Vers la lumière... impressions vécues

Séverine · Chapitre 33 sur 39

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Vers la lumière... impressions vécues

Pipelets

Rennes, 31 août 1899.

Non, vrai, je ne veux pas dire concierges, car j’ai connu trop de concierges sérieux, occupés uniquement du bon ordre de la maison et de l’entretien des escaliers.

Mais ça! Le Dubreuil, le Mertian de Muller, le Moïse Blum dit colonel Fleur, tous les sous-… kutschs de Beaurepaire, et tous les sous-Lebrun-Renaud que nous avons vus défiler aujourd’hui; tous les messieurs qui auraient reçu les confidences de Sganarelle, violé l’intimité de la chambre impériale, couru après l’introuvable secrétaire de « M. Alfred »; tous ces militaires — « O soldats de l’An deux, ô guerres, épopées! » qui ont entendu dire par Un tel qu’Un tel lui aurait dit que Dreyfus avoua (et qui le viennent répéter, imperturbables, sur l’estrade où, vêtu comme eux, après cinq ans d’épreuves, l’ancien frère d’armes apparaît supplicié!) tous ces commérages, tous ces potins, toutes ces cruautés, toutes ces vulgarités, c’est à faire lever le cœur!

En mon âme et conscience, de toutes mes faibles forces, de toute l’énergie de ma sincérité, je crois Alfred Dreyfus innocent! Mais serait-il coupable, eût-il commis ce lâche forfait de vendre sa patrie, que mon horreur envers lui resterait atténuée de tout le dégoût que m’inspirent les autres.

Des hommes! Des soldats!

On comprend que viennent là ceux qui, ayant réellement quelque chose à révéler de direct, de précis, croient que leur devoir est d’intervenir. Encore peut-être leur témoignage gagnerait-il à se restreindre aux faits plus qu’aux appréciations… et, s’il ne leur vient pas un mot de miséricorde, à ne point envenimer le débat, à ne point ajouter chacun sa pierre sur ce meurtri.

Mais que dire des échos de troisième, de quatrième degré? Qui expliquera la mentalité spéciale qui pousse des hommes pas plus mauvais que d’autres, peut-être, pris isolément, à sortir du rang, de la neutralité; à se mettre en avant pour coopérer à l’œuvre inexorable; à venir jouer un rôle dans la triste aventure?

Certains s’y trouvèrent réduits. Seulement, qui dira les mobiles d’aucuns — et tout ce que des comparutions inexplicables dissimulent de basses, de laides spéculations?

Au début, les témoins à charge ne pouvaient qu’être agréables aux grands chefs et aux Cinq ministres. C’est un peu changé… mais on ne s’y attendait pas. Du propos en l’air, aggravé, agrémenté, enjolivé, on avait fait un témoignage — tant répété qu’à la fin, soi-même on finissait par y croire.

On s’offrit, ou l’on fut pris. On fut cité; et voilà que l’on vient s’asseoir, en uniforme, toutes décorations dehors, à côté de Savignaud! égaux de Savignaud!

Commères de régiment, pies jacassantes, vous faites honte aux femmes!

 

ENFIN!

Rennes, 2 septembre 1899.

Peu d’interrogatoires ont été aussi suggestifs que celui du général Gonse, par Labori, ce matin, établissant que, sur deux lettres adressées au colonel Picquart après qu’il eut quitté le 2e bureau, et interceptées, l’une, la vraie, susceptible d’être réclamée par le destinataire sur avis de l’expéditeur, était parvenue à son adresse, l’autre, la fausse, destinée à compromettre l’ex-chef des renseignements, avait été retenue.

Cela prête à quelques réflexions… et de la sueur perlait sur le crâne du général Gonse.

Mais il en vint à d’autres tempes lorsque M. de Fonds-Lamothe précisa la fraude par omission commise envers la Chambre criminelle: le silence gardé sur la circulaire ministérielle du 17 mai avertissant les stagiaires qu’ils n’iraient point aux manœuvres, donc, détruisant, du même coup, l’appropriation du bordereau et sa date prétendue. La franchise des camps — la rude franchise des camps!

C’était dans la bouche de l’ex-militaire, présentement ingénieur, qu’on la retrouvait. Aussi M. Roget n’y put-il tenir. Bombant le torse, la face horizontale parallèle au plafond, le jabot gonflé, il s’avança.

Mais il avait affaire, cette fois, à forte partie. Ni son regard de haut, ni son verbe tranchant, ni sa présomption, ni sa jactance, ne pouvaient rien sur ce témoin résolu. Et pour la première fois, depuis tant de jours, les rôles furent intervertis.

M. Roget, pressé de questions du tac au tac, rompit, perdit pied. Le ton péremptoire de ses affirmations ne les garantit point des démentis, des rectifications. Il en plut, c’est le cas de dire, et comme grêle. Le « pékin » connaissait son affaire et l’homme n’avait pas froid aux yeux.

Plus d’une fois, en ce quart d’heure, le général Roget dut regretter que l’escorte de Déroulède n’ait pas été en nombre suffisant pour déterminer son cheval à changer de route, à tourner la tête du côté où l’on eût pu faire taire à sa guise les indiscrets, les « insolents ». Un instant même, en souvenir d’Henry, le général Roget essaya de la contradiction outrageante.

Peine perdue! Inutiles efforts! M. de Fonds-Lamothe poursuivit sa démonstration; ne se laissa pas prendre à la feinte; ne lâcha point la proie pour l’ombre; ni le but pour le dérivatif.

Il négligea même de demander à M. Roget la raison de son encombrance; comment il pouvait se faire qu’étranger au débat de 1894, étranger au débat de 1898, il intervînt en tout, pour tout, à propos de tout, porte-paroles d’accusés anonymes; bavard de l’école de Trochu; Pellieux un peu supérieur à celui de l’autre année, mais insupportable, finalement, au Conseil, à l’auditoire, à tous, par la morgue de son verbe et la fréquence de son apparition!

Le voilà « remisé »: ce n’est pas trop tôt!

On le reverra cependant encore, pendant les deux séances de témoignages qui vont commencer la semaine.

Avocat de l’état-major, du 2e bureau, de la mémoire glorieuse d’Henry, de tout le « fourbi », comme dirait le colonel Cordier, qui a abouti à ce beau gâchis, à tant d’intrigues vilaines, de machinations criminelles, il ne se retiendra pas d’élever la voix.

Mais M. de Fonds-Lamothe a donné un exemple qui sera imité. — Fini, le tonnerre!

On a vu que les foudres n’étaient que de fer-blanc!