Un Noël plein de surprises
Chapitre 8
8.
Jason trouva deux mugs que Zoe remplit de café. Il but une longue gorgée et ressentit aussitôt les effets bienfaisants de la caféine sur son corps et son cerveau.
Ensemble, ils regagnèrent la pièce de séjour et s’assirent devant la fenêtre, tandis que l’aube chassait les derniers lambeaux d’obscurité.
La neige, fine au départ, tombait de plus en plus dru.
— Ce n’est probablement pas une bonne idée de prendre la route par un temps pareil, fit Zoe en regardant le monticule blanc sous lequel disparaissait sa voiture.
Il ne s’agissait pas d’une question, mais plutôt d’une constatation. La voix de la jeune femme ne trahissait pas d’émotion particulière, mais lorsque Jason examina à la dérobée le profil parfait de son invitée, il y découvrit une expression de tristesse. La mèche rebelle qui s’obstinait à s’échapper de sa queue-de-cheval lui barrait la joue, et Jason se surprit à la remettre derrière son oreille, effleurant au passage la peau fine de sa tempe.
— Tes parents te manquent, murmura-t-il, d’un ton compatissant.
— C’est Noël, répondit Zoe comme si cela suffisait à tout expliquer. Mike et toi ne le célébrez pas en famille ?
— Mike passe les fêtes de fin d’année avec sa petite amie, cette année.
— C’est ce qu’il m’a dit. Et cela ne te dérange pas ?
— Oh ! Tu sais, nous vivons ensemble et nous travaillons dans le même cabinet. Alors nous avons maintes occasions de nous voir !
— En ce qui me concerne, je ne vois les miens que deux fois par an. Tout le monde est si occupé que trouver une date qui convienne à tous tient du miracle. A part Noël, bien entendu.
Jason reconnut sans peine de la nostalgie dans sa voix. Il comprenait sa tristesse. Si ses parents avaient toujours été de ce monde, il ne fait aucun doute qu’il aurait passé les fêtes avec eux.
— Etes-vous proches ?
— Si, par ce qualificatif, tu entends toujours prêtes à se mesurer les unes aux autres, alors oui, nous sommes proches effectivement, même très proches ! confia Zoe, avec une pointe d’ironie amère. Nous nous réunissons à Quincy tous les ans, loin des jobs et des responsabilités de chacun. Mon père prépare du lait de poule tandis que ma mère nous mitonne un repas de gala. Mes sœurs retombent dans l’adolescence, oubliant maris et progéniture ; elles ne cessent de se chamailler et d’échanger des vêtements ou des produits de beauté et du maquillage. Et puis, bien sûr, nous décorons la maison tous ensemble, ce qui donne encore l’occasion de gamineries ; c’est à qui reviendra l’honneur d’accrocher l’étoile au sommet du sapin. Curieusement, cette mission ne m’échoit jamais. Sans doute parce que je suis la petite dernière, et que je ne suis pas de taille à lutter contre une neurochirurgienne, une chercheuse dans l’aérospatial et un procureur.
— Je vois ! Belle brochette de matière grise ! s’exclama Jason.
— Oui. Et puis, il y a moi, le bébé de la famille, conclut Zoe sur un ton désabusé.
— Mais tu es architecte, fit-il observer, comprenant à demi-mot le sens de sa phrase. C’est aussi un beau métier.
— Oui, mais qui ne nécessite pas d’être titulaire d’un doctorat ou d’être élue par ses pairs.
— Ah, parce que tu estimes devoir leur prouver quelque chose ?
— Oui, je sais, cela peut paraître stupide. C’est pour cette raison que j’ai tellement envie de décrocher la promotion promise par Stan. Je veux devenir quelqu’un à leurs yeux, lire du respect et de la reconnaissance dans leurs regards, pas seulement de l’amour possessif.
— Tu sais, j’étais sincère au sujet de ma proposition de collaboration, déclara Jason avec le plus grand sérieux.
— Et tu serais prêt à en partager le crédit ? demanda Zoe, dont la voix dénotait un doute profond.
Vexé par sa question, Jason n’en laissa toutefois rien paraître.
Comment l’en blâmer d’ailleurs ? Jason Monroe n’avait pas la réputation de partager quoi que ce soit.
— Oui. Je pense d’ailleurs que nous ferions une équipe de choc !
La jeune femme l’examina un long moment sans dire un mot.
— Cela ne te ressemble pas. Toi aussi, tu le veux, ce poste.
Jason acquiesça.
Bien sûr qu’il le voulait ! Cette nomination pourrait régler quasiment tous ses problèmes. Elle lui permettrait de combler son découvert à la banque et de rembourser l’emprunt sur la maison sans se retrouver à sec à chaque fin de mois. Et pourtant…
Cette demeure pour laquelle il se saignait aux quatre veines n’avait été une demeure familiale que parce que ses parents y avaient élevé, et entouré d’amour, leurs deux fils. A quoi bon la garder si cela supposait pour lui de passer le plus clair de son temps à travailler ? Et si cet avancement se faisait au détriment du bonheur de Zoe, en valait-il vraiment la peine ?
— Qu’en penserait Steele, à ton avis ? Tu sais qu’il adore attiser l’esprit de compétition entre nous afin de tirer le meilleur de ses deux poulains.
— C’est peut-être le moment justement de lui démontrer que sa tactique a fait long feu, qu’elle ne répond plus à ses attentes.
— J’ai consacré des années à essayer de répondre aux attentes des autres, soupira la jeune femme. Aujourd’hui, une seule chose m’importe : être moi-même.
— Et qui es-tu réellement ? demanda Jason avec un sourire.
— Une sœur, une fille, une amie… et une super-architecte, répliqua-t-elle, en lui adressant une grimace espiègle. Sans doute aussi…
Elle s’interrompit.
— Continue.
Zoe planta son beau regard dans le sien. Il y lut une douceur et un abandon inhabituels chez elle, d’ordinaire si forte et toujours sur la défensive.
— La nuit dernière, du moins durant quelques instants, j’ai été une amante.
— Une merveilleuse amante, confirma Jason, que le souvenir de leurs ébats rendait plein de nostalgie. Crois-moi, Zoe, tu réussis tout ce que tu entreprends. Absolument tout.
— Sauf la décoration d’intérieur apparemment, se moqua-t-elle.
— Ma réaction en la matière n’a rien à voir avec tes talents de décoratrice, murmura-t-il, le regard sombre. En fait, je n’ai plus fêté Noël depuis que mes parents sont décédés dans un accident de voiture, il y a dix ans, très précisément un 20 décembre.
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