Vers la lumière... impressions vécues

Séverine · Chapitre 19 sur 39

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Vers la lumière... impressions vécues

Chapitre XV

LA JOURNÉE DES « CANNIBALES »

23 février.

Émile Zola, par un jury triplement menacé dans ses biens et sa sécurité, dans ses fils, dans l’organisation de la défense nationale, Émile Zola a été condamné, hier, à un an de prison et 3,000 francs d’amende; Perrenx, gérant de l’Aurore, à autant d’amende et seulement quatre mois de prison.

Les deux questions posées au jury étaient:

1re question. — Perrenx est-il coupable d’avoir diffamé le premier Conseil de guerre de Paris en publiant dans l’Aurore du 13 janvier, journal dont il est gérant, un article signé Émile Zola, contenant les passages suivants (suivent les citations)?

 

2e question. — Zola est-il coupable d’avoir procuré au gérant Perrenx, ou à tout autre rédacteur, les moyens de commettre cette diffamation?

Après quarante-cinq minutes de délibération, le jury est venu répondre « oui » sur les deux points, livrant ainsi les accusés au bon plaisir des magistrats.

Ceux-ci ont appliqué le maximum.

Toutes les responsabilités, quant au jugement de l’Histoire, devant être établies, voici quelle était la composition du jury. Je ne la donne point aux fins d’intimidation qui la firent, trois semaines durant, publier par la presse adverse — nous ne dressons pas, ici, de listes d’otages; nous ne traçons point, sur les demeures, le signe qui marque pour la dévastation ou le massacre contre ceux qui pensent différemment, nous ne crions pas: « A mort! »

C’est donc à titre de document, rien autre: pour le monde civilisé présentement; ensuite pour la vengeresse postérité, qui ne flétrira pas, mais rira.

M. ANTOINE JURDE, commerçant, 85, rue Vitruve;

M. PIERRE ÉMERY, négociant, 159, rue Saint-Antoine;

M. VICTOR BERNIER, monteur en cuivre, 15, passage Saint-Sébastien;

M. ÉDOUARD GRESSIN employé, 18, boulevard Pasteur;

M. ÉMILE NIGON, mégissier, 9, rue de Valence;

M. CHARLES FOUQUET, grainetier, rue de Javel, 90.

M. JEAN BOUVIER, rentier, 17, rue du Pont, à Joinville-le-Pont;

M. CHARLES HUET, maraîcher, 37, rue Saint-Denis, à Bobigny;

M. DÉSIRÉ BRUNO, marchand de nouveautés, 59, rue Carnot, à Stains;

M. AUGUSTE DUTRIEUX, négociant, 94, rue de la Chapelle;

M. JOSEPH MOUREIRE, tréfileur, 12, rue Popincourt;

M. ALBERT CHEVANNIER, marchand de vin, 3, rue Monge;

 

Car l’on ne pouvait, en bonne conscience, exiger trop d’héroïsme de ces paisibles citoyens, exhortés, conjurés, invoqués par l’État-Major.

Quoi qu’on en aie, ils ont jugé sous le sabre: ceci est l’exacte vérité.

S’en doit-on plaindre? Je ne le pense pas. C’est mieux ainsi. Le verdict complète l’acte, en accentue davantage la puissance et la signification.

Quant à l’élévation du chiffre, c’était le tarif: il convient qu’on ait proportionné la peine à l’accusé, et alloué le maximum à celui qui est — et reste — le premier laboureur littéraire de ce temps!

*

 

En prologue, Labori termine sa plaidoirie, magistralement, superbement.

Il examine la fameuse pièce, la dernière — il y en a tant que l’on pourrait confondre! — celle dont a argué en dernière heure M. le général de Pellieux: la carte, la lettre, etc. L’authenticité de la carte, il y croit, mais non pas de l’annotation qui y est tracée, non plus que de la lettre y adjointe.

Il discute le bordereau encore, les rapports des experts jurés, tout ce fatras, toutes ces folies!

Il rappelle l’admirable carrière militaire de M. le lieutenant-colonel Picquart, sorti de l’École de Guerre où il professa: chef de bataillon à trente-deux ans, chevalier de la Légion d’Honneur, promu au choix le plus jeune lieutenant-colonel de l’armée française. Il le disculpe de toutes les imputations dont on prétendit le compromettre ou le salir; établit sa correction impeccable, son honorabilité parfaite, sa conscience rare; affirme qu’il sortira de tout ceci, non pas réhabilité, mais grandi.

Il remet au point, aussi, la vérité, quant à la famille Dreyfus: trois frères sur quatre optant pour la France, en 1872, l’aîné, ayant fait son service militaire comme Français, demeurant là-bas pour veiller aux intérêts de leur entreprise industrielle. Puis celui-là, en 1897, malgré tout, abandonnant Mulhouse, rentrant à Belfort, se faisant naturaliser Français, après avoir fait opter ses six fils pour la nationalité française… deux avant l’Affaire, quatre APRÈS!

Enfin, il trace — et de façon combien vengeresse! — le portrait d’Esterhazy; fait l’historique de ses menées, de ses ténébreux et fantastiques agissements,

Puis il conclut:

« Je me place sur le terrain étroit où nous a conduits la plainte du ministre de la guerre. »

» Il reste qu’en 1894, en l’absence de preuves, un homme, un ministre éphémère, a pris sur lui de condamner un de ses officiers. Il reste que, depuis, on a tout fait pour maintenir l’erreur sous la protection des ténèbres. Il reste que la lettre de M. Zola fut un cri de justice et de vérité. Oui; cette lettre a rallié tout ce que la France, à défaut de quelques perturbateurs, compte de plus grand et de plus pur.

» Ne vous laissez pas troubler! Ne vous laissez pas intimider non plus! L’honneur de l’armée n’est pas en cause. On a parlé des dangers de guerre. Ne croyez pas à ces dangers. Et d’abord tous ces braves officiers — qui ont pu se tromper — se battraient tous avec le plus ferme courage et nous conduiraient à la victoire.

» Ne frappez pas Émile Zola, messieurs les jurés! Vous savez bien qu’il est l’honneur de la France. C’est par le cœur, c’est par l’énergie morale qu’on fait les batailles victorieuses. Et moi aussi, je veux crier: « Vive l’armée » quand je vous demande d’acquitter Zola. Je veux crier en même temps: « Vive la République! Vive le droit! Vive l’idéal éternel de justice et de vérité! » et c’est avec une confiante tranquillité, messieurs les jurés, que j’attends votre sentence! »

Comme avant-hier, comme hier, il termine dans une tempête de cris.

*

 

C’est le tour de M. Clemenceau.

Sa face tourmentée, aux yeux jeunes, au rictus ironique, cette face d’ambre aux pommettes saillantes, aux méplats caractérisés, comme sculptée, creusée, fouillée au couteau dans une bille de buis, se détache bien en vigueur sur la pourpre des robes.

Et si son éloquence entend se restreindre, demeurer maîtresse de soi, plier ses ailes en quelque sorte, dans un milieu inaccoutumé, dans un cadre étranger, sa voix incisive, mordante, a de beaux accents de tristesse et de persuasion.

Il fait le procès de la « chose jugée » en tant que dogme; démontre, par son propre exemple, en quelle obscurité on se débattit; combien il fut difficile et grave de se former une conviction.

Puis il conclut:

 

… … … … . .

 

« Nous sommes devant vous. Vous allez prononcer tout à l’heure. Beaucoup de Français se disent: « Il est possible que Dreyfus ait été condamné irrégulièrement; mais il a été condamné justement et cela suffit. » C’est le sophisme de la raison d’État! Nous dansons, tous les 14 juillet, sur les ruines de la Bastille; nous avons conservé cette Bastille inférieure: la raison d’État! C’est la raison d’État qui, par la guillotine, a arrêté le magnifique mouvement de 1789.

» Il n’y a pas de justice en dehors de la loi. Sans doute, c’est douloureux de se trouver en conflit avec les militaires, de braves gens qui ont cru bien faire. Il arrive à tout le monde de vouloir bien faire, et de se tromper! Cela arrive aux civils sans uniforme. Cela arrive aussi aux civils en uniforme; car les militaires ne sont pas autre chose.

» Messieurs les jurés, rendez-nous le service d’arrêter un commencement de guerre religieuse. Vous avez vu ce qui s’est passé en Algérie. Dites, au nom du peuple français, qu’il faut la justice, même pour les juifs, dites à la guerre religieuse qui commençait: « Tu n’iras pas plus loin! »

Nous comparaissons devant vous, messieurs les jurés. Vous comparaissez devant l’histoire. » La péroraison s’achève dans un tumulte d’orage, qui, désormais, ira croissant.

M. Van Cassel, sorti pour une minute de sa langueur habituelle, se sentant appuyé par la masse des officiers en civil ou en uniforme, maîtres de la place, déploie enfin dans sa réplique quelque véhémence. Labori, enroué jusqu’au sang, défaillant, magnifique, crache son suprême défi à la face du Mensonge, et clame son invocation dernière à l’immanente Justice!

Alors, les jurés se retirent.

 

… … … … . .

 

Trente-cinq minutes, on les a attendus. Mais le cœur ne battait qu’aux haineux, redoutant la clémence. Qu’importait, à nous autres, dans la voie désormais tracée!

A ce moment, j’ai eu la très nette sensation que si, par miracle, il y avait acquittement, cette poignée de furieux se précipiterait sur l’accusé, là, dans le prétoire… que quelque grand crime rôdait.

Je l’ai dit à des camarades: on s’est groupé. L’exquise femme de Labori, toute jeune et si jolie, avait amené, cette fois, ses deux garçonnets: « Comme ça, on sera tous ensemble », disait-elle pâlotte, mais brave, avec un semblant de sourire. Madame Zola, les autres amis, parents, alliés, s’étaient massés au centre de la salle.

Quand le dernier « oui » est tombé de la bouche du chef des jurés, des cris d’Apaches sur le sentier de guerre ont fait trembler les vitres. Ainsi prévenu, le public du dehors a répondu en hurlant à la mort.

— Cannibales a crié Zola avec dégoût: le même mot que Voltaire, défenseur de Calas.

Tandis qu’autour de lui, un pacte tacite de résistance liait les âmes… pour ton triomphe, ô Vérité!

Et pur si muove! Et pourtant Elle marche!

 

LE SECOND PROCÈS

D’ÉMILE ZOLA

VERSAILLES, 23 MAI 1898

LE SECOND PROCÈS D’Émile ZOLA

Personne à la gare du Havre, pas davantage à la gare de Versailles (rive droite) où se morfondent dans la cour, sous un soleil cuisant, quatre gendarmes à cheval et une douzaine de sergots.

Personne n’a l’air rébarbatif; il semblerait que l’indolence de la ville:

… Cette Palmyre où dort la royauté!

ait gagné les plus belliqueux.

On se salue, on se fait des révérences, des petits sourires: on est tout à fait grand siècle.

Dans la salle à manger de l’hôtel des Réservoirs où, naïve, je m’en suis allée déjeuner pour avoir une vision de veillée d’armes, nous sommes juste quatre… en trois groupes! M. Edmond Ployer, l’éminent bâtonnier de l’Ordre, l’avocat du Conseil de guerre — hélas! — avec son secrétaire, M. Aubépin; M. Arthur Meyer qu’une guêpe malavisée a pris pour une rose et à qui elle a piqué le doigt; votre servante — et c’est tout!

Dans l’immense hall tout blanc, on a l’air de jouer aux quatre coins.

J’y jouerais bien, moi! Mais les autres sont des gens graves. Et puis, c’est l’ « ennemi »: alors on se tient!

Deux œufs, un soupçon de galantine et une tasse de café (ceci pour bien établir mon détachement relatif des choses de ce monde) et me voilà devant le Palais de Justice.

Des reporters en masse, des camarades faisant le lézard en plein midi, mais notant ce qui se passe, assez fiévreusement.

Zola, Labori, les deux Clemenceau, Bruneau et Desmoulins sont arrivés, peu avant, tous les six en automobile; à la grande stupeur des badauds, à la grande fureur des manifestants.

Car il y a des manifestants: deux bonnes douzaines. La mission algérienne n’est pas encore de retour; mais le manque de discernement des électeurs, et la clôture de la foire aux candidats, ont créé des loisirs à quelques personnes qui les viennent utiliser ici.

On les voit circuler avec animation — et avec Esterhazy!

Celui-ci semble particulièrement nerveux. L’ordonnance de non-lieu rendue par M. le juge d’instruction Bertulus, et qui lui attribue définitivement, sans nul recours, la lettre où, après avoir souhaité de finir « comme capitaine de uhlans en sabrant des Français », il termine: « Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres, voilà une fête que je rêve. Ainsi soit-il! » ladite constatation, sans appel, paraît l’avoir jeté hors des gonds.

Il médite évidemment quelque chose… mais quoi?

Attenterai-je à l’honneur de l’armée, offenserai-je la majesté du drapeau, en osant dire que le grand jour ne convient pas au genre de beauté de M. Walsin-Esterhazy?

Avec son paletot jaune, son gilet vert, son nez en bec, il a l’air, sauf respect, d’un vieil ara déplumé.

Autour de lui quelques-uns, que l’on connaît, se ramassent, accordent leurs sifflets pour la sortie. Car on ne siffle pas des lèvres ou dans une clef. L’élan des sentiments, la spontanéité de la manifestation, s’atteste par le petit instrument de métal que chacun a apporté de Paris, dans son gousset.

C’est ce qu’on appelle avoir de la précaution!

*

 

La salle d’assises est exiguë, mais paraît plus vaste, d’être si lumineuse. On dirait un atelier de peintre, à cause des deux grands vitrages qui la recouvrent de la tribune du fond, au-dessus de l’entrée, où l’on s’imaginerait mieux un orgue que du public.

Mais sur la table à modèle, c’est le tribunal… Ici, également dans mon respect incommensurable pour la magistrature, je ne me permettrai aucune critique envers la plastique de ces messieurs. A peine oserai-je insinuer que Sarah Brown devait être mieux.

Et encore! Peut-être cela dépend-il des goûts!

Les jurés, à mon sens, ont autrement de physionomie et d’allure que ceux de Paris, au précédent procès; qui, si identiques de faciès, de crâne, si uniformément impassibles, donnaient l’impression, dans la pénombre, d’une double rangée de pots à fleurs sur une fenêtre de prison.

Seules les fleurs manquaient…

Aujourd’hui elles sont dans l’auditoire. Beaucoup de jolies femmes printanièrement élégantes: du rosé, du bleu, du mauve, piquant de notes délicates le vert clair des murs, selon la tradition de l’Art nouveau.

Un buste de République naturellement ridicule; un cadran affreux; un Christ dont la peinture est, tout de même, un peu trop délabrée, composent l’ameublement.

Voici Zola, Perrenx, Vaughan, Pasquelle, George et Albert Clemenceau, Desmoulins, Bruneau, Labori, ses secrétaires Hild et Monira.

Voici, en uniforme, les plaignants: le général de Luxer, les colonels Ramel et Bougon, les lieutenants-colonels Gaudelette et Marsy, les commandants Privais et Leguay.

Voici Mes Ployer, Las Cases et Deligand, Me Aubépin.

Je n’aperçois pas, dans cette masse compacte et confuse, M. le lieutenant-colonel Picquart; mais on ne saurait n’y pas voir M. Jules Auffray, avocat et chef de claque.

A-t-il exercé présentement? Je n’en sais rien. L’assistance semble être dans les mêmes prix; mais la garnison suffit à cela.

*

 

La Cour, messieurs!

On se lève, déférents…

Voici M. le Premier. Dieu! qu’il ressemble à Saint-Germain! C’est le même œil de malice et la même structure. Mais quant au verbe, il articule moins bien.

M. le conseiller Tardif, qui devait présider, sauf intervention de son chef hiérarchique. Il a l’air réfléchi et distingué.

Voici M. Doublet, juge au tribunal de Versailles, robe noire auprès des deux robes rouges; comme M. le procureur de la République du crû sert d’ombre — et de second — à M. le procureur général Bertrand.

Oh! comme il a l’air grinchu, celui-ci! Je serais désolée de paraître rire d’une souffrance, même passée; mais, tout le long de l’audience, il semblera avoir le pied encore happé dans l’ascenseur. On dirait un rat blanc, pris par la patte… et rageur!

Lecture du greffier; appel des jurés de la session, dont deux absents: l’un excusé par certificat de médecin; l’autre défaillant sans excuse et condamné, séance tenante, à deux cents francs d’amende, plus les frais.

Brieux qui est là dans l’auditoire observe, pour sa prochaine pièce sur le monde judiciaire; Renouard dessine, imperturbable, la bouche narquoise, l’œil à l’affût.

Quelques propos sont échangés: puis, avant le tirage au sort du jury de jugement, Labori dépose des conclusions d’incompétence.

Sitôt le dernier mot tombé, comme un diable jaillit d’une boîte, au grand effroi des petits enfants, M. le Procureur général Bertrand se déploie d’un élan brusque.

Il est en colère — déjà! Et quelque chose d’un peu comique se dégage, à surprendre, chez tous, cette préoccupation d’énergie. Nous qui sommes, justement, si prédisposés à la gentillesse!

Ceci est une protestation, dit-il, et non pas un argument de droit. J’ai saisi la pensée qui vous anime. Vous avez uniquement exprimé le regret de ne pas pouvoir perpétuer ce débat, perpétuer cette agitation inutile et scandaleuse à laquelle on mettra un terme, je vous assure.

Brrrou!… Ça ne sera toujours pas avec des mots!

Puis la « vindicte publique » reprend, développe cette théorie qu’un article de journal est poursuivable non seulement au siège de sa rédaction, à son lieu d’origine, mais encore en tout endroit où il a pu pénétrer.

Entre temps, M. Bertrand a une phrase délicieuse, qui obtient un certain succès de gaieté:

— Vous demandez le jury parisien? Vous n’êtes pas difficile!

On ne le lui fait pas dire!

Mais, chose bizarre, devant la véhémence de l’accusation, voilà que c’est Labori qui est calme annonce qu’il restera « silencieux le plus possible, modéré toujours ».

Les magistrats s’entreregardent: cette nouvelle attitude, ce Labori en sucre, ne leur dit rien qui vaille.

Ils se retirent, inquiets, délibèrent vingt minutes; puis reviennent avec un arrêt de rejet.

Alors Labori demande cinq minutes, pour que MM. Zola et Perrenx aient le temps d’aller signer leur pourvoi en cassation.

Et, de nouveau, la Cour disparaît.

C’est amusant comme une partie d’échecs, ce jeu de la procédure, même si l’on est profane! Dans le regard des vieux routiers de la toge, on en suit les péripéties.

*

 

Pendant l’entr’acte, Albert Clemenceau nous conte sa déplorable aventure. M. le président Périvier ne le veut admettre auprès de son frère qu’en civil; M. le bâtonnier Ployer ne le veut voir au banc de la défense qu’en avocat; et M. le général de Luxer le ferait immédiatement jeter dehors ou mettre dedans (peut-être bien les deux) s’il se présentait en tenue.

— Alors?

— Mets-toi en chemise lui dit Jacquemaire. C’est vrai aussi! Il ne peut pourtant pas venir en uhlan!

Mais trêve de plaisanteries: revoici le tribunal.

Cette mauvaise pièce de Labori, qui a un drôle de sourire, depuis le début, sous sa moustache, dépose les secondes conclusions que voici:

« Plaise à la Cour,

» Attendu qu’à la suite de l’arrêt de ce jour qui vient de rejeter l’exception d’incompétence soulevée in limine litis et sous toutes réserves par les concluants, ceux-ci se sont pourvus en cassation contre ledit arrêt, conformément à l’article 417 du Code d’instruction criminelle;

» Attendu qu’aux termes de l’article 416 du Code d’instruction criminelle les pourvois formés contre les arrêts rendus sur la compétence ont un effet suspensif que ce principe est d’ailleurs proclamé par une jurisprudence constante;

» Par ces motifs,

» Donner acte aux concluants de ce qu’ils se sont pourvus en cassation contre l’arrêt par lequel la cour a rejeté l’exception d’incompétence proposée;

» Ordonner, en conséquence, qu’il sera sursis aux débats, dans les termes de l’article 416 du Code d’instruction criminelle jusqu’à l’arrêt de la Cour de cassation à intervenir sur le pourvoi;

» Sous toutes réserves,

» Et ce sera justice. »

Cette fois, c’est la débandade, la déroute!

Les dépits éclatent, les impatiences trépignent… personne n’est plus maître de soi.

M. le Procureur général, d’une voix étranglée, déclare qu’il s’incline devant la loi — tiens pardi! lui qui la représente — mais « que la cause est jugée ».

Labori, que l’énervement gagne, rappelle le ministère public (ça, c’est drôle) au respect de la légalité.

— Je conteste le droit à M. le procureur général de tenir ce langage, de dire que nous avons été condamnés par le jury de la Seine. Une condamnation ne tient pas quand elle a été obtenue illégalement. Or, tout le monde sait que, si la Cour de cassation a cassé sur une nullité de la plainte, sur la valeur de laquelle il pouvait exister des incertitudes, aucune incertitude au contraire ne peut exister sur la nécessité où l’on était de casser, à raison de l’intervention illégale de MM. de Boisdeffre et de Pellieux auxquels nous n’avons pu ni répondre ni poser des questions.

M. le Premier enlève la parole à Labori, après que celui-ci a fini de parler, et déclare qu’il n’y a rien au-dessus de la loi « pas même Zola ».

Puis tous s’en retournent dans la chambre des délibérations, pour statuer; en reviennent avec un arrêt aux termes duquel, par application de l’article 416 du Code d’instruction criminelle ainsi conçu: « Art. 416. Le recours en cassation contre les arrêtés préparatoires ou d’instruction, ou les jugements en dernier ressort de cette qualité, ne sera ouvert qu’après l’arrêt du jugement définitif; l’exécution volontaire de tels arrêts ou jugements préparatoires ne pourra en aucun cas être opposée comme fin de non-recevoir », la présente déposition ne s’appliquant point aux arrêts ou jugements rendus sur la compétence, il est sursis au débat jusqu’à ce que la cassation ait statué sur le pourvoi.

Comme pour donner un coup de boutoir, M. Périvier, à la fin de sa lecture, se tourne vers Labori:

— Vous avez ce que vous voulez, tant mieux Puis, aux jurés:

— Vous êtes libres. La Cour aussi va se séparer, puisque M. Zola ne veut pas accepter le débat.

*

 

Et nous revoici dans la rue.

En face, derrière une fenêtre grillée, on aperçoit Couard, l’expert. Que diable peut-il bien faire là? Puis, en avant, le groupe de tantôt, M. Vervoort, M. Esterhazy, etc.

L’automobile, qui s’en retourne, provoque, en tant que moyen de déjouer tout complot, un accès de frénésie. C’est un joujou brutal et rapide: le coup de couteau qui pourrait trancher le jarret d’un cheval s’émousserait contre l’insensible armature; et il en cuirait à qui se mettrait en travers!

Aussi, et bien que M. Esterhazy ait fait mine de s’élancer, la déception est-elle immense — et cocasse! Du passage de Zola, il ne reste même plus un bouffée de fumée, qu’ils sont encore là, piteux, à menacer dans le vide.

A qui s’en prendre? Comment utiliser cette noble ardeur?

La Libre Parole, hier, désignait deux adresses où « retrouver » soit Zola, soit Picquart. On a suivi l’indication, guetté ce dernier. Une bande de voyous l’a assailli, injurié; est montée ensuite sur l’impériale du wagon qu’il occupait, afin, le long du parcours, de l’escorter d’insultes.

C’était la revanche de la plainte portée par lui, non pas en diffamation où la preuve n’est pas admise, mais devant une juridiction où tout ce qui est insinué, articulé contre son honneur se pourrait établir — si c’était vrai!

Mais ils souhaitent la lumière, ceux-là, comme les chauves-souris souhaitent le jour!

Il viendra, n’ayez peur! Chaque heure gagnée par ces chicaneries utiles marque un progrès fait, des esprits conquis, des cœurs ralliés… le temps est avec nous, comme l’avenir est à nous!

 

LE TROISIÈME PROCÈS

D’ÉMILE ZOLA

VERSAILLES, 18 JUILLET 1898

 

LE TROISIÈME PROCÈS D’Émile ZOLA

Il fait chaud: on n’a vraiment pas la force de se haïr! Les colères fondent, les rancunes s’affaissent… le coup d’œil agressif s’achève en coup d’œil langoureux.

Il faudra Déroulède (qui me semble dépourvu de fossettes) et l’incandescent Marcel Habert, tous deux à l’aise dans ce four crématoire, pour qu’un peu d’animation réveille les torpeurs, vienne rappeler qu’il est nécessaire de se chamailler.

C’est dommage la fraternité de l’étouffement régnait! Accusés, plaignants, défense, partie civile et auditoire, dans les yeux de chacun cette pensée se lisait: « Si on plantait là tout le baluchon pour s’en aller ensemble, à l’ombre, prendre quelque chose? Peut-être, dans la fraîcheur et les coudes sur la table, arriverait-on à s’expliquer… bien mieux qu’ici »

Mais ces pensées conciliatrices, ces rêves édéniques, tôt se devaient dissiper: on ne s’était pas dérangé pour ça! Quand l’appareil de la justice entre en mouvement, il faut qu’il fonctionne, fût-ce à vide, fût-ce à blanc!

C’est ce qu’on se dit sur le trottoir, où le soleil menace de fondre l’asphalte; c’est ce qu’on se dit à l’intérieur de la salle, où la température dépasse l’étiage des vers à soie. Alors, on se résigne…

Mais la résignation ne va pas sans lutte. A la tribune de fond, à l’ « orgue » comme nous disons, la lutte se traduit, multicolore, vivace, jolie, parle papillonnement des éventails.

En bas, c’est moins gracieux; les cols se tendent, les visages s’empourprent, l’impression s’accentue: qu’on voudrait bien « être ailleurs. »

Le vitrage surtout est terrible, qui transforme la salle en atelier de photographe; au travers des carreaux l lueur darde, aveuglante — et brûlante aussi!

A tel point que Georges Clemenceau s’insurge; déclare qu’il veut bien être jugé, condamné, mais pas cuit, rissolé à la chinoise.

Alors, on fait changer les accusés de côté, jusqu’à ce que s’interpose, là-haut, comme un nuage passant sur l’astre, la silhouette du tapissier, requis pour la circonstance au nom de la loi.

Dans son zèle, il a décroché les rideaux de fenêtre: on en distingue les anneaux, les cordons de tirage; puis des toiles à matelas. Désormais, quand la discussion juridique sera trop ardue, on aura de quoi se distraire, en levant les yeux pour suivre les progrès de l’opération.

Et quand les rayons auront tourné, quand le président lèvera l’audience, ce sera tout à fait fini — ô symbole des lenteurs judiciaires!

Ce qui se passe? Oh! tenez-vous bien à le savoir? Les à-côtés sont bien plus amusants.

Voici le colonel Picquart, accompagné de deux inspecteurs de la sûreté, qui fait une entrée plutôt sensationnelle. Il a son calme visage, son tranquille sourire; cet air de quiétude, de confiance, de force morale, de douceur, qui en font vraiment, dans le trouble contemporain, une physionomie à part.

Voilà le « malfaiteur », le « monstre »: Émile Zola, aussi bien pacifique, point changé, ayant même perdu de sa nervosité, pris l’assurance imperturbable dont se précède la victoire.

Et la séance débute par le dépôt des conclusions des plaignants.

1° M. le général de Luxer, commandant la 141e brigade d’infanterie, demeurant à Paris, rue de Staël, n° 1.

2° M. le colonel de Ramel, commandant le 24e régiment d’infanterie, demeurant à Paris, avenue Bosquet, n° 10.

3° M. le colonel Bougon, commandant le 1er régiment de cuirassiers, avenue du Trocadéro, n° 12.

4° M. le lieutenant-colonel Gaudelette, de la garde républicaine, caserne des Célestins.

5° M. le lieutenant-colonel Marcy, au 1er régiment du génie à Versailles.

6° M. le commandant Rivais, ci-devant au 12e régiment d’artillerie à Vincennes, actuellement sous-directeur de l’école de pyrotechnie à Bourges.

7° M. le commandant Leguey, du 113e d’infanterie à Paris, 85 bis, avenue Gambetta.

A être reçus partie civile « tant comme ayant composé le conseil de guerre, tant que, au besoin, en leur nom personnel, ce à titre individuel ». On pense si Labori réplique du tac au tac, demandant juste le contraire.

Et l’on pense également si la Cour s’empresse de rejeter ses conclusions, par un arrêt dont voici l’attendu:

« Attendu en substance que si, en principe, les corps constitués ne peuvent agir qu’à la condition d’avoir la personnalité civile, il n’en est pas ainsi en matière criminelle. »

*

 

Mais, auparavant, Labori, Me Las Cases, M. le procureur général Bertrand, ont développé chacun leur thèse, et échangé quelques aménités. Labori est dans un bon jour. Ce que ressentent tous les clairvoyants, il l’éprouve. A quoi sert de se fâcher? Le temps marche, et avec lui les événements. Chaque jour suffit à sa peine et à sa récolte d’indices nouveaux.

Aussi, sa bonhomie, sa belle humeur sont extrêmes; n’ont d’égale que la parfaite urbanité de M. le Premier.

On nous l’a changé, celui-là! Si belliqueux, il y a deux mois, le voici seulement spirituel avec une pointe d’ironie — tournée vers qui? Peut-être bien contre le destin moqueur, disposant à sa guise de l’opinion.

M. Bertrand, lui, ne dérage pas. On m’affirme que hors cette frénésie accidentelle, c’est un aimable homme. Je veux bien le croire… mais que la violence convient donc mal à ceux dont l’ordinaire pondération dissimule les défauts et met en relief les qualités!

Voix forcée, geste forcé; de l’emphase et rien au fond, même pas la vibration d’un élan sincère; ah! « vindicte publique » combien vous apparaissez factice, tout artificielle et de convention!

Quant à Me Las Cases, la charité chrétienne m’interdirait d’en parler, si l’obligation professionnelle ne m’y contraignait.

Courtaud, mastoc, le teint enluminé, il a l’air d’un œuf rouge à barbe — d’un œuf même pas dur: mollet! Il dit d’une voix banale, des choses vulgaires; tandis que sa manche de chemise, écussonnée d’un trop gros bouton d’argent, émerge.

Il sue beaucoup…

Quant au procureur général, une trouvaille de mot le met hors pair; déchaîne la joie silencieuse, et légèrement féroce, des intellectuels présents. Il dit que Zola, pour échapper à la responsabilité de son acte, s’est jeté dans le « maquis de la procédure ».

On ne le lui fait pas dire! Et, chez les subversifs, d’entendre un magistrat proférer tel blasphème, la satisfaction est intense. Il va bien, le « compagnon » Bertrand!

Une autre phrase est à retenir, de Labori, dans l’ordre sérieux, alors. C’est quand il déclare que jamais Zola ne se retranchera derrière la nullité de la citation; qu’il est prêt, aujourd’hui comme hier, comme demain, à affronter le débat, pourvu qu’il soit plaidé à fond; que l’ensemble de son article, des faits qui l’ont motivé, soit visé, discuté — et non morcelé misérablement.

Puis il dépose des conclusions tendant à établir, selon le rapport de M. Chambaraud, à la Cour de cassation, la connexité, l’indivisibilité de certains faits, ramenés dans la citation et ceux figurant dans ses significations, paragraphe B.

Bien entendu, la Cour rejette.

Alors, Labori lui demande acte de ce que MM. Zola et Perrenx se vont pourvoir en cassation.

C’est accordé, mais, en même temps, la Cour juge que l’arrêt précédemment rendu est un arrêt préparatoire et d’instruction, donc non suspensif, et ordonne passer outre aux débats.

— Nous avons l’honneur de faire défaut, déclare Labori.

En conséquence, accusés et défenseurs quittent l’audience.

*

 

Ici se place l’intermède.

Alors que nous somnolions, doucement bercés dans ce flot de subtilités juridiques, une voix tonne, de la tribune

— Hors de France! Allez-vous-en!

C’est quelqu’un, là-haut, qui a une crise.

D’en bas, M. Hubbard répond:

— Faites sortir les gueulards!

— Qui a dit cela? rugit Déroulède, qui franchit trois dames, deux bancs, et six chaises, pour se venir pencher sur la balustrade.

— C’est moi! réplique M. Hubbard.

— Lâche! Misérable! Vendu aux Juifs!

Ce sont les enfants qui s’amusent: Marcel Habert et Déroulède. Ils n’y tenaient plus, ces chers petits, d’être restés si longtemps tranquilles!

On se bouscule, on s’injurie. Le président entre, et menace. Puis Me Ployer prend la parole; M. le procureur général lui succède et la Cour, après une brève suspension d’audience, condamne Zola et Perrenx, par défaut, au maximum à un an de prison et 3,000 francs d’amende, par un arrêt dont voici les attendus principaux:

« Considérant qu’il est établi et fondé dans les termes mêmes de la lettre adressée au président de la République du 13 janvier 1899, publiée dans l’Aurore, que les inculpés se sont rendus coupables du délit de diffamation relevé contre eux;

» Que cette diffamation, dont les prévenus ont calculé froidement l’extrême gravité, a profondément troublé les esprits et suspendu les affaires;

» Qu’elle est encore aggravée par l’attitude des prévenus qui semblent, l’un et l’autre, en vouloir prolonger les désastreux effets, au risque d’amoindrir dans l’armée la confiance des soldats pour leurs chefs et d’abaisser la discipline, qui est la base essentielle de toute bonne organisation militaire ».

 

… … … … . .

 

On s’en va. Il paraît qu’on s’est cogné tout à l’heure, entre soi, ou avec la police, lors du départ de Zola.

Les militaires acclament Déroulède, mais tout de même:

Nous n’irons plus au bois,

Les œillets sont coupés!

On a de plus en plus chaud. On s’en va boire de vagues limonades, tandis que deux cris se répondent, au lointain.

— Vive l’armée!

— A bas la Cavagne!

Des gens passent, emmenés au poste.

— Qu’est-ce qu’ils ont fait, qu’est-ce qu’ils ont fait? interroge la foule curieuse.

Ils ont crié « Vive la République! »

 

LE PROCÈS ZOLA-JUDET

3 AOÛT 1898

 

PROCÈS ZOLA-JUDET

Voici, d’après le Temps, l’arrêt par lequel la 9e chambre correctionnelle, siégeant hier sous la présidence de M. Puget, s’est, à l’encontre des préférences énoncées par M. le substitut Laisné, déclarée compétente dans le présent débat.

« Le tribunal, statuant sur la compétence:

» Attendu que les articles incriminés renferment des imputations dirigées tant contre Zola fils que contre Zola père, à raison des fonctions d’officier comptable rendues autrefois par ce dernier; qu’il y a donc lieu d’examiner si le tribunal est compétent pour connaître de la poursuite;

» Attendu que Zola, dans son assignation, expose que, s’il a cru pouvoir dédaigner les attaques dont il était l’objet depuis plusieurs mois, il ne saurait agir de même à propos de diffamations et d’injures adressées à son nom;

» Qu’il (Judet) le reconnaît dans l’article du 23 mai en disant: « Les maladies combinées de son talent, de son caractère, ne livrent pas encore la clef de sa conduite, le secret de sa chute. A l’origine, il doit y avoir certainement une cause a plus profonde, quelque tache sinistre, quelque mystère inouï, quelque fêlure inconnue, quelque honte corruptrice, que nul n’a sondée et qui domine implacablement l’œuvre impure comme la vie infâme de Zola ».

» Attendu par conséquent que Judet ne relate les faits qu’il impute à Zola père que pour expliquer « le rapport singulier qui noue la destinée du fils anarchiste à celle d’un père voleur » et démontrer qu’il était juste, inévitable, que Zola ait discerné d’emblée, dans cette armée qu’il déteste, Dreyfus comme l’officier modèle: il devait aller, spontanément, sans effort, à la trahison, comme les pornographes vont à l’aberration, comme les bêtes stercoraires vont au fumier et se délectent dans la pourriture.

» Attendu que dans un article postérieur à l’assignation, en date du 18 juillet, Judet, expliquant encore plus clairement ses intentions, s’exprime ainsi: « Un heureux hasard, en m’initiant au déshonneur d’un mort, qui appartient à l’histoire, a trahi la source ignorée, la cause profonde, la réelle explication des haines de Zola contre l’armée;

» J’ai pensé qu’il était légitime de le démasquer et nécessaire de frapper à la tête; maître de son secret, j’ai disqualifié, comme elle méritait, la fausse générosité derrière laquelle s’abrite le syndicat de nos ennemis… Pour abattre le pavillon il fallait dénoncer la marchandise suspecte, il fallait diffamer, puisque l’affirmation d’un forfait irrécusable est une diffamation; j’ai donc diffamé volontairement, froidement, le père de Zola, puisque le fils essaie de prendre sa revanche posthume aux dépens de la France; j’ai crevé l’abcès purulent de la dynastie de Zola… »

» Attendu que dans ces conditions le tribunal n’a pas à examiner si les imputations dont Zola père est l’objet sont ou non de la compétence de la juridiction correctionnelle;

» Qu’en effet ces imputations n’ayant été dirigées contre Zola père qu’incidemment, à la suite d’une longue et violente campagne contre Zola fils, le but avoué de Judet ayant été uniquement d’atteindre ce dernier, et pour employer ses propres expressions, « de terrasser Émile Zola, le pornographe et le destructeur de la patrie, par François Zola, le lieutenant voleur remis une fois de plus au pilori », il s’agit seulement pour le tribunal d’apprécier si les délits de diffamation et d’injures relevés par Zola fils, simple particulier, sont ou non établis;

» Attendu, en droit, que la façon dont doit être interprété l’article 34 in fine de la loi de 1881 ressort des termes employés devant la commission du Sénat par le rapporteur M. Pelletan qui, à propos de la disposition additionnelle de cet article, s’est exprimé en ces termes:

« Votre commission n’admet le délit de diffamation des morts qu’autant qu’elle passe par-dessus leur tombe pour aller frapper les vivants; la loi n’a plus alors des ombres de personnes, elle a des personnes réelles qui ont pu subir un dommage et qui ont droit à une réparation: tel est le sens de la disposition additionnelle que nous avons l’honneur de vous proposer »;

» Attendu que cette interprétation est conforme à la manière de voir de M. le garde des sceaux exprimée comme suit dans sa circulaire en date du 9 novembre 1881, relative à l’application de l’article 34:

« La loi n’autorise les héritiers à poursuivre les imputations diffamatoires ou injurieuses dirigées contre leurs auteurs qu’autant que les diffamateurs auront eu l’intention de porter atteinte à leur propre considération;

» Elle repousse donc entièrement la diffamation envers les morts. La réserve qu’elle fait au profit des héritiers ne consacre pas un droit nouveau; elle aurait été inutile à formuler s’il avait fallu écarter les solutions antérieures de la jurisprudence. L’action n’est en effet dans ce cas que l’action personnelle de l’héritier diffamé. »

» Par ces motifs, se déclare compétent dit qu’il sera passé outre aux débats ».

 

AUTOUR D’UN PROCÈS

On sait que la loi interdit le compte rendu des affaires de diffamation et l’on pense bien que, respectueuse de ses décrets, de tempérament soumis et craintif, je n’irais pas me risquer à l’enfreindre, nous exposer à ses rigueurs.

Non que la magistrature, en ce moment, me cause un effroi extrême par un étrange revirement, le temple de Thémis semblerait devenu, avec les irréductibles Sorbonnes, quelque chose comme le lieu d’asile des idées proscrites, le refuge suprême des libertés.

Mais c’est lui témoigner plus de déférence que de ne la pas affronter et c’est pourquoi, dans les neiges d’antan, je préfère rechercher ce qui ressemble davantage au spectacle d’aujourd’hui. Pour faciliter, d’ailleurs, les similitudes, j’enlèverai les noms propres, qui datent et démodent. Le public comprendra mes réticences, approuvera ma réserve, et saura s’assimiler ce qui, du passé, peut convenir au présent.

 

… … … … . .

 

Paris, 189…

C’est aujourd’hui que vient, en correctionnelle, le procès intenté par l’ex-général Boulanger (M. Boulanger comme on dit présentement) au journal qui, pour le combattre, évoqua la mémoire de son père, imprima que l’ex-avoué de Rennes était un voleur.

On a pu approuver ou ne pas approuver l’attitude de l’homme qui, à l’apogée de sa carrière, en possession de la plus haute situation qui se puisse conquérir, a tout compromis pour se lancer dans une aventure d’intention généreuse, mais de terrible responsabilité.

Seulement, il est impossible de méconnaître qu’entre tant d’attaques dont il fut l’objet, celle-ci, vraiment, a dépassé les bornes de la polémique permise, de la violence admissible,

D’abord, en soi, le fait n’est rien moins que certain.

Étourdi du coup qui le frappait; habitué dès l’enfance, par les soins d’une mère admirable, à vénérer la personne et le souvenir de son père, le condamné, le proscrit, contre qui se liguent actuellement la presque majorité des pouvoirs de l’État, se trouve dans l’impuissance absolue d’établir le mal-fondé de l’imputation.

En effet (ainsi que le fera remarquer tout à l’heure son éloquent et énergique porte-parole), les archives de la corporation, ouvertes toutes grandes à ses adversaires, se sont tenues, devant lui, obstinément closes.

En vain, par trois, quatre lettres, a-t-il sollicité communication du dossier paternel: on lui a objecté, constamment, des fins de non-recevoir et que ces pièces « secrètes », uniquement d’ordre administratif et professionnel, ne pouvaient être communiquées même aux familles des intéressés!

Ah! il fait bon être fils d’avoué, par le temps qui court!

Donc, là, on patauge en pleine incertitude. Tout ce qu’on sait du défunt est honorable, d’infaillible probité; tout ce qu’on n’en sait pas (et ce que prétendent savoir les autres), les détenteurs officiels, amis des accusateurs, refusent d’en laisser prendre connaissance.

Voilà pour la matérialité du fait, son équivoque — et les compromissions qu’il suppose!

Quant à la moralité qu’il comporterait, s’il était admis, s’il était indéniable, on ne la distingue pas très clairement.

Ou mieux, elle apparaît si monstrueuse qu’on hésite à l’envisager. C’est la résurrection du péché originel, de la tare héréditaire; la tradition des âges barbares, des époques féroces; l’abolition du libre-arbitre, de la responsabilité — le rétablissement de la réprobation ancestrale, poursuivant, dans l’innocence enfantine, la culpabilité des aïeux!

Un fils responsable de ce qu’a fait son père? Cent ans après la Révolution… qui affranchit la progéniture du serf et la postérité du bourreau!

Scientifiquement, physiquement, dans le sens de l’indulgence, cette théorie transformée a pu surgir, pour expliquer le legs de maux corporels; servir à absoudre des « victimes », où la loi; jadis, moins informée, voyait des coupables.

Mais moralement!

La conscience publique s’en est soulevée; les ennemis loyaux ont capitulé, se sont écartés, avec dégoût, d’un champ de bataille où de telles armes étaient employées!

Quant aux quelques « courtisans du malheur », selon la jolie expression de Daudet, présents à l’audience, on devine leur indignation.

Il y avait là Gyp, le jeune Marcel Habert, le jeune Jules Auffray, le jeune Goussot, etc. Tous, en leur fidélité, étaient unanimes à réprouver le sacrilège; qu’on vint, plus d’un demi-siècle après, troubler la paix des sépultures, arracher les morts de leur tombe, clouer des ossements au pilori — et arguer, contre un fils, des fautes possibles du père.

Les gens de cœur n’aiment point ces procédés.

*

 

En ma qualité de femme, je connais mal la casuistique procédurière. On m’excusera donc de ne pas entrer dans ce qu’un haut magistrat — serait-ce pas M. Quesnay de Beaurepaire, un peu avant la constitution de la Haute-Cour? — dénomma, d’une malheureuse inspiration, le « maquis de la procédure ».

On a discuté beaucoup, de part et d’autre, pour préciser la portée légale de la diffamation posthume, si le vivant, l’héritier, était en droit ou non de s’en déclarer lésé. On s’est accablé sous les textes; on s’est renvoyé, comme volant, les citations.

Je ne suis pas grand clerc en la matière; ce sont là des logogriphes très embrouillés; des labyrinthes très arides, où de plus savants que moi perdent joliment leur latin. On m’excusera donc d’y couper au court.

L’incident le plus important, c’est que le principal accusé s’étant retranché derrière le « secret professionnel » (pour ne pas dire au tribunal d’où et de qui il tenait les prétendus documents sur la foi desquels il accusait l’avoué de Rennes), l’avocat du général Boulanger a déposé contre lui, en tant que complice, et contre X…, l’inconnu fournisseur desdites pièces, une plainte en faux et usage de faux.

Les plaidoiries? Il n’est, ma foi, rien à en dire… ou si peu! La cause était claire comme de l’eau de roche, parlait d’elle-même.

Le rôle de Me *** se devait borner à ce qu’il a fait établir l’intention de nuire; et réhabiliter, par des actes notariés, officiels visibles, ceux-là! — la mémoire diffamée, peut-être affreusement calomniée du défunt!

Sous ce rapport, véritablement, la lumière a été complète. Et si le malheureux officier ministériel eut jamais une défaillance (ce qui, j’y insiste, n’est pas établi), on peut proclamer qu’il la racheta par toute une carrière d’activité, de probité, de dévouement au bien public!

Ah! l’abominable doctrine encore, qui enfonce l’homme dans sa faute, lui interdit le rachat de ses faiblesses, l’expiation! Dieu n’est pas si sévère, qui a fait le Purgatoire; qui a déclaré, par la bouche du Christ indulgent et remetteur de péchés, qu’il y aurait plus de joie au ciel pour un repenti que pour dix justes!

Dans le coin des vrais chrétiens, Marcel Habert, Jules Auffray, et Gyp, je suis bien sûre que l’on pensait ainsi!

*

 

Il y avait trois avocats pour les accusés, un petit, un moyen, et un grand.

S’ils n’ont pas dit tous trois la même chose (le petit a du talent), l’argument-type était le même: « En déclarant, en publiant à son de trompe que le père du plaignant était un filou, jamais, au grand jamais, on n’avait eu l’intention de lui nuire à travers sa personnalité, c’est la cause dont il était le représentant qu’on visait; la chose n’a été lancée que pour sauver la patrie et la République. »

A vrai dire, cela a paru piteux: on aurait préféré plus d’audace, moins d’arguties.

C’est le « moyen » qui a commencé: prétentieux, braillard et insupportable. Tous les lieux communs défilaient par sa bouche, comme les Béni-Bouffe-Toujours à l’enterrement de Hugo. Mais s’il s’écoutait avec bienveillance, il était le seul: un formidable ennui pesait sur l’auditoire.

Le petit a parlé ensuite, fort aussi. On eût dit que la véhémence dût illusionner sur l’anémie de la cause. C’est un malin, ce petit-là! Et, par l’envolée des manches, il a révélé des dessous de lingerie rose dont le jeune barreau était révolutionné. Les dames aussi.

Le grand est venu, pour la bonne bouche, c’est le cas de le dire, onctueux et sucré. On dirait que sa langue est une friandise. Il la suce en parlant, puis avale sa salive comme quelque chose de très bon, les yeux clos, à la manière des chats gourmands.

Que l’on me pardonne la trivialité de l’expression, mais il est tout à fait « rigolo! »

Je regardais le président, pendant que se débitaient ces harangues où ronflaient les grands mots, comme des roulis de baguettes sur des tambours de foire.

Il avait un masque fin où, fugaces, imperceptibles, comme les sillons légers que le vent trace sur l’onde, indéchiffrables, les impressions passaient.

La Cour s’est retirée, puis est revenue avec le jugement suivant:

 

… … … … . .

 

Malgré tout mon bon vouloir, il m’a été impossible de retrouver la fin du précédent article, et ma mémoire demeure rebelle à y suppléer.

Il y a si longtemps!

On m’excusera, j’en suis certaine; et l’on comprendra que je me sois limitée au suggestif rapprochement qu’inspiraient des circonstances tellement identiques avec des personnages tellement différents.

Je suis restée à l’axe de la roue, au point immuable, comme sur un îlot où très peu trouvaient place… et presque tous ont tourné! Qui était pour la liberté est avec l’oppression; et les metteurs de joug sont devenus les porteurs de torches!

Les hommes passent, le principe reste. Il faut s’y attacher comme au mât du navire pendant la tempête, y dût-on être crucifié par la foudre ou cloué par l’équipage!

 

L’AFFAIRE