Vers la lumière... impressions vécues
Chapitre II
Un détail, en ceci, est bien caractéristique: c’est l’attitude d’une certaine presse, et l’absence de certaines gens.
On va me comprendre.
L’affaire que voilà vaut, et même exige, d’être suivie avec une assiduité méticuleuse, si vraiment l’on veut en saisir les moindres indications, en acquérir la parfaite et scrupuleuse connaissance.
Il suffirait, peut-être, de sauter une audience d’un des quelconques procès qui se sont venus greffer sur le débat primitif pour n’avoir plus la même rectitude de vision, la même certitude de jugement.
Procès Esterhazy, procès Zola, procès Judet, procès Picquart, ont été indispensables à ouïr, successivement, pour quiconque se targue de transmettre, au public, un avis motivé. L’appréciation est négligeable lorsqu’elle omet de s’appuyer sur l’étude et l’expérience des faits. Elle ne résulte plus que des tendances, n’est plus que l’expression contestable des sentiments d’un individu.
Or, au long de toute cette série, on a vu M. Rochefort à une des premières audiences du procès Zola; M. Déroulède à une des dernières, plus à une séance de Versailles; M. Millevoye nulle part, et de même M. Drumont. Comment peuvent-ils avoir une opinion sur ce qu’ils n’ont ni vu, ni entendu? Comment, surtout, peuvent-ils l’émettre, avec la prétention d’en faire acte de foi à l’usage des lecteurs?
C’est bien assez qu’il y ait impossibilité matérielle, pour ceux-ci, de voir de leurs yeux, d’écouter de leurs oreilles, sans qu’encore on ne les informe que par ouï-dire, de troisième main.
Il y a les comptes rendus judiciaires, je sais bien… Mais, suivant que la nature de l’affaire est favorable ou non au parti adopté, la consigne vient activer ou modérer le zèle. Avant-hier, à part de très rares exceptions, on ne s’évertuait pas, chez les antirevisionnistes, à prendre des notes, que l’on savait, d’avance, devoir demeurer inutilisées.
Cela s’est vu, dans les journaux d’hier. Encore cette fois, la sténographie — qui dit tout — a été employée par les mêmes partisans du « tout au jour ».
Du groupe nationaliste annoncé par un avis spécial, dans les feuilles spéciales, pas l’ombre! Alors qu’il eût été si logique qu’au Cherche-Midi, au Palais, à Versailles, tous les hommes qui se sont actionnés à empêcher la réparation de l’erreur de 1894 vinssent attester de leur droiture, par leur présence et l’examen rigoureux des événements.
Il n’y a pas à objecter le respect de la « chose jugée »: on sait comment, par eux, elle fut traitée en mainte occasion. Ils n’auraient rien perdu à s’instruire; ils auraient seulement manifesté une délicatesse de conscience, un souci de probité qui leur aurait valu une autorité bien plus: celle de l’auditeur et du spectateur — celle du témoin!
Tandis qu’ils ont fait l’autruche, pour éviter le péril de la lumière, le danger de la vérité. et du trou où ils ont la tête, ils formulent des vues d’ensemble!
*
A la fin du rapport de M. Bard, quelques phrases ont soulevé le discret murmure qui est, dans cette enceinte, la plus haute marque d’approbation.
C’est quand il a prié la Cour de vouloir bien ne pas annuler sans examen. Si toutes les calomnies, déversées en abondance, avaient un atome d’exactitude, ce serait, cependant, le but suprême. Les trente-sept millions qu’alloue délibérément M. Judet à ses adversaires n’étaient, la chose est évidente, pas versés à d’autres fins.
Or, M. Bard se rencontre là-dessus avec tous les gens qui réfléchissent; qui veulent qu’au moins la crise soit féconde et qu’il en naisse un résultat d’intérêt commun.
Le sort de Dreyfus préoccupe, bien certainement, en raison de l’iniquité dont il fut victime et des souffrances qu’il endura. Mais son salut, sa libération, s’ils sont l’essentiel, ne sauraient suffire à l’étendue de notre effort.
Il ne s’agit pas de triompher, d’avoir raison. La joie en est permise, quand la lutte fut aussi dure; seulement, il ne faut pas s’y attarder. Ce serait enfantin. Et elle ne saurait être au niveau de l’aventure, que lorsque nous aurons atteint le but réel — qui est de convaincre.
La réussite dans l’ombre ne nous dit rien.
« Ce ne serait pas la vraie justice, dit M. Bard; la vraie justice est celle qui exige la lumière, la lumière complète, alors surtout qu’il s’agit d’une affaire où sont en jeu les intérêts les plus hauts ».
Et il conclut à l’enquête, la sollicite. Il faut que la Cour, pour statuer, ait communication de toutes les pièces et de tous les dossiers.
« Il n’est pas possible que ce soit l’autorité militaire qui soit juge… Il faut que ces preuves soient examinées avec d’autres yeux et un esprit libre de toute idée préconçue… Ce serait vous faire injure que de penser que vous pouvez vous dérober. Il y a eu déjà assez de défaillances dans cette trop longue série d’incidents déplorables. »
Grand, maigre, le parler doux, le geste sobre, la physionomie grave, l’air ascétique, dans sa robe noire aux plis flottants, Me Mornard dépose, au nom de madame Dreyfus, des conclusions.
Et, sur la gauche, tout blanc, avec ses cheveux crespelés retombant en arrière, sa barbe frisée à l’angle épointé, ses gros sourcils, son teint de vigneron, M. le procureur général Manau se lève.
*
Un mot reviendra souvent dans son discours, celui-ci: « les braves gens ». Et son réquisitoire sera non moins que d’un magistrat expert et d’un esprit indépendant, l’œuvre d’un brave homme.
S’il a reçu tout ou partie des trente-sept millions, il n’y paraît pas. Car c’est d’un gros mouchoir qu’il s’éponge le front, et sa robe, à l’omoplate droite, porte une belle pièce — comme une cicatrice.
Il a l’air d’un robin du temps de Charles IX, de ceux qui, imbus de la suprématie de la loi sur l’épée, voire sur le sceptre, rendaient des arrêts et non pas des services.
Il examine les deux faits nouveau:x l’indignité reconnue d’Henry « cheville ouvrière de l’accusation de 1894 »; la contradiction flagrante, à trois ans de date, des expertises sur le bordereau.
En passant, il raille le style de la fameuse pièce, archi-suffisant à en démontrer la supercherie: il stigmatise l’érection d’une statue au faussaire, la souscription lancée en défi: il tient un raisonnement dont la conséquence, qu’il ne veut que logique, arrive à être terrible…
Si Henry avait vécu, avait été condamné pour faux et faux témoignage, la revision était de droit, devenait obligatoire. Lui mort, elle n’est plus que facultative mais la volonté de la loi s’affirme, formelle.
Alors, à quelques-uns, cette pensée nous vient, rapprochée d’une phrase du rapporteur: « L’autorité militaire a opposé et oppose encore des résistances à la revision. »
Ne le lui aurait-on pas dit, au prisonnier, que sa fin était « due » en raison de ce qu’allait entraîner son existence, que son cadavre barrerait l’avenir comme le bras de la duchesse de Guise dans les ferrures de la porte?…
… … … … . .
Puis M. Manau fait sourire, rien que par le rappel des oracles du trio: Couard, Belhomme, et Varinard. Le contraste même est piquant, de cette bouche sévère répétant ces aphorismes ahurissants:
« Les experts sont d’autant plus sujets à l’erreur que la promptitude de leur coup d’œil et leur sagacité sont plus remarquables ».
Ils appelaient ça expliquer leur méthode de travail, les malheureux!
Alors, quand on ajoute à ces divagations solennelles les brouillons de lettres d’Esterhazy au général X… quant à ses augures, on arrive à de drôles de réflexions… que change en méditations davantage austères l’audition de quelques-unes des Lettres d’un innocent.
*
Après que M. Manau a conclu, lui aussi, demandant l’enquête pour « la consolation et la joie de tous les braves gens », nous avons, à la reprise de l’audience, la surprise — est-ce bien une surprise? — d’une lettre du général Gonse, qui proteste contre les propos rapportés par Georges Picquart, et lui donne « le démenti le plus formel ».
On verra.
Me Mornard commence sa plaidoirie, forcément très technique, et s’attachant, comme tous les discours précédents, aux deux faits nouveaux. Il insiste sur ce qu’Henry (qui avait fourni le bordereau) n’en voulut jamais indiquer la provenance: nommer à personne l’agent de qui il le détenait.
Devant le Conseil de guerre de 1894, il fut le principal témoin, et le plus violent. Il n’est qu’à se reporter à l’incident Gallet, cité par le colonel Picquart, dans son mémoire, pour s’en convaincre.
Il n’avait pas commis qu’un faux, mais trois, pour le moins, puisqu’à la lettre composée, imaginaire, M. Cavaignac déclara, à la tribune, qu’il y avait deux réponses!
Trois faux, trois faux témoignages en justice (Dreyfus, Esterhazy, Zola), et huit parjures — il allait bien « l’honneur de l’armée! »
La fin de la plaidoirie est renvoyée à demain.
En haut de l’escalier, on me montre un journal.
Déjà, dans la Libre Parole, avaient été données comme devinettes les adresses de MM. Lœw, Manau et Bard.
Ce soir, c’est mieux. On reprend les bonnes traditions employées jadis à l’égard des jurés du procès Zola.
Dans la Patrie sont désignés nominalement, comme corollaire aux menaces qui précèdent, les domiciles personnels des dix-sept conseillers. Une seule porte est exemptée de la croix blanche: celle de M. Vételay, qui ne siège pas en ce moment.
Ainsi, on a fait peur aux bourgeois. Je serais étonnée qu’il en soit ainsi de même avec les magistrats que j’ai vus là.