Un Parisien à Madagascar

Etienne Grosclaude · Chapitre 3 sur 6 · partie 2/4

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Un Parisien à Madagascar

Chapitre XII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Nous informons le garde de notre projet, en l’invitant à prier le capitaine d’envoyer à notre rencontre, près du col de Sabotsy, des vivres et des munitions, dont le besoin va se faire sentir.

Le malheur, c’est que nos guides ne veulent pas entendre parler d’aller dans cette région, où nous sommes certains d’être reçus à coups de fusil ; ils mettent la plus entière mauvaise vo-

 

– 214 – lonté à nous conduire, et nous sommes obligés de faire nous-mêmes notre itinéraire.

Quant à Talbot, il persiste dans son idée de « sotter » le Sa-kay, et, ce qui prouve la puissance d’une idée fixe, il finit par y réussir avec le concours de l’élite de nos nageurs et de ceux de Soavinandriana, qui se mettent à une vingtaine pour le remor-quer. Encouragés par ce succès, nous nous décidons à passer de la même façon un tirailleur, gravement malade et hors d’état de faire un pas ; cette opération délicate réussit, mais les mineurs de Talbot échouent dans une semblable tentative, et prennent à regret le parti de nous suivre.

Nous sommes arrêtés dès la tombée de la nuit dans un ma-rais, que coupe un arroyo infranchissable ; campement déplo-rable, sous l’orage, parmi les bêtes de toutes sortes.

 

Samedi 12 décembre.

Au lever du jour, recherche d’un gué. Faute de l’avoir trou-vé, on se met en quête d’un bouquet d’arbres pour faire un pont de branchages ; l’arroyo est profond, mais de largeur minime ; deux arbres sont abattus et jetés sur l’eau bout à bout, les branches entre-croisées ; sur cette charpente submergée on jette en travers des bottes de roseaux jusqu’à affleurement, après quoi il ne reste plus qu’à passer tant bien que mal ; on a de l’eau jusqu’aux genoux, et de temps en temps on glisse à droite et à gauche ; parfois même une jambe s’enfonce à travers le plan-cher de verdure, mais la chance permet qu’aucun caïman n’en profite pour se l’approprier comme à Manandazza : et, finale-ment, tout le monde arrive de l’autre côté.

Une heure après, nous retrouvons les bords du Sakay, mais les premiers sondages donnent les résultats les plus alarmants ; nous finissons pourtant par trouver un endroit où l’on n’a guère de l’eau que jusqu’aux épaules, ce qui est déjà fort dangereux avec la violence du courant ; mais, sur un espace de cinq ou six mètres, le long du bord opposé, la profondeur est telle qu’il faut

 

– 215 – faire une pleine eau ; ça va bien pour les nageurs, mais qu’adviendra-t-il de ceux qui ne savent pas tirer la coupe, et des porteurs de bagages ?

Comme cependant il faut passer à tout prix, puisque les vivres vont manquer, nous tentons l’aventure ; les hommes les plus grands et les plus solides s’alignent pour appuyer le pas-sage et, dans la partie profonde, les nageurs soutiennent sur le court espace à parcourir les bourjanes qui, par groupes, s’abandonnent au courant.

À chaque instant, l’un ou l’autre est en perdition ; notre garde-milice est emporté fort loin et ne doit son salut qu’à deux de ses hommes qui se lancent vaillamment à son secours ; d’Yerville, complètement submergé, avec une grappe de bour-janes qui se cramponnent à lui, boit un bouillon formidable ; au milieu de ce tohu-bohu indescriptible, les coups de revolver re-tentissent à l’adresse des crocodiles ; mais, en fin de compte, tout le monde atterrit sans accident, et c’est miracle. On en est quitte pour la perte d’un fusil de milicien et quelques bagages coulés ; mais ceux qui nous sont restés ruissellent pitoyable-ment ; les caisses de fer-blanc, où se trouvent le sel et le sucre – le plus clair de nos provisions actuelles, – ne contiennent plus que du sirop et de la saumure. Quelques tablettes de chocolat demeurées dans ma cantine se sont transformées en bavaroises, dont se régalent mes porteurs, tandis que d’autres se battent pour lamper le sucre et même le sel en liquéfaction ; tous les goûts sont dans la nature.

Il s’agit d’abord de se sécher, puis d’étancher les bagages ; le soleil est là pour ça, mais il faut se méfier de sa caresse trop ardente pour des peaux européennes, car chacun de nous n’a gardé dans la traversée que le casque et la ceinture de laine, où sont le revolver et le portefeuille enserrant les papiers, le carnet de route et les photographies aimées.

Quant aux clichés pris en route, ils sont trempés comme le reste, et plus de la moitié se trouve irrémédiablement perdue, notamment une centaine de vues en grand format prises par

 

– 216 – d’Yerville avec son excellent appareil. C’est une perte irrépa-rable ; mais il faut avouer que nous en sommes quittes à bon compte.

Chacun de nous défait sa cantine et en étale le contenu tout à l’entour sur la terre desséchée, ce qui donne à notre halte un aspect de champ de foire : vêtements, chaussures, objets de toi-lette, livres, cartes, instruments de précision et ustensiles de cuisine, c’est le grand déballage d’un bric-à-brac, exposé depuis six semaines à toutes les intempéries et à toutes les aventures. On n’en voudrait pas au Temple, mais, guenilles si l’on veut, ces guenilles nous sont chères.

On déjeune tant bien que mal, avec ce qu’il nous reste de riz, assaisonné de Maggi, la providence des potages d’explorateurs ; quel progrès accompli depuis les tablettes de pemmican de Robinson Crusoé ! puis on se remet en route, avec la satisfaction d’un grand obstacle franchi ; nos tirailleurs algé-riens, bien flapis depuis quelques jours, y compris Chadi, le singe du sergent, ont retrouvé leur entrain, et l’un d’eux, l’ancien pâtre kabyle, façonne avec des roseaux une guesbah dans laquelle il souffle des airs du pays, en tête de la colonne.

Nous traversons des vallées assez fertiles, et qui furent prospères, comme en témoignent les haies de cactus, suprêmes vestiges de nombreux villages, abandonnés depuis une dizaine d’années par suite des invasions de pillards, incessantes dans cette contrée, où, en fait de végétation, il ne vient plus guère que des Sakalaves. Voilà plus de six jours que nous n’avons rencon-tré des habitations habitées.

Joli campement sur une cime, bordée de ravins dans les-quels nous tirons quelques sangliers, et la journée finit comme à l’ordinaire, par des pluies torrentielles, entrecoupées d’éclairs et de coups de foudre.

 

– 217 –

Dimanche 13 décembre.

Réveil humide ; froid vif ; superbe lever de soleil.

Tsimiche vary ! (Plus de riz !) murmurent nos bourjanes avec une tristesse amplement justifiée.

Nous nous mettons en marche, à travers une infinité de ruisseaux babillards, quelques torrents en fureur, puis la Lily mugissante. On approche de l’endroit où, si tout a bien marché, doivent nous attendre les subsides envoyés de Soavinandriana, et nous allons drapeau en tête pour éviter une de ces méprises trop fréquentes dans les expéditions coloniales, où il arrive que les Lebel partent tout seuls, envoyant leurs balles à longue por-tée dans des colonnes amies.

En descendant les flancs des monts Andranonatoa, sillon-nés par de profondes coulées de lave desséchée, nous aperce-vons enfin dans la vallée un corps en marche avec le drapeau tricolore ; de vives acclamations s’élèvent de part et d’autre et l’on a vite fait de se rejoindre.

En tête on aperçoit un être humain juché sur un animal fa-buleux, plus haut qu’un bœuf, mais moins corpulent, à quatre pieds et à longues oreilles, mais il n’a pas de cornes ; en faisant appel à nos souvenirs d’enfance, nous reconnaissons un mulet ; nous n’en avions pas rencontré un seul, pas plus qu’un cheval, depuis notre départ de Tananarive, où d’ailleurs on n’en voit que depuis la conquête : il y jouit encore d’une telle considéra-tion que les indigènes l’appellent respectueusement rha-mulet, ce qui signifie « monsieur le mulet ».

L’heureux mortel qui chevauche cette bête de prix est le lieutenant Doumergue, des tirailleurs algériens, qui précède le capitaine Schaeffer, commandant le district de Soavinandriana, où il vient de remplacer le capitaine Compérat, rappelé à Tana-narive pour prendre le commandement du district d’Antsirabé.

On fraternise, on distribue les vivres, on tue les deux bœufs amenés pour notre ravitaillement, et, au bout d’une heure, on

 

– 218 – s’attable dans le vallon, sur le bord d’un de ces petits lacs bleus autour desquels le Tyrol place ses auberges les plus renommées. Les crêtes qui se dressent devant nous sont sillonnées d’hommes portant de longues piques que l’on pourrait être tenté de prendre pour des alpenstocks, et par lesquels le touriste est certain de se faire dévaliser, je veux dire fahavaliser, plus com-plètement encore que par les aubergistes de l’Europe centrale.

La route nous est coupée, comme c’était annoncé, par les bandes refoulées du lac Itassy, et dont l’effectif est évalué à plus de deux mille hommes ; en conséquence, le capitaine Schaeffer nous invite à passer par Soavinandriana pour éviter une colli-sion ; or, cela nous imposerait un retard de vingt-quatre heures et nous avons hâte d’arriver, et puis, dans ce pays en pleine in-surrection nous n’avons pas, pour éviter les coups de fusil, les mêmes raisons que chez les Sakalaves, auprès desquels nous devions remplir une mission pacifique.

Avec les insurgés de l’Émyrne, au contraire, il y a tout avantage à foncer dessus, et nous insistons vivement auprès du capitaine pour qu’il nous y autorise en sa qualité de chef du dis-trict ; il cède enfin à nos instances et pousse l’amabilité jusqu’à prendre le parti de nous accompagner dans cette expédition. On longera le flanc du mont Ambohimangara, vaste repaire des bandes insurrectionnelles, et l’on tâchera de gagner pour y cou-cher le poste qui, d’après les dernières nouvelles, a dû être ins-tallé du côté de Menazary, à l’est du lac Itassy, par le capitaine Bou-Ayed, duquel nous reçûmes l’hospitalité à Amboniriana lors de notre sortie de l’Émyrne.

Pendant que nous délibérons, deux coups de fusil retentis-sent à courte distance : ce sont ces diables de Fahavalos qui ti-rent sur notre beefsteak, le premier qu’on nous ait servi depuis longtemps ; va-t-il falloir l’abandonner ? ce serait épouvantable. Nous ne nous levons même pas de table, et nous finissons sans autre alerte ce déjeuner champêtre.

À une heure on lève le bivouac ; Rocheron part en avant par les crêtes avec une dizaine de tirailleurs, pour dégager la

 

– 219 – route – car il y a une route maintenant, du moins un chemin, large d’un mètre à peu de chose près. Le capitaine Schaeffer prend la tête de la colonne, suivi des trois explorateurs ; après dix minutes de marche, à l’entrée d’un ravin fort étroit, nous sommes accueillis par deux coups de feu, dont le premier effet est de jeter à plat ventre les quatre bourjanes qui portent mon filanzane ; je les relève vivement à la pointe de mon soulier, et ce vigoureux contact fait renaître la confiance sur leurs visages.

Rassuré à leur endroit, si j’ose m’exprimer ainsi, nous ri-postons par quelques coups de fusil sur nos agresseurs, abrités par un mouvement de terrain, à une cinquantaine de mètres devant nous ; c’est à peine si par instants on aperçoit une tête. Mais voici qu’un feu de salve déchire l’air au-dessus de nous : c’est le détachement de Rocheron qui a gagné la hauteur au pied de laquelle nous cheminons, et d’où il domine la ligne avancée des Fahavalos, qui se retirent aussitôt. Le lieutenant prend alors la tête de la colonne, et nous gagne de vitesse, si bien qu’il est complètement hors de vue quand nous parvenons à un carre-four du chemin tracé.

Le capitaine, hésitant sur la direction à prendre en vue d’atteindre le poste, juge nécessaire de rappeler l’avant-garde et, me targuant de la vitesse de mes bourjanes, je m’offre pour por-ter les ordres ; mais c’est compter sans mes hôtes. J’ai toutes les peines du monde à les mettre en branle, et bientôt nous arri-vons dans un ravin large et profond, où les aspérités du terrain rendent le filanzane impraticable ; je dois mettre pied à terre ; ils en profitent pour me lâcher, et me voilà parti tout seul à la recherche de Rocheron, que je retrouve enfin de l’autre côté du ravin.

Tandis qu’il prend ses dispositions, je repars de mon pied léger à travers les escarpements solitaires, où la balle d’un Freyschütz mystérieux m’honore d’un salut qu’il m’est impos-sible de rendre, dans l’ignorance de l’endroit d’où provient cette politesse anonyme.

 

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Au moment même où je rejoins le capitaine, une assez vive fusillade éclate sur les hauteurs d’où je redescends. Nous mar-chons au feu, et nous sommes bientôt auprès de Rocheron, sur une crête qui longe une énorme montagne : c’est l’Ambohimangara, aux flancs duquel fourmille toute une popu-lation d’insectes aux ailes blanches et aux ardillons aigus : les ailes, ce sont des lambas, des ardillons, des fusils et des sagaies. Nous estimons qu’il y a là plus de deux mille hommes en mou-vement, sans compter les femmes et les conducteurs de trou-peaux, qui poussent en panique vers le plateau supérieur un bétail évalué à dix mille têtes pour le moins. Tout cela fait une agitation indescriptible, dont le spectacle se déploie en merveil-leux panorama latéralement à notre chemin, qui court en gale-rie le long de la montagne à laquelle il est relié par des contre-forts perpendiculaires. Sur ces sommets se tiennent en réserve les groupes les plus importants des rebelles, dont les tirailleurs avancés nous canardent à bonne portée. Ces drôles sont embus-qués derrière les pierres et dans de petites maisons en terre dont la plupart, nous l’avons su par la suite, sont pourvues d’un souterrain qui gagne au loin la campagne.

C’est un tir à l’affût, contre nous, qui marchons à décou-vert, ne nous arrêtant que pour tirer des coups de fusil indivi-duels chaque fois qu’apparaît un bout de tête, et faisant de temps à autre une station plus sérieuse pour envoyer à nos in-saisissables adversaires des feux de salve destinés à protéger le convoi, qu’ils serrent d’un peu trop près.

Un coup de feu, parti d’une case éloignée de vingt-cinq mètres à peine derrière nous, fait siffler une balle entre Bous-sand et moi ; d’Yerville, dont l’œil de lynx a vu d’où émane ce mauvais procédé, y répond avec empressement. Nous ne vou-lons pas être en reste, et on s’élance sur la bicoque,… mais plus personne : le tirailleur a filé par le souterrain.

À partir de ce moment, les balles sifflent et Boussand en abuse pour me rappeler que je fus naguère auteur dramatique ; nous sommes criblés, au passage d’un raidillon où il ne ferait

 

– 221 – pas bon de s’arrêter pour souffler, mais les Malgaches sont si maladroits que nous atteignons sans autre mal une plate-forme, d’où nous constatons que l’on tire de toutes parts, sauf du côté du lac Itassy, dont l’eau bleue profonde baigne le pied des monts à notre droite, nous offrant sous le coup de soleil enchan-teur de cette journée inoubliable le plus féerique décor de com-bat colonial qui se puisse rêver. Une série de feux de salve bien nourris déblaie les rochers dans lesquels il nous va falloir passer et d’où part un feu assez vif. Lorsque tout le convoi a gagné la hauteur, nous piquons dans cette direction, et au pied des ro-chers nous trouvons les cadavres de deux Malgaches qui vien-nent d’être égorgés. L’un d’eux a les mains liées derrière le dos : ce ne sont pas évidemment des victimes de notre feu, mais pro-bablement des otages enlevés dans un village ami et massacrés à notre approche ; quant aux blessés et aux morts, les Fahavalos n’en ont pas laissé sur le terrain. C’est leur soin le plus ardent, et dans leurs troupes bien organisées, il y a pour chaque tireur quatre hommes armés de sagaies qui l’emportent s’il est atteint, et qui en tout cas sauvent son arme. C’est à peu près ainsi que les choses se passaient au temps heureux de la chevalerie, où chaque lance comportait, outre le cavalier, quatre ou six ser-vants à pied.

La descente est épineuse à travers un terrain crevassé d’érosions profondes où, sous un feu incessant, nous cheminons grâce à des prodiges d’équilibre qui feraient le succès d’un pro-fessionnel.

Bientôt tout le monde est dans la plaine. Arrivés des pre-miers, nous restons jusqu’à la fin, Boussand, d’Yerville et moi, avec quelques Sénégalais, pour protéger le passage de la queue de la colonne contre les tirailleurs fahavalos, dont le tir gagne sur notre gauche. Enfin, le lieutenant Doumergue arrive avec son mulet abyssin, qui a passé, Dieu sait comme, et une demi-heure plus tard, à la traversée d’un torrent, nous opérons notre jonction avec le capitaine Bou-Ayed, attiré par cette fusillade, qui l’a vivement surpris dans une région où rien ne faisait pré-voir l’arrivée d’une colonne française.

 

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Le soleil baisse ; il semble que nous venons à peine de par-tir et voici qu’il est déjà six heures et quart ; le temps a marché avec une rapidité stupéfiante ; ce genre de sport offre décidé-ment une des plus captivantes façons de passer l’après-midi du dimanche, toujours si difficile à remplir.

Nous recevons le meilleur accueil au poste de Menazary où, faute de place, nous couchons une fois encore sous la tente. Notre matériel est bien fatigué : mon lit Picot notamment n’est plus qu’un amas informe de pièces et de morceaux rapetassés avec des ficelles, à l’instar de l’illustre maréchal de Rantzau,

Lequel n’avait gardé rien d’entier que le cœur.

 

Lundi 14 décembre.

Le lendemain, une escorte de tirailleurs nous conduit jus-qu’à la rivière Kirano ; en nous quittant, elle se rencontre avec les Fahavalos qui nous suivent de loin sur les crêtes et qui sont reconduits par quelques feux de salve, dont l’écho fait bondir nos cœurs à distance.

Nous passons devant des habitations, dont chacune arbore en signe d’amitié d’énormes lambas blancs : une telle abon-dance de linge étalé au soleil ferait croire que partout on vient de faire la lessive. Par-dessus les gorges de la Varana, les cris de nos bourjanes nous signalent l’approche d’une troupe dans la-quelle il semble y avoir des Européens : c’est le convoi de Tal-bot, qui se rend à Tananarive, sous la conduite du capitaine Compérat.

On tombe dans les bras les uns des autres, et l’on se remet en marche sans perdre un temps précieux.

Dîner joyeux et coucher au petit village d’Ambaton-tsangana.

 

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Mardi 15 décembre.

Nous n’avons plus guère qu’une centaine de kilomètres à faire : nos bourjanes, qui ont retrouvé tout leur entrain, vont enlever cette étape avant le coucher du soleil ; la contrée est tranquille. Départ à volonté, par petits groupes.

Déjeuner à Arrivonimamo, où nous disons adieu à nos braves Sénégalais qui vont goûter un repos bien gagné. D’Yerville part à fond de train suivi de près par Boussand et moi. Nous nous émerveillons des progrès réalisés en quelques semaines dans ce pays fertile, où tout était ruine et deuil quand nous y avons passé la première fois ; les rizières sont en culture, les maisons reconstruites, les habitants en pleine confiance ; cette population est décidément d’une élasticité prodigieuse, et le tout est de connaître la manière de s’en servir.

Après une course à fond de train nous arrivons dans la plaine de l’Ikopa, où nous est offert le pittoresque spectacle d’une troupe de mégères en train d’exorciser, à force de cris, de chants et de battements de mains, une malheureuse créature qu’on nous déclare possédée du démon.

Une heure plus tard, nous montons la grande rue de Tana-narive à travers le grouillement tumultueux de la population hova, habituée à voir passer, au retour de ces voyages qui for-ment la jeunesse et déforment les vêtements, des Européens en guenilles, officiers et explorateurs, plus délabrés que Job et plus fiers que Bragance.

Ces quelques semaines passées chez les Sakalaves ont suffi pour transformer notre sens du confortable au point que Tana-narive nous émerveille par les splendeurs de son luxe. C’est dé-licieux, les voyages, surtout à l’heure du retour.

 

Quelques semaines après notre retour, le gouverneur

général, préludant à l’expédition dès longtemps projetée

contre les Sakalaves du Ménabé, envoyait une compagnie

 

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de Sénégalais prendre possession définitive de Tsiroman-

didy, puis d’Ankavandra, où s’établissait bientôt le lieute-

nant Rocheron ; enfin de Bekopaka, où le capitaine Orlan-

ducci recevait au mois de juin la soumission de notre an-

cien ami Tiaro, le chef le plus important du Manambolo,

avec lequel nous avions fait connaissance quelques mois

auparavant. On lit dans le Journal officiel de Madagascar,

en date du 16 septembre 1897 :

« Tiaro a répondu de la soumission des chefs secon-

daires auxquels il commande et a affirmé que toutes les

peuplades du bas Manambolo reconnaîtront désormais

l’autorité de la France. Les déclarations de Tiaro ont paru

sincères ; mais, ainsi qu’il advient pour la plupart des chefs

indigènes, une surveillance constante de son attitude sera

la meilleure garantie de l’exécution de ses promesses. Le

poste de Bekopaka a été établi sur une sorte d’éperon qui

domine à pic le cours du Manambolo. Du côté opposé à la

rivière, qui est le seul accessible, il est fermé par une sorte

de retranchement bastionné au centre duquel se trouve

l’entrée de l’ouvrage. La difficulté du ravitaillement lui crée

quelques embarras, qui cesseront lorsque des transports

réguliers pourront être organisés entre Bekopaka et

l’embouchure du Manambolo. »

Presque en même temps les deux chefs d’Ankavandra,

nos amis Rainialy et Andriantsiléo, arrivaient à Tanana-

rive, où ils venaient auprès du général Gallieni protester de

leur fidélité au gouvernement de la République française.

La pacification de cette région belliqueuse n’était mal-

heureusement pas définitive, et divers incidents se sont

produits aux environs d’Ankavandra vers la même époque :

le 17 juin, un engagement fort vif mettait aux prises nos

Sénégalais avec une bande de Sakalaves du Ménabé sep-

tentrional sur les bords du Manambolomaty, tout près du

point où nous l’avions franchi.

 

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« La petite troupe, dit l’Officiel de Madagascar, attei-

gnit les rebelles, qui étaient dissimulés derrière une émi-

nence et qui l’accueillirent par une fusillade nourrie. Les

Sakalaves se retirèrent, mais, vigoureusement poursuivis,

ils se trouvèrent bientôt acculés dans le coude formé par un

ruisseau aux bords escarpés. Un combat corps à corps

s’ensuivit, dans lequel trois Sénégalais furent tués et cinq

blessés, ainsi qu’un tsimandoa qui y prenait part. L’ennemi

prit la fuite, laissant vingt cadavres sur le terrain et ayant

eu de nombreux blessés. Un des tirailleurs sénégalais bles-

sés est mort des suites de ses blessures. Les Sakalaves, au

nombre de cent cinquante environ, provenaient des tribus

des chefs Rababany et Franzo, dans le Mavohazo, et de plu-

sieurs autres tribus du Ménabé septentrional. Ils obéissent

probablement à la reine Fatoma, qui commande toute la

contrée, et qui a refusé jusqu’ici d’entrer en pourparlers

avec nous. Les deux fils du chef Franzo ont été tués dans

l’engagement. »

Le 9 août, entre Tsiromandidy et Ankavandra, un con-

voi était attaqué, et sa glorieuse défense coûtait la vie au

sergent européen Bruneau et au caporal indigène Allah

Dimou Sisoko. J’emprunte au correspondant du Temps ce

glorieux épisode de la guerre coloniale :

« La conduite de nos soldats et celle de nos corps auxi-

liaires, sénégalais et malgaches, est d’ailleurs admirable. Le

8 août, un convoi de trente bourjanes portant des muni-

tions et de l’argent quittait le poste de Tsiromandidy, à des-

tination d’Ankavandra, sous l’escorte d’un caporal et de six

tirailleurs sénégalais commandés par le sergent Bruneau,

de la 3e compagnie du régiment colonial. Le 9 août, vers

onze heures du matin, au passage d’un cours d’eau, le petit

détachement se trouve tout à coup en présence d’un fort

parti de Sakalaves qui, embusqués derrière les arbres et

dans les hautes herbes, ouvrent le feu sur l’escorte pour

chercher à s’emparer du convoi.

 

– 226 –

« Le sergent Bruneau, sans se laisser effrayer par le

grand nombre de ses adversaires, donne ses ordres avec le

plus grand sang-froid, rassemble le convoi et dispose sa pe-

tite troupe pour répondre au feu nourri des Sakalaves. Au

deuxième feu de salve, il tombe mortellement frappé d’une

balle à la tête. Le caporal Allah Dimou Sisoko prend aussi-

tôt le commandement, mais tombe bientôt à son tour, la

cuisse fracassée par une balle. Il n’en continue pas moins à

diriger le feu et à tirer assis jusqu’à ce qu’il meure, atteint

par une nouvelle blessure à la tête. Le tirailleur de 1re classe

Samba Denfako le remplace et, bien que blessé lui-même

au bras gauche, il ne cesse de diriger le tir de ses camarades

agenouillés autour des caisses de munitions et d’argent

abandonnées de leurs porteurs et confiées à leur honneur

militaire. Les Sakalaves se retirent après des pertes sé-

rieuses. Le général a officiellement rendu hommage à ces

braves. »

Un incident plus vif encore s’est produit le 28 sep-

tembre :

Le poste fortifié de Bekopaka a été attaqué avant le le-

ver du jour par une bande de plus de 150 Sakalaves. Au

premier choc, trois Sénégalais ont été tués, et notre Mous-

sa-Marigo, l’ordonnance du lieutenant Rocheron, est tom-

bé avec eux, frappé de trois balles. Mais, grâce à la vigueur

du lieutenant, assisté du docteur Rapuc, médecin de la ma-

rine, les Sakalaves ont été repoussés, laissant sur le terrain

un grand nombre des leurs. À la suite de cette affaire, le

lieutenant Rocheron et le docteur Rapuc ont été cités à

l’ordre du jour de l’armée.

 

L’occupation progressive du Ménabé inférieur, le long

des rives du Mahajilo-Tsiribihina, a été opérée depuis lors

par le commandant Gérard, chef de l’état-major, à la tête

d’une colonne de 2 000 hommes, et il est permis d’espérer

que, malgré quelques faits de guerre inévitables dans la

 

– 227 –

phase initiale, la soumission totale des Sakalaves sera un

fait accompli quand paraîtra ce volume.

 

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TROISIÈME PARTIE

 

 

LA ROUTE DE LA CONQUÊTE

 

– 229 –

XIII

 

 

DE TANANARIVE À MAJUNGA

 

L’Émyrne en culture. – Un bat-l’eau. – La colonne

légère. – De l’audace, encore de l’audace ! – Où fut

massacré Garnier. – Sommaire de l’expédition. –

Considérations philosophiques sur la voiture Lefèvre

et les 270 manières de s’en servir. – Suberbieville. –

Deux nuits en pirogue. – La course au steamer.

 

Ce fut le 30 septembre 1896 que le drapeau blanc apparut au-dessus du palais d’Argent, à Tananarive, où trente mille hommes armés, dans une position inexpugnable, avaient à dé-fendre leur capitale contre la colonne légère du général Du-chesne, forte de moins de trois mille combattants.

Quelques obus à la mélinite sur la royale demeure eurent raison de la résistance du gouvernement hova, malgré l’avantage d’un premier engagement où l’assaut donné par une compagnie de tirailleurs algériens avait été repoussé avec une furie déconcertante : deux sous-officiers et quatre tirailleurs tués, deux officiers et dix-sept tirailleurs blessés au premier choc.

L’instant était solennel ; cet échec initial, joint à l’écrasante supériorité de nombre et de position de l’armée malgache, met-tait gravement en péril la troupe vaillante, mais épuisée, qui, au prix des plus terribles fatigues, à travers des défilés militaire-ment impraticables, avait été conduite au pied de la grande cité

 

– 230 – aérienne, avec une audace qui n’admettait d’autre excuse que la victoire.

À trois heures trente, au moment où les colonnes d’assaut préparaient un suprême effort, le pavillon blanc fut hissé sur le palais qui domine la grande ville étagée le long des crêtes ; notre artillerie avait visé à la tête – c’est une tactique dont le succès est infaillible avec les Malgaches, – et, trente-cinq minutes après le premier coup de canon, un parlementaire, précédé d’un immense drapeau blanc, se présentait devant nos lignes.

Le jour même, la ville était occupée par le général Metzin-ger, et, le lendemain matin, le général en chef, qui avait mainte-nu le gros de la colonne sur les crêtes de l’Est, prêt à brûler la ville en cas de surprise, faisait son entrée avec le général Voy-ron, à la tête de l’aile droite, et le général de Torcy, l’éminent chef d’état-major dont la féconde initiative et le haut esprit d’organisation assurèrent, contre toute vraisemblance, l’issue triomphale d’une expédition engagée dans les conditions les plus désastreuses, – au milieu de difficultés dont les plus graves provenaient, assure-t-on, d’une affligeante insolidarité entre certains des éléments désignés pour coopérer à cette entreprise où était engagé le drapeau de la France et où se jouait l’existence de ses soldats.

Infiniment curieux de connaître les régions ardues qu’avait traversées cette marche aventureuse, j’avais demandé au géné-ral Gallieni l’autorisation de descendre sur Majunga dès qu’il semblerait possible de rouvrir cette route abandonnée depuis le jour où, six mois auparavant, furent massacrés le jeune colon Garnier et quatre autres Européens ; trois de ses compagnons échappèrent au carnage : l’un d’eux était le lieutenant Bénévent, interprète du corps expéditionnaire, qui en fut quitte pour une balle dans le menton.

Au moment même où je me préparais à rentrer en Europe, M. Bénévent, entièrement remis de sa blessure, reçut la mission de conduire à Majunga le nouveau résident, M. Alby, qui venait d’organiser, dans un excellent esprit de colonisation, la rési-

 

– 231 – dence d’Antsirabé, célèbre par ses eaux thermales autour des-quelles on est en train d’établir un sanatorium appelé à rendre les plus grands services ; je fus autorisé à l’accompagner avec un conducteur des ponts et chaussées et un garde-milice, désignés pour le Bouéni. En tout, cinq fusils.

Voici quelques feuillets de nos notes de route :

 

Jeudi 24 décembre 1896.

À quatre heures du matin, notre convoi se forme sur la place du Zoma, marché malgache ; nos bourjanes arriment leurs charges sur les longs bambous qu’ils vont porter à la file. Quelques camarades viennent, malgré l’heure matinale – on se lève tôt à Madagascar, – nous souhaiter bonne route et nous donner des commissions pour l’Europe, vers laquelle je me di-rige par la voie, légèrement détournée, de l’Afrique du Sud : MM. Meurs et Boussand, les éminents et vaillants ingénieurs du Syndicat lyonnais d’exploration ; Alfred Courmes, l’énergique et entreprenant créateur de la Compagnie française d’exploration et de colonisation à Madagascar ; Sescau, le président de la chambre de commerce de Tananarive, le plus expérimenté, le mieux avisé, le plus écouté des colons français de Madagascar, où il a longtemps dirigé les agences du Comptoir d’escompte ; d’Yerville et le lieutenant Rocheron, avec lesquels je suis revenu, il y a cinq ou six jours, de chez les Sakalaves du Ménabé, où le lieutenant se prépare à repartir, tandis que d’Yerville retourne en Europe par Tamatave, après deux ans de voyages fatigants et périlleux ; puis quelques-uns de nos amis de l’état-major, qui nous envient de reprendre encore une fois la campagne, eux que le devoir retient au quartier général, – et ce devoir n’a pas l’air d’une sinécure sous les ordres d’un chef actif comme le général Gallieni.

 

En route. Notre matinée se passe dans les rizières de la val-lée de l’Ikopa, où jusqu’à l’horizon l’on n’aperçoit que du rouge

 

– 232 – et du vert d’une intense crudité ; heureusement que ce sont des couleurs complémentaires, et qu’elles s’émaillent au loin d’une infinité de points blancs, les lambas de cotonnade des Mal-gaches, dont l’animation est maintenant extraordinaire dans cette contrée rendue à la paix des champs.

Déjeuner sur les hauteurs du poste d’Ambohidratrimo, très joliment juché dans des roches de gneiss, à l’ombre d’un groupe imposant de baobabs.

Après ce repas sommaire, nous avons, dans la plaine, la di-vertissante surprise d’un laisser-courre par Bob, superbe boule-dogue qui appartient à notre garde-milice. Le spectacle de la campagne, dont il avait été sevré depuis longtemps, a provoqué chez ce Bob, éclatant de vigueur et de santé, une exubérance qui le porte à des excès regrettables, dont pâtissent le bétail et la volaille qui se rencontrent en abondance aux abords de notre chemin ; mais voici que le gaillard trouve enfin à qui parler : au lieu de prendre la fuite piteusement, en poussant des cris de porc frais comme la plupart de ses congénères, un cochon de forte taille attend de pied ferme maître Bob et répond à ses abois par un maître coup de groin en pleine gueule. Bob, en-chanté de trouver un adversaire enfin digne de lui, riposte du tac au tac et, après un échange de coups de crocs des plus mou-vementés, il coiffe, en chien de meute, la bête, qui ne voit plus son salut que dans la fuite : fidèle aux traditions des ancêtres de sa race, elle se dirige à toute vitesse vers le ruisseau le plus voi-sin, où nous assistons à un bat-l’eau comme on n’en a pas tous les jours au Bréau de Fontainebleau.

Cependant Bob n’a pas lâché prise, et la formidable tenaille de ses mâchoires ne se desserre pas au contact de la rivière, dans le sein de laquelle, par une ingénieuse tactique, son adver-saire s’efforce de lui plonger le museau.

Quand nous arrivons pour l’hallali, les choses en sont en-core à ce point et, comme la lutte menace de s’éterniser, nous croyons devoir intervenir au nom de la Société protectrice des animaux (section de l’océan Indien) ; mais allez donc faire lâ-

 

– 233 – cher prise à un bouledogue : on dit que le seul moyen efficace, c’est de lui mordre la queue ; nous hésitons devant cette dé-marche incongrue, qui, d’ailleurs, nous obligerait à plonger la tête sous l’eau, et force nous est de recourir à nos sagaies, dont nous brandissons énergiquement le manche ; mais la pointe seule a raison de la ténacité de Bob, et c’est au prix des plus grands efforts que nous lui arrachons sa victime, entraînée bien à regret dans les émotions de ce combat naval.

 

Au sortir de l’important marché d’Alakamisy, où les popu-lations et les bestiaux nous contemplent avec plus de surprise que d’hostilité, nous croisons un convoi de blessés évacués sur Tananarive, et, vers le soir, nous atteignons le poste de Babay, situé au sommet d’un piton rocheux et effilé, qu’il ne nous pa-raît pas excessif d’appeler la tour de Babay.

Je m’empresse d’ajouter que ce Babay ne signifie pas « confusion » comme celui de la Bible ; c’est au contraire un des postes les plus importants et les mieux tenus, sous l’autorité du colonel Gonard, commandant le cercle militaire, qui nous fait, avec ses officiers, le meilleur accueil autour d’une table co-pieuse, quoique d’un service rudimentaire. C’est le jour du ré-veillon ; le champagne coule à flots, mais, comme il n’y a pas de verres pour tout le monde, quelques-uns d’entre nous sablent la liqueur vermeille dans des pots à confitures ou dans des boîtes à conserves. À la guerre comme à la guerre !

 

Vendredi 25 décembre.

L’insurrection a été violente et meurtrière dans cette ré-gion, qui fut même assez longtemps coupée de toutes relations avec la capitale ; aujourd’hui, l’ordre est rétabli, mais, le pays n’étant pas absolument sûr, le colonel Gonard nous alloue une escorte de vingt Sénégalais ; sous leur tutélaire vigilance, nous déjeunons au bord d’une charmante rivière dans les hautes herbes.

 

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Le paysage est délicieux, mais je suis assez souffrant : léger accès de fièvre, avec forte congestion de la rate ; me la serais-je foulée ? Ce mystérieux organe, au nom exhilarant, est le grand réceptacle de tous les microbes coloniaux ; je tente pour réagir de me la désopiler au souvenir des innombrables vaudevilles où le comédien obtient un effet sûr en bredouillant avec une ai-mable insistance :

« J’ai la rate atta… j’ai la rate atta… j’ai la rate attaquée ! » C’est d’un comique inférieur, mais irrésistible à la scène.

 

Nous arrivons par un fort mauvais temps au poste d’Ankazobé, village étrange, position admirable, au sommet d’une montagne bordée de crêtes rocheuses, le long desquelles, nuit et jour, des factionnaires à l’œil perçant veillent dans des miradors en peaux de bœuf.

Le lieutenant Sancery nous fait passer une charmante soi-rée de Noël, moins la bûche que le climat rend superflue ; et, sans que nous ayons besoin de mettre nos souliers dans la che-minée, il nous comble de menus présents : curiosités locales, fétiches enlevés à des prisonniers, sabres fahavalos, instruments de musique en bambou et même un panneau sculpté par les doigts ingénus de quelque Rodin malgache.

 

Samedi 26 décembre.

Au moment de quitter Ankazobé, je m’aperçois qu’un de nos boys, l’excellent Samuel, dit le Roi des Boys, l’ancien servi-teur de Boussand chez les Sakalaves (il avait demandé comme une faveur de nous accompagner dans ce nouveau voyage), est sous le coup d’un accès de fièvre qui ne lui permet pas de conti-nuer la route, et nous le laissons, confié aux bons soins du lieu-tenant.

Les Hovas de Tananarive ne sont pas épargnés par la mala-ria, et bien des bourjanes succombent dans ces voyages à la

 

– 235 – côte, dont ils redoutent énormément le climat ; nous en avons perdu plusieurs durant notre expédition de l’Ouest.

Les animaux eux-mêmes n’échappent pas à ce mal, et après notre excellent chien « Fahavalo », que nous avons dû aban-donner chez les Sakalaves, voici que notre Bob, si flambant au départ, est complètement « flapi » ; il n’a pas suffisamment tenu compte du proverbe : « Qui veut voyager loin », et ne s’est pas ménagé, lui qui est sa propre monture, – car il n’y a pas de por-teurs affectés à son service1 ; nous sommes obligés de le laisser, tout découragé, au poste d’Andriba, d’où on le renverra à son propriétaire quand les convois circuleront.

 

Belle contrée mouvementée, d’où émergent des blocs de granit d’une masse imposante ; nous longeons pendant une heure ou deux le pied de l’Angavo, qu’il ne faut pas confondre avec celui dont nous avons fait l’ascension en venant de Tama-tave ; à Madagascar, plus que partout ailleurs les noms géogra-phiques sont tirés à d’innombrables exemplaires, ce qui pro-voque souvent de fâcheuses confusions.

Heureusement pour eux, les Malgaches ont le don de l’orientation ; tous les instants de la vie, ils connaissent, sans boussole, la direction de points cardinaux, et c’est une grande force pour une population que de ne jamais perdre le Nord. Les mots « gauche » et « droite » ne sont pas, chez eux, d’un usage habituel ; la position des objets est toujours désignée cosmogra-phiquement, même à l’intérieur des maisons, et c’est ainsi que

 

1 Quelques-uns de ses congénères ont été plus favorisés, et l’on cite un ingénieur étranger qui ne reculait devant aucune dépense pour faire transporter en filanzane son toutou favori, admirable dogue d’Ulm, un peu trop encombrant pour être pris sous le bras comme un king-charles. S’inspirant de cet exemple, le service de l’agriculture a fait monter en filanzane dans l’Émyrne les superbes moutons de Rambouillet envoyés à Madagascar pour l’amélioration de la race ovine malgache.

 

– 236 – pour indiquer à nos boys la place d’un bibelot dans une cantine, il faut leur dire, par exemple :

« Va chercher telle chose au nord-ouest de la caisse1 ! »

On déjeune dans la case du lieutenant Baudouin, à Maha-ridaza – rien du Maharidaza de la route d’étapes où j’ai passé quelque temps avec le commandant Le Lubin, – puis on com-mence l’ascension de l’Ambohimena par un sentier de mulets souvent fort raide, à ce point qu’au fond du ravin on voit à chaque instant les ossements des pauvres bêtes entraînées avec leurs charges : caisses de métal défoncées, bâts et harnais ron-gés par la pluie, débris d’équipements variés, chaussures, cein-turons ; dès maintenant le chemin est jalonné par ces tristes vestiges de l’expédition.

 

1 Le plan et la structure des cases en sont commandés par des règles de sorcellerie, dont voici la base, d’après l’explorateur Gautier :

« Pour se coucher, il faut avoir la tête au nord, donc le coin nord-est de la maison est celui réservé au lit. Partant de ce coin nord-est qui porte le nom de la phase de la lune considérée comme la plus propice, Alaha-mady, et donnant aux trois coins le nom des autres phases principales : Asorotany, Adimizana, Adijady, les murs sont partagés en trois parties par deux phases secondaires : Adaoro, Adizaoza, à l’est ; Alahasaty, Asombola, au sud ; Alakarabo, Alakaosy, à l’ouest ; Adalo, Alohotsy, au nord. En tout, 12 emplacements, qui correspondent aux douze mois de l’année lunaire. Adizaoza est la place réservée à la grande jarre qui con-tient l’eau ; Asorotamy est le coin du parc aux volailles ; Alohotsy est la place du veau qu’on rentre tous les soirs ; Asombola marque l’emplacement du mortier à riz ; Adimizana (S.-O.) est de mauvais pré-sage et reste vide ; Alakarabo indique la porte ; Alakaosy est la place d’honneur du souverain ; Adijady limite la fenêtre ; Adalo est la place d’honneur réservé aux hôtes ; Alohotsy sert de buffet pour les cuillères et les assiettes. Ces emplacements sont mémorables ; on peut entrer dans la première case venue : les objets énoncés ci-dessus se trouveront à la place qui leur a été affectée sans que jamais le propriétaire de la case se permette aucune infraction à la règle.

(Guide du colon, p. 107.)

 

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En passant à la Tête d’Ambohimena, le point le plus élevé du col, mais ceinturé de hauteurs qui le commandent de toutes parts, j’aperçois partout alentour des redoutes qui semblent fort bien établies ; et Bénévent, qui a accompagné la colonne légère en qualité d’officier interprète, nous explique comme quoi ces travaux ont été faits par les Hovas, mais ils n’ont pas su dé-fendre cette position rendue en quelque sorte inexpugnable.

Ils avaient pourtant à leur service trois armées, dont une, avec Ramazombazaha et Rafarhahibohana (un joli nom pour un chien d’arrêt !), se retirait constamment devant nos troupes, tandis que la seconde, commandée par Ranianzalahary, les sui-vait sur le flanc nord-est, dans une situation merveilleuse pour inquiéter notre marche en avant ; la troisième menaçait la co-lonne par derrière avec Ralambotsiforo et Rahezavana, dans la vallée de la Betsiboka, où elle exerce encore des ravages à l’heure où nous sommes.

Quand on suit le chemin, encaissé dans un défilé presque continuel par où s’est avancée l’armée de la conquête, on se de-mande s’il faut plus admirer la hardiesse et la ténacité du géné-ral qui s’y est engagé, ou s’étonner de la témérité d’une aussi folle entreprise. Audaces fortuna juvat est une devise admirable après le succès, et c’est surtout en pareille matière que la fin jus-tifie les moyens, puisqu’aussi bien on aurait mauvaise grâce à exiger d’un chef militaire autre chose que la victoire.

Le tout est de réussir ; les Italiens à Adoua, où la partie ne s’annonçait pas plus hasardeuse qu’ici, et Jameson au Trans-vaal, ont fait l’expérience de ce que coûte l’audace quand la for-tune n’est pas d’humeur à l’adjuver.

On peut évaluer à trente mille fusils, sans compter l’artillerie, l’effectif de l’armée hova, qui avait constamment l’avantage de la position, contre la colonne légère, forte de moins de trois mille hommes ; une résistance sérieuse et pro-longée le moins du monde sur un point quelconque du trajet, devait suffire pour l’anéantissement de cette tentative et de tous ceux qui y prenaient part ; c’était, m’a-t-on assuré, l’opinion

 

– 238 – dominante autour du général et de son chef d’état-major, qui, seuls, avaient confiance, mais le pessimisme ambiant n’a pas amoindri un seul instant l’admirable élan des troupes engagées dans cette aventure, dont il y avait de fortes raisons de croire que l’on ne reviendrait pas ; deux correspondants de journaux français, M. Delhorbe, du Temps, et M. Sescau, des Débats, ont partagé cette gloire.

Il est permis de penser que si les Hovas n’ont pas mieux ti-ré parti de leur supériorité numérique et de l’avantage du ter-rain, c’est qu’il leur a manqué le point d’appui d’un comman-dement européen qui, si minime fût-il, paraît être indispensable aux troupes indigènes pour leur donner du moral et de la con-fiance ; on sait, en effet, que le major Shervington, qui fut l’organisateur de l’armée malgache, avait quitté Tananarive peu de temps avant l’expédition. Volontaire ou non – car on se de-mande par quelle mystérieuse conjoncture les Hovas ont été séparés de leur grand chef au moment même où ils en avaient le besoin le plus pressant, – la défection de ce condottiere britan-nique est intervenue de la façon la plus opportune dans le pro-blème hasardeux dont le général Duchesne a réalisé la résolu-tion précise avec une si vigoureuse promptitude.

Nos pertes ont été cruelles, assurément, et c’est grâce à l’aventureuse rapidité de l’action finale qu’elles n’ont pas ravagé plus terriblement encore l’armée expéditionnaire, décimée par les inévitables lenteurs des opérations préparatoires dans la ré-gion malsaine où il importait de ne pas prolonger le séjour des troupes européennes, hors d’état de résister aux fatigues de la guerre et des travaux de terrassement sur une terre bouleversée, dont la malfaisance a réduit presque à néant les valeureux effec-tifs du 200e de ligne, du 40e chasseurs et des sapeurs du génie.

Cette douloureuse expérience aura du moins servi à établir d’une façon péremptoire et définitive que l’armée de terre ne doit pas fournir aux expéditions lointaines d’autres éléments que des cadres avec lesquels les troupes indigènes font à moins de risques et à moins de frais de la meilleure besogne, comme il

 

– 239 – appert chaque jour des services rendus actuellement à Mada-gascar, au Soudan, et au Tonkin, par les compagnies de Sénéga-lais, d’Haoussas et de miliciens, merveilleux combattants des luttes coloniales entre les mains des officiers et sous-officiers européens, qui leur apportent l’éducation militaire et une con-fiance superstitieuse encore plus efficace dans les guérillas que le maniement du fusil Lebel.

Les pertes de la colonne légère ont été insignifiantes par rapport à l’effroyable mortalité des troupes dans le Bouéni. Il est d’ailleurs à remarquer que, si les décès par la fièvre et la dysen-terie ont été innombrables dans le corps expéditionnaire, en revanche les armes y ont fait des ravages moins sérieux qu’elles n’en font dans le corps d’occupation durant la campagne de ré-pression insurrectionnelle qui s’achève en ce moment.

 

Après la traversée du Manankaso, nous gravissons la pente raide qui s’élève jusqu’au poste de Kiangara, vrai nid d’aigle ac-croché à la paroi vertigineuse d’une immense roche formida-blement dressée en travers de notre chemin.

C’était le repaire des pillards qui ont, il y a six mois, dévali-sé et massacré l’infortuné Garnier ; un poste vient d’y être établi par le capitaine Joly, mais c’est le dernier que nous devons ren-contrer avant Andriba, où nous nous rendons sans escorte, mais armés jusqu’aux dents ; celles-ci ont fort à faire avec le biscuit de guerre, car nous n’avons plus de pain, mais mon excursion chez les Sakalaves m’a tout à fait aguerri contre ce genre de pri-vation, fort supportable dans les pays de riz.

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