale directe ! Et il était hors de question de laisser filer le poste qu’il désirait tant.
Mike s’approcha de lui, l’air compatissant.
— Mon pauvre, tu crois que tu vas t’en sortir ?
— Ne t’en fais pas, aucun problème.
— Tu en es bien sûr ? Il va y avoir la période de Noël. Et puis, Zoe a un sacré talent et une ambition à l’avenant. Maintenant qu’elle a l’occasion de t’évincer, elle va certainement mettre les bouchées doubles.
— Ne t’inquiète pas, je m’en sortirai.
Jason n’était pas du style à montrer ses sentiments et encore moins ses incertitudes. Et puis, jusqu’à présent, il n’avait eu besoin de personne pour se tirer d’affaire. Il ne devait sa réussite professionnelle qu’à sa créativité, sa capacité de travail et sa ténacité. Il n’y avait aucune raison pour qu’il en aille autrement cette fois-ci. Il allait terminer l’année en beauté, décrocher la promotion et pouvoir enfin respirer sur le plan financier.
— Pourquoi ne pas unir vos forces ? lança Mike d’un ton prudent, peu habituel chez lui.
Jason lui lança un regard suspicieux, qu’il soutint tout en se dandinant d’un pied sur l’autre.
Qu’était-il encore en train de manigancer ? Décidément, il ne changerait jamais !
— Que suggères-tu quand tu parles d’unir nos forces ?
— Tu pourrais essayer de travailler avec elle, plutôt que contre elle. Vous mettriez ainsi vos talents en commun, remporteriez le contrat, et Steele n’aurait plus qu’à vous départager. Compte tenu de tes résultats, je ne doute pas qu’il te choisisse toi.
— Tu oublies juste une chose. Je n’ai pas besoin de qui que ce soit pour gagner cette compétition. Je peux très bien me débrouiller seul !
— O.K. ! Très bien. Je n’insiste pas… Puisque tu le dis !
Masquant son énervement, Jason quitta à son tour la salle de réunion. Non seulement il l’affirmait, mais il en était absolument convaincu. Jamais Zoe et lui ne réussiraient à collaborer efficacement, il en était certain. Dès qu’ils se trouvaient dans la même pièce, l’atmosphère semblait explosive.
Un mois ! Il avait un mois devant lui pour créer le projet de sa vie, celui qui lui permettrait de rembourser ses dettes et de vivre un peu moins chichement.
Peut-être alors pourrait-il commencer à se préoccuper de son bonheur personnel et à cesser de se comporter comme un robot tendu vers l’objectif ?
* * *
A la minute même où Jason referma la porte derrière lui, Mike se tourna vers Alicia, Kent et Tucker, ses collègues, mais aussi ses associés dès qu’il s’agissait de mettre en œuvre les farces qu’il inventait.
— Alors, où en étions-nous ?
Ils avaient emprunté l’iPad d’Alicia et remplissaient un formulaire de location concernant un chalet à Lake Tahoe. C’était d’ailleurs l’idée d’Alicia, la seule femme de la bande et la plus romantique du lot. La maison appartenait à Ken et Jillian Vickers, deux des professeurs que Jason appréciait particulièrement lorsqu’il était au collège. D’après la rumeur qui circulait sur leur compte, ce lieu leur avait permis de retomber amoureux l’un de l’autre comme au premier jour. Depuis, ils ne louaient la maison qu’à des couples — ou à de futurs couples, en l’occurrence.
Comme Jason paraissait vraiment déprimé depuis quelque temps, Mike avait voulu lui rappeler que la vie ne se bornait pas au travail et à la comptabilité. Il avait donc cherché un moyen de lui changer les idées. Et Alicia avait tout de suite accepté de l’aider dans cette mission salvatrice.
Le problème, c’était que Jason était intelligent et incroyablement intuitif. Pour réussir à le duper, il fallait se lever de bonne heure, ou se montrer plus malin que lui. Pour arriver à ses fins, Mike comptait sur un atout décisif : son frère avait les fêtes de fin d’année en horreur. Il ne demanderait donc pas mieux que de s’isoler quelques jours pour fuir les festivités.
Et c’est là qu’une surprise de taille l’attendrait ! Son cadeau de Noël, en quelque sorte !
Mike eut un sourire moqueur en imaginant l’expression éberluée de Jason.
— Tu as intérêt à te réjouir maintenant, lança Alicia. Car, quand il aura découvert le pot aux roses, il te sautera à la gorge pour t’étrangler !
Elle orienta l’écran de son iPad vers ses compères afin de leur montrer le formulaire qu’elle achevait de compléter.
— Il nous reste à répondre à une seule question, et ce n’est pas la plus facile : pourquoi Jason a-t-il choisi précisément ce chalet plutôt qu’un autre ?
A la vérité, Jason ne choisissait rien du tout. Mike s’en chargeait pour lui, et à son insu ! C’était justement là que résidait la difficulté.
— Tu n’as qu’à écrire qu’il espère y trouver l’amour, suggéra-t-il.
— Impossible ! se récria Kent. Jason ne formulerait jamais une telle réponse. Il ignore ce qu’est l’amour.
— Détrompe-toi. A une certaine époque, il était doué pour les sentiments. Et c’est justement ce que je veux lui rappeler. Et puis, je ne nous vois pas annoncer crûment l’objectif de la combine : faire en sorte que deux architectes talentueux et ambitieux, manifestement attirés sexuellement l’un par l’autre mais refusant de le reconnaître, laissent enfin leur libido s’exprimer. Cela manquerait quelque peu de romantisme !
— C’est pourtant précisément ce que tu cherches à faire en les manipulant ainsi, objecta Alicia.
— Oui, mais mes intentions sont purement altruistes. Je ne cherche qu’à donner un petit coup de pouce au destin. Bon, écoute, tu n’as qu’à rédiger quelque chose de poétique sur leur passion réciproque pour la montagne, leur besoin de communier avec la nature pour mieux se ressourcer… Enfin, un baratin dans ce goût-là.
— Tu plaisantes ! Zoe, une amoureuse de la nature ? Elle risque de s’évanouir à la vue de la moindre araignée, et elle a une peur bleue des ours.
— Bon, c’est vrai. Tu as raison. Ça ne peut pas coller. Il faut donc inventer autre chose.
— Et n’oublie surtout pas d’indiquer que le bar doit être bien achalandé, ajouta Tucker. Ils auront sûrement besoin de cela pour les aider à mettre leurs inhibitions de côté et à passer à l’acte.
— Finalement, quand je vous entends, je ne suis plus si sûre d’avoir eu une bonne idée, marmonna Alicia, qui jeta un regard noir à son collègue.
— Bien sûr que si, se récria Mike. De toute façon, c’est aussi pour notre bien à tous. Ces deux-là ne cessent de se tourner autour depuis des mois, tout en feignant de s’ignorer. Dès qu’ils se retrouvent ensemble dans une pièce, l’atmosphère se charge d’électricité. Par ailleurs, Jason est d’une humeur de chien. Cela fait une éternité que je ne l’ai vu s’amuser. J’espère qu’après ce petit séjour, il recommencera à sourire !
— Et si on s’était trompés ? Peut-être couchent-ils déjà ensemble ? suggéra Kent.
— Impossible, rétorqua Tucker. Sinon, il n’y aurait pas une telle tension sexuelle entre eux. Tu as remarqué comment Zoe a réagi quand Jason l’a regardée ? Elle était troublée, c’est certain. Elle a immédiatement fait tomber son carton à dessins et renversé son café.
— Croyez-moi les enfants, conclut Mike, si mon frère avait une liaison avec elle, je le saurais. Essaye d’oublier qu’il s’agit d’un coup monté, ajouta-t-il à l’intention d’Alicia. Considère plutôt que nous faisons à Jason un magnifique cadeau de Noël. Tâche de trouver une formulation à l’eau de rose, et envoie le questionnaire.
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