Un Noël plein de surprises
Chapitre 3
3.
Frigorifié, Jason restait planté devant le poêle vide du chalet.
Bien qu’il soit à peine 18 heures, la nuit commençait à envelopper la Sierra Nevada d’un noir d’encre typique de ces montagnes. Dans cet endroit, pas de lumières de la ville, rien qu’un timide croissant de lune qui éclairait d’un halo argenté le ciel menaçant.
Soucieux, Jason jeta un coup d’œil par la fenêtre. Les nuages qui commençaient à s’accumuler n’annonçaient rien de bon. Il était certain qu’une tempête de neige ne tarderait plus à se produire.
Il allait donc passer Noël perdu au cœur de la montagne, dans un chalet au confort plutôt rudimentaire, qui serait bientôt recouvert d’un épais manteau blanc !
Encore un coup fourré de Mike ! Quand son frère allait-il donc se décider à mûrir ? Il n’y avait que lui pour avoir l’idée saugrenue d’effectuer une location non remboursable en cas d’annulation, alors qu’ils peinaient déjà à honorer leurs dettes !
Il devait faire - 6 °C à l’extérieur et, à l’intérieur, la température ne dépassait probablement pas les 10 °C.
En revanche, Jason devait reconnaître que ce chalet en rondins, malgré une simplicité touchant au spartiate, avait un charme fou. Et puis au fond, la perspective d’y passer quelques jours dans une totale solitude ne lui déplaisait pas tant que cela.
Ce break lui ferait même le plus grand bien. Il avait beau nourrir une affection profonde pour son frère, la cohabitation mettait parfois ses nerfs et sa patience à rude épreuve. Curieusement, bien qu’ils aient perdu leurs parents dans un accident de la route provoqué par un chauffard en état d’ébriété, une semaine avant Noël, Mike continuait d’apprécier cette saison. Dix ans s’étaient écoulés depuis le drame, et Jason, lui, détestait toujours autant cette période de l’année et refusait même de se joindre à l’allégresse générale.
Pour cette occasion, Mike achetait un sapin et le décorait de dizaines de boules, de guirlandes et de personnages. Il extrayait du grenier la crèche que leur mère aimait tant, la dépoussiérait avec une méticulosité inhabituelle chez lui, et la plaçait sur la cheminée. Sans doute était-ce une façon de compenser un manque, mais cela le rendait manifestement heureux. D’autant plus que son amie, Cara, raffolait elle aussi de cette tradition.
Jason soupira. Rien que la vue des santons lui donnait des boutons ! Alors supporter tant bien que mal ces quinze jours d’ambiance festive relevait de l’exploit.
Avant d’arriver au chalet, il avait pris soin de s’arrêter à l’unique épicerie des environs, située à une dizaine de kilomètres. L’employée, jeune et jolie, avait proposé de lui livrer quelques plats préparés, en même temps que ses autres provisions. Une solution parfaite ! Jason n’avait rien d’un cordon-bleu, et il avait souvent recours à la cuisine des traiteurs pour le dépanner. Il avait donc réglé ses courses et était parti en quête de son lieu de séjour.
En attendant le ravitaillement, il allait se dépêcher d’allumer un feu. S’il restait ainsi, il finirait aussi gelé que les stalactites qui pendaient sur les rebords des gouttières. Il faisait vraiment un froid de canard dans ce chalet ! Pour en avoir le cœur net, il jeta un coup d’œil au thermomètre cloué à la paroi séparant la pièce principale de l’unique chambre. Le mercure indiquait 8 °C.
Bien qu’il n’ait pas quitté sa doudoune, Jason frissonna. Il remarqua une note affichée non loin du poêle. Elle expliquait qu’il trouverait des bûches sous un auvent situé à l’arrière de la maison.
Parfait ! Il allait faire un feu d’enfer afin de réchauffer le chalet. Ensuite, il serait temps de sortir son ordinateur et de se remettre au travail.
Il planchait sur le projet Weller depuis des jours. Il en avait défini les grandes lignes, et avait une idée assez précise de ce qu’il souhaitait accomplir. La seule ombre au tableau ? Il ne parvenait pas à conceptualiser un modèle d’architecture qui reflète sa vision, ce qui l’irritait au plus haut point.
Isolement et calme absolu : voilà ce dont il avait besoin pour trouver l’inspiration.
Jason sortit dans le froid glacial et entreprit de rapporter assez de bois pour tenir toute la nuit. Il en était à son cinquième voyage lorsqu’une rafale de vent, plus violente que les précédentes, balaya la terrasse. Un craquement sinistre lui succéda.
Levant les yeux, Jason aperçut juste à temps la grosse branche d’un immense sapin qui ployait dangereusement. Obéissant à son instinct, il bondit en arrière, laissant tomber sa brassée de bûches. La branche s’affala dans un fracas sourd à une dizaine de mètres de lui.
Jason se serait volontiers moqué de lui-même si son mouvement brutal n’avait déclenché une douleur insupportable au niveau de l’épaule et du cou.
Il ne put réprimer un juron.
C’était bien sa veine ! L’année dernière, lors d’une expédition de VTT en montagne, une chute spectaculaire lui avait provoqué un important torticolis post-traumatique. A en juger par la brûlure qui lui vrillait les muscles, prenant un malin plaisir à titiller ses nerfs comme on pince les cordes d’une guitare, il venait de réitérer son exploit !
Serrant les dents, il réussit à grand-peine à regagner l’abri du chalet. La contracture se répandait maintenant dans tout le dos, jusqu’aux reins.
Il connaissait le traitement : seuls un antalgique et de la chaleur parviendraient à soulager sa souffrance. Or, puisqu’il n’avait aucun des deux sous la main, une bonne douche chaude ferait l’affaire.
Il se traîna péniblement jusqu’à la salle de bains, où il découvrit non pas une cabine de douche moderne, comme il l’avait espéré, mais une vénérable baignoire, véritable pièce d’antiquité, ornée de pattes de lion, qu’il aurait certainement trouvée charmante en d’autres circonstances !
Il sentit le découragement le submerger.
Que faire ? La douleur devenait insupportable. Impossible de conduire dans cet état ! De toute façon, il n’y avait pas de pharmacie et encore moins d’ostéopathe à des kilomètres à la ronde, et rentrer à San Francisco était absolument inenvisageable.
Il n’avait donc plus qu’à remplir la baignoire ! La chaleur de l’eau parviendrait peut-être à atténuer la douleur ! Il réussit non sans peine à se déshabiller, le moindre geste, aussi précautionneux soit-il, lui faisant l’effet de recevoir un coup de poignard entre les omoplates. Enfin, au terme d’acrobaties qu’il aurait pu juger comiques en d’autres temps, il parvint à se glisser dans l’eau.
Il venait juste de s’allonger dans la position la moins inconfortable possible, lorsqu’il entendit quelqu’un frapper à la porte.
De qui pouvait-il bien s’agir ? Il se trouvait à plus de trois cents kilomètres de chez lui. Personne, à part Mike, ne connaissait le lieu de son refuge, et le plus proche voisin habitait trop loin pour avoir envie de lui rendre une visite de courtoisie, de surcroît la veille de Noël.
Jason évalua rapidement la situation. Il était nu, cloué dans une baignoire dont il ne s’extrairait qu’au prix d’un effort surhumain. Ses vêtements abandonnés en tas sur le sol étaient mouillés, comme l’eau avait débordé. Non, décidément, le jeu n’en valait pas la chandelle ! « Tant pis, ce ne doit pas être si urgent que ça ! », songea-t-il.
Un nouveau coup se fit entendre, plus impatient cette fois-ci.
— Qui que vous soyez, partez ! hurla-t-il.
Par chance, l’importun s’exécuta. Soulagé, Jason ferma les yeux et s’efforça de se détendre, évitant de penser à la façon dont il allait s’y prendre pour sortir du bain quand l’eau aurait refroidi.
* * *
En l’absence de réponse, Zoe éprouva un regain de colère.
Comment osait-il la laisser dehors par un froid pareil ?
La jeune femme sentait ses orteils s’engourdir, et son corps frissonner sous le vent glacial. Au lieu de se précipiter ici, elle aurait mieux fait de s’accorder le temps de troquer sa tenue de businesswoman contre un jean, un gros pull en laine et des bottes fourrées.
Il faisait maintenant nuit noire, mais Zoe distinguait parfaitement la silhouette massive du 4x4. Pas de doute : c’était bien celui de Jason ! Et la lumière qui filtrait à travers les rideaux confirmait que ce voleur se trouvait bien au chaud, à l’intérieur du chalet. Il était probablement en train de lire les fichiers qu’il lui avait subtilisés, en riant à ses dépens.
Pas étonnant qu’il ne réponde pas ! Il ne voulait tout simplement pas être surpris en flagrant délit d’espionnage !
Furieuse, Zoe consulta sa montre. 19 heures déjà ! Elle avait quitté le bureau plus tard que prévu, mais si elle parvenait à récupérer la clé USB dans le prochain quart d’heure, elle arriverait chez ses parents vers 21 heures. Il n’y avait donc pas une minute à perdre.
Le problème, c’est que Jason ne daignait pas répondre. Quel goujat ! Non seulement il lui volait ses idées, mais, pour couronner le tout, il semblait prêt à la laisser mourir de froid en pleine montagne, qui plus est la veille de Noël ! Il n’allait pas s’en tirer à si bon compte !
Bien décidée à obtenir ce qu’elle était venue chercher, Zoe fit le tour du chalet et découvrit, à sa grande surprise, qu’une baie vitrée coulissante donnant sur la terrasse, à l’arrière, était restée entrouverte. Sur la gauche, elle aperçut un auvent servant manifestement au stockage du bois.
Elle progressa avec précaution. L’obscurité était telle qu’elle faillit buter sur un tas de bûches qui paraissaient avoir été jetées là.
Légèrement inquiète, la jeune femme passa la tête par la porte-fenêtre.
— Jason ? Il y a quelqu’un ?
Un long silence lui répondit, suivi d’un juron étouffé, murmuré par une voix masculine qu’elle reconnut sans peine.
Jason ! Il était donc là et avait le culot de ne pas lui répondre !
Essayait-il de lui échapper en se faufilant par la porte principale ?
Cette seule pensée suffit à vaincre ses dernières réticences. Pénétrant rapidement à l’intérieur de la pièce, Zoe referma la baie vitrée derrière elle. Elle frissonna. Il régnait dans le chalet une température presque aussi glaciale qu’à l’extérieur.
Puis la jeune femme se dirigea à pas de loup vers la seule pièce éclairée d’où lui parvenaient des bruits étranges. Jetant un coup d’œil par la porte grande ouverte, elle se figea sur place, abasourdie.
Jason était étendu dans une baignoire vétuste d’où s’échappaient des nuages de vapeur… toutefois pas assez épais pour masquer un tableau pour le moins déroutant.
— Jason ! Mais tu es… nu ! s’exclama Zoe, décontenancée par un tel spectacle.
— Excuse-moi, mais je n’ai pas pour habitude de me baigner tout habillé, grommela Jason. Et si la vue de ma nudité te dérange à ce point, tu n’as qu’à regarder ailleurs ! Bon sang, Zoe, peux-tu me dire ce que tu fabriques ici ?
— Je… je…, balbutia la jeune femme qui s’efforçait de détourner le regard, en vain.
— Ecoute, soit tu te déshabilles et tu me rejoins dans l’eau, soit tu sors immédiatement de cette salle de bains, mais décide-toi vite ! gronda Jason.
Zoe prit le parti de placer sa main devant ses yeux.
— Je suis folle de rage contre toi !
Comme il ne répondait pas à cette déclaration de guerre, elle écarta les doigts et se permit d’admirer son corps nu, musclé, et divinement proportionné…
Absorbée dans sa contemplation, il lui fallut un certain temps pour se rendre compte que quelque chose clochait.
Jason n’avait pas une réaction normale. Pourquoi ne se précipitait-il pas sur la première serviette venue pour dissimuler au moins la partie la plus intime de sa morphologie ?
Cessant de feindre la pudeur, Zoe ouvrit grands les yeux.
Le visage de Jason portait le masque de la souffrance et ses mains étaient agrippées au rebord de la baignoire.
— Que se passe-t-il ? demanda la jeune femme, en s’approchant.
Dans un geste instinctif, elle posa la main sur son biceps ; il était dur comme du bois.
— Qu’y a-t-il, Jason ? insista-t-elle, soudain soucieuse.
— Va-t’en, se contenta-t-il de grommeler, les mâchoires crispées, tandis que des gouttes de sueur perlaient sur son front.
— Hors de question ! Je ne partirai pas d’ici avant d’avoir récupéré ce qui m’appartient et qu’un architecte aux dents longues à rayer le parquet m’a subtilisé sans vergogne. Et maintenant, explique-moi ce qui t’arrive.
La situation, aussi insolite soit-elle, imposait d’enterrer momentanément la hache de guerre et de lui porter secours.
Sans la moindre gêne, Zoe inspecta du regard l’anatomie parfaite de Jason, à la recherche d’une blessure. Elle ne découvrit aucune trace de sang. En revanche, elle vit deux longues jambes d’athlète, un torse puissant recouvert d’une fine toison brune, des abdominaux superbement sculptés et, plus bas…
— Ce n’est pas là que j’ai mal ! lança Jason sèchement.
Sans tenir compte de sa réflexion, Zoe poursuivit son observation.
O.K. Il ne s’agissait pas des jambes non plus, bien qu’elles semblent agitées de tremblements incontrôlables, ni de l’abdomen… Restaient les épaules et le cou… A moins qu’il ne souffre d’une terrible migraine, mais, si tel avait été le cas, il aurait vraisemblablement choisi d’éteindre la lumière.
Se penchant vers lui, Zoe fit glisser ses doigts le long des biceps, jusqu’aux épaules. La droite était contractée à l’extrême, et lorsqu’elle aventura sa main à la base du cou, elle découvrit le nœud responsable du problème. Un grognement de douleur lui confirma son diagnostic.
— Arrête, gémit Jason d’une voix presque inaudible.
Zoe se figea. Elle ne supportait pas de voir quelqu’un souffrir, pas même son pire ennemi. Peut-être parce qu’elle était la petite dernière de quatre filles et que ses sœurs avaient toujours pris le plus grand soin de sa santé. Peut-être aussi parce qu’elle avait toujours dû se battre pour atteindre les objectifs que son ambition lui dictait, et que la difficulté la stimulait…
Aussi ne tint-elle aucun compte de la supplique. S’agenouillant, elle entreprit de masser doucement le point de tension, s’efforçant d’ignorer la chaleur de la peau de Jason, la largeur de sa carrure, la puissance de ses muscles, et les ondes bizarres que ce contact faisait naître au creux de son ventre.
— C’est donc le seul moyen que tu aies trouvé pour décrocher la promotion que nous convoitons tous les deux, lança-t-elle sur le ton de l’humour. Subtiliser mes fichiers et te blesser afin que je m’apitoie suffisamment sur ton sort pour ne pas obéir à ma première impulsion et t’étrangler !
— Comment ? Je n’ai rien volé du tout, protesta Jason, faisant un effort manifeste pour s’exprimer. Je ne sais pas de quoi tu veux parler.
Il se redressa légèrement afin de lui permettre de masser plus bas, entre les omoplates.
— Je n’en crois pas un mot, répliqua-t-elle sèchement.
Une chose était sûre, en revanche, Jason ne feignait pas d’avoir mal. A en juger par la dureté de ses muscles qui, malgré le massage, rechignaient à s’assouplir, il devait réellement souffrir le martyre.
La jeune femme accentua la pression de ses doigts, ce qui arracha au blessé une plainte involontaire. Elle dut faire appel à tous ses réflexes d’autodéfense pour ne pas céder à un élan de compassion.
— Non seulement tu « empruntes » ce qui ne t’appartient pas mais, en plus, tu mens, ajouta-t-elle, sarcastique.
— Je n’ai pas…
Jason s’interrompit, un rictus de douleur lui tordant la bouche.
— Oui, c’est là, souffla-t-il d’une voix agonisante.
— J’ignore quelle acrobatie t’a mis dans cet état, mais tu ne fais décidément rien à moitié. Je n’ai jamais vu des épaules aussi nouées. Bon, maintenant, reconnais que tu as profité de mon absence du bureau pour dérober ma clé USB, et dis-moi où tu la caches afin que je puisse partir d’ici avant la tempête.
« Et surtout avant que tu ne découvres que je n’ai guère progressé », ajouta-t-elle en son for intérieur.
— Bien que tu me sembles en plein délire paranoïaque, je veux bien avouer tout ce qui peut te faire plaisir, même un crime que je n’ai pas commis, pourvu que tu continues ton massage.
Poussant un soupir d’exaspération, Zoe entreprit de lui pétrir les épaules avec davantage de vigueur.
Serrant plus fort les mâchoires, Jason ne protesta pas. Seule la crispation de ses mains agrippées au rebord de la baignoire trahissait son supplice.
— Essaye de te détendre ! Sinon, nous n’allons jamais y arriver ! dit Zoe sur un ton agacé.
— Je voudrais bien mais, compte tenu des circonstances, cela me paraît difficile. Explique-moi pourquoi je me serais approprié tes fichiers alors que j’ai déjà conceptualisé l’ensemble du projet, qu’il ne me reste plus qu’à rédiger la partie technique et que, avec un tel design, j’ai toutes les chances de remporter la compétition, objecta Jason qui retrouvait sa combativité habituelle.
Zoe se figea, la pique ayant fait mouche.
— Hé, je te rappelle que tu es censée te rebiffer ! ajouta Jason, surpris par son mutisme. Que t’arrive-t-il ? Baisserais-tu ta garde, par hasard ? En temps normal, il y a bien longtemps que tu aurais contre-attaqué avec une de ces répliques cinglantes dont tu as le secret !
Elle prit une profonde inspiration, s’efforçant de ne rien laisser paraître de l’angoisse que la révélation de Jason avait fait naître en elle.
— Tu sais, je peux gagner moi aussi, murmura-t-elle simplement.
— Oui, bien sûr… Excuse-moi, je cherchais juste à te provoquer, parce que d’habitude…
Le bruit de pas se dirigeant manifestement vers la salle de bains l’interrompit.
La jeune fille qui apparut sur le seuil de la porte aurait pu sortir tout droit de la hotte du Père Noël. Vingt-cinq ans tout au plus, une longue chevelure blonde, des courbes voluptueuses, un sourire d’une blancheur irréprochable, et un pull moulant dont l’échancrure plongeait littéralement vers une poitrine ferme et généreuse : elle avait tout de la poupée Barbie.
— Qui êtes-vous ? demanda Zoe d’une voix plus sèche qu’elle ne l’aurait voulu.
— L’assistante du Père Noël, plaisanta l’inconnue, fixant Jason. Non, en fait, je travaille à l’épicerie du village voisin et je viens livrer les achats de M. Monroe. Je n’habite pas très loin d’ici, se justifia-t-elle devant l’expression dubitative de Zoe. J’ai frappé à la porte, mais personne n’a répondu. Or j’ai vu les deux voitures garées devant le chalet. J’ai donc fait le tour de la maison et je suis entrée par la baie vitrée donnant sur l’arrière ; elle était restée entrouverte. Vous devriez vraiment faire attention, sinon vous risquez de vous retrouver avec un ours installé sur le canapé du salon !
Elle ne pouvait manifestement pas détacher les yeux du corps superbe qui s’offrait à sa vue. Son regard glissa de la carrure au torse, puis à l’abdomen avant de s’aventurer plus bas.
— Oh…, chuchota-t-elle, n’essayant pas, même une seconde, de cacher son admiration.
— Désolé de ne pas vous avoir ouvert la porte ; mais je suis dans l’incapacité de sortir de cette baignoire, marmonna Jason sans plus d’explication, en saisissant le gant de toilette pour dissimuler la partie la plus intime de son anatomie.
Il se trouvait de plus en plus ridicule, ainsi cloué nu dans son bain, devant ces deux ravissantes jeunes femmes.
— Ça ne fait rien. J’ai déposé les provisions dans le vestibule, reprit la jeune femme. J’ai aussi apporté une bouteille de vin, me disant que, peut-être…
— Je crois que vous vous êtes fait de fausses idées, rétorqua Jason d’un ton las. Merci pour tout, mais ce soir je ne sens pas d’attaque pour avoir de la compagnie.
— Ah bon ? lança miss Barbie en jetant une œillade peu amène à Zoe. Et elle alors ?
Zoe faillit répliquer qu’elle ferait mieux de se mêler de ses affaires, mais Jason la devança.
— Elle, c’est différent. Il s’agit d’une infirmière à domicile. Elle est venue s’occuper de moi.
Furieuse, Zoe fronça les sourcils, tandis que la jeune vendeuse de l’épicerie l’inspectait des pieds à la tête, jugeant manifestement son tailleur bleu marine bien trop classique à son goût.
— Très bien, je n’insisterai pas. Tant pis pour vous, conclut-elle en jetant un dernier coup d’œil en direction du gant de toilette. Puis-je au moins espérer un pourboire ?
Pressée de se débarrasser de l’importune, Zoe, avec un soupir d’exaspération, fouilla dans le sac à main qu’elle avait abandonné sur le carrelage de la salle de bains à son arrivée. Elle tendit un billet de cinq dollars à la jeune fille, qui s’en empara sans plus de remerciements.
Deux minutes plus tard, la porte d’entrée claquait.
— J’ai trois choses à te dire, décréta alors Zoe, plantée au pied de la baignoire, les poings sur les hanches. Primo, tu n’es qu’un sale macho. Secundo, tu me dois cinq dollars.
— Et tertio ?
— Ton gant de toilette n’est pas assez grand !
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