Vers la lumière... impressions vécues

Séverine · Chapitre 21 sur 39

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Vers la lumière... impressions vécues

Lemercier-Picard

25 OCTOBRE 1898

LEMERCIER-PICARD

La Cour de cassation se réunit jeudi prochain, pour statuer sur la revision.

Il me semble donc, qu’à cette heure, chacun a le devoir de dire ce qu’il sait, peu ou beaucoup; de publier ce qu’il a entre les mains; de se dessaisir de ces parcelles de vérité, qui ne sont pas la vérité entière, mais qui, rapprochées de ce qu’en peut posséder le voisin, sont susceptibles d’aider, par l’extension du fragment, à la reconstitution intégrale.

Personne, actuellement, n’a le droit de se dire: « Je n’en sais pas assez pour parler »; car personne n’est sûr qu’un autre (qui s’en dit autant) ne détient pas le mot de ce qui lui semble énigme, indéchiffrable mystère!

Il n’est que ceux à en savoir trop, qui, armés de certitudes, sont en état de doser, au mieux de ce qui doit advenir, la révélation ou le silence…

On se souvient de Lemercier-Picard, le « pendu » de la rue de Sèvres, l’homme qui fut, le 2 mars, retrouvé étranglé, presque à genoux, au bout d’une ficelle, après entretien avec un visiteur demeuré inconnu; chez qui fut saisi un papier identifié des initiales H. R. (je l’ai vu sur le bureau du magistrat-instructeur) (1) disant: « Devant le juge, opposez le silence absolu à toutes les questions qui vous seront posées. Votre avenir en dépend; » qui, sous le nom de Vandamme, avait dit à M. le colonel Sever: « J’ai été employé au service des renseignements (2e bureau de l’État-Major général) comme agent secret »; qui avait dit à M. Émile Berr, du Figaro, qu’il avait reçu trois cents francs, à titre d’indemnité pour services rendus, du ministère de la guerre; qui avait écrit à M. Reinach dans la lettre que publia, sauf trois noms, le Temps, et que compléta le Radical: « Aujourd’hui, je ne me crois plus tenu au secret; aussi, vous me voyez tout à fait résolu à m’expliquer sur le rôle que j’ai joué à l’instigation de M. Rochefort, du colonel Henry et de M. du Paty de Clam » — ladite lettre datée du 18 JANVIER.

(1) Chez lequel je fus citée à comparaître en suite de la publication des lettres Durandin, dans la Fronde.

Peu de jours après, le 29 janvier, il adressait à Émile Zola la lettre que voici. Elle est inédite. J’en tiens (les originaux étant en lieu sûr) soit les clichés, soit les épreuves, à la disposition de qui de droit.

Paris, 29 janvier 98.

Monsieur,

La cause que vous défendez ne saurait plus longtemps me laisser dans l’indifférence. Admirateur de vos œuvres, je professe, pour votre haute personnalité, le plus profond respect; c’est pourquoi, en présence de votre noble attitude dans l’affaire Dreyfus, je viens vous apporter un concours qui, dans les circonstances actuelles, étant donné le rôle d’agent que j’ai joué dans l’affaire Reinach-Rochefort, peut, au cours des débats engagés, et par mes révélations et par des documents en ma possession, apporter la plus vive lumière sur les agissements de plusieurs officiers de l’État-Major général, de concert avec Rochefort.

Qu’il me suffise pour le moment de vous dire que les ordres m’étaient transmis par ce dernier, dans une propriété Villa-Saïd. A cette adresse, se tenaient les conciliabules auxquels j’assistais fréquemment et où se retrouvaient fréquemment le lieutenant-colonel Henry, du Paty de Clam et Cie. Cette adresse, du reste, ne fut choisie qu’après que les trente jours d’arrêts furent infligés à Pauffin de Saint-Morel.

Ici, je ne puis vous en dire plus; si vous croyez devoir donner une suite à ma proposition, ou plutôt si vous désirez m’entendre, je crois à l’avance pouvoir vous affirmer que vous n’en aurez pas de regret.

Ma déposition seule, justifiée du reste par des documents, suffirait à produire sur le jury une telle impression que, quel que soit son parti pris contre les défenseurs de Dreyfus, il ne saurait se soustraire à l’obligation de faire éclater la vérité.

Si, après avoir consulté Me Labori, vous croyez devoir donner une suite, je vous serai très obligé de me fixer un rendez-vous, à moins que vous ne préfériez que je fasse ma déposition en l’étude de votre défenseur.

Le cas échéant, veuillez tout simplement mettre sous enveloppe l’adresse où je vous rencontrerai, sans rien ajouter, sans signature; je comprendrai.

En cette attente, je vous prie de bien vouloir agréer, avec toute mon admiration, les respectueuses salutations de votre très humble serviteur,