Vers la lumière... impressions vécues
En Cassation
27-28-29 OCTOBRE 1898
EN CASSATION
I
Avez-vous, parfois, dans les bois tout pleins d’angoisse, dans les ténèbres accrues de la dernière heure, dans le frisson pénétrant de l’invisible, vu se lever la tremblante aurore, effacée et transie comme une tourterelle mouillée?
Par-dessus le silence attentif, ce n’était rien d’abord, qu’une pâleur, une touche lactée, un reflet d’albâtre sous les voiles d’ombres — telle qu’une lampe venant de très loin à travers le brouillard.
Mais la lueur ne demeurait pas centrale, s’étendait, envahissait tout le ciel. Les objets devenaient distincts; un murmure tombait des cimes, montait du sol. Délivrée de son deuil nocturne, la terre s’éveillait ingénue, puérile, avec l’enfance de la journée.
Lorsque, soudain, la première flèche dardait, vibrante, de l’arc d’or. Et l’immense hosannah retentissait, traduisant l’allégresse des instincts et des âmes, devant la lumière libératrice, divine chasseresse des doutes, des traîtrises et des effrois!
Rentrez dans vos trous, les hiboux, et dans vos tanières, les bêtes puantes: voici le jour!
C’est à cette sensation d’affranchissement qu’il faut se reporter, pour bien comprendre les phases par lesquelles nous a fait passer la séance initiale de la Cour de cassation.
A l’inverse du cours réel des heures, on était entré dans de la pénombre et on est ressorti dans de la clarté. Pour la première fois, depuis longtemps, on respirait à l’aise; on se sentait, dans les yeux, une autre flamme que celle de l’ironie ou de la colère.
De la joie? Non, ce serait banal. Un sentiment de bien plus austère beauté, un orgueil grave; un contentement à se dire qu’au delà des partis, qu’au delà des passions, un acte de justice venait prouver au monde qu’on n’était tout de même pas Byzance…
Et puis que la monstrueuse erreur, que l’abominable crime allait être réparé.
On voudra bien reconnaître que, m’élevant contre l’irrégularité commise au procès de 1894; contre le simulacre d’action judiciaire intentée à Esterhazy; contre le système d’étouffement appliqué au procès Zola, je ne me suis prononcée que rarement, et avec réserve, sur le fond même de l’affaire.
On peut donc m’en croire aujourd’hui; s’en fier à ma prudence autant qu’à ma loyauté, si j’écris, si je m’écrie: « Alfred Dreyfus est innocent! C’est un innocent que l’on a arrêté, jugé, condamné, dégradé, expédié au bagne, isolé du restant des humains, un innocent, un innocent, UN INNOCENT! »
Car voilà tout d’abord, péremptoirement, ce qui ressort de l’audience d’hier.
*
On sait le décor: la vaste salle tapissée de bleu, fleuronnée de fers de lance; le plafond aux lourds caissons; les trois fenêtres de droite à vitres claires, dont s’entrevoient les vitraux de la galerie Saint-Louis; les trois croisées de gauche, sur l’une des cours intérieures, bientôt embuées par la chaleur, à paraître dépolies.
En fer a cheval, au fond, les conseillers qui siègent, barbes grises, fronts chauves pour la plupart; la physionomie impénétrable et imposante de M. le président Lœw; le profil caractéristique et vivace de M. le procureur général Manau. Au premier rang des bancs réservés au barreau, Mes Demange, Labori, Albert Clemenceau.
Là-bas, sous le Christ, à la droite du Président (dont la gauche demeure déserte en raison de la maladie d’un des juges), un homme brun, robuste, au collier de barbe noire, et qui lit — d’une voix posée.
Rien ne saurait rendre, en toute exactitude, la sérénité de l’endroit la modération des termes employés; l’effet de ce discours sans gestes et sans commentaires.
Devant M. Bard, le rapporteur, il y a un carton vert, un carton de bureau dans lequel il puise. Au dos, à chaque extrémité, est un double scellé, où la cire écarlate met comme deux taches de sang.
Puis, un public qui se tait, respectueux; chutant lui-même qui trouble le calme du moindre bruit; désireux qu’il est d’entendre, de ne perdre aucune bribe des révélations qui se succèdent.
Plusieurs, par suite des controverses successives, nous sont devenues familières, mais elles se complètent, s’aggravent, de détails inconnus.
C’est ainsi que l’on peut suivre, point par point, l’animosité contre le « juif », sorti neuvième, sur quatre-vingts, de l’École de guerre; intelligent, riche, ambitieux…
Tant que pas soupçonné, on se contente de le haïr; dès que désigné à peine, sur une vague ressemblance d’écriture, on en fait une proie, une chair à épreuves!
C’est Henry, faussaire et faux témoin; c’est du Paty, génial inquisiteur; ce sont les subalternes, les égaux, les chefs, soit complices, soit dupes, qui n’en veulent plus démordre. Jusqu’au général Gonse, avec son air de brave homme, qui dit à Picquart (ainsi qu’il ressort de la deuxième lettre de celui-ci au Garde des Sceaux):
— Eh bien, voyons! qu’est-ce que ça peut vous faire que ce juif soit à l’île du Diable?
— Mais s’il est innocent!
— Ça va faire une histoire! Vous n’avez qu’à ne rien dire, on ne le saura pas.
Ce à quoi le jeune officier riposte:
— Quoi qu’il en doive advenir, mon général, je n’emporterai pas ce secret-là dans la tombe.
Alors, on l’expédie à Gabès…
*
Je n’entrerai pas dans le détail du compte rendu analytique, mais on n’en saurait trop recommander l’étude.
Qu’il s’agisse du rôle d’Henry, de du Paty, d’Esterhazy, le mort, l’éclipsé, le fuyard, apportent, à leur insu, des présomptions, des preuves d’innocence, en faveur de celui-là même qu’ils ont fait condamner.
Toute l’affaire Dreyfus se résume ainsi: indiscrétions, recherches, choix du bouc émissaire; les uns par inadvertance, les autres par hostilité personnelle, fanatisme religieux — peut-être aussi quelque criminel pour couvrir ses propres actes…
Mais ensuite, sur toute la ligne, la volonté de ne pas savoir; l’inexorable ténacité à faire le silence, à murer la pierre du tombeau. Esterhazy coupable, c’est Dreyfus innocent: on sauvera Esterhazy! Les voilà pris dans l’engrenage, entraînés par l’avalanche, emportés dans le torrent!
On égare M. Cochefert, en lui disant qu’on avait procédé à une longue enquête qu’on possédait des preuves « indiscutables », tracées par la main du traître — et rien de tout cela n’est vrai!
On trahit la loi ensuite, par l’envoi à M. le colonel Maurel, président du Conseil de Guerre, d’un pli cacheté renfermant quatre pièces (dont aucune, on le sait aujourd’hui, n’était applicable à Dreyfus), mais qu’annotent des commentaires de M. du Paty de Clam, et qui doivent — communiquées hors de la séance, de l’accusé et de son défenseur — venir à bout des scrupules, « enlever » la condamnation!
On falsifie des textes, la peur est venue: le dossier, à présent que Picquart est sur la piste, semble bien pauvre et bien maigre. Un faux est commis, que l’on ignorait jusqu’ici, adressé au captif, là-bas, pour le compromettre plus encore; retenu par le Ministère des Colonies. Celui de 1896, celui d’Henry n’est que le second. Mais rien n’indique, bien au contraire, qu’il soit le dernier. Car Speranza, Blanche, la Dame voilée entrent dans la danse, — la farandole qui doit mener au saut final!
On entr’ouvre les armoires, on casse le fil des dossiers; le document « libérateur » se promène sans que nul, au service de la défense nationale, songe une minute à s’en étonner!
On force toutes les hésitations, on vient à bout des consciences les plus méticuleuses par ce « Tarte à la crème! » qu’est le faux de 1896. Il répond aux objurgations, rétorque les observations, guérit les migraines, les cors aux pieds, et les chagrins de ménage, comme les panacées des charlatans! C’est là-dessus que tout repose: il est la pierre angulaire de l’État-Major! Grâce à lui, de Pellieux n’enquête pas; Ravary ne rapporte pas… et les malheureux juges du deuxième Conseil de guerre, s’ils n’acquittent point « par ordre », en ont l’apparence déshonorante, roulés qu’ils sont comme des nigauds!
*
Dès lors, tout est perdu, — surtout l’honneur!
On fabrique, de quatrième mouture, des procès-verbaux d’aveux; on s’empêtre dans l’affaire Zola, jusqu’à exciper d’un document si parfaitement ridicule que son inauthenticité saute aux yeux; un ministre de la guerre de France, par une Chambre française, en fait voter l’affichage — et, lorsque le faussaire est pris, s’est tué, il se trouve des aberrés pour célébrer sa gloire, son héroïsme, et lui vouloir élever une statue!
Ah! cet interrogatoire d’Henry, par M. Cavaignac! Depuis l’interrogatoire d’Esterhazy par Albert Clemenceau, on n’avait point éprouvé telle commotion nerveuse, tel trouble poignant. Peu avant, on avait ri, justement, d’une lettre d’Esterhazy à propos d’un des fameux experts: « Belhomme est un idiot: il suffit de le regarder pour en être sûr. Belhomme est tout à fait gâteux: c’est visible. »
On estimait que Belhomme, pour cette dépréciation de son intellect, allait demander quelque dédommagement pécuniaire à l’irascible Hulan.
Quand, tout à coup, la placide voix de M. Bard s’est élevée d’un ton. Il lisait le dialogue bref, concis, haché, entre le ministre et le colonel Henry.
— Quand et comment avez-vous reçu la pièce de juin 1894? Quand et comment avez-vous reçu la pièce de novembre 1896?
— C’est moi qui les ai reçues. La première, je l’ai datée quand je l’ai reçue. La seconde aussi, la veille de la Toussaint. J’y ai mis la patte (sic) moi-même.
— Gardez-vous des papiers sans les reconstituer?
— Non. Pas plus de huit jours.
— Avez-vous gardé la pièce de 1896 entre vos mains?
— Jamais!
— Expliquez alors pourquoi les deux pièces sont mêlées?
— Non C’est impossible. Jamais. Je le jure!
— Si, elles ont été interchangées!
— Jamais! Je le jure: il aurait fallu que ce fût moi!
— Le fait de l’intercalation est certain.
— Je ne sais pas.
— Allons, parlez!
— …..
— Vous avez mis des morceaux de l’un dans l’autre?
— Eh! bien, oui! J’ai arrangé les phrases.
— Ce n’est pas de vous, l’idée?
— Je n’en ai parlé à personne. Le nom de Dreyfus y était. Je le jure!
— Votre explication est contraire à la matérialité du fait.
— Le papier de 1896 disait: « On va interpeller sur Dreyfus ».
— Non. Avouez donc!
— J’ai décollé la pièce de 1894 et mis de l’un dans l’autre.
— Vous avez fabriqué la pièce entière!
— Je jure que non!
— Comment cette idée-là vous est-elle venue?
— Les chefs étaient inquiets. Je voulais les calmer.
— La pièce était signée?
— … Je ne pense pas avoir fait la signature.
— Et la phrase de la fin?
— Je jure que non!
— Il y avait du papier gris bleuté et du violet pâle, quadrillé. Les intercalations ne s’adaptaient point.
— … Quels morceaux?
— Vous n’avez pas à m’interroger!
— Je jure que je n’ai fait que la fin!
— Qu’y avait-il?
— La première partie, l’en-tête et la signature.
— Allons, voyons, dites tout.
— Je jure… Je ne peux pourtant pas dire ce qui n’est pas!
— Il y avait l’enveloppe, l’en-tête, et « mon cher ami ».
— Il y avait aussi quelques mots. Je le jure!
— Non. L’enveloppe, l’en-tête, « Mon cher ami », et la signature!
— … Oui.
Ainsi, après huit parjures, fut fait l’aveu « spontané » dont on fit honneur à la loyauté du colonel Henry.
*
Nous avions tous le cœur serré. A peine si l’on entendit, d’une oreille distraite, au dehors, les antisémites essayer d’arriver jusqu’au tribunal. L’attention dépassait les clameurs.
Et l’on s’en fut, après audition des deux premières lettres de Georges Picquart au garde des sceaux, songeant à lui, captif, qui s’est offert aux persécutions pour que triomphât la justice, et au pauvre être qui, là-bas, à bout d’espoir, ne l’attend plus.
Aurore qui se lève! Vérité vengeresse!